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DEUZ cobquéîss de grcgbards.
uelques jours avant Waterloo, l'armée française avait pris position sur les frontières de la Belgique. Toute la garde impériale à pied, sous les ordres des généraux Friand et Morand, avait été réunie en colonne àBeaumont, et ne formait plus qu'un seul corps que Napoléon devait commander en personne. Cette troupe d'élite dut, le soir môme, disposer ses bivouacs de manière à ce que ses feux ne pussent être observés par l'ennemi. Le but du mouvement qui devait s'exécuter le lendemain matin avant le jour était connu : il s'agissait de se porter, le pins vivement possible, surCharleroy, pour fondre sur le corps prussien de Ziethen, campé sur les bords de la Sombre , dans une complète ignorance de la position de l'armée française : c'était ainsi que l'Empereur voulait commencer son dernier duel avec l'Europe.
La vieille garde arrive le soir dans une plaine qui a été piétinée le matin par la cavalerie, et labourée l'après-midi par l'artillerie : il avait plu toute la journée. Cependant c'est dans cette espèce de cloaque que les soldats doivent bivouaquer. L'ordre est donne : on fait halte. Une escouade de chaque compagnie est envoyée dans les environs pour rapporter du bois, de la paille et des vivres, s'il se peut. On forme les faisceaux, les feux s'allument, la nuit est venue, tous ont fait leurs petites dispositions pour se mettre à l'abri; mais chefs et soldats sont trop préoccupés des résultats de la grande bataille qui va probablement se livrer bientôt, pour s'abandonner au sommeil : chacun discute, selon sa portée , ses intérêts ou sa po-
Dans iin de ces bivouacs, occupé par les fusiliers de la vieille garde, la conversation était très-animée, quoiqu'elle ne roulât pas sur le texte ordinaire.
«Biboehard, disait un soldat à un autre, couché près de lui et qui paraissait beaucoup plus jeune, ce qui entortille le moral du père Mandarou, c'est le souvenir de son épouse qu'il a laissée à Nanterre, en train de manutentionner des gâteaux. »
— Ah! ouitch! répliqua celui-ci sans changer de posture, depuis que je suis dans le bataillon, je l'ai toujours vu de môme ; pendant toute la marche de ce matin il a grogné, dissimulé qu'il était sous son bonnet à poil, comme un vieil ours blanc dans sa tanière.
— Tu te plais, reprit l'autre, à manquer de subordination à son égard ; enfin, c'est ton chef comme à moi?
— Oui, caporal par rang d'ancienneté... Joli grade! Tiens, tiens, vois-le donc, qui fait la toilette de sa pipe ; il faut que je lui parle. Et élevant la voix :
«Eh! père Marabout!* appela-t-il.
Le vieux soldat leva la tête, regarda Biboehard de travers; mais il ne lui répondit pas.
« Caporal Marabout! répéta le jeune soldat.
— C'est Mandarou ! dit à demi-voix son camarade, en lui poussant le bras; tu l'estropies toujours, ça lui fait mal...
— C'est juste, reprit Biboehard, qu'on appelait également P«risien, parce qu'il était né dans un faubourg de Paris; cela ne m'arrivera plus. Et d'un ton badin, en élevant davantage la voix : Père Marabout, dtUil encore, il me semble que ce soir vous n'êtes pas dans votre gamelle ordinaire?
— Que t'importe, conscrit! répondit le vieux soldat, avec un geste d'humeur. Au résumé, veux-tu me rendre un service? ajouta-tril.
— Un service, caporal? quelle question!... Demandez-m'en huit cents, je vous les rends tout de suite.
mm Je n'en veux qu'un 1 reprit le grognard en lançant au jeune
soldat un regard pleio d'orgueil ; c'est celui de me laisser tranquille, parce que, lorsqu'on a, comme moi, paraphé ses nom et prénom* sur les pyramides d'Egypte, qu'on a été, comme moi, contemplé par quarante siècles, à la vue du petit Caporal, et qu'on a fait sa faction près de lui au Kremlin, quand Moscou n'était qu'une mer de feu, on ne se laisse pas] mécaniser par un blanc-bec comme toi, entends-tu, Parisien, propre a rien?
— Oh ! alors, ditBibochard, du moment où tes anciens se susceptibilisent, il n'y a plus moyen... Vive l'Empereur 1
— C'est positif, père Handarou, ajouta un camarade, vous avez raison, parce que tous ces mots-là ! ne nous racontent pas l'histoire de votre mariage avec Mne Mandarou. Vous nous l'avex promise bien des fois déjà, cette fameuse histoire. Or donc, puisque nous n'avons rien à faire, au lieu de yous jalouser mutuellement, partes du pied gauche, nous écoutons fixes et immobiles. . . Et vous autres, motus !. . . ajouta le soldat.
— Oui, dit à demi-voix le grognard, en étouffant un soupir dans sa poitrine ; j'ai le pressentiment que je ne dois plus revoir ma pauvre Nelly.
— Eh bien! raison de plus, répliqua le premier interlocuteur, parlez-nous de votre épouse; ça vous fera écouler la douleur.»
A ces mots, les soldats s'étant groupés de chaque côté du grognard, celui-ci resta un moment comme absorbé par ses souvenirs ; fiais, il s'exprima ainsi :
« II y a dix-huit ans, c'était du temps de l'invincible république ; le petit Caporal n'était encore que général en chef de l'armée d'Italie ; nous venions de frotter un peu crânement le prince Charles dans la personne des Autrichiens, lorsque ma brigade fut envoyée en cantonnement dans le Tyrol. Mon bataillon se répand dans la vallée, et moi, je reçois un billet de logement pour un village dont j'ai oublié Je nom. J'arrive chez le particulier qui se trouve être deui partteuculières. L'une avait bien mérité les Invalides, tant elle avait de services effectifs, la pauvre vieille ; mais l'autre était une charmante
petite enfant de troupe, avec des nattes pommadées, astiquées et retroussées en guirlandes derrière son chignon, comme celles des cidevant hussards de Berchigny ; elle possédait en outre deux yeux châtainsetun corsage entièrement occupé, enfin, unvraipetitflanqueur. Ma présence sembla d'abord les effaroucher ; c'était à tort : aussi me dis— je en moi-même : «Attention, Mandarou, la beauté va te passer en revue» ; et retroussant modérément ma moustache, je leur demandai des nouvel les de leur santé, en ajoutant: «Si vous croyez que je viens dans ce séjour pour mettre tout à l'envers, c'est une erreur; voilà mon billet de logement. Si je pouvais changer de caserne, je vous débarrasserais de moi ; mais le fourrier m'a cloué chez vous peut-être pour un mois, la valeur de trente jours, mesure de France ; je m'y conduirai comme chez les indigènes qui ont déjà en l'avantage de loger un de leurs vainqueurs ordinaires. Une place à votre feu, si vous consommez du bois; item, à votre (lumière, si vous en possédez; la petite goutte de coquette joyeuse, si vous la pratiquez; le tout avec un peu de paille, si vous en avez de reste. Voilà tout ce que le règlement de la République m'alloue par jour ; je ne réclame pas autre chose de vous, car les femmes sont un sexe que je révère lorsqu'elles font tout ce que je veux. »
« La vieille ne me répondit pas parce qu'elle était aveugle; mais la jeune, que j'appris plus tard être sa petite-fille, me dit avec son petit nez en l'air et les yeux baissés : «Monsieur le Français , soyez le bienvenu. » «A ces mots , je crus que c'était du trois -six qui coulait dans mes veines et que j'avaist de la poudre à canon dans J'estomac, tant mon cœur y dansait la carmagnole. Après avoir partagé avec moi une espèce de bouillie pour les chats, qui était excellente tant elle était sucrée, chacun se retira dans son logement respectif : c'est-à-dire que les femmes ne bougèrent pas; mais la plus jeune, que la vieille avait appelée Nelly , me fit signe d'entrer dehors où avait été préparé mon bivouac. Je commençai par consommer quelques bouffardes de simple caporal , histoire de profiter du grand air dont j'avais grand besoin pour me rafraîchir. J'allai peu
après me coucher sur de la paille fraîche, sous un hangar qui servait en même temps de poulailler ; à preuve que je vis perché , sur un bâton au-dessus de ma tète » un superbe coq , véritable coq républicain, avec le plumage bleu, les revers blancs sur l'estomac, et sur la tète une aigrette rouge qui lui retombait sur l'œil gauche comme aux grenadiers de la trente-deuxième légère. C'était d uo bon augure, d'autant que j'étais certain d'être réveillé de bonne heure, le lendemain, par le camarade de chambrée. Je m'endormis donc en pensant machinalement à la jeune bourgeoise.
« Mais pas du tout! voilà que des sournois de Rinzerlicks, après s'être dissimulés dans le village, s'amusent tout à coup à y mettre le feu au milieu de la nuit , pour nous transformer en grillade. Bientôt toutes les maisons flambent, tous les naturels du pays s'éclipsent. Moi , je me précipite dans la chambre de mes particulières hospitalières. La jeune criait comme un fifre du roi de Prusse qu'on frictionne avec le fourreau d'un sabre; quant à la vieille , elle avait abusé de la circonstance pour s'évanouir. Cette vue me fendit le cœur. Cependant il était temps que j'arrivasse, le feu gagnait. N'ayant pas la force de les emporter toutes les deux , en un tour de main je vide le mobilier dans la cour et je le fais passer par le soupirail de la cave, y compris la mère, que le feu avait déjà légèrement roussie, puis je rentrai.
« Eh ! eh ! mademoiselle Nelly , dis-je à la jeune G Ile qui se désolait toujours en augmentant , il faut se sauver plus vite que cela. » a Et je l'emporte dans mes bras à travers les flammes, à preuve encore qu'elle se cramponnait à mes tresses , et que , depuis ce jourlà , j'ai compris de quelle utilité les cheveux pouvaient être en campagne. Et cependant on disait alors que le général en chef voulait nous retrancher ce plus bel ornement de la nature.
« Je déposai provisoirement Nelly à quelques pas de la maison entièrement submergée par le feu , dans l'église qu'on avait ouverte pour sonner le tocsin, et je me rendis au logement de mon capitaine. Le lendemain , Tordre le plus parfait régnait dans le village ,
tout y avait été pillé ou brûlé!... J'allai aux informations; j'appris que la petite bourgeoise s'était casernée à une demi-lieue de là , chez une de ses parentes. J'y allai. Et voilà justement la bêtise! je n'aurais jamais dû la revoir, connaissant parfaitement mon cœur de tropique. J'avais été amorcé déjà ; ce jour-là je fus harponné comme un jeune marsouin.
c-~ Mandarou, me dis-je à moi-môme , en récidivant tu vas t'onfoncer dans la manœuvre ; autant vaudrait-il être amoureux de l'épouse du roi de Prusse ! Eh bien ! pas du tout , je m'égarais considérablement : vous ailes en juger.
a Je continuais de fréquenter la Tyrolienne sous le prétexte de n'informer de sa santé qui était excellente. Un beau matin , elle m'apprend, en pleurant comme plusieurs Madeleines, qu'elle avait perdu sa mère la veille.
a — En cherchant bien , lui dis-je dans ma simplicité , on peut la retrouver.
a — - Hélas t répliqua-t-elle, elle a cessé de vivre. »
« Ce fut alors la désolation des désolations, car, en effet, la vieille bonne femme était morte de l'incendie rentré qu'elle avait attrapé dans la cave.
« Quand Nelly se fut un peu calmée , je lui dis avec sensibilité :
« — Mademoiselle , je voudrais pouvoir vous servir de mère, car vous êtes un pauvre ange.
« — Ah! monsieur le Français, répliqua-t-elle en braquant sur moi deux grands yeux brillants de larmes, qui roc firent plus d'effet que la bouche de deux canons de trente-six ; si pour être un ange il suffit de bien aimer quelqu'un, vous avez raison, car après ma grand'mère, c'est vous que j'aimais le plus au monde; et maintenant , vous le voyez, je n'ai plus de mère.
« En disant ces mots , ce cher ange de Dieu avait pris une de mes mains qu'elle serrait en tremblant dans les siennes, toujours avec continuation du même regard.
« On m'eût jeté une poignée de cendre chaude dans les yeux que
cela ne m'eût pas stupéfié davantage. Cependant je conservai touic ma présence d'esprit pour lui répondre : « Nelly, vous me confusez,
« — J'ai dit la vérité», ajouta-t-elle pour achever de me mettre la cervelle à l'envers.
« Oh! c'est-à-dire qu'à dater de cet instant je fus complètement toqué; je devins possesseur des deux plus méprisables maladies : je n'avais plus ni faim ni soif. Cependant je ne pouvais avoir la crânerie de croire que je pusse jamais inspirer de l'amour à une jeunesse de seize ans. Eh bien! messieurs les blancs-becs, s'écria Mandarou en s'adressant de préférence à Bibochard, voilà ce qui vous trompe et moi aussi, car mes chefs ayaot appris que je montais tous les jours de fameuses factions chez une jeune Tyrolienne douce et honnête, que j'adorais perpétuellement, me firent appeler. Sur mes réponses, qui ne furent point évasives, ils prirent sur Nelly des renseignements satisfaisants ; et, un jour après l'appel du matin, mon capitaine me fit dire, par son philistin 1 , d'avancer à l'ordre à son logement. H m'offre la goutte ; moi , pas fier, j'accepte.
« Mandarou, me dit-il , tu as fait un bon choix, quoique tu ne t'en sois pas rapporté à l'ancienneté : il faut te marier avec la Tyrolienne. J'ai obtenu pour toi , du gros-major, une permission de vingt-quatre heures pour le jour nuptial. » Puis il m'offre la goutte derechef; j'accepte en réitérant; enfin, avant de retourner à la chambrée, il m'articule ces paroles que je n'oublierai jamais :
« Mandarou, souviens-toi que le mariage est la salle de police du sentiment : tel est l'avis du général en chef, pour lequel tu feras une chose agréable en épousant indéfiniment ta fiancée, qui est étrangère, mais que tu naturaliseras naturellement. »
«Je me mariai donc avec ma chère Nelly, qui , jusqu'à présent, a été la crème de la fidélité, la reine des épouses. Quoique je n'aie
1 C'est ainsi que les soldais de l'Empire désignaient ceux d'entre eux qui servaient leurs officiers ; la qualification de domestique ne leur paraissant pas en ha:monie avec l'habit militaire. Aujourd'hui on les appelle des brosaeurs.
pas toujours été présent, je crois avoir été son seul et unique sultan, lors même que j'étais en Égypte et elle à Gourbevoie ; et si j'ai du chagrin aujourd'hui , c'est que , n'ayant pas encore trente ans de services effectifs dans mon sac» en supposant que je vienne à passer l'arme à gauche demain ou après, comme cela en prend la tournure, madame veuve Mandarou n'aura pas la moindre chique à se mettre sous la dent : c'est dur à avaler! »
A peine le vieux soldat avait-il achevé, que Bibochard, dont le cœur était excellent et que ce récit avait ému, se leva précipitamment et, saisissant la main du grognard, la serra plusieurs fois en lui disant avec une sorte d'attendrissement :
« Pardon, excuse, ca paroi Mandarou, de vous avoir batifolé tout i l'heure : c'est mon caractère; il n'y a pas eu d'affront à votre intention. Mais si , comme vous le croyez, vous venez à être rayé définitivement des contrôles par force majeure et intempestive, soyez paisible, moi Bibochard, dit Parisien, fusilier à la 1" du 2* de la vieille, engage ma foi, en présence des braves anciens, ici présents et acceptants, que je couperai ma solde en deux avec Ma* veuve Mandarou, qui a mon estime. Fin 6nale : si votre malheur réussit, elle ne manquera de rien ; c'est mon ancienne , je la respecterai comme ma propre mère, qui était ma seule parente, car mon père a toujours gardé le plus profond incognito à mon égard.
— Merci , merci , Bibochard, lui répondit le caporal en essuyant une larme tombée sur sa moustache grise, le petit Caporal y pourvoira. Je n'ai pas de rancune : chez vous le fond n'est jamais fautif ; d'aucuns n'ignorent pas que c'est l'effet de la jeunesse.
— Le Parisien n'est pas un soldat du pape, ajouta un camarade, et peut-être aurait-il l'épaulette au jour d'aujourd'hui s'il fût resté dans le centre.
— Fi donc ! le centre !... répliqua Bibochard d'un ton de Berté ; je ne méprise personne ; mais qu'est-ce qu'un soldat du centre? un simple tourlourou \ un gobe-choux , une machine à fatigue, un
• f.es soldais de la vieille garde donnaient cetle épithète aux conscrits, et ne dé-
TOMB II. co
vrai brûle-pavé, auquel on n'accorde d'autre réjouissance, en campagne, que celle de se faire bousculer par la cavalerie des Kinser* licks, et au quartier, que des corvées ordinaires ou extraordinaires; tondis que dans la garde c'est différent : on fait sa faction dans les palais avec des chambellans brodés sur tranche. C'est moins récréatif, peut-être, mais c'est plus flatteur.
— Allons , allons , camarade , reprit Mandarou , c'est tout de môme une fameuse chance que vous avez eue que celle d'entrer, à votre âge, dans les fusiliers de la vieille.
— Il faut, dit un de ceux qui n'avaient point encore parlé, en s'adressaut à Bibochard, pour avoir mérité votre incorporation parmi les anciens, que vous ayez fait au moins une action d'éclat?
— Une action d'éclat!... répéta le jeune soldat en relevant la tète avec orgueil, j'en ai fait plusieurs.
— Un drapeau enlevé aux Prussiens?... Un officier russe fait prisonnier? demanda-t-on dans le groupe.
— Mieux que cela : c'est à propos d'une conquête que je fis il y a deux ans, en Saxe.
— Celle d'une pièce de canon, peut-être? dit une voix d'un ton goguenard.
— Vous n'y êtes pas, reprit Bibochard : c'était celle d'un navet.
— Un navet! répétèrent a la fois les camarades avec étonnement.
— Oui , un pur navet 1 mon capitaine était tellement vexé, qu'il me dit tout en colère :
a Parisien, tu étais sur la liste pour avoir la croix , ch bien ! ta ne l'auras pas.
« — Mon capitaine, cela serait une fameuse injustice, lui répond is-je.
« — Tais-toi, reprit-il en se fâchant de manière à ce qne le diable en eût pris les armes ; jamais on no vit tant de sang versé
signaient jamais autrement ce qu'on appelait alors l'infanterie de bataille. Pour ua vieux grognard, un soldat de la ligne n'était qu'un tourlourou.
pour un simple navet, et quand l'Empereur lo saura... —Au surplus, ajouta-t-il , je vais vous conter la chose ;
« C'était au mois d'octobre 1813, dit Dibochard, nous étions aux environs de Leipsick : toute la nuit, il avait fait très-faim et très* soif; le lendemain matin, tout lo monde se plaignait; et cependant on avait fait, la vçille, au bataillon, une distribution de..,
— Alors , pourquoi le tourlourou se permettait-il de ne pas être content? interrompit Mandarou d'un ton d'humeur.
« Silence donc ! reprit le jeune soldat avec impatience... Comme j'avais celui de vous le dire, on avait fait la veille une distribution de guêtres. C'était bien pour la marche, mais pour l'appétit, ce n'était pas suffisant. Nous possédions , ii est vrai , dans l'escouade une marmite en bon état; seulement nous n'avions rien a y mettre. Pour surcroît d'appointement, le sergent s'approche de nous : a Camarades, nous dit-il, j'en suis réellement mortifié, mais, foi de gradé , je ne puis faire autrement que de manger la soupe avec vous ce matin. Je vous engage donc à mettre le pot-au-feu avec vivacité, et vous autorise en outre ù le faire bon.
« — Eh bien ! graissons la marmite! s'écrièrent les camarades.
« Les amis se mettent en campagne et reviennent bientôt avec un superbe petit cochon d'Inde, une énorme galette, trois poires cuites et une léte de mouton parfaitement crue, enfin, de quoi faire un potage excellent. Notre sergent, comme tout sergent de voltigeurs, était porté sur sa bouche. Un de nos hommes , plus flatteur que les autres envers les chefs , a l'incohérence de dire en voyant ces provisions : « Il nous manque des légumes ; le sergent adore les légumes : comment faire?»
« Nous avions aperçu, au delà de nos lignes, un superbe champ de comestibles champêtres qu'un de nos petits tapins avait dépisté à la vue du feuillage. Mais ce champ faisait partie des avant-postes ennemis , il était môme gardé par un Prussien en sentinelle. N'importe ! j'y vais, j'ajuste le Prussien , et je le descends sur lui-même. Le poste prend les armes; et moi, je lire les carottes, et j'arrive
essoufflé et triomphant! Ce n'était pas tout encore : le caporal d'ordinaire , très-gourmet de son naturel j prétend qu'il faut des poireaux. La possession de ce produit potager devait nous coûter un peu plus cher. Nous courons aux poireaux; les Prussiens nous reçoivent à coups de fusil ; nous perdons deux voltigeurs , mais nous vendangeons impitoyablement , et notre intrépidité nous procure encore le légume généralement demandé.
« Je croyais la marmite au grand complet , lorsque le sergent s'avance vers moi, et me dit d'un air très-agréable :
« — Parisien, votre potage ne vaudra pas le diable si vous n'y introduise! un navet. Un navet entre essentiellement dans la théorie du pot-au-feu. »
« Le reproche était élégant , continua toujours Bibochard.
a — Le sergent a raison ! s'écrient les amis; il nous faut un navet! un navet est de première nécessité !
« — Eh bien! va pour le navet! leur dis— je avec tranquillité; le champ de légumes est en face. En avant! »
« Ce qui est dit est fait : nous partons au pas de course , nour arrivons. Cette fois les Prussiens, qui s'étaient méfiés, étaient en masse. Nous attaquons le poste , qui riposte ; nous fonçons sur les Kinscrlicks à grandissimes coups de baïonnette. Il fout le dire, pour
la gloire des voltigeurs français, les Prussiens seuls reculèrent; le navet fut enlevé d'assaut et rapporté intact. Nous avions encore perdu trois voltigeurs celte fois ; total, cinq hommes et un caporal de tués ; mais la soupe était excellente ! »
Bibochard en était là de son récit lorsque le cri : Aux armes! se fit entendre.
a Alerte! s'écria Mandarou.
— Au diable le grand alignement ! s'écria le Parisien, on ne peut seulement pas se dire deux mots sans être subtilisé par le service. »
Les soldats du bivouac s'étant précipités, en courant, vers leurs armes dressées en faisceau , rejoignirent leur peloton , et bientôt le plus grand silence régna dans les rangs des fusiliers de la vieillegardc.
c ne saurais préciser au juste si ce fut avant Bautzen ou après Leipsick, ou après toute autre affaire (quoique j'aie la certitude que ce dut être pendant la campagne de Saxe de 1813) que Napoléon, voulant donner le temps à une division d'infanterie de se déployer dans la plaine, ordonna an colonel d'un régiment de ligne d'envoyer sur-le-champ une de ses compagnies d'élite pour défendre une espèce de défilé par lequel cependant une colonne de cavalerie ennemie, qu'il savait être à peu de distance, pouvait déboucher. La compagnie de voltigeurs de ce régiment se dirigea en toute hûte sur ce point. L'événement justifia bientôt les prévisions de l'Empereur, car à peine le capitaine de voltigeurs avait-il pris position, qu'un régiment de hussards prussiens 6e présenta à l'entrée du défilé. Il fut reçu avec un feu si bien nourri, qu'il hésita. Les Prussiens, honteux de se voir repoussés par une poignée d'hommes, revinrent plusieurs fois à la charge en engageant avec nos intrépides voltigeurs un combat aussi opiniâtre que meurtrier. Enfin, ne pouvant triompher de la valeur française, le commandant prussien se retira avec le reste de ses hussards. Il faut dire que ceux-ci auraient peut-être réussi à s'emparer du défilé, et que pas un de nos braves soldats n'eût échappé à la mort, si le bataillon, auquel appartenait cette compagnie de voltigeurs, ne fût arrivé à temps pour la soutenir et décider l'ennemi
a la retraite. Le major-général de l'armée ayant fait connaître à Napoléon les détails de ce fait d'armes :
« Demain, dit-il froidement, le capitaine me sera présenté à l'ordre. »
Le lendemain, Napoléon, après avoir passé l'inspection d'un des nouveaux régiments de sa jeune garde, mit pied à terre pour parier aux ofGciers supérieurs qui formaient cercle autour de lui. Le capitaine arriva.
« Capitaine, lui dit l'Empereur de ce ton qui était déjà une récompense, j'ai voulu vous voir pour vous témoigner ma satisfaction de votre belle conduite d'hier. Vous direz à vos soldats que je suis content ; vous leur direz qu'ils sont dignes de se compter an nombre des enfants de la France. » Puis, s'adressant au major-Général : « Prince dcNeufchâtel! ajouta-t-il, remettez à cetofûcicr ce que vous savez.»
Berthier donna au capitaine un papier que celui-ci parcourut avidement des yeux. Pendant ce temps, l'Empereur l'examinait avec intérêt; mais croyant s'apercevoir que cette lecture produisait sur lui plus d'étonnement que de satisfaction :
a Est-ce que l'on vous y aurait oublié? lui demanda-t-il avec intérêt.
— Je ne le crois pas, Sire.
— Alors, qu'est-ce donc? reprit-il en fronçant légèrement le sourcil.
— Sire, répondit le capitaine avec une sorte d'embarras, d'après le rapport que je vois, Votre Majesté daigne accorder douze décorations à ma compagnie...
— Eh bienl monsieur? demanda l'Empereur d'un ton sévère.
— Eh bien, Sire..., c'est que de ma compagnie il ne reste que six hommes, en me comptant. Or, douze croix, Sire, me paraissent...
— Capitaine 1 interrompit l'Empereur avec vivacité, vous et vos soldats vous en porterez chacun deux. »
Et, remontant ù cheval, il se dirigea au galop vers un équipage de train qu'il avait aperçu au loin.
Parmi les fusiliers de la jeune garde rangés en bataille et présents h cette scène, l'un, appelé Grondart, Parisien de naissance, ne put entendre les paroles de l'Empereur sans faire éclater le sentiment de noble jalousie qui animait alors les soldats de la garde contre ceux de la ligne à qui l'Empereur accordait la décoration.
« Voilà une fameuse chance pour cette compagnie! dit-il assez haut pour être entendu de ses camarades ; ces voltigeurs sont bien intrigants. Ils ne se contentent pas de la simple croix ! il leur faut la paire! tandis que moi je n'accrocherai peut-être jamais ce petit brimborion V Encore, si en se faisant tuer au commandement, on était sûr de le posséder après sa mort, je ne dis pas; mais... »
Il y a apparence que le Parisien eût continué longtemps sur ce ton, si la voix d'un lieutenant ne l'eût brusquement interrompu en s'écriant :
« Silence donc dans les rangs !
— - Intrigants de voltigeurs, va!... répéta encore, mais plus bas, Grondart, en regagnant les cantonnements de la jeune garde ; je veux avôir le brimborion, moi ! Qu'on me donne double ration de cartouches! qu'on m'apporte des Prussiens tant qu'il y en aura! Les voltigeurs ne sont que des intrigants! c'est prouvé! »
Deux ans après, tout ce qui était capable de porter les armes s'était levé pour marcher à la défense de la patrie; Napoléon avait improvisé une armée, comme si le génie de la guerre eût frappé du pied la terre pour en faire sortir des soldats.
C'était le 18 juin 1815.
Dès la pointe du jour, la jeune garde, échelonnée sur la route qui mène de Charleroy à Bruxelles, n'attendait qu'un signal pour se
1 A cette époque, les jeunes soldats désignaient ainsi la décoration de la Légiond'Honneur.
porter en avant. Le soleil qui lançait obliquement ses pâles rayons du haut des parapets de planches noires chargés de bronze jusque dans les massifs de la forêt de Soignes, qui était toute hérissée de fer, allait peut-être, en se dégageant des nuages, briller d'un éclat aussi pur que le soleil d'Austerlitz. L'immense plaine de Waterloo, avec ses fermes incendiées et ses moulins démolis par les boulets de la veille, tremblait sous les pas de nos escadrons. Des centaines de drapeaux flottaient au-dessus du triple rang de nos baïonnettes, et plus de quatre cent mille hommes tressaillaient déjà des émotions qui précèdent toujours une bataille décisive. Je l'ai racontée, cette bataille .-aussi ne rappellerai-je pas ce grand désastre. Je dirai seulement que les généraux Gérard, Dorsenne, Michel, Pelet, Reille, Excelmans, Friant, Petit, Alix, Gourgaud, Gambronne, et beaucoup d'autres, surent acquérir à Waterloo de nouveaux titres à une gloire immortelle; Napoléon lui-même, en les rappelant à sa mémoire, avait écrit ces roots à Sainte-Hélène : « Chacun deux a été un grand homme. Je destinais au comte Gérard, qui commandait le quatrième corps, le bâton de maréchal de l'empire ; Gérard est une des espérances de la France.»
A sept heures du soir, notre armée était enfin maîtresse d'une partie du terrain, après avoir fait d'incroyables prodiges de valeur, lorsque tout à coup une faible canonnade se fait entendre dans la direction de Wavres.
« C'est Grouchy ! » s'écria Napoléon, qui depuis le matin défiait
les boulets.
La jeune garde accueillit en espérance ces nouveaux frères d'armes avec des cris de joie.
« Vive l'Empereur ! s'écrie Grondart, qui avait été fait sergent la veille. Je ne donnerais pas la journée de solde d'un tourlourou de voltigeur pour la peau de Yanglicheman Wellington!... »
Grondart devait toute sa vie garder rancune aux voltigeurs.
Napoléon se retourna et sourit du propos du sergent; puis, il reprit cette attitude que nous présente le bronze de la colonne et dont
les vieux soldats ont encore bonne mémoire. Il avait mis pied à terre sur le tertre en terrasse appelé le mont Saint-Jean. De ce petit monticule, son œil d'aigle planait au loin sur ses aiglons. A quelques pas, l'odeur de la poudre faisait hennir un cheval blanc qu'un page avait grand'peioe à maîtriser, car le maraeluck Rustan avait abdiqué cet office en abandonnant son maître à Fontainebleau l'année précédente; mais à cinq cents pas en arrière, et développée en front de bandière, la vieille garde, l'arme au bras, toujours silencieuse et fidèle à son culte, dévorait des yeux la perspective, prête à marcher comme un seul homme. Napoléon attendait avec confiance. Toutes les lorgnettes de l'état-major étaient braquées sur une masse noire et compacte, qui s'approchait peu à pe% en se balançant sur la plaine inégale.
«Hais ce n'est pas Grouchy!» s'écrie tout à coup Napoléon en pâlissant.
En efTet, c'étaient trente mille Prussiens, une armée de plus à combattre après douze heures de combat!
Napoléon remonta à cheval. Aussitôt, une canonnade effroyable se fait entendre; c'est celle de Blùcher avec ses trente mille Prussiens. Les sourcils de l'Empereur se rapprochèrent insensiblement, et en froissant de ses doigts sa croix de la Légion-d'Honneur, il dit d'une voix sourde :
«C'est une armée de canons défendue par des montagnes d'infanterie. »
Puis, semblant se recueillir, ses yeux se fermèrent un instant; mais relevant bientôt la tête, il ordonna au maréchal Ney de prendre le commandement de la jeune garde. Celle-ci s'avança en poussant des cris unanimes de Kiw V Empereur! Point de quartier t
En voyant cette brave jeunesse si dévouée, si résolue, un sourire fatal vint errer sur les lèvres de l'Empereur.
«Peut-être est-ce trop tard» , dit-il avec une tristesse indéfinissable.
Et, sans le vouloir sans doute, il arracha sa croix, qui tomba.
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« Mon Empereur, dit Grondart, après s'être baissé pour la ramasser, fous avex manqué de perdre votre brimborion; teoei, le voilà . »
Et Grondart allongea le braà vers l'Empereur, pour lui rendre sa croix*
a Maintenant, qu'on fasse avancer la vieille garde», reprit Napoléon, sans faire attention aux paroles du sergent que la masse des soldats entraîna en se précipitant sur les Prussiens , comme une avalanche qui roule au fond d'un ravin.
Cependant le destin hésita quelques instants encore entre la coalition et la France, et Grouchy ne parut pas !
Uneàheure après, l'Empereur, irrité de ce que la mitraille n'avait sifflé qu'à ses oreilles, quand il lui tendait sa poitrine, se laissait entraîner, lui aussi, en ne cessant de répéter à ceux qui lui faisaient cette violence :
a Laissez-moi, vous dis-je, ma place est ici, au milieu de mes soldats, entouré de mes enfants!»
Quant à Grondart, il était à l'ambulance anglaise, frappé d'une balle à la poitrine et de deux coups de sabre sur la tête pour n'avoir pas voulu se rendre. Il avait même riposté par une injure de caserne, à l'injonction qui lui en avait été faite par un des officiers de Wellington. Lorsqu'on se bat on n'est pas forcé d'être poli.
Le chirurgien irlandais qui l'avait pansé avait essayé de lui ouvrir la main gauche, dont les doigts élaient restés crispés.
«Goddemde carabin 1 lui avait dit Grondart, en faisant un brusque mouvement , ne touche pas à cela ! c'est le brimborion du petit Caporal. »
Et celui-ci avait laissé ûu blessé la croix de la Légion-d'Honneur qu'il serrait convulsivement dans sa main, en grommelant entre ses dents uu f ranch dog bien articulé.
Quinze ans pétaient écoulés, lorsqu'après trois jours de combats Paris, comme un champ de bataille, étala le faste héroïque de ses maisons criblées de balles et de ses pavés amoncelés eu barricades.
C'était le 29 juillet 1830.
Grondart, avec sa démarche franche et militaire, son schako usé, son ancien uniforme des fusiliers de la jeune garde, encore plus troué qu'à Waterloo, et un chiffon ensanglanté noué autour de son genou, réglait le pas d'une légion d enfants de Paris, de ce faubourg Saint-Antoine qui l'avait vu naître quarante ans auparavant.
« Il avait donc le diable au corps! dit en le voyant un garde national qui faisait partie d'un groupe sur la place de Grève.
— Du tout, répliqua Grondart qui l'avait entendu , c'est parce que j'avais le brimborion du petit Caporal. »
En effet, à la place de la plaque qui avait dû exister autrefois sur le schako de l'ex-sergent, brillait l'étoile de la Légion-d'Honneur, dont les reflets de l'émail mettaient en relief l'or de la silhouette impériale.
Arrivé aux marches de l'Hôtel-de-Ville, Grondart fit halte avec sa troupe, monta les degrés d'un pas chancelant et se rencontra face à face avec le général Gérard qui descendait le grand escalier.
Sur un geste du vieux sergent, les enfants de Paris présentèrent les armes en criant : a Vive Gérard ! »
«Excusez, mon général, dit Grondart en portant la main au schako, c'est une missive : l'aide de camp boite, mais les affaires marchent.
« Comment ! c'est toi !
— Oui, mon général, c'est moi-même, quoiqu'il y ait longtemps.
— C'est vrai, il y a de cela quinze ans ; mais, bien que nous
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soyons vieillis l'un et l'autre, il est des époques qu'on ne saurait oublier.
— Vieillis! mon général, répéta Grondarten se redressant avec fierté, c'est bon pour moi, que les Anglais et la Restauration ont écorné suffisamment ; mais vous!... Allons donc! les trois jours que nous venons de passer vous ont rajeuni de vingt ans! »
Le général répondit par un sourire au compliment du vieux soldat; puis, après avoir parcouru les papiers qu'il lui apportait, il donna quelques ordres et arrêta ensuite ses regards sur l'ancien soldat qui était resté immobile à ta même place.
«Qu'est-ce que cette croix de la Légion-d'Honneur que j'aperçois à ton schako? lui dcmanda-t-il; il me semble qu'elle figurerait mieux sur ta poitrine !
— Impossible, mon général, je n'ai jamais été dans les voltigeurs.
— Que veux-tu dire ?
— Je dis qu'il ne faut pas que je pense au bonheur de posséder cet objet-là intégralement.
— Et pourquoi?
— Parce que c'est le vrai brimborion du petit Caporal.
— Je comprends, dit le général avec un léger signe de tête. Cependant, s'il te l'a donnée? ajouta-t-il.
— Jamais! puisque je ne suis pas mort! Je l'ai 'ramassé sur le champ de bataille de Waterloo! Vous le rappelez-vous, mon général ?. . . Vous souvenez-vous encore du petit Caporal? Alors ce furent nos cœurs qui battirent au champ, lorsque le matin il vint à passer devant nous, bégaya Grondart. Eh bien ! ajouta-t-il d'une voix plus émue en montrant les enfants de Paris, aujourd'hui , voilà mes petits, c'est un bataillon de moutards volontaires ; je leur ai fait toucher des yeux le brimborion ici présent au-dessus de mou front, et cela a suffi. A la Grève, à Babylone, au Louvre, aux Tuileries, ils ont travaillé comme feu la vieille garde, qui ne vous est pas inconnue! Hais présentement qu'il n'y a plus rien à frire, le brimborion du petit Caporal leur appartient, car tous l'ont gagné,
APRÈS WATERLOO. m quoique parmi eux il n'y ait pas un seul voltigeur. C'est pourquoi, lorsque je l'aurai pilé sur une enclume, j'en distribuerai les morceaux aux grands qui ont été blessés en combattant à mes côtés. Les petits qui les ont aidés en auront la poussière. Quant à moi, je m'en passerai. Le brimborion du petit Caporal a derechef produit son effet : je suis content, vous devez l'être aussi?»
Tandis que le vieux soldat parlait, le général Gérard paraissait réfléchir, et après un silence :
«Garde cette croix, lui dit-il, la France doit une réparation aux braves tels que toi.
— Elle aurait trop à payer, sans parler des voltigeurs, répliqua Grondart d'un air narquois.
— Tu pourras avant peu porter sans scrupule le brimborion du petit Caporal^ reprit le général en souriant : j'en parlerai à qui de droit , te dis-je. En attendant, viens me voir demain à mon hôtel. »
Et après avoir pressé la main du vieux sergent de la jeune garde, il traversa les rangs des enfants de Paris au bruit des acclamations de la foule.
Je n'ai jamais su le reste de l'histoire.
e lendemain de la bataille de Waterloo, à quelques lieues de ce champ de bataille où avaient été jouées les destinées de l'Europe, la fatigue avait rassemblé trois soldats de la garde dans une chaumière abandonnée. Ils étaient assis autour d'un feu qui pétillait, non pour se réchauffer, car la chaleur était extrême, mais pour regarder
cuire an morceau de porc. Assis par terre, car il n'y avait plus dans cette masure ni chaises ni bancs, chacun d'eux avait son sac entre les jambes et en tirait les provisions qui allaient composer le dernier repas qu'ils devaient prendre en commun avant de se séparer peutêtre pour toujours. Par hasard, ces trois hommes se connaissaient, quoique deux seulement appartinssent au même corps. L'un, après avoir fait la campagne d'Egypte, avait été grenadier de la garde consulaire ; puis, incorporé en 1804 dans le corps des grenadiers de la garde impériale, il avait suivi Napoléon à l'île d'Elbe, et en 1815 était revenu avec lui en France pour combattre à Waterloo.
Un sous-officier des chasseurs à cheval de la garde, fait prisonnier en Espagne en 1808, amené en Angleterre, échappé comme par miracle des pontons en 1813, et revenu à son corps où il avait été fait maréchal des logis chef, était le second personnage de ce groupe.
Le troisième était une jeune recrue de la dernière levée, appartenant au 1" régiment de voltigeurs de la jeune garde, se dépitant de ne pouvoir relever une moustache qui naissait à peine, et faisant li grimace quand son camarade de la vieille l'appelait conscrit. Il fant dire qu'il avait raison, car il s'était bien battu. Ce voltigeur, c'était Jean **\ natif de Saint-Fulgent, département de la Vendée, et dont nous tairons le nom de famille, dans la crainte d'affliger ceux des membres de cette famille qui vivent encore.
« Hum! fit le vieux grenadier, il me semble que nous ne sommes pas déjà si malheureux que le voltigeur veut bien le dire; voilà un ordinaire soigné qui se prépare pour nous : le petit Caporal n'en a peut-être pas un pareil à l'heure qu'il est... Pauvre petit Caporal, val... fit-il encore, où est-il?... embourbé peuMtre!...
— Allons donc, mon ancien, dit Jean, soyez paisible. UEmpéreur n'est pas seul, on aura eu soin de lui.
— C'est que, vois-tu, conscrit, je ne l'ai jamais quitté, moi, depuis (loréal an VI de la République. Voilà bientôt dix-sept aos que nous courons ensemble et séparément... C'est mon soleil à moi,
que le petit Caporal ; je ne vois que lui, et lorsqu'il s'éclipse, bonsoir, je ne sais plus où je suis ; c'est absolument comme en Russie, lorsqu'il ne faisait pas clair du tout.
— Et qu'a-t-il fait pour vous , mon vieux camarade? demanda le maréchal des logis chef des chasseurs ; ce qu'il ne pouvait se dispenser de faire : il vous a donné la croix... Mais c'est qu'apparemment vous aviez obtenu un brevet d'honneur auparavant?
— Pardon, excuse, mon major, mais c'est moi qui n'ai jamais rien voulu. C'est-à-dire que je ne lui ai jamais rien demandé; cependant, un jour qu'on m'avait volatûë ma ration, il m'invita à souper avec lui...
— L'Empereur! s'écrièrent les deux autres à la fois.
— Oui, le petit Caporal en personne, rien que cela,* mais ne vous emportez pas, il n'y avait pas gras : des châtaignes bouillies et plusieurs pommes de terre non frites. Le souper était peu de chose, il est vrai, mais cela ne s'oublie pas, attendu que c'était en Pologne et que toutes les marmites de l'état-major étaient en révolution.
— Eh bien ! mon vieux, lui répondit le sous-olhcier de chasseurs en souriant et en lui montrant la pièce de lard qui était suffisamment cuite ; après la Révolution vient la Restauration ; déjeunons.
— Vous en avez le droit, mon major. »
Et tandis que le vieux soldat cherchait, à défaut d'assiette, une planche sur laquelle on pût découper le superbe rôti, par un bonheur inespéré, Jean, qui furetait dans tous les coins, découvrit près de la cheminée une espèce de placard ou de cachette qui contenait une demi-douzaine d'assiettes de bois, des fourchettes de fer et quelques autres Ustensiles de ménage. Cette trouvaille fut pour les trois soldats une espèce de trésor. Chacun fit honneur au repas, sans que l'appétit empêchât les convives de discourir et de dresser leurs plans jiour se soustraire à l'ennemi, car aucun d'eux ne se souciait d'être fait prisonnier. Alors, dans cette infime cabane se passa une scène touchante entre ces trois hommes, tristes représentants de notre malheureuse armée trahie, mais uon vaincue. Chacun étala sa ceiu-
turc; on compta l'argent qu'on avait, et il fut question de partager en frères; mais le maréchal des logis chef, bien qu'il fût le moins riche, ne voulut rien accepter, malgré les sollicitations pressantes qui lui furent faites, et il prit congé de ses camarades. Déjà des estafettes avaient parcouru la campagne pour indiquer aux soldats isolés la direction qu'ils devaient suivre pour se rallier à leurs corps. Le sous-officier de chasseurs s'orienta du côté de Condé, et le soldat de la veille garde suivit la route de Charleroy, pour de là gagner les bords de la Loire, son pays natal.
Jean, pendant la bataille, avait oublié un moment son village et sa cousine Fanchette ; mais depuis que l'armée avait été rompue et qu'il avait entendu répéter que tout était perdu, le mal du pays lavait gagné; il avait annoncé à ses camarades, avant de les quitter, qu'il allait, lui aussi, retourner en Vendée, son pays.
« Bon voyage, conscrit, s'était écrié le grognard ; c'est tout pavé, mais le ruban de queue est fameux. »
On s'embrassa, et quand le vieux soldat eut serré dans ses bras le jeune Vendéen :
« C'est dommage, lui dit-il avec une sorte d'attendrissement, tu aurais fait un lapin ; j'ai vu hier les voltigeurs au feu, ils ne boudaient pas plus que nous. Cependant, si j'ai un conseil à te donner, quand tu seras près d'arriver dans ton endroit, je t'engage à marcher avec précaution, non pas qu'il y ait des serpents, mais les naturels de la Vendée sont peu hospitaliers au vis-à-vis des bleus. Il y pleut toujours des chouans qui sont comme les cocodrilles d'Egypre, ça se cache et ça vous saute dessus, ou bien ça vous court après. Prends garde, je connais ces paroissiens-là; la Vendée!... c'est presque mon pays, mais je n'irais pas pour le quart d'heure, il n'y a pas de risques. »
Ces deux hommes se serrèrent encore une fois la main et se séparèrent.
Jean partait seul, quand le grognard le rappela encore une fois. a Parbleu ! conscrit, lui dit-il, puisque nous devons suivre à peu
près la même route, marchons de compagnie, les étapes nous paraîtront moins longues. »
Et, en effet, ils vinrent ensemble jusqu'à Orléans; en se quittant, le vieux soldat recommanda de nouveau à Jean de se méSer des chouans, et ils se quittèrent tout à fait.
Jean se dirigea sur Tours; il n'avait pas peur, mais il était triste. Gepeudant, en se rapprochant de son village, il se ragaillardit; chaque halte lui rappelait un souvenir d'enfance. Il atteignit Montreuil, Touet et Argenton.
Le matin du dernier jour de marche, avant de sortir de la ferme où il avait couché, Jean avait brossé son habit bleu et son schako, dont il n'avait pas jugé nécessaire d'enlever la plaque de cuivre jaune h l'aigle couronnée; un barbier avait rasé les poils naissants de sa barbe; son sac ne pesait pas deux onces sur ses épaules; il cheminait en chantant, sous les haies du bocage, une chanson que bien souvent, avant son départ pour l'armée, il avait entendu chanter à Fanchette. Au fur et à mesure qu'il approchait des Herbiers, il éprouvait une émotion dont il voulait vainement sé défendre. Chaque arbre lui rappelait une parole de tendresse, chaque détour du chemin un baiser qu'il avait pris ou reçu, chaque haie un serment... Il y a beaucoup de haies près des Herbiers î
Il arriva bientôt à Saint-Pierre, joli hameau de la contrée, et courut chez son oncle, le plus riche habitant de l'endroit. Il pressa Fanchette sur son cœur; Fanchette, sa cousine, jeune et fraîche brune, à l'œil ardent, recouvert d'un beau sourcil noir, qui avait bien pleuré de son absence quand il était parti. Elle avait rouvert sou sac rempli par sa mère, comme pour voir s'il n'y manquait rien, et y avait glissé, avec une tresse de ses cheveux, la croix et le cœur d'or qu'elle portait à son cou. De plus, la tendre Fanchette avait bravement repoussé les amoureux qui s'étaient présentés en l'absence de son cousin, car Jean l'aimait bien.
Le vieil oncle Thomas, Fanchette et Jean s'étaient donc revus avec ravissement, bien qu'il n'y eût que trois mois qu'ils se fussent