‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 40 sur 52 · TOME II. Qi · texte numérisé non relu

TOME II. Qi

quittés. Jean raconta les malheurs de Waterloo, dont on était déjà instruit dans le pays; Thomas écoutait avec attention, Fanchette pleurait. Â peine le jeune soldat avait-il bu deux verres de cidre, qu'il parla de repartir pour la maison paternelle. Fanchette voulut le retenir quelque temps encore.

« Pas possible, fit Jean, je ne sais pourquoi, mais je tiens à arriver ce soir.

— Mais repose-toi ce soir et demain, lui objecta-t-elle ; après demain dimanche, nous t'accompagnerons mon père et moi.

— Et ma mère, qui m'aime tant! reprit Jean. Elle sait nos désastres, peut-être me croit-elle mort! Ce sera un jour de bonheur de plus pour elle. Il me tarde de l'embrasser; nous vous attendrons tous deux après demain dimanche. Adieu, mon oncle. Adieu, ma petite Fanchon !

— Adieu, Jean! »

Fanchette était suspendue au cou du beau voltigeur, de son jeune cousin qu'elle aimait dix fois plus depuis qu'elle savait qu'il s'était bien battu, qu'elle avait vu une larme briller dans ses yeux quand il avait parlé de sa tante, et qu'il l'avait embrassée avec ce doux frémissement qui accompagne toujours le véritable amour.

«A dimanche donc, dit l'oncle Thomas.

— A dimanche » , répétèrent ensemble Jean et Fanchette.

Jean se remit en route ; il n'avait pas deux lieues à faire, il marcha vite. Il avait laissé son sac chez son oncle, mais il avait gardé son sabre. Le sabre va toujours bien , suspendu an coté du soldat qui revient au pays. Il cheminait en songeant à sa mère, à sou père, a sa cousine, dont il comptait faire bientôt sa femme. Il avait payé sa dette à son pays; une fois marié, il irait demeurer avec son oncle Thomas, qui, étant veuf, avait déclaré qu'il ne se séparerait pas de sa fille ; ou, si son père, déjà vieux, ne voulait pas lui laisser quitter le pays, Thomas viendrait habiter avec eui; ils vivraient ainsi tous ensemble, et laboureraient ensemble. Cependant, le jour baissait; à une montée de la route, Jean aperçut le clocher de Saint-Fulgent

qui pointait an-dessus des arbres; il avait cru distinguer à travers une clairière la maison de son père, et reconnaître les aboiements du vieux chien; le cœur gonflé d'aise, léger et dispos, il se mit à courir pour arriver plus tôt. Tout à coup un coup de feu se fait entendre, et Jean, frappé par derrière, tombe baigné dans son sang.

Un paysan qui travaillait dans un champ voisin avait remis son fusil dans le sillon d'où il l'avait tiré, puis il s'était approché du soldat encore palpitant, l'avait traîné par les pieds jusqu'à un fossé qui bordait la route, puis, après avoir couvert le corps de terre et de broussailles, il s'était éloigné en disant : « Ce sera un bleu de moins.» L'assassin du pauvre Jean, de celui qui tout à l'heure était si heureux, était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, ancien chouan qui s'était distingué pendant la guerre de la Vendée, et qui, portant à Napoléon une haine profonde, avait, a la nouvelle du désastre de Waterloo, ressaisi son fusil, croyant venger les Vendéens en assassinant des Français. Cet homme lava ses mains dans une mare, les essuya sur l'herbe, plaça sur son épaule ses ustensiles de travail, puis regagna tranquillement sa demeure, où il prit son repas ordinaire, se coucha et dormit, sans même se douter qu'il venait de commettre un crime abominable.

Deux jours se passèrent, le dimanche arriva. Il faisait beau, un magnifique soleil perçait à travers les arbres touffus et les haies épaisses de ce riche pays. Fanchette, impatiente, avait éveillé son père plus matin que de coutume; ils s'étaient mis en route aussitôt, parce que, disait la jeune fille, il ne fallait pas faire attendre Jean, avec qui ils avaient promis d'aller déjeuner; mais, en parlant ainsi, Fanchette baissait les yeux et rougissait ; il n'était pas difficile rie deviner que le déjeuner n'était pas ce qui l'occupait le plus.

L'oncle Thomas, chargé du sac que Jean avait laissé chez lui, disait toujours :

«Tu vas trop vite!»

Alors Fanchon s'arrêtait et disait à son tour : «Mais non, mon père.... Il vous semble.»

Puis elle prenait le sac, comme pour soulager le vieillard, mais réellement afin qu'il pût marcher plus lestement. Il était encore de bonne heure quand ils arrivèrent à Saint-Fulgent, Fa ne bette à cent pas en avant de son père. Thomas souriait et disait tout bas :

« La petite folle va-t-elle être heureuse! »

« Eh bien ! fit l'oncle Thomas en touchant la main à son beaufrère, te voilà content? Il est en6n revenu sain et sauf; tu avais toujours peur... Mais, je ne le vois pas; où est-il donc ?

— Revenu ! qui? demanda le père.

— Qui? Eh parbleu, Jean, mon neveu, ton fils, quoi!

— Notre Jean, ne sais-tu pas où il est? A l'armée donc! Peutêtre tué maintenant dans cette bagarre !

— Qu'est-ce que tu dis là? Tué !... Non, ma foi ! il est de retour.

— De retour?... Pas possible, nous l'aurions vu. » Fanchette était muette d'étonnement; mais dans son impatience

elle parcourait du regard tous les coins de la chambre pour y découvrir quelque objet qui réveillât la présence de son amant.

« Allons donc, frère, c'est toi qui te moques; il sera encore couché le paresseux. Eh Jean! et il l'appela de toute la force de ses poumons. Il ne bougera pas, fit Thomas. Fanchette, monte un peu là-haut, ma fille, mais ne le gronde pas trop foft.»

Il se fit un léger bruit dans la chambre supérieure.

a Ah! je savais bien » , dit Thomas. '

Empressée, Fanchette, en rougissant, avait déjà monté quatre marches; elle s'arrêta tout à coup en face de sa tante, qui, ayant entendu quelques mots de cette conversation , descendait en disant :

« Jean! notre fils. Ah, mon Dieu! Où donc est-il?

— Mais encore une fois, je vous dis que je ne l'ai pas vu ! criait le pore, la figure livide et amaigrie presque en un instant, et cloué au plancher comme une statue. Je ne l'ai pas vu, de par tous les saints du paradis!

— Ah! tu nous ennuies, loi dit enfin son beau-frère. Quand je te dis que nous lui avons parlé, nous l'avons embrassé, nous avons trinqué ensemble, que diable ! Un beau grenadier, ma foi ! N'est-ce pas, Fanchette? Bel habit bleu, sabre au côté.

— Tu nous l'amènes donc, frère, dit la pauvre mère qui pleurait de ravissement. Ah! pardinc, j'en sommes ben sûre, voilà son sac. Jean!... mon garçon, où donc es-tu? C'est mal de se cacher ainsi pour faire attendre sa pauvre mère.

— Voyons, reprit le père avec terreur. Mon fils, où est-il enfin?

— Voilà ce que je te demande, car il y a deux jours que je te l'ai envoyé, répondit Thomas.

— Deux jours, dis-tu?

— Oui, deux jours, vendredi soir.

— A la brune?... Avec son sac.

— Il l'avait laissé chez nous pour se soulager un brin, et la preuve, c'est que le voilà, je l'apporte.

— Oh! mon Dieu, mon Dieu! Jean, mon fils!... Est-il possible ! s'écria le père.

— Quoi donc? qu'as-tu à gémir ainsi, notre homme? demanda la mère d'une voix tremblante.

— Mort!

— Qui? notre pauvre Jean?

— Oui... vendredi soir; on nous avait monté la tète... J'igno- 1 rais... 0 mon Dieu! je l'ignorais... Maudit coup de fusil...

— C'est toi qui l'as tiré , ce coup de fusil que nous avons entendu? demanda encore la mère.

— Oui!... c'est moi, j'ai tué notre fils! »

A ces mots la mère tomba sans connaissance ; puis, secourue par sa nièce, elle fondit en larmes. Fanchette, accroupie devant elle, l'embrassait et essayait de la consoler, elle qui avait tant besoin de consolation !... Le père ne put longtemps supporter ce spectacle, il sortit. Thomas le suivit, craignant un second malheur, et les deux femmes restèrent seules. Alors ces deux infortunées, qui per-

daient, l'une son fils, et l'autre son amant, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et exhalèrent leur douleur dans un langage que nulle plume ne saurait rendre. Etrangères aux passions politiques, elles ne comprenaient pas le meurtre; et quand la plus jeune des deux murmurait, l'épouse arrêtait sur ses lèvres la parole terrible, et l'empêchait de maudire l'assassin; car c'était son mari. Une espérance insensée vint traverser leur esprit... Si ce n'était pas lui... S'il s'était trompé de route... S'il avait rencontré d'autres camarades. Et alors toutes deux tombèrent à genoux et se mirent à prier; mais Jean ne parut pas. Après un jour d'angoisses, le visage baigné de larmes, guidés au milieu de la nuit par le père, qui détourna la tète en désignant la place, deux femmes et un homme, tremblant d'être surpris, fouillaient dans un fossé. Tous trois cherchaient sur les traits d'un cadavre une ressemblance qui ne leur permettait pourtant pas de douter.

« Frappé par derrière, murmura Thomas, lui qui était si digne de mourir en brave !

— 0 mon Dieu! disait Franchcttc, c'est moi qui n'ai pas voulu qu'il emportât son sac; il l'eût peut-être sauvé! »

De cette famille, les deux hommes et la mère sont morts ; les uns de chagrin, un seul de remords. Fanchette est restée fille; elle pleure chaque fois qu'elle entend parler de mariage, et nul ne sait le secret de ses larmes. Cependant, si en allant aux Herbiers vous trouvez, le soir, sur le bord d'un fossé, une femme qui prie près d'un petit arbre dont les fruits tombent tous les hivers et ne sont jamais cueillis, saluez cet arbre, où l'on n'a pas osé mettre une croix, de peur de trahir l'assassin, et de la main montrez à la pauvre femme le ciel où son fiancé l'attend, car cette femme n'est autre que la pauvre Fanchette.

f\ APOLLON A ROCHEFOKT. 4i).'>

'Empereur , ainsi commence cette partie des Mémoires inédits de M. Besson 1 , arriva à Rochefort le 3 juillet, le matin, de très-bonne heure.

J'étais alors lieutenant de vaisseau et attaché à l'état-major de la marine française. Il m'était facile de m'apercevoir que le commandant des deux frégates que le gouvernement provisoire avait mises à la disposition de Napoléon était peu disposé à se compromettre en remplissant un saint devoir, c'est-à-dire en risquant tout, même sa vie, pour le soustraire aux mains de ses ennemis. Je me décidai donc, sans hésiter, à agir à sa place, et à offrir à l'Empereur de le transporter en Amérique sur un des bâtiments de mon beau-père, qui m'avait été envoyé au commencement de 1815 ; car j'avais épousé une Danoise, fille d'un riche négociant de ce pays. Je me vis dans la nécessité de communiquer mon projet à ma femme, qui l'approuva entièrement. «L'Empereur, me ditelle, se trouve dans une position telle, que c'est une question d'honneur pour chaque homme de l'en tirer. Offrez-lui le meilleur parmi les trois vaisseaux de mon père ; commandez vous-même le bâtiment, si Sa Blajesté le désire ; quant à moi, soyez sans crainte, je sais bien que l'on me tourmentera de toutes manières, mais j'ai-

1 C'est à M. R. 0. Spazier, un des rédacteurs les plus consciencieux elles plus habituels de la Nouvelle Minerve^ que nous devons ce fragment par lui traduit de l'Allemand. Cette relation, à la fois si authentique et si piquante de la dernière crise de l'Empire, complète en quelque sorte le tableau des dernières vicissitudes que Napoléon eut à subir sur le continent.

merais mieux tout endurer, que de vous empêcher d'accomplir une si belle action.

Je me rendis aussitôt auprès du général Bertrand, que je connaissais depuis quelque temps, et je lui communiquai mon projet. Le même soir, je fus présenté à l'Empereur : il accepta ma proposition, après en avoir modifié uo peu les dispositions particulières, et je 6s de suite, avec le comte de Las-Cases, un traité simulé avec la cargaison. Je ne demandai pour les armateurs d'autre récompense que le remboursement des frais de l'expédition. M. de Bonnefaix, préfet maritime du cinquième arrondissement, donna également son assentiment, et m'exhiba sur-le-champ un ordre officiel qui m'ordonnait de me conformer en tout à la volonté de l'Empereur ; de le transporter, s'il le demandait, aux États-Unis, et de retourner immédiatement après en France, pour faire mon rapport sur l'issue de ma mission.

Mon projet fut conçu de la manière suivante : le brick la Madeleine, portant le pavillon danois, eteonstruità Kiel,en 1812, pour agir contre les croisières anglaises dans la mer Baltique, prit une cargaison d'eau-de-vie, consignée pour l'Amérique. Elle fut pourvue de deux expéditions, l'une pour Kiel, l'autre pour New-York. Dans le fond de cale on avait placé cinq tonneaux vides entre deux rangs de tonneaux remplis d'eau-de-vie; l'intérieur des cinq tonneaux était matelassé, afin que, dans le cas d'une perquisition, on pût y cacher cinq personnes. Dans la dunette, au-dessous de la cheminée anglaise, se trouvait une soupape qui communiquait avec cet emplacement, et qui avait une sortie au-dessous des lits de la dunette. Ce bâtiment, ainsi organisé, devait se rendre à l'île d'Aix et jeter l'ancre au milieu des petits bâtiments qui y attendaient une brise favorable pour mettre à la voile. On y aurait embarqué les effets des passagers vingt-quatre heures avant qu'ils se rendissent eux-mêmes à bord; le brick aurait alors mis à la Voile, pour sortir du pertuis Breton, pour filer entre le continent et l'île d'Aix, se dirigeant vers l'île de Noirmoutier, et de là vers Ouessant, où il pouvait gagner la mer. Si

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