UNE AUDIENCE A SAINT-CLOCD
Deux jours après la condamnation de Rom eu f, le général Michelin, qui avait, comme on l'a vu, présidé le Conseil de guerre, entrait le matin dans le salon de service du palais de Saint-Cloud. Cet officier était couvert de poussière, son front ruisselait, car la chaleur était extrême. Allant droit à l'aide de camp de service, dont il était particulièrement connu.
a Si je ne vois pas l'Empereur avant onze heures, lui dit-il avec agitation, un malheureux, au sort duquel je m'intéresse, est perdu; on doit le fusiller aujourd'hui même à trois heures.
— Avez-vous une audience, mon cher général? demanda l'aide de camp avec intérêt.
— Non ; mais qu'est-ce que cela fait? Dites à Sa Majesté que c'est pour affaire de service... Tenez, la porte de son cabinet n'est qu'entre-bâillée...
— C'est vrai ; mais l'Empereur est avec le ministre de la police ; je ne puis entrer sans que Sa Majesté m'appelle. Attendez un moment; Fouché n'en a peut-être pas pour longtemps. »
En effet, Napoléon gourraandait ce ministre à propos de brochures politiques qui avaient été imprimées à Hambourg, et qu'on avait répandues avec profusion dans les salons du faubourg Saint-Germain.
« Votre devoir est de tout savoir, et vous ne savez rien, disait Napoléon au futur duc d'Otrnnte; vos agents manquent d'yeux et d'oreilles, et, avec l'argent qu'ils me coûtent, j'entretiendrais un régiment. »
Ces paroles avaient été prononcées d'un ton si haut, qu'elles étaient arrivées jusqu'aux oreilles de l'aide de camp, qui s'approcha du général et lui dit à voix basse :
« Mon cher général, si vous avez quelque chose à demander à l'Empereur, je crains que vous n'ayez mal choisi le moment; peutêtre feriez-vous mieux de remettre votre visite à demain.
— Mais, mon ami, c'est impossible : il s'agit de la vie d'un de mes hommes, et dans une heure il sera trop tard.
— C'est malheureux, reprit celui-ci. Au surplus, attendez. »
Et le général s'était assis dans l'embrasure d'une fenêtre, les yeux fixés sur la pendule du salon, dont les aiguilles marchaient trop vite à son gré.
Or, voici ce qui s'était passé, le matin même, à l'Ecole militaire et à l'Abbaye.
A peine le greffier avait-il donné connaissance à Romeuf de la teneur de sou jugement, que celui-ci avait déclaré formellement qu'il ne voulait point avoir recours à la clémence de l'Empereur, et qu'il était décidé à mourir : « C'est ma manière de voir » , avait-il ajouté.
Le fatal délai expiré, tout en regrettant sincèrement la perte d'un soldat tel que Romeuf, le général Michelin avait donné les ordres nécessaires pour assurer l'exécution du jugement, qui devait avoir lieu à trois heures après midi, et pour qu'on tirât au sort, dans le bataillon auquel Romeuf appartenait, le nom des sous-officiers (sergents et caporaux) qui devaient accomplir le terrible office. Quant au sergent Bonneville, son désespoir était extrême. Il était allé trouver le général à son logement, et lui avait dit les larmes aux yeux :
« Mon colonel, laisserez-vous fusiller ce pauvre Romeuf comme un mauvais soldat? Si le malheur veut que je fasse partie du piquet d'exécution, je serai forcé de me brûler la cervelle après.
— Que voulez-vous que j'y fasse? avait répondu ce chef de corps; votre Romeuf est entêté comme un mulet ; quand il a quelque chose
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dans la cervelle, il n'y a pas moyen de le lui ôter. Il veut qu'on lui casse la tête! eh bien ! on la lui cassera.
— Mon colonel, voulez-vous m'autoriser à aller le trouver ? peuU être pourrais-je le décider à permettre qu'on intercède en sa faveur.
— Allez ; mais songez bien que l'Empereur est à Saint-Cloud ; il faudra le temps d'aller et de revenir, et... c'est pour trois heures! »
Une demi-heure après, Bonneville était à l'Abbaye. On l'introduisit dans la chambre du tambour, où celui-ci, calme et résigné, faisait déjà ses dernières dispositions avec autant de sang-froid que s'il se fût agi d'un simple devoir militaire à remplir. Le sergent n'osait avancer.
a Approchez-vous de moi, monsieur Bonneville, et n'ayez pas peur, lui dit Romeuf, car vous ne pouvez plus être en colère contre moi ; entre vieux troubadours comme nous autres, et dans un moment pareil, on ne se souvient que de l'amitié qu'on aurait dû pratiquer mutuellement. Du moins, telle est ma manière de voir. »
Pour toute réponse, Bonneville s'élança dans les bras de Romeuf et l'étrcignit en pleurant.
a Je donnerais ma vie, dit le sergent suffoqué, pour que tout ceci ne fût point arrivé.
— Puisque je vais donner la mienne, répliqua le tambour après le premier moment d'émotion passé, cela sera suffisant.
— Oh ! que je suis malheureux ! s'écria Bonneville en se tordant les mains de désespoir. Mais diles-moi au moins que vous me pardonnez.
— Si je vous pardonne, monsieur Bonneville! c'est moi que j'ai eu le premier tort. Mais vous avez eu une si bonne manière de voir devant les juges, que je serais un tyran bien nuisible si je vous en voulais. Bah! à présent à la vie, à la... »
Romeuf n'acheva pas sa phrase.
Bonneville serra dans ses mains fiévreuses ta main froide du tambour. Un moment de silence succéda à ce mouvement d'expansion ; . le sergent le rompit le premier.
« Pourquoi ne pas vous pourvoir en grâce auprès de l'Empereur? reprit-il. Il est si bon pour... vous autres... »
Le malheureux n'avait point osé dire nous, parce que les sévères paroles que Napoléon lui avait adressées au petit poste de la Manufacture, au sujet des décorés, l'avaient cruellement humilié.
« Rien du tout! répondit le tambour; le petit Caporal est trop bon soldat lui-même pour ne pas me juger comme l'a Tait le Conseil. Je ne veux pas de grâce, moi ! Et d'ailleurs l'Empereur ne me pardonnerait pas ; je connais trop sa manière de voir relativement à la chose. Tenez, monsieur Bonneville, continua Romeuf en paraissant, faire un effort sur lui-même, je ne vous renvoie pas, mais laissezmoi tranquille; vous pleurez, en pensant à moi, comme une vieille cantinière qui a perdu son âne; ce n'est pas d'ordonnance pour le quart d'heure. Je vous ai vu, n'est-ce pas? Eh bien, maintenant, je mourrai avec plus de satisfaction. »
A ces mots, une idée subite sembla frapper l'esprit du sergent.
«Adieu! » dit-il à Romeuf.
Et il sortit précipitamment de la chambre.
« Bonsoir! » flt le tambour en le regardant d'un air ébahi.
Puis, tirant de sa poche une espèce de pipe de terre noircie et presque calcinée, il la chargea tranquillement en disant :
« Chacun est libre d'avoir sa manière de voir. »
De retour à l'Ecole militaire, Bonneville rendit compte au général Michelin de son entrevue avec le condamné, et flt comprendre qu'il fallait le sauver malgré lui ; il sut si bien persuader à ce chef qu'il y a. lait de l'honneur du régiment, que celui-ci promit d'agir.
«Parbleu! s'écria-t-il, je crois que vous avez raison; je n'en aurai pas le démenti : je vais trouver l'Empereur. »
Et ayant ordonné à son domestique de seller son meilleur cheval, il avait piqué droit sur Saint-Cloud.
Cependant l'entretien de Napoléon et du ministre de la police se prolongeait.
« Je vous dis qu'il est perdu» , ne cessait de répéter le .général à
l'aide de camp qui était venu s'asseoir auprès de lai, en cherchant à lui prouver que rien n'était encore désespéré.
Ce dernier achevait à peine sa phrase, que la porte du cabinet impérial s'ouvrit, et Napoléon parut, précédé de Fouché, auquel il disait :
« Voyez cela , voyez cela... Ah ! c'est vous, Michelin? reprit-il en apercevant le général ; eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau chez vous?
— Sire, je viens demander une grâce à Votre Majesté.
— C'est bon, fit Napoléon en agitant doucement la main comme pour l'engager à n'en pas dire davantage ; nous allons voir cela tout a l'heure.»
Et après avoir adressé à voix basse quelques mots à Fouché, qui s'inclina :
a Venez, dit-il au général, qui le suivit aussitôt dans son cabinet. Maintenant de quoi s'agit-il? demanda Napoléon en s'asseyant.
— Sire, j'en appelle à la clémence de Votre Majesté à l'égard d'un des plus braves soldats de sa garde. »
A ces mots, Napoléon fronça le sourcil, a Un intrépide, Sire..., ajouta le général.
— Quelque frasque de MM. les sous-officiers, je parie. Voyons, dites.
— Sire, Votre Majesté se rappelle la brave 32e demi-brigade , que j'ai eu l'honneur de commander en Italie?
— Oui, oui, en Italie, interrompit Napoléon, et notamment à Arcole. La 32* demi-brigade! Ce sont là des noms qui doivent résonner agréablement à votre oreille, général ! »
Et, en prononçant ces mots, le front de l'Empereur rayonna, ce qui arrivait toujours lorsqu'il venait à parler de ses premières campagnes d'Italie.
« Mais, mon cher général, ajouta— t-il aussitôt, vous reprenez les choses d'un peu haut. Passons au déluge pour abréger », dit-il encore en souriant.
Michelin se hata de profiter de ce bon moment.
a L'homme dont je viens demander la grâce à Votre Majesté n'a quitté cette 32e demi-brigade que pour entrer dans la garde des consuls, et de là dans la vôtre, Sire. C'est à lui que je dus, au passage du Danube, de n'être pas pris par les Autrichiens ; c'est â lui...
— Vous en revenez toujours à vos moutons... Passez le Danube et allons droit au fait.
— Il y a quelques jours, le pauvre diable a eu un petit mouvement de vivacité, étant de garde ; et, à la suite de quelques mots échangés avec le sergent, il a repoussé celui-ci un peu rudement..., et... le Conseil de guerre, dont j'étais président, l'a condamné malgré...
— Le Conseil de guerre a eu raison ! interrompit l'Empereur en élevant la voix. Mais comment se Tait-il que ce soit la première fois que j'entende parler de cette affaire?... Aucun de vos rapports ne l'a mentionnée.
— C'est vrai , Sire; mais le malheureui n'a pas osé se pourvoir en grâce auprès de Votre Majesté, parce qu'il savait, comme tous ses camarades, comme nous tous, Sire, qu'elle ne transige jamais avec les devoirs de la discipline.
— Ah! ah! interrompit l'Empereur, c'est cependant ce qu'on oublie le plus volontiers. Eh bien!...
— Eh bien ! Sire, l'exécution doit avoir lieu aujourd'hui même, à trois heures, continua Michelin; et je viens implorer... au moins une commutation de peine pour un homme... coupable, sans doute, mais qui... est décoré... , qui...
— Assez, monsieur le général ! interrompit encore l'Empereur, dont la figure s'était rembrunie au fur et à mesure que le général avait parlé. Et c'est vous qui venez me demander d'entraver le cours de la justice militaire pour un délit semblable! Votre protégé est un intrépide, dites-vous?... Eh! qui donc n'est pas intrépide dans ma garde? Est-ce à vous qu'il faut que je dise que sans discipline les plus braves soldats ne font qu'une mauvaise armée! Général, je n'y puis rien, justice sera faite; il n'y a pas de mal que ma garde
ait un exemple. Et puis, on aurait dû m'en instruire auparavant.
— Sire, je supplie Votre Majesté de me permettre de lui exposer les faits.
— Ah ! mais... c'est par là que vous eussiez dû commencer, bien que ces faits ne puissent changer en rien le sort de cet homme. Je veux bien écouter. Seulement, soyez bref, je n'ai point de temps à perdre.
— Sire, ce n'est point pour affaire de service que les voies de fait ont eu lieu..,
— Comment ! Il y a eu voies de fait? Et de quelle part?
— De la part du sergent, Sire; lui-même nous Ta déclaré, et sous ce rapport mon protégé est irréprochable : un supérieur peut lui ordonner d'aller se faire tuer à poste fixe, il obéira sans réUcxion, et dans ce cas la parole d'un caporal l'emporterait sur la parole de Dieu..., sur la vôtre, Sire...
— Oh! oh! fit Napoléon en hochant la tète selon son habitude.
— Il ne s'agit que d'une discussion qui a eu lieu dans le corps-
de-garde du poste de la Manufacture. Le tambour Romcuf, pour qui je sollicite...
— Romeuf I dites-vous?
— Oui, Sire, c'est le tambour Romeuf pour qui j'ai l'honneur d'implorer la miséricorde de Votre Majesté.
— Parbleu 1 il n'y a pas quinze jours que j'ai vu cet original pour la première fois ; c'est un raisonneur, et de plus un ambitieux. Ceci vous fait sourire, monsieur le général.
*~ Pardonnez-moi, Sire; Romeuf est ambitieux effectivement, mais il l'est à sa manière, et de plus il a une antipathie tellement prononcée pour quiconque n'est pas attaché de corps et d'âme à la personne de Votre Majesté, que c'est tout au plus s'il veut bien reconnaître qu'un Russe ou un Prussien appartient à l'espèce humaine.
— Eh! eh! fit Napoléon, dont le front s'était un peu déridé, ce drôlc-là doit avoir parfois de singulières idées. Et vous diles dune...
— Que le sergent a eu le premier tort, Sire, c'est positif; c'est lui qui» sans provocation aucune...
— Le nom de ce sergent?
— Bonneville , Sire, de la 2* compagnie du 1" bataillon de mes chasseurs, un nouveau.
— Oui, je sais, non décoré. Je l'ai rappelé à l'ordre l'autre jour, justement en passant devant le poste de la Manufacture. En voilà assez, général ; écrivez de ma part au commandant de la place de faire surseoir à l'exécution. Votre tambour restera en prison jusqu'à plus ample information, et puis on verra. Je veux faire quelque chose pour un homme à qui je dois la conservation d'un officier de votre mérite, mon cher général; je ne serais même pas fâché de le revoir plus tard, si l'occasion s'en présentait; j'ai mes raisons pour cela. Où est-il?
— A l'Abbaye, Sire.
— Eh bien, amenez-le-moi demain matin. Je veux faire comprendre à votre monsieur...
— ftomeuf, Sire.
— Oui, Romeuf, que les Russes et les Prussiens, que nous avons battus, et que nous battrons encore quand il le faudra, valent la peine d'ôlrc battus; et ce n'est pas toujours aussi facile qu'on se l'imagine, ajouta Napoléon, ce qui ne fait qu'en augmenter le mérite. Tenez, général, vous emporterez cet ordre pour que les choses soient faites régulièrement. »
Et Napoléon, ayant écrit quelques mots sur un papier, le remit au général, qu'il congédia avec une bienveillance toute particulière. Michelin était ravi, éleetnsé.