NAPOLEON A ROCHEFORT
on eût pris cette direction, il était impossible que notre projet ne réussît pas, car les Anglais observaient encore la Gironde et l'entrée du pertuis d'Antioche, c'est-à-dire qu'ils étaient du côté opposé. Les résultats confirmèrent ces calculs; la Madeleine prit, on seul jour avant le malheureux embarquement de l'Empereur sur le Bellérophon, cette direction, et ne rencontra sur la route aucune des croisières anglaises.
Dès que ce plan fut adopté, le général Bertrand ordonna au comte Las-Cases de hâter tous les préparatifs nécessaires. à son exécution. MM. Roy, Bré et compagnie, de Rochefort, furent engagés à charger le bâtiment et à diriger les expéditions nécessaires. Je m'occupai de tout le reste, et revêtis le costume de capitaine d'un navire marchand du nord, pour éviter tout soupçon. Ce déguisement me réussit si bien, que le général Becker n'apprit que j'appartenais à la marine Françoise que lorsque l'Empereur se rendit à bord du Bellérophon; ce fut également à cette occasion qu'il me dit :
a Monsieur le capitaine, je regrette que vous vous soyez si gravement compromis par votre zèle; votre projet aurait mérité un meilleur sort.»
On travailla avec tant d'activité, que déjà, le 6 juillet, je partis de bonne heure de Rochefort pour me rendre à la Marine où je pris l'eau-de-vie nécessaire pour le chargement de la Madeleine.
Le 10, je mis à la voile pour l'île d'Aix, et là, j'appris que l'Empereur était à bord de la Saale, abandonné entièrement par M. Philippe, qui commandait cette frégate à titre de capitaine.
M. Philippe avait déclaré à Napoléon que la présence d'un vaisseau anglais à l'entrée du pertuis d'Antioche opposait un obstacle invincible à son départ, et que lui, capitaine, avait reçu l'ordre formel de n'exposer ni sa frégate, ni son équipage aux dangers d'un combat incertain, pour mettre en sûreté la personne de l'Empereur.
M. Pâmée, autre capitaine de vaisseau et commandant la frégate «a Méduse, se conduisit d'une manière bien plus honorable : ce
brave offrit à Napoléon de le prendre à bord pour le sauver ou mourir avec lui, ajoutant qu'il donnait sa parole d'honneur qu'il ne se rendrait jamais. Cette offre généreuse n'eut pas un meilleur sort que la mienne, et la seule raison qui empêcha l'Empereur de l'accepter fut la crainte d'exposer ceux qui le suivaient à un sort plus qu'incertain. Sa Majesté quitta la Saale, ce soir-là, à neaf heures.
Le même soir, je fus appelé auprès de Napoléon. Il me reçut avec beaucoup de bonté, et m'ordonna d'embarquer sur-le-champ tous ses effets et ceux des personnes de sa suite. Je commençai rembarquement à dix heures, et vers minuit, tout fut terminé; il ne restait plus qu'à embarquer les passagers.
Il faut que je fasse mention ici d'une circonstance qui faillit me coûter la vie. Tous les points de l'Ile étaient soigneusement surveillés, et notamment celui opposé à l'endroit où la Madcleïttr avait jeté ses ancres. J'avais fixé le lieu de notre embarquement à cinquante pas d'un poste de marine, pour éviter tout malentendu, et j'avais eu le soin de prier le général Bertrand d'avertir le commandant de ce poste de n'avoir aucun égard au bruit qu'il entendrait peut-être entre dix heures et minuit. Convaincus que nous pourrions ainsi commencer nos opérations sans être dérangés par personne, nous nous mîmes à l'oeuvre ; mais à peine eûmes-nous transporté une petite partie des effets à bord, qu'on dirigea contre nous une fusillade qui cassa un bras à un de mes Danois, et perça notre barque comme un crible. Je sautai aussitôt à terre, en m'exposant au danger d'être tué, et je courus vers le poste où l'on remit bientôt tout en ordre. Personne n'y avait reçu d'avertissement quelconque, et les braves soldats qui nous avaient entendus parler allemand avaient cru que nous étions des Anglais, et par cette seule raison nous avaient lâché des coups de fusil.
Quelques minutes après minuit, je me rendis auprès de l'Empereur, pour lui annoncer que tout était prêt et que le vent était favorable. Sa Majesté me répondit que, pour cette nuit, le départ
NAPOLÉON A HOCHEFORT. 400 élni t. impossible, parce quelle attendait encore son frère, le roi Joseph.
a Descendez, ajoutait-il, parlez au général Bertrand, il vous communiquera mon nouveau projet; dites-lui là-dessus votre avis, et revenez ensuite auprès de moi. »
L'Empereur parut très-tranquille, mais très-pensif, et je ne dis cela que pour démentir les publications de cette époque, qui prétendirent que Napoléon avait continuellement dormi à Hochefort, ou qu'il avait été abattu par sa position de manière à ne pouvoir se décider à prendre aucune résolution. Je ne le trouvai certainement ni abattu, ni agité; il prenait beaucoup de tabac, comme de coutume, et écoutait avec une grande attention tout ce qu'on lui disait ; il me sembla au contraire envisager sa position avec trop d'indifférence.
a Quel malheur, lui disais— je avant de me retirer, que Votre Majesté ne veuille pas partir aujourd'hui l La rade des Basques est dépourvue d'ennemis, les pertuis Bretons sont ouverts...; qui sait s'ils le seront demain ( »
Malheureusement ces mots furent prophétiques 1 Le 12, les Anglais ne savaient encore rien de l'arrivée de l'Empereur à Rochefort; ils ne l'apprirent que par la visite que le duc de Rovigo et le comte de Las-Cases firent au Bellérophon. Cela ressort incontestablement de cette circonstance, qu'ils croisaient sans bouger a l'entrée de la Gironde et du pertuis d'Antioche, pour empêcher toute tentative de fuite faite par les frégates qui stationnaient sur la rade de l'Ile d'Aix. Mais le même soir où ils eurent connaissance de son arrivée, par ces Messieurs, le Bellérophon se mit de suite en mouvement pour jeter ses ancres dans la rade des Basques, qui était en effet la véritable position qu'il aurait dû prendre dès le commencement, afin de surveiller ces deux sorties à la fois.
Je quittai l'Empereur et je descendis pour trouver le général Bertrand. Celui-ci me dit que quelques jeutics officiers, parmi les-
quels an certain Gentil, lieutenant de vaisseau, à leur tête, étaient venus offrir à Napoléon de l'embarquer à bord d'une cbaloupe pontée de La Rochelle et de le transporter jusqu'à l'entrée de la rivière de Bordeaux, en passant le détroit de Monmusson; là se trouvait un bâtiment américain, qui sans doute consentirait à transporter l'Empereur en Amérique, ou dont, en cas de besoin, on pourrait s'emparer de force. En effet, plusieurs vaisseaux américains stationnaient près de Boyaut ; le général Lallemand avait rendu visite à leurs capitaines, et ceux-ci avaient offert leur concours à Napoléon. Comme je connaissais bien les braves jeunes gens qui avaient fait l'offre de leurs services \ je répondis au général que j'étais moimême convaincu que la Providence avait indiqué à l'Empereur un moyen de salut tout à fait sûr, et qu'il fallait en profiter aussi to que possible, parce que toutes les circonstances favorables paraissaient réunies pour réussir.
a Que voulez-vous dire par ces mots? s'écria le général avec surprise.
— Je vais vous en donner une explication de suite, lui répondisje : les deux chaloupes de La Rochelle sont des voiliers excellents, meilleurs sans doute que les croisières anglaises ; il faut les lancer, Tune par le détroit de Monmusson , l'autre par le pertuis d'Antioche, et embarquer sur toutes les deux des personnes et des effets appartenant à l'Empereur, mais de manière à ce que les hommes de l'équipage ignorent qui est à bord de l'une ou l'autre chaloupe. Pois on donnera aux deux commandants de ces légers bâtiments l'ordre d'aller eux-mêmes à la rencontre des croisières anglaises, et de se laisser chasser par elles, pour les écarter autant que possible ; ici, en attendant, on répandra secrètement le bruit que Napoléon s'est em-
' Leurs noms mériteot d'être conservés à la postérité : c'étaient MM. Dnrrt, enseigne de vaisseau, chevalier de la Légion-d'Honneur, jeune homme entreprenant et sincèrement dévoué à l'Empereur ; Coodé, aspirant de première classe, digne, sous tous les rapports, de son père, le brave commandant Coudé; et Gentil, un des officiers les plus intrépides, qui avait fait la guerre d'Espagne dans les marins de la garde. (Note de l'auteur.)