NAPOLÉON A ROCHEFORT. Ô
barque incognito sur l'une des deux chaloupes , de façon que l'équipage de chacune d'elles croira que l'Empereur est sur l'autre. Dès que ce projet sera adopté et suffisamment préparé, on fera partir les chaloupes le soir; l'Empereur ne s'embarque que le lendemain, avec moi, et aura ainsi deux chances de plus pour effectuer son départ. 11 est d'autant plus nécessaire, ajoutai-je, de profiter de toutes ces circonstances heureuses, qu'il y a lieu de croire que l'ennemi, qui stationne dans ce moment à l'entrée du pertuis d'Antioche, ignore encore la présence de Napoléon ; car, s'il la connaissait, il ne manquerait pas certes de prendre une position dans la rade des Basques, où il se trouve à portée de surveiller les deux pertuis à la fois. »
Le général Bertrand parut partager entièrement mon opinion, et me ramena auprès de l'Empereur.
Nous le trouvâmes le coude appuyé sur un beau nécessaire de vermeil, cadeau de l'Impératrice Marie-Louise, que l'Empereur avait désiré garder avec lui jusqu'au dernier moment, et qui, par conséquent, de tous ses meubles, était le seul qui ne fût point encore embarqué. En nous voyant, Napoléon leva la tète, et avec un ton de très-bonne humeur :
a Eh bien! Bertrand, dit-il, qu'est-ce que vou9 a dit le capitaine Besson ?»
Après que celui-ci lui eut répété tout ce que je lui avais dit, il exprima sa satisfaction de ma proposition, et ordonna de faire transporter sur-le-champ plusieurs de ses effets et quelques provisions ù bord des deux chaloupes, de répandre le bruit qu'il avait l'intention de s'embarquer sur une d'elles, et de les expédier peu de temps avant son départ; a car, ajouta-t-il, je suis maintenant résolu à m'en aller avec vous, capitaine, dans la nuit du 13 au 14. »
Je vis avec une profonde douleur que ce nouveau retard pouvait faire tout échouer ; j'osai lui exprimer là-dessus ma pensée : ce fut inutilement.
Le 11 et le 12 on s'occupa des chaloupes, et le 13 au matin
elles mirent à la voile avec toutes les instructions convenues. Tout cela ne rencontra pas le moindre obstacle, bien que le Bellérophon, par suite de la visite qu'il avait reçue du duc de Rovigo et du comte de Las-Cases, eût pris sa nouvelle position sur la rade des Basques dès le 12 au soir.
Le 13, à l'aube du jour, M. Marchand vint me trouver à bord, et me remit une ceinture de cuir remplie d'or, pour le compte de l'Empereur; il m'apporta en même temps l'ordre de me rendre le plus tôt possible auprès de Sa Majesté.
Il parait que le peu d'argent que l'Empereur avait pris avec lui avait été partagé, et que AI. Marchand en avait donné une partie en dépôt à tous ceux qui devaient s'embarquer avec lui.
Vers sept heures, je rejoignis l'Empereur, que je trouvai déjà habillé et se promenant dans sa chambre.
« Ah I ah! vous voilà, me dit-il lorsqu'il m'aperçut; les chaloupes sont parties, n'est-ce pas?... A ce soir donc! le sort en est jeté. »
Puis il me demanda si j'étais sûr de bien connaître toute celle côte, en désignant du doigt la carte de Poitou et l'île d'Aix. Lorsque je voulus répondre, M. Marchand entra et lui parla à l'oreille; après quoi on me renvoya immédiatement. En sortant, je rencontrai une personne que je n'avais jamais vue auparavant : j'appris plus tard que c'était le roi Joseph.
La journée se passa tout entière à terminer les préparatifs nécessaires au voyage; à la chute du jour, on me dit que les messieurs envoyés de nouveau par l'Empereur au Bellérophon étaient de retour.
On ne peut douter que ce ne fût ce jour-là même que certaines personnes de la suite de Napoléon le décidèrent à entamer des négociations sérieuses avec le capitaine Maitland, et cela dans la crainte d'être pris avec lui à bord de mon brick. Sa réponse venait d'arriver ; mais alors je n'en savais rien encore ; au contraire, lorsque l'Empereur me fît encore une fois appeler auprès de lui, il faisait déià sombre. Je ressentais la plus grande joie, croyant enfin être
NAPOLÉON A ROCHEFORT. 503 arrivé au but de tous mes vœux. Eu entrant, je trouvai le duc de Rovigo, le comte de Las-Cases, le comte Montholon et une cinquième personne que je ne connaissais point.
a Capitaine, me dit Napoléon, vous vous tendrez sur-le-champ à votre bord, et vous ferez de nouveau débarquer tous mes effets. Je vous remercie sincèrement de tout ce que vous avez bien voulu faire pour moi. S'il s'agissait encore d'affranchir un peuple opprimé, comme lorsque je quittai l'île d'Elbe, je n'hésiterais pas un moment à me confier à vous; mais ici il n'est question que de moi, et je ne veux pas exposer des personnes qui me sont restées fidèles, et qui partagent mon sort, à des dangers qui sont au moins inutiles. Je suis décidé à aller en Angleterre : je me rendrai demain è bord du Bellérophon. »
Un éclair lancé du haut d'un ciel sans nuages n'aurait pu fuire sur moi un effet plus terrible que ces dernières paroles. Je sentis tout mon sang se retirer de mes veines, des larmes s'échappèrent de mes yeux, et pendant quelques instants je fus hors d'état de prononcer une parole. Il était évident pour moi que l'Empereur se trompait dans ses idées chevaleresques sur la générosité du gouvernement anglais, et mille idées plus tristes les unes que les autres vinrent m'assaillir; ayant été moi-même, pendant cinq ans, victime de ce gouvernement* dont la perfidie à mon égard avait été vraiment inimaginable.
« En Angleterre, Sire ! m'écriai-je enfin d'une voix étouffée ; en Angleterre!... Alors, Votre Majesté est perdue! Le tower de Londres sera votre demeure, Sire, et vous pourrez vous estimer heureux s'il ne vous arrive rien de pire! Comment! Votre Majesté veut se livrer pieds et poings liés à Un cabinet qui se réjouira de pouvoir anéantir celui qui l'a blessé au cœur et qui a menacé son existence tout entière d'une perte certaine!... Sire, vous, le seul que ce cabinet a à craindre, vous voulez vous livrer à lui spontanément, sans nécessité aucune? »
Dieu sait tout ce que, dans mon désespoir, j'aurais encore ajouté,
quand le duc de Rovigo, assis dans un coin du salon, m'interrompit et m'ordonna de me taire d'un ton sévère.
« Capitaine! s'écria-t-il, vous allez trop loin; vous ne songez pas ù qui vous parlez!
— Oh! laissez-le dire », reprit l Empereur avec un regard triste qui remua toute mon Âme.
Hais, dès que je fus revenu à moi, je compris que toute tentative ultérieure serait désormais sans résultat.
a Pardon, Sire, si j'ai dit plus qu'il n'était convenable, repris-je; je ne peux rien faire maintenant qu'implorer l'indulgence de Votre Majesté. Hais quant à vous, monsieur le duc, et je me tournai vers le général Savary , je vous prie au moins d'ordonner à vos postes de ne plus tirer sur moi pendant la nuit; car il serait par trop cruel de me faire tuer par une balle française dans un moment où je débarquerais des effets que j'aurais voulu tan s porter en Amérique au péril de ma vie.
— Allez, capitaine, dit Napoléon avec bienveillance, tranquillisezvous. Quand vous aurez terminé votre besogne, vous reviendrez. »
J'exécutai les ordres que j'avais reçus, bien que je fusse dans une disposition d'Âme désolante
Vers neuf heures du soir, le 14 juillet, tout fut terminé, et je retournai aussitôt auprès de l'Empereur. Je le trouvai seul avec H. Harchand, qu'on pouvait avec raison appeler la Gdélité personnifiée, et dont la complaisance ne me manqua jamais; sans son intervention, peut-être n'aurais-je jamais pu aborder l'Empereur, car l'intrigue était déjà aussi puissante à l'île d'Aix qu'elle avait été aux Tuileries. Je n'en citerai qu'une seule preuve : les personnes désignées pour suivre Napoléon sur la Madeleine étaient le général Bertrand, le comte de Las-Cases et le général Hontholon. Ces deux derniers n'étaient que très-peu compromis auprès du gouvernement royal, et n'avaient rien à craindre, tandis que le général Lallemand était déjà condamné à mort. Néanmoins, cet honorable général ne put jamais obtenir que la prière qu'il avait faite de suivre l'Empereur fût mise sous ses yeux. Repoussé par