‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 43 sur 52 · NAPOLÉON A ROCHEFORT · texte numérisé non relu

NAPOLÉON A ROCHEFORT

tous les moyens possibles, il avait fini par me supplier de lui permettre de se cacher, habillé en matelot, parmi mon équipage, pour pouvoir ainsi sauver sa vie.

Aussitôt que l'Empereur me vit entrer, il vint au-devant de moi en disant :

« Capitaine, je vous remercie de nouveau; dès que vous serez libre ici, vous viendrez me retrouver en Angleterre. Sans doute, ajouta-t-il en souriant, j'y aurai encore besoin d'un homme de votre caractère.

— Ah! Sire, m'écriai-je, je n'ai pas le moindre espoir que jamais le jour vienne où je serai en état de me conformer à un ordre aussi flatteur pour moi. » ^

Je voulus me retirer, hors d'état de maîtriser mes sentiments, lorsque Napoléon me fit un signe de rester, et envoya M. Marchand chercher le général Bertrand ; puis il prit, parmi quelques armes placées dans un coin du salon, un fusil à double canon, arme précieuse dont il avait fait souvent usage dans ses chasses, et me l'offrit en me disant d'une voix émue :

a Je n'ai plus rien dans ce moment à vous offrir, mon ami, que cette arme; veuillez l'accepter comme un souvenir de moi. »

Ce cadeau si inappréciable et la grâce indicible avec laquelle il m'était présenté m'entraînèrent involontairement à faire auprès de Sa Majesté une dernière tentative : je me jetai à ses pieds, je la conjurai en pleurant et en employant toutes les expressions que m'inspirait la conviction la plus intime du sort qui l'attendait, de ne pas se livrer aux Anglais.

« Rien n'est encore perdu, lui dis-je^en deux heures je peux de nouveau embarquer tous vos effets, et vous-même, Sire, vous pouvez partir un instant après. Il ne me faut qu'un mot. »

Tout fut inutile!

« Eh bien! Sire, m'écriai-je en me relevant... » Mais le général Bertrand, qui était entré dans l'intervalle, m'in • terrompit :

« Capitaine, me dit-il avec sévérité, renoncez à ces offres inutiles; voire zèle est digne d'éloges, votre conduite est noble; mais il est trop tard. Sa Majesté ne peut plus reculer... »

Sans doute il en était ainsi : je retins encore ce que j'avais sur le cœur.

« Sire, il ne me reste donc plus, repris-jc, qu'à prendre congé de Votre Majesté et a partir avec le même brick que Celui qui était destiné pour elle. Je suivrai exactement la route que vous aviez approuvée, Sire; mais je crains que le temps n'apprenne que trop tôt à Votre Majesté lequel des deux partis était le plus sûr à prendre.»

La mort dans le cœur, je me retirai et jo me rendis à bord.

Il était dix heures du soir, je fis sur-te-champ lever les ancres et je m'éloignai à l'aide d'une fraîche brise d'est, sans être inquiété parla moindre chose.

A l'aube du jour, je me trouvais à l'entrée des pertuis Bretons, au milieu des caboteurs. Il faut remarquer que l'Empereur ne s'était embarqué que vers cinq heures du matin sur VEperviêr, et n'était arrivé sur le Bellérophon qu'à neuf heures, le 15. J'aurais donc continué longtemps ma route avec les caboteurs sans être aperçu, et ce ne fut que lorsque je me trouvai en face des Sables-d'OIonoe que je pris congé de mon capitaine, en lui ordonnant de se diriger sur Ouessant et Kiel par le détroit. En effet, il y arriva vingt jours après, sans avoir été ni visité, ni inquiété par aucune croisière anglaise. De mon côté, je retournai à Kochefort, accompagné d'un des caboteurs, et je me rendis auprès du préfet de la marine pour prendre ses ordres. Il me dit qu'il avait gardé chez lui, sur l'ordre exprès de l'Empereur, deux caisses remplies de vaisselle, pour les remettre à Mme Besson, dans le cas où il serait parti avec moi; mais que, dès que l'Empereur avait pris une autre résolution, il avait cru convenable d'expédier ces caisses, avec quelques autres qui lui avaient été confiées, pour être déposées sur le fiellérophon. C'étaient en effet les mêmes caisses d'argent dont la vente servit, à Sninte- Hclènc, pour fournir aux besoins les plus urgents de l'Empereur.

Je ne me serais jamais douté que Sa Majesté pût aller aussi loin dans son attention pour le sort de ma femme, et la mettre ainsi à l'abri de la misère, dans le cas où nous aurions exécuté notre projet.

Ma première entrevue avec Mmé Bcsson Cul des plus tristes : longtemps nous ne trouvâmes point de paroles pour exprimer notre profonde douleur. La résolution malencontreuse de l'Empereur le perdit pour toujours, et mon sort était aussi inévitablement fixé. Je devins victime de mes intentions. Bayé comme indigne do servir le nouveau gouvernement, je me vis contraint de quitter ma patrie, et de laisser seule, à Rochefort, ma femme tombée malade à la suite des agitations qu'elle avait éprouvées dans ces derniers jours. Elle y resta longtemps exposée à des vexations do toute espèce. On ne lui épargna aucun désagrément ; et au moyen do machinations de police, on la contraignit de se réfugier à Bordeaux, où elle trouva enfin une occasion de s'embarquer pour Kiel : c'est là que nous nous revîmes en 1816.

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