‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 44 sur 52 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

ar une tiède soirée des derniers jours de juillet 1821, un homme, qui paraissait avoir une soixantaine d'années, quoiqu'il fût de quinze ans moins ôgé (sans doute parce que les armées de campagne comptent double), se dirigeait lentement et l'air pensif vers une maisonnette, qui n'était, à vrai dire, qu'une pauvre chaumière, située à Vaugirar<\ en

dehors de la barrière et au milieu d'une espèce de ruelle appelée Passage Napoléon. (Il est à remarquer que, sous la Restauration, ce chemin de traverse, bordé à droite et à gauche de masures abandonnées et de chétifs acacias, avait conservé le nom du grand homme.) Celui qui marchait ainsi était grand et maigre : ses cheveux, jadis d'un blond roux, étaient devenus d'un blanc-filasse. Il avait le teint pâle, le nez un peu crochu et le front large, quoique déprimé vers le sommet ; mais dans le regard de ses grands yeux bleus on pouvait lire l'expression de douceur, de simplicité et de résignation qui faisaient la base de son caractère.

Cet homme était un ancien soldat de la grande armée, qui, pendant les vingt années qu'il était resté sous les drapeaux, après avoir commencé sa carrière comme tambour, n'avait jamais été autre chose que sapeur, malgré les actions d'éclat et les faits d'armes dont ses états de service étaient illustrés à la marge; mais il faut dire aussi que Roubelard (c'était son nom) n'avait pu de sa vie apprendre ni à lire ni à écrire, et que « ce genre d'éducation, au dire de son dernier colonel, avait été une des causes majores qui s'étaient formellement opposées à ce qu'il obtînt un avancement plus rapide. »

Chemin faisant, le vieux soldat rencontra Jeanne-Marie, pauvre et excellente femme chargée d'enfants, qui n'avait d'autre occupation que de mener aux champs les vaches et les chèvres que les laitières du voisinage ne craignaient pas de lui confier. Sa chaumière; était attenante à celle où se rendait le sapeur tous les jours, plutôt deux fois qu'une, car depuis plus de trente ans il était amoureux de la propriétaire.

« Bonjour, monsieur Roubelard, fit la vieille Bretonne avec une révérence cagneuse. Ça vous va-t*i ben ? »

Celui-ci, sortant tout à coup de sa rêverie, leva la tète .

« Ah! c'est vous, Jeanne-Marie 1 Bonjour 1 répondit-il en reconnaissant la voisine. La mère Moulin est-elle rentrée?

— Oui dame, qu'elle y est, c'te pauv' chère femme ; vous la trouverez sous 1Y armes, son gros livre à la main... Ah! mon bon

monsieur Roubelard, j' sommes ben sûre, tout de même, qu'elle vous espère tout Gne dret.

— C'est bon, j'y vais; bonsoir, Jeanne-Marie I »

Et, doublant le pas, Roubelard arriva bientôt devant la porte de la mère Moulin : la nuit commençait à tomber.

Cette femme, dont le nom était Marguerite (car celui de Moulin n'était qu'un honorable sobriquet qui lut avait été donné jadis par les soldats de l'armée du Nord dans une circonstance bien glorieuse pour elle), était petite et fort brune; mais dans ses yeux noirs et pleins de feu venaient se refléter toute la hardiesse de son caractère, toute la bonté de son cœur, toute la noblesse des passions qui l'agitaient encore. Elle était dans un déplorable état de maigreur. Son corps paraissait affaissé sous le poids des fatigues et des misères de la guerre, ou sous celui d'une douleur morale, contre lesquelles il n'est aucun remède dans ce monde. Ses cheveux, qui tombaient en nattes inégalement tressées sous le bonnet de police qu'elle portait habituellement, étaient d'une finesse et d'une longueur remarquables. Elle avait la bouche un peu grande, mais garnie de deux rangées de dents qu'une duchesse eût enviées. Ses gestes, un peu brusques peut-être, n'en avaient pas moins quelque chose d'obligeant; et enfin, à la coupe de son visage, à la souplesse de sa taille bien prise et à son pied d'une petitesse telle que l'Impératrice Joséphine elle-même en aurait été jalouse, on devinait que la mère Moulin avait été très-jolie dans sa jeunesse : elle avait alors quarante-sept ans. Toute frêle et toute délicate qu'elle semblait au premier examen, elle était cependant d'une complexion nerveuse et douée de cette force musculaire que la vie et les travaux des camps peuvent seuls donner à une femme.

La mère Moulin avait servi pendant vingt-trois ans comme vivandière et cantinière, selon les circonstances, d'abord dans le régiment d'Anjou, qui, après avoir fait partie d'une demi-brigade comme tous les régiments de l'armée, devint en6n le 5" de ligne. Pendant la campagne d'Espagne de 1809 elle abandonna un moment l'infan-

terie pour entrer dans le V dragons; mais des motifs et des affections qui n'avaient rien que de louable et d'Iionnôte la firent bientôt rentrer dans Parme où elle avait débuté. En 1812 elle passa dans la vieille garde impériale : Waterloo fut sa dernière bataille, Jemmapes avait été sa première.

A Lutzen, elle sauva l'aigle du drapeau d'un régiment d'artillerie de marine en le cachant sous ses jupes. Elle rapporta d'Austerlitz deux lambeaux d'étendards russes, qui servaient encore de trophées à sa chaumière, dans l'intérieur de laquelle on avait ébauché, a l'aide d'un charbon, l'aigle impériale avec le grand cordon de la Légion-d'IIonncur en sautoir, en guise de cravate. Vis-à-vis de cette porte il y avait une huche vermoulue, le seul meuble que la vivandière possédât, otsur laquelle étaient étalés une demi-douzaine de volumes cartonnés qu'elle appelait sa bibliothèque de campagne, et qui se composait des livres suivants :

1° L'Histoire de Jeanne tfArc;

2" La Cuisinière bourgeoise, suivie d une notice sur l'art de fabriquer les tins et les liqueurs;

T Bonaparliana, recueil d'anecdotes, bons mois et reparties heureuses du premier Consul, par le citoyen Cousin d'Avallon;

4° V Esprit de saint Augustin;

5° Le véritable Messager boiteux, par feu Mathieu Lœnsbetg, astronome et mathématicien, avec les prédictions pour l'année de grâce 1815;

f>° Enfin un Paroissien complet, à l'usage du diocèse de Reims.

La mère Moulin avait de tout temps aimé la lecture. Elle joignait à un esprit naturel une certaine instruction acquise dans les longues courses qu'elle avait faites, et dans les pays nombreux où ello avait séjourné lors de nos conquêtes. En outre, elle avait manifesté, dès sa tendre jeunesse, des sentiments de piété qu'elle avait su conserver même au milieu de la licence des camps. Ello eut même la velléité de se faire religieuse après l'abdication do Napoléon à Fontainebleau. Mais les événements de 1815 tinrent bientôt lui

enlever ce goût passager de la vie monastique, et elle recommença sa vie de bivouac et de champ de bataille. Toutefois, depuis qu'elle avait pris sa retraite à Vaugirard, on l'avait vue remplir exactement les devoirs que notre religion impose aux chrétiens : le curé venait la voir quelquefois. Aussi, en face du lit de la vivandière, auquel un vieux manteau blanc de dragon servait de couverture, voyait-on, fixée au-dessus d'une croix de la Légion-d'Honneur à l'effigie de Napoléon, l'image du Christ, surmontée d'un rameau de buis bénit.

A peine la mère Moulin avait-elle pris possession de cette chaumière, qu'un orage épouvantable avait enfoncé une partie du châssis de la fenêtre. Ne possédant pas même do quoi faire remplacer ses vitres brisées, ta pauvre vivandière s'était servie des proclamations de l'Empereur et des bulletins de la grande armée pour réparer le dommage occasionné par la grôle; puis, lorsque les alliés étaient venus en France pour la seconde fois, elle avait montré du doigt, aux soldats autrichiens, russes et prussiens, qui étaient passés devant sa chaumière, ces trophées, ces proclamations, ces bulletin*, en ricanant d'un air de triomphe.

Koubclard entra chez la mère Moulin sans que celle-ci l'aperçût; car, de nuit comme de jour, la vivandière ne fermait jamais sa porte, donnant pour raison que dans son beau Passage Napoléon il n'y avait pas de voleurs, et que, s'il s'y trouvait des loups, ses os étaient devenus trop durs pour leurs dents.

a Bonsoir, mère Moulin. Gomment vous portez-vous aujourd'hui? demanda doucement le vieux soldat à la brave femmo, qui, courbée dans l'ombre, attisait son feu.

— Qui vive? répondit-elle en brandissant un tison pour éclairer un peu sa chambre. Qui vive?... rcpéta-t-elle ; est-ce toi, Jeanne- Marie?

— Non, mère Moulin, ce n'est pas elle; c'est moi!

— Ah! je n'avais pas reconnu votre voix, monsieur Roubclard.

— Je viens vous apprendre une fâcheuse nouvelle, continua le sapeur d'un ton attristé.

— Bah ! » s'écria la vivandière en jetant le tison dans Pâtre . Puis, après avoir posé sur le manteau de la cheminée le volume de saint Augustin ouvert sur ses genoux : a Est-ce que les Russes nous auraient encore déclaré la guerre sans nous prévenir? demandat— elle. Ah ! les sournois de sauvages ! je les reconnais bien là. Ils ne se souviennent donc plus d'Austerlitz!

— Ce n'est pas cela, répondit tranquillement Roubelard ; le temps d'Austerlitz est passé, mère Moulin, et bien passé. Ce que j'ai a vous dire va au contraire vous faire de la peine, attendu que... »

Le souvenir d'Austerlitz avait serré le cœur de la vivandière. Le regard fixe, la bouche contractée, elle s'était levée de l'escabeau sur lequel elle était assise, et, agitant au-dessus de sa tète ses bras amaigris :

« Austerlitz!... répéta-t-elle sans écouter Roubelard, qui parlait en même temps; il fallait voir, cette nuit de la veille, les bivouacs s'allumer et pétiller sur toute la ligne comme un feu d'artifice de 15 août!... Et quand Napoléon voulut s'assurer que ses enfants dormaient, la lune fit reluire les obusiers que la garde devait étrenner le lendemain ! . . . J'ai vu la grande armée avec son petit Empereur ! . .. Je ne parle ni de celui d'Autriche ni de celui de Russie, à qui je dis un jour son fait, étant à Erfurt... Tenez, monsieur Roubelard, vienne la Sainte-Marguerite prochaine, j'aurai quarante-sept ans; eh bien! je voudrais y être encore, pour voir tout ce monde-là, si poli avec moi, et les chapeaux à plumes noires et blanches du gros état-major me saluant honnêtement. Oui, je voudrais y être encore, à ramasser sous la mitraille russe mes frères du 5* de ligne, quand les biscaïens les jetaient les uns sur les autres, ces bons ivrognes!... J'aurais voulu qu'on m'enterrât à côté du général Margotin, ou dans la même fosse que le pauvre Rossignol, mes deux pères adoptifs, vous le savez, monsieur Roubelard; ils sont morts tous deux, et la pauvre Marguerite n'a même pas eu la consolation de leur fermer les yeux... Elle n'a pu que pleurer!... Aujourd'hui, au moins, elle peut... prier... pour... eux... »

A ces dernières paroles, rémotion de la vivandière était arrivée à son plus haut poiut; elle laissa tomber sa tète dans ses mains et sanglota tout bas. Un moment de silence s'écoula. Alors Roubelard, qui s'était peu à peu attendri, lui dit en essuyant ses yeux :

« Si vous pleurez toujours comme cela, mère Moulin, vous finirez par fondre en eau comme un concombre : vous n'êtes déjà pas trop grasse. Croyez-moi, cela ne vaut rien pour votre santé... Je venais pour vous annoncer qu'on a reçu la nouvelle...

— Que les Prussiens sont revenus en France, comme en 89 peutêtre? d interrompit-elle encore.

Roubelard, qui n'avait pu achever sa phrase, se contenta de faire un signe de tète négatif.

«Oui, oui, c'est impossible! continua la vivandière. Dans les temps, ils ont trop mangé de raisin en Champagne, ces buveurs de bière ! et, depuis, nous leur avons fait avaler trop de grappillons de mitraille pour qu'ils y reviennent jamais !

— Il s'agit bien de Prussiens! dit le vieux soldat impatienté; est-ce que nous en avons laissé, des Prussiens? C'est une erreur de croire qu'il y a encore des Prussiens, mère Moulin; pas plus de Prussiens que dessus ma main... Il s'agit de la mort... »

Ici la vivandière saisit convulsivement le bras du sapeur pour lui montrer, appendue comme un lustre au plafond, une plaque de cuivre jaune enfumée provenant d'un bonnet de la garde prussienne, retenue par la cravate d'un étendard hanovrien.

« Ils sont bien morts, ceux-là! s'écria-t-elle avec un sourire diabolique, cependant il doit en rester encore...

— Pas beaucoup, fit Roubelard d'un air de doute; cependant c'est possible, parce qu'on aura oublié de les compter dans leur patrie... Je venais pour vous apprendre...

— Que les Autrichiens étaient aux frontières?... Eh bien! monsieur Roubelard, que ne le disiez-vous tout de suite!

— Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria le sapeur en trépignant d'impatience et en se bouchant les oreilles. Mère Moulin? reprit-il

IOHB 11. €5

de toute la force de ses poumons, voulez-vous me laisser m exprimer? ou je m'en vais.

— Déjà? fit la vivandière en reprenant sur son escabeau sa première attitude ; c'est à peine si vous êtes entré, ajouta-t-elle en lui désignant du regard l'autre coin de l'âtre. Asseyez-vous là, je vous écoute. »

Mais la brave femme prenait un engagement au-dessus de ses forces. Elle était dans un état d'exaltation qui augmentait de moment en moment; de sorte que Roubelard ayant voulu s'expliquer, elle lui ferma la bouche en continuant de parler elle-même sur le même ton et comme elle avait fait déjà.

« Je suis encore verte ! s'écria-t-elle ; je puis faire cette campagne. Nous partirons ensemble, monsieur Roubelard, et, avec l'aide de Dieu, je Gnirai comme j'ai commencé, au bruit du canon!... Nous verrons encore le drapeau tricolore parcourir le champ de bataille d'un bout à l'autre, et l'aigle, les ailes déployées, s'avancer à travers leurs baïonnettes, leurs carrés, et les faire dégringoler de leurs redoutes, tous ces mangeurs de choucroute qu'ils sont, comme les pommes de terre de mon sac ! . . . Oh ! ne croyez pas qu'on nous fasse reculer d'une semelle; je connais le petit Caporal; je l'ai vu au feu à Lutzen, à Arcis-sur-Aube, à Mont-Saint-Jean (la mère Moulin se signa), et je sais ce qu'il peut faire. J'ai toujours été en avant; mon pauvre Jemmapes, vous le savez, a brouté plus d'une fois aux fourrages des grand'gardes. J'ai vidé autant de gibernes que de barriques d'eau-de-vie ; et un jour que des conscrits provençaux prenaient la route en sens inverse, parce que quelques canons avaient toussé devant eux, je me mis en travers, moi et Jemmapes!... Jemmapes! vous le rappelez-vous, monsieur Roubelard?... Aujourd'hui je m'y mettrais seule. »

Dès le commencement de ce monologue, le vieux sapeur, ayant jugé tout d'abord qu'il ne pourrait placer un mot, s'était levé, et, les mains dans les goussets de son pantalon, avait marché tout autour de la chambre en sifflant entre ses dents. Mais, au nom de

LA VIVANDIERE. 515 Jcmmapes, répété avec intention par la mère Moulin, qui l'avait toujours suivi des yeux tandis qu'il faisait cette espèce de manège, il avait cessé de siffler, et, la tête basse, il semblait qu'un remords poignant fût venu tout à coup l'assaillir. Cependant, lorsque la vivandière, fatiguée et enrouée, se fut assise pour reprendre haleine, Roubelard s'arrêta en disant à haute voix et comme à la cantonade :

« Arrêtez les frais! on ne joue plus. » Puis, s'étant approché de la mère Moulin, il se pencha jusqu'à son oreille et lui dit avec une volubilité extraordinaire : « Il n'y a plus de frontières, plus d'armée, plus de canons, plus de champ de bataille, plus de drapeaux tricolores, plus d'aigles! descendues les aigles sans aucune exception ! Vous perdez la tête, mère Moulin!... Plus de carrés, plus de grande armée, plus de gibernes, plus de conscrits, et plus de petit Caporal! Je vous dis que vous êtes folle, mère Moulin !... Ni vu ni connu, le pauvre petit Caporal. Disparu à perpétuité ! . . . Voilà ce que je voulais vous annoncer. »

Et ayant dit, il tourna vivement sur le talon comme pour s en aller : la vivandière le retint par le pan de sa redingote :

« Monsieur Roubelard ! fit-elle après un silence en le regardant avec un mélange de pitié et de mépris qu'on ne saurait peindre ; mort! dites-vous? lui?... l'Empereur?... Allons donc! vous voulez rire, je pense.

— Incapable, mère Moulin, puisque je ne suis venu ce soir que pour vous apprendre la nouvelle. »

La vivandière haussa les épaules en disant d'une façon étrange :

a Laissez-moi tranquille, monsieur Roubelard. »

A son tour, le sapeur la regarda avec étonnement; puis, paraissant faire un effort sur lui-même :

« Ah çà! qu'avez-vous donc aujourd'hui, mère Moulin? lui demanda-t-il d'un ton impératif.

— J'ai, répondit-elle en passant la main sur son front, j'ai... que j'avais moins froid jadis dans les plaines de Smolensk qu'aujourd'hui devant cette cheminée.

— C'est toujours comme cela quand nous parlons politique. Causons d'autre chose, de notre mariage, par eiemplc ; il n'y a pas de crainte que nous nous échauffions, ajouta Roubelard en s'asseyant tout près d'elle.

— Hein ! fit la vivandière en fronçant le sourcil, après avoir retiré brusquement sa main, que le sapeur avait prise dans les siennes; vous y songez donc toujours, monsieur Roubelard? Fi !... un homme de votre âge!... Si vous m'en parlez encore...

— Il vaut mieux tard que pas du tout, reprit le sapeur avec beaucoup de flegme. Quand nous étions au régiment, vous remettiez toujours la noce à la paix générale. La paix ! la paix! est-ce que c'était connu de notre temps?... On l'a iuventée avec les Bourbons! C'est égal, j'ai attendu. Lorsque nous avons été licenciés de l'autre côté de la Loire, vous m'avez renvoyé au deuxième retour de l'Empereur : j'ai rattendu, ça m'a encore été inférieur ; mais à présent que le petit Caporal est mort et enterré, est-ce que votre intention serait de me prier d'attendre qu'il soit ressuscité?... Merci !

— Ce n'est pas vrai ! dit sèchement la mère Moulin, l'Empereur ne peut mourir avant que les desseins de Dieu soient accomplis. Qui a pu vous faire un semblable ragot?

— M. Anicet, le gros épicier-droguiste de la Grande-Rue; vous le connaissez aussi bien que moi. Ce matin, devant tous ceux qui encombraient sa boutique, il a lu tout haut dans le Journal de Paris la mort de Napoléon à l'île Sainte-Hélène. J'étais au nombres des écouteurs, et des consommateurs, ajouta-t-il plus bas.

— Les journaux sontdes fichus menteurs! s'écria la mère Moulin avec colère

— On le dit, mère Moulin ; mais du calme, je vous prie; ne vous échappez pas encore comme tout à l'heure. » Puis, adoucissant la voix et tâchant de se donner des manières agréables : « Il faut si peu de chose pour en finir, reprit-il avec un regard de tendresse. Un petit quart d'heure d'horloge tout au plus, histoire d'aller jusqu'à la mairrrrie de Vaugirard, et tout est dit.

LA VIVANDIERE. 517

— C'est bon ! c'est bon ! il est toujours temps de se donner au diable.*

— Vous me prenez donc pour un lutin? C'est flatteur, ajouta le sapeur en se rengorgeant.

— Les lutins ont de l'esprit, répliqua aigrement la vivandière un peu piquée, et vous, monsieur Roubelard, vous n'en avez guère aujourd'hui. Laissez-moi tranquille, vous dis— je; je ne puis à présent devenir Mme Roubelard... Non, jamais, c'est impossible! s'écria-t-clle en frappant la terre du pied. »

A ces mots, à ce mouvement, le vieux soldat s'approcha davantage de la brave femme, et, le regard suppliant, la voix haletante :

« Hélas! lui dit-il, avez-vous jamais trouvé un homme d'une pâte meilleure que la mienne? Depuis trente ans je vous aime, et cependant je n'ai pas oublié le jour où ije vous l'ai dit pour In première fois. C'était au bas du moulin de Jcmmapcs (à ce nom la vivandière tressaillit); nous venions d'enfoncer l'ennemi un peu crânement; l'odeur de la poudre m'avait presque grisé; je m'étais assez distingué pour espérer de passer soldat dans une compagnie d'élite à la première promotion, n'étant encore que tambour, si vous vous en souvenez. Voilà que tout à coup, et au moment où j'y pensais le moins, vous me rapparaissez avec votre berret rouge, votre spencer noir, votre charmante petitet jupe bleue et vos guôlrcs grises. Le pauvre Colibri (le sapeur évitait toujours, en parlant de l'âne de la vivandière, de l'appeler Jemmapes, qui était son nom Je guerre) trottait en serre-file non loin de vous, comme un petit poulain naturel. Ce fut alors que je sentis dans mon cœur quelque chose qui fit toc! toc! absolument comme le chien de ma carabine quand je l'armais... Dans le lointain on faisait une dernière chasse aux Autrichiens. Le son de la musique du régiment, mêlé à celui de votre voix qui m'appelait, arriva jusqu'à moi, qui n'entendais alors que lesrâlements et les hoquets des blessés et des mourants qui m'entouraient... Vous jetâtes vos bras autour de mon cou pour me remercier de vous avoir sauvée des mains d'un Autrichien.

Je ne pus vous répondre que par des soupirs de tendresse et des larmes de joie... J'étais heureux comme un adjudant-gé»éral... Dès ce jour je vous jurai de vous aimer toute ma vie : vous en souvenez-vous, mère Moulin?... »

Pour toute réponse, la vivandière serra la main du vieux soldat; mais, les yeux toujours baissés, elle continua de feuilleter machinalement le volume de saint Augustin quelle avait repris.

a Mère Moulin, répéta le sapeur d'uue voix encore plus émue, ne voulez-vous donc plus me parler?

— Monsieur Roubelard, répondit enOn celle-ci bien bas, je ne veux ni ne dois rac souvenir de ce temps-là. »

L'imagination du vieux soldat s'était enflammée aux souvenirs qu'il venait de réveiller; et, en entendant la vivandière laisser tomber froidement de ses lèvres des paroles qui, pour la trentième fois peutêtre, lui enlevaient l'espoir qu'il nourrissait avec tant de constance, il s'écria dans une agitation extrême :

« Ali ! c'est comme cela que ça se joue dans le Passage Napoléon?... Je l'ignorais. Vous ne parliez pas ainsi tout à l'heure, mademoiselle Marguerite? Vous trouviez que c'était une belle et noble existence que la vie des camps, avec ses victoires, ses massacres, ces cervelles qui volent dans l'air comme des grêlons, et les ruisseaux de sang qui coulent à l'ambulance !... tyilà les émotions qu'il vous fallait il n'y a qu'un instant : nous prenions ensemble des villes d'assaut ; nous faisions de magnifiques incendies ; et, à la lueur des palais en flammes, nous pillions les maisons et les églises!...

— Oh! jamais! jamais! murmurait la vivandière d'une voix sourde, en se signant à chaque phrase du vieux soldat.

— Puis, vous pouviez avoir la chance de me voir emporter par la mitraille ou par un boulet, au petit bonheur; et alors vous étiez débarrassée de moi naturellement... Merci de vos sentiments de reconnaissance, mademoiselle Marguerite Moulin! Vous pouvez faire le bonheur d'un honnête homme qui vous honore comme on honore son colonel, qui vous aime comme..., comme je vous aime enfin

LA VIVANDIERE. 519 et vous restez muette lorsqu'il ne faut pour cela que prononcer un mot?..-. C'est affreux! La parole ne vous manquerait pas s'il ne s'agissait que d'aller marmotter des Oremus avec ces vieilles bigotes auxquelles le diable a donné le grade de chanoinessc. (Ici la vivandière fit un signe de tete négatif.) Vous avez beau dire, s'écria le vieux soldat avec un éclat de voix et un geste terrible, mais c'est épouvantable!... »

En ce moment Jeanne-Marie entra toute effarée.

A sa vue, la mère Moulin ne bougea pas, atterrée qu'elle était par les paroles de Roubclard. Elle n'osait même lever les yeux de dessus son livre. Quant au sapeur, son visage exprima la vive contrariété que cette visite inopportune lui causait; cependant il ne répondit rien à la Bretonne, qui s'était adressée à lui en lui disant d'un air ébahi :

« Eh ! là là ! qu'est-ce que vous avez donc, mon pauvre monsieur Roubclard? A vous entendre, j' croyons qu' vous vous battiais. »

Le sapeur fit un geste d'impatience, se croisa les bras sur la poitrine, et commença de se promener par la chambre sans môme regarder Jeanne-Marie, qui reprit tout aussitôt :

« Ah ! dame! mon bon monsieur Roubclard, c'est que j'ai vu tout ça comme vous, dans le pays, la guerre aves les bleus : c'était au détour du champ la Gaujardière, proche* Ploërmel, comme qui dirait les contrôleux de la barrière 5 ils ont /loupé mon pauvre tonton Guiloret, ces gueux de bleus ! Ils y disaient comme ça : « Qwsu bord es-tu, ta? — Ma? — Oui, ta! — Je seu de rien. — Eh ben ! crie un peu Vive la République! — Nani! je ne le ferai point!... » Et ces scélérats de bleus le jcLirentàms la mare, où il mourit, Y pauvre cher tonton Guiloret.

— Oh! la vieille Chouennc! fit Roubclard, ne pouvant modérer plus longtemps sa mauvaise humeur en jetant à la Bretonne un regard furieux.

— Eh ben! bonsoir, marne Moulin, dit Jeanne-Marie, qui s'était enfin aperçue que sa présence gênait. J' vas à mes bétes. »

La bonne femme partie, le sapeur revint s'asseoir à côté de la vivandière, et lui dit avec la bonhomie qui lui était naturelle :

a Écoutez, mère Moulin, il faut en Gnir : l'Empereur mort ou pas mort, cela ne nous regarde pas, nous n'en sommes pas l'auteur. Voulez-vous de moi pour mari, ou n'en voulez-vous pas? C'est la dernière fois que je vous fais la proposition. J'ai mes papiers eu règle, un seul excepté, que l'agent d'affaires de Vaugirard m'a promis de me remettre bientôt. Je reviendrai demain savoir votre réponse décisive. » Puis, d'un air qui ne manquait pas d'une certaine dignité, il ajouta : « Adieu, mère Moulin... Adieu Marguerite, b

Et il s'élança, éperdu, hors de la chaumière.

Les yeux brillants comme des escarboucles, le visage rouge comme une cerise, la vivandière n'avait pas répondu; mais ce calme, cette impassibilité qui avaient si fort désespéré Roubelard, n'étaient qu'apparents chez elle : au fond de son ftme un combat terrible avait lieu. Elle avait suivi des yeux le sapeur, cet ami si fidèle, ce vieux compagnon de sa vie, si patient, si généreux, et lorsqu'en s'en allant il avait repoussé la porte sur lui avec violence :

«L'ingrat! fit-elle à voix basse, il me tuera. » Puis, joignant les mains et élevant les yeux au ciel : a Dieu de bonté, dit-elle avec onction, pardonnez à Roubelard comme je lui pardonne, et donnezmoi la force d'accomplir le vœu que j'ai fait, ou bien retirez-moi de ce monde de souffrance! »

Après s'être recueillie un moment, la mère Moulin alla s'agenouiller devant le crucifîx placé en face de son lit, fit une courte prière, et se coucha aussitôt, agitée d'un tremblement fiévreux.

Ceux qui, ce soir-là, auraient rencontré Roubelard sortant de chez la vivandière pour regagner le modeste logement qu'il occupait au Mont-Parnasse (chaussée du Maine), auraient pu le prendre pour on homme fou ou ivre, à le voir gesticuler avec ses grands bras, se parler haut à lui-même et faire en marchant dans le Passage Napoléon, éclairé d'une lanterne, de tels zigzags, qu'il était à craindre à tout moment qu'il ne se brisât la tète contre quelque pau de mur, ou

LA VIVANDIERE. 521

qu'il ne vînt à rouler dans les fosses toujours remplis d'une boue infecte, dont ce chemin est bordé. Mais il n'en était rien ; seulement il venait de s'opérer dans l'esprit du sapeur une soudaine révolution : les événements de sa vie, qu'il avait oubliés en partie, lui étaient apparus tout à coup. Il avait passé en revue, en une seconde, trente années d'existence, sans oublier un événement; trente ans de batailles, de périls, d'amour, de misère et de soins pour la mère Moulin.

a Malédiction sur moi! s'écriait-il dans son exaltation, la mère Moulin ne m'aime plus; elle ne m'a jamais aimé peut-être! N'importe, nous verrons demain...; j'attendrai encore. »

Laissons donc le malheureux Roubelard ,en proie à une sorte de délire pour raconter les faits qui donnèrent naissance à cet amour, unique dans les fastes des passions, ainsi que la vie de la mère Moulin, la vivandière, si bizarrement associée à celle de Koubelard, le sapeur.

Le 20 juillet 1774, jour de la Sainte-Marguerite, le régiment d'Anjou, si connu par le proverbe militaire qui subsistait encore dans l'armée au moment de la Révolution, s'était disposé à changer de garnison : il quittait Tours pour aller au Mans. Déjà les deux premiers bataillons étaient en route avec l'état-major, et le troisième, que devaient suivre les bagages du régiment, se préparait à partir le lendemain à la pointe du jour, lorsque le sergent Margotin, qui commandait l'escorte des bagages, s'aperçut qu'on avait glissé, parmi les malles et les caisses des officiers, un meuble qui ne se trouvait pas sur l'inventaire des effets appartenant à l'état-major. Ce meuble était un petit berceau d'osier assez grossièrement façonné, dans lequel dormait comme une bienheureuse, et en tétant son pouce, une petite fille qui pouvait avoir tout au plus six ou huit mois. Les

traits de l'enfant étaient pleins de gentillesse et de douceur, son cmbompoint attestait également la force de sa constitution.

« Caporal Rossignol ! appela le sergent, arrivez donc ici, il y a du nouveau. »

Le caporal avança, et ne fut pas moins étonné que son sergent de voir la nouvelle recrue dont une main inconnue venait de doter le 3* bataillon du régiment d'Anjou.

« Sergent, voilà une belle petite créature, dit Rossignol en regardant l'enfant avec complaisance; il m'est avis que sa mère a dû bien pleurer avant de l'abandonner de la sorte. Mais qu'allezvous faire de cette gaillarde-là? il n'y a pas moyen de la colloquer sur le contrôle de la compagnie, ajouta-t-il en souriant, car elle n'a probablement ni cartouche jaune ni cartouche blanche pour lui servir de feuille de route, et ce n'est pas elle qui nous donnera l'adresse de son père. Qu'allez-vous faire de ce bagage sergent?

— Il y aurait de la cruauté à laisser sur le pavé cette innocente, répondit Margotin. Et, tenez, Rossignol, si vous voulez être de moitié avec moi, je l'emmène au Mans en la glissant dans le fourgon de Tétat-major, où elle voyagera là comme sur les genoux de sa mère, et je l'adopte incontinent.

— La mère? demanda Rossignol.

— Et non î caporal bestial que vous êtes ! puisqu'elle nons est totalement inconnue pour le quart d'heure, mais l'enfant. Voulezvous de la succession?

— Si j'en veux! repartit Rossignol avec feu ; certainement que je la réclame de moitié : vous savez bien, sergent, que lorsqu'il s'agit d'être utile à un supérieur je ne boude pas plus pour me repasser un coup d'espadon que pour boire bouteille avec un inférieur quand je veux lui être agréable. Ainsi donc...

— Il n'est question, pour le moment, ni d'espadon ni de bouteille, interrompit le sergent avec humeur; il s'agit de faire de la bouillie et d'astiquer un peu la petite de temps à autre. Voulezvous, pour votre part, vous occuper de veiller ù son ordinain et à

LA VIVANDIERE. 523

l'entretien de ses effets, non compris le linge et la chaussure, puisqu'elle n'en a pas? moi je me chargerai du reste.

— Soyez paisible, sergent, je vous promets...

— Pas de paroles oiseuses, interrompit encore Margotin d'une voix magistrale, la chose est entendue. Le rappel ne peut tarder, le bataillon va se mettre en route ; aidez-moi auparavant, et sufficit. 9

Rossignol enleva doucement le berceau : l'enfant ne se réveilla pas. Margotin la couvrit de son manteau et la plaça lui-môme avec précaution au milieu de caisses et de paquets empilés sur une espèce de petit chariot à quatre roues, qu'une vieillie tapisserie devait protéger de l'ardeur du soleil pendant la route; puis il recommanda expressément au caporal de ne pas perdre de vue le fourgon.

Ed ce moment les tambours battirent tous ensemble, et l'enfant se réveilla en sursaut ; mais, au lieu de crier et de pleurer, il se mit à sourire aux deux soldats qui venaient de l'adopter si généreusement et leur tendit ses petites mains.

« Ah ! ah ! luronne ! Gt Margotin en la prenant dans ses bras pour l'embrasser. Le si-fa-sol de la peau d'âne ne t'effarouche pas plus que cela? C'est d'un heureux augure : nous ferons de toi une vivandière... Sais-tu bien qu'une vivandière du régiment d'Anjou c'est, après la reine de France, la première femme du monde. »

Et la pefite fille frappait ses mains mignonnes l'une contre l'autre en frétillant comme un poisson.

« Sergent, dit Rossignol ému de plaisir, on dirait qu'elle vous entend ni plus ni moins qu'une personne naturelle.

— Attention! lui répondit Margotin; remets l'enfant dans sa giberne d'osier, et donne-lui un peu de chique, histoire de l'amuser, en attendant que nous soyons arrivés à la première étape. »

A cette recommandation, Rossignol regarda son servent d'un air tout étonné.

«Eh bien? lui répéta ce dernier avec brusquerie, quand vous

ouvrirez des yeux aussi grands que la bouche d'une pièce de quarante-huit, qu'est-ce? M'avez-vous entendu?

— Comment, sergent, vous voulez que j'offre une chique à un enfant qui ne fume pas encore!... Vous voulez rire?

— Vous êtes un Nicodème, caporal : je vous ai dit histoire de î 'amuser, et à cette seule fin qu'elle ne tette pas son pouce. Je sais bien, ce me semble, qu'une marmotte de six mois ignore complètement l'usage du tabac. »

Rossignol, un peu vexé de l'épithète que lui appliquait son sergent, replaça l'enfant dans le berceau, et après lui avoir mis dans la main une petite boulette de tabac haché qu'il avait pétri avec ses doigts :

« Dors, mon petit poupon, lui dit-il avec tendresse, et ne mange pas cela, si tu ne veux pas avoir 6060 à ta petite estomac, qui n'y est pas encore accoutumée. »

Aussitôt le fourgon s'ébranla et suivit le reste du convoi. A chaque halte, les deux soldats ne manquaient pas de visiter minutieusement le berceau, et dès qu'ils étaient arrivés à leur logement, Rossignol s'empressait de songer à l'enfant, de lui faire de la bouillie et de la lui faire manger. . . La frêle créature payait les soins maternels du caporal par des sourires qui sont la monnaie des anges.

Ce 3e bataillon arriva au Mans le quatrième jour. Là, les soldats du régiment d'Anjou, ayant appris l'étonnante trouvaille du sergent Margotin, voulurent, de même que le caporal Rossignol, s'associer à la bonne action qu'il avait faite en adoptant cet enfant ; mais comme on ignorait son nom, il fallait lui en trouver un. Le sergent proposa fort judicieusement de lui donner celui de Marguerite, nonseulement parce qu'il avait quelque analogie avec Margotin, mais encore parce qu'il lui était patronymique. Tous ses camarades applaudirent à la proposition, et, à l'unanimité, la petite orpheline fut appelée Marguerite d'Anjou.

La révolution de 1789» en changeant les institutions politiques de la France, donna une physionomie toute nouvelle à l'armée. Les officiers, qui étaient presque tous nobles, se retirèrent dans leurs foyers, ou suivirent les princes en émigrant. Il arriva alors que les grades qu'ils avaient occupés échurent naturellement aux sous-officiers, qui, dès ce moment, remplirent le cadre des emplois depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de colonel. Ce fut ainsi que, dès l'année 1791, le caporal Rossignol était devenu lieutenant et le sergent Margotin capitaine. Pendant ce temps, la petite Marguerite avait atteint sa dix-septième année, et était devenue l'idole du régiment d'Anjou par sa bonté plus encore que par sa beauté, qui était déjà remarquable. Le major du régiment, M. de Précy, officier de fortune, marié depuis longtemps, avait conçu pour la petite orpheline un sentiment tout paternel, que Mm* de Précy avait partagé. Celle-ci avait appris à l'enfant à lire et à écrire d'abord ; puis ensuite elle s'était appliquée à former son cœur et son esprit par des lectures attachantes et instructives. Marguerite avait si bien profité de cette éducation, qu'elle passait pour une petite merveille aux yeux de tous, et que dans le régiment chacun ne lui parlait qu'avec une sorte de respect et de déférence, sans en excepter même ses deux pères adoptifs, qui déjà ne la traitaient plus comme un enfant. Aussi la joie de Marguerite avait-elle été vive lorsque M. de Précy était devenu colonel du régiment d'Anjou à la place du marquis de laRoserie, qui avait été mendier du service à Catheriue de Russie; et surtout lorsque plus tard elle vit le sergent Margotin et le caporal Rossignol troquer le pompon et les épauleltes de laine contre le plumet et les épaulettes d'argent :

a Père Margotin, et vous, père Rossignol, leur dit-elle un jour dans sa fièvre de plaisir et de reconnaissance, vous voilà sur le

chemin de la fortune ; il semble que je vous aie porté bonheur ; car c bon Dieu a récompensé la bonne action que vous avez faite en ant une pauvre fille abandonnée. Sa bonté n'en demeurera pas là, soyez-en sûrs; mon cœur me le dit tous les jours.

— Il est certain, répondit Margotin, que depuis le jour où nous t'avons trouvée, Rossignol et;moi, il ne nous est arrivé que de bonnes aubaines. Pour peu que cela continue sur le même ton, je ne sais jusqu'où la gamme montera.

— Vous deviendrez général, vous, papa Margotin, et vous aussi, papa Rossigool ; mats alors ne songerez-vous peut-être plus à la petite Marguerite ! »

En disant ces mots, la pauvre enfant avait des larmes dans la voix. Rossignol en fut ému.

a Mille bombes! mademoiselle Marguerite, s'écria-t-il presque en balbutiant, si jamais je deviens général!... Oh ! mais non, parce qu'il faudrait que je me fisse tuer auparavant, et alors je ne vous verrais plus... J'aime mieux...

— Mais toi-même, Marguerite ! interrompit le capitaine d'un ton doctoral en voyant le lieutenant s'attendrir, en grandissant tu deviendras encore plus avenante et plus jolie, c'est positif et indubitable : ne voudras-tu pas porter des rubans et des afiiquets pour faire la belle dame et la ci-devant ?

— Des rubans, des affiquets, à moi? répéta-t-elle en étouffant un soupir. Non, je ne veux d'autre vêtement, d'autre parure que l'uniforme du régiment d'Anjou. Seulement, lorsque vous aurez le chapeau bordé d'or, permettez-moi de vous appeler toujours père Margotin, père Rossignol ; je serai encore trop heureuse ; car, je le sens là, je ne saurais m'habituer a vous dire : Mon général. »

A cet aveu naïf, les deux officiers ne purent s'empêcher de rire; et, après avoir embrassé l'orpheline avec effusion

a Va, ma chère Marguerite, reprit Margotin, nous avons encore bien des grades et des ponts à passer avant d'arriver au généralat. En attendant, sois toujours bonne fille, sage surtout; car, vois-tu, ma

LA VIVANDIÈRE. 527 coucouktle, la vertu d'une femme, c'est comme l'honneur du militaire, l'un et l'autre peuvent conserver ce trésor aussi facilement au milieu des camps que partout ailleurs : le drapeau les protège ; et, tant que j'aurai l'avantage de faire partie du régiment, personne n'osera dire ni de toi ni de moi : C'est ci..., c'est ça..., parce que...

— Parce que je leur dirai, moi : Voilà ce que c'est! s'écria Rossignol en faisant un geste énergique.

— Tenez, père Margotin, dit la jeune fille en s'appuyant d'un air câlin sur le bras du capitaine, j'ai lu dernièrement, dans un livre que m'a prêté maman de Précy, l'histoire de Jeanne d'Arc, la bergère de Vaucouleurs, dont nous avons vu la statue en passant sur la place d'Orléans.

— Oui, une ancienne cuirassière, fit Rossignol.

— Jeanne d'Arc! fit à son tour le capitaine d'un air étonné. Eh bien ! après ?

— Après, continua Marguerite; elle sut toujours conserver sa vertu, même lorsqu'elle était prisonnière dans le camp des Anglais, auxquels un méchant évoque l'avait livrée... Je veux lui ressembler, mon père.

— Propos de jeunes filles! Quand même, ces sortes de vœux-là sont maintenant prohibés avec sévérité. Mon enfant, lorsque tu seras en Age de te marier, tu pourras faire le bonheur d'un brave officier...

— Jamais! jamais! interrompit Marguerite avec véhémence ; je ne veux d'autre mari que le drapeau du régiment d'Anjou, et je tiendrai ma promesse, ajouta-t-elle en levant les yeux et la main, comme pour prendre le Ciel à témoin de ses paroles.

— C'est beaucoup à la fois, dit Margotin en souriant. N'importe, va pour le régiment ! Tu peux être certaine que ce mari-là ne te maltraitera pas.

— J'en réponds, mademoiselle Marguerite, ajouta Rossignol; seulement, comptez que vous n'aurez pas la félicité d'être veuve de sitôt.

L'immense cri de liberté qui s'était fait entendre des Alpes à l'Océan, et du Rhin aux Pyrénées, avait effrayé les rois de l'Europe. Ils armaient, mais ce n'était qu'en tremblant, comptant bien sur le secours de la trahison pour conquérir la France ; et à cette déclaration : a La patrie est en danger!... » un million de défenseurs s'étaient levés comme un seul homme, quatre armées s'étaient mises en marche : 1792 était arrivé!

Nos soldats avaient répudié leurs vieilles chansons de guerre, car les dragons ne chantaient plus :

« Ah ! si le roi savait la vie que nous menons, Il quitterait son trône et se ferait dragon. »

Les hussards avaient oublié la fameuse ronde de la bataille de Lanfeld, qui commençait ainsi :

« Sabrons les misligris, Les hulants verts et gris. »

Toutes ces chansons de régiment avaient été remplacées par l'hymne de la Marseillaise. Il n'y avait en effet rien à mettre audessus de ces strophes de flamme, qui excitaient au carnage après avoir appelé au combat :

« Aux armes, citoyens! Formez vos bataillons! Marchons!... marchons!

Ce chant, sorti de cent mille bouches saturées d'eau-de-vie et de poudre à canon, produisait toujours de magiques effets; la Victoire semblait déployer ses immenses ailes à mesure que les paroles patriotiques montaient au ciel.

Cependant le régiment d'Anjou, qui venait de perdre son nom

primitif pour prendre celui de 5me de ligne (et peut-être à cause de ce changement), n'avait pas oublié cette chanson traditionnelle que les soldats répétaient en chœur, matin et soir, sur l'air d'une marche de tambour :

c Picardie marche avant Champagne; Mais Anjou marche le premier Quand il faut entrer en campagne.

Se battre et cueillir des lauriers.

En avant! fils de la grenade!

Amorcez! voilà l'ennemi.

Enjoué!.,, feu!... vile à l'escalade; Il ne faut pas vaincre à demi. »

11 y avait alors au régiment un tambour de quinze ans qui s'appelait Roubelard, de son véritable nom, mais que ses camarades avaient surnommé Cascaret, h cause de l'étrange façon dont il portait son bonnet de police , toujours placé trop en arrière sur sa tête. Le pauvre petit diable essayait, mais vainement, d'exécuter cette marche sur sa caisse. Le tambour-maître la lui avait inutilement battue sur les épaules avec sa grande canne de jonc , sans que la mesure du ra et du fia pût lui entrer dans la tête et dans les poignets. Ses collègues les tapins se moquaient de lui, qui ne se moquait de personne; aussi y avait-il dans son caractère une sauvagerie, une timidité, une défiance de lui-même, bien rares alors chez les soldats de son âge, volontaires de Paris qui, pour la plupart, taquins, hardis et tapageurs, portaient fièrement le bonnet de police sur l'oreille droite, et n'auraient pas souffert qu'on les traitât comme l'était quelquefois le malheureui Cascaret. Par une fatalité inexplicable, il ne réussissait à rien : jouait-il à la drogue? il perdait constamment. Soit malice de ses camarades, soit qu'effectivement son nez dépassât de beaucoup en longueur les proportions admises par la nature, comme le prétendait son voisin le tambour de gauche qui, chaque matin à la parade, lui répétait la même plaisanterie en lui disant :

« Cascaret ! range ton nez, que je m'aligne ! »

Soit pour tout autre molif, toujours cst-il que la drogue énorme qu'on lui suspendait au bout du nez le pinçait si douloureusement, que les larmes lui en venaient aux yeux.

Les soldats de sa compagnie lui permettaient-ils de prendre part à une de leurs parties de moin-chaude? dès que son tour d'être le patient arrivait, au lieu de frapper avec la main (et quelles mains que celles des grenadiers de l'ex-régimcnt d'Anjou!), ceux-ci prenaient leurs ceinturons de peau de buflle, ou môme se servaient de leurs gros souliers à clous pour frapper dans la main du pauvre Roubclard,qui se relevait de douleur et de rage et s'en prenait à tout le monde, parce qu'il ne pouvait deviner le véritable auteur de ses souffrances. S'il lui arrivait de renoncer au jeu, alors on l'appelait pleurnt'char, et on le chassait ignominieusement de la chambrée.

Le lendemain matin, à l'école de tambour, comme l'infortuné Cascaret avait encore les mains tout endolories de l'exercice de la veille, les ra et les fia n'étaient ni perlés ni plaqués, et le tambourmaître essayait, toujours à l'aide de sa canne, de rétablir la mesure. Alors Roubelard, n'y pouvant plus tenir, se sauvait; ses camarades le huaient en le poursuivant jusqu'à la cantine de Marguerite, où il était certain de trouver aide et protection ; car, pour ne pas se séparer de ses deux pères adoptifs, la jeune fille avait mieux aimé se faire cantinière et suivre le régiment que de demeurer avec M"e de Précy, malgré les instances de son mari et les sentiments de reconnaissante affection qu'elle avait conçus pour la femme du colonel. Marguerite était alors ravissante de beauté; elle venait d'entrer dans sa dix-huitième année, et les couleurs de l'uniforme du régiment qu'elle avait adoptées, dans son costume semi-masculin, lui donnaient encore un charme de plus. Aussi le capitaine Hargotin ne cessait-il de veiller sur elle comme une mère veille sur son enfant bien-aimé, et dès qu'il croyait s'apercevoir qu'un officier faisait les yeux doux à Coucoulette (comme il avait coutume de l'appeler dans l'intimité) ou qu'il lui tenait des propos de muscadin, il lui parlait en particulier, et celui-ci n'y revenait plus.

LA VIVANDIERE. 531

La dernière fois qae Roubelard vint se réfugier à la cantine , tandis que Marguerite lui bassinait les doigts avec un mélange d'eau et de sel, parce que le pauvre Cascaret avait eu l'imprudence, la veille, de se laisser aller à une partie de main-chaude des plus animées, Margotin entra tout à coup.

a Qu'est-ce que ce méchant petit tapin fait donc tous les jours ici? demanda-t-il à la jeune fille d'un ton sévère. Pourquoi ne se calfeutre-t-il pas dans la chambrée de MM. les tambours?

— Voyez, père, lui répondit celle-ci avec un regard de compassion et en lui montrant les mains du jeune homme, dont les doigts étaient horriblement enflés ; voyez comme les camarades l'ont martyrisé... Il faut bien que je le soigne, puisque personne n'a pitié de lui.

— Cela n'est pas dans vos attributions, Marguerite ! répliqua le capitaine en fixant sur le tambour des yeux furibonds ; si M. Cascaret a des engelures aux pattes, qu'il aille trouver l'aide-major, qui appliquera dessus une compresse d'eau-dc-vie et de poudre à canon mêlées avec un peu de suif, cela les lui guérira avantageusement. Allons! fit-il au tambour, par file à droite!... décampons vivement. »

Roubelard ne s'en allant pas assez vite, Margotin le prit par une oreille pour le faire sortir.

« Écoute, dit-il en continuant de la lui tirer de manière à ce qu'elle lui restât dans la main; voilà plusieurs fois que je te vois rôder autour de M"0 Marguerite. Elle te trouve intéressant, et toi tu la trouves gentille, n'est-ce pas? C'est très-bien; mais je t'invoque à ne plus fourrer ton nez à la cantine, parce que... vois-tu... Je ne te dis que cela pour aujourd'hui. »

Et le capitaine avait fait, en arrondissant le bras, un geste que les soldats prussiens comprennent mieux que personne.

Cette menace, loin de diminuer le sentiment instinctif que Roubelard ressentait déjà pour Marguerite, ne fit que l'augmenter, et

ce qui n'était chez lui qu'un amour d'enfant devint dès ce moment une passion de jeune homme.

La Convention venait de succéder à l'Assemblée législative. Le combat de Valmy avait marqué le terme de l'invasion des Prussiens dans la Champagne, comme l'héroïque résistance de Lille celui du débordement des Autrichiens dans les Pays-Bas. En deux mois seulement, la France avait soumis la Savoie, le comté de Nice, le Palatinat et une partie de la Belgique. Dans l'enivrement de nos triomphes, la Convention avait aboli la royauté pour décréter la république «une et indivisible! » en appelant les peuples à la liberté, à l'égalité et à la fraternité. Le général Dumouriez, qui s'était réservé le commandement de l'armée du Nord, lors de l'invasion des Pays-Bas, devait diriger les opérations contre le principal corps d'armée autrichien, que commandait le duc Albert de Saxe-Tescheo. Ce prince s'était établi, avec ses troupes, sur les hauteurs de Jeramapes, en avant de Mons, et avait rendu ce poste presque inexpugnable en y établissant des retranchements garnis d'un triple étage de bouches à feu. C'est sur ce point que Dumouriez résolut de tenter une attaque décisive, tandis que, de son côté, le duc Albert s'était proposé de courir les chances d'une bataille décisive dans les plaines de Jemmapes. Le général français, ayant deviné ses intentions fit aussitôt des dispositions en conséquence.

Déjà une première attaque avait été effectuée par la division Beurnonville sur le bois de la Serre ; mais nos troupes, s'étant précipitées au combat avec trop d'ardeur, avaient été repoussées. Dampierre fut envoyé pour réparer cet échec, et, avec lui, la fortune ne tarda pas à changer : rien ne put résister aux volontaires parisiens, qui se rendirent maîtres du bois de la Serre et des positions d'alentour. Dès ce moment, le général en chef ne douta plus que les im-

périaux voulussent lui offrir la bataille : on était au 5 novembre 1792.

A cette attaque du bois de la Serre , è laquelle le 5° régiment avait pris part, Marguerite fit ses premières armes comme vivandière. Dès son entrée en campagne, les grenadiers de la compagnie de Margotin s'étaient cotisés pour lui acheter un âne magnifique, au moyen d'une journée de solde que chacun d'eux avait abandonnée. Outre que l'animal avait une robuste constitution, il était haut de trois pieds et demi, il portait bien l'oreille, et avait une robe tigrée avec une tache blanche sur le front qui lui donnait une noble supériorité sur ses confrères de l'armée du Nord. Cet âne avait été appelé, par un fourrier de la compagnie de Margotin, du nom de Colibri, qu'il devait bientôt abandonner pour en recevoir un autre, sinon plus gracieux, du moins plus glorieux.

Le lendemain, c'est-à-dire le 6 novembre, Dumouriez divisa son armée en trois corps, et resta au centre pour diriger l'ensemble de l'attaque. Le commandement de la gauche fut confié au général Ferrand ; Dampierre et Beurnonville commandèrent la droite. Le 5* régiment, toujours sous les ordres du colonel de Précy, faisait partie de ce corps d'armée.

A la pointe du jour, la fameuse redoute que les impériaux avaient hérissée de canons ayant commencé de vomir la mitraille sur nos troupes formées en ordre de bataille, Dumouriez, qui se trouvait au centre, comme nous l'avons dit, arriva à bride abattue devant la division de Beurnonville, et, se plaçant en avant du 5e régiment qui était en tète, harangua les soldats en leur disant :

«Voilà les hauteurs de Jemmapes et voilà l'ennemi. Pour y parvenir et pour les vaincre, il vous suffira d'employer la baïonnette!»

A peine le général en chef s'était-il porté sur le front d'un autre régiment, que Margotin, sortant des rangs, s'adressa à ses grenadiers :

« Ah çà! mes lapins, leur dit-il en caressant sa moustache grise, il ne s'agira pas de caponner tout à l'heure. En attendant que nous

puissions faire fonctionner la baïonnette un peu soigneusement , comme vient de vous le dire le citoyen général en chef, quand vous tirerez , tâchez de viser un peu plus bas qu'hier : il vaut micui casser les jambes des kinserlicks que leurs plumets. »

Puis, s'adressant au tambour-maître de son bataillon, nonchalamment appuyé sur sa longue canne de jonc, l'éternel cauchemar de Roubelard :

« Et toi, lui dit-il d'un ton impératif, soigne un peu ton harmonie et ouvre l'œil sur tes musiciens... Eh! eh! ajouta-t-il avec un sourire diabolique en s'approchant davantage des tambours, le citoyen Roubelard est pâle comme un déterré; je sais le moyen de lui donner du cœur. Citoyen Glapaud, cria-t-il en levant la tête, avance à l'ordre. »

Aussitôt le premier grenadier de la compagnie de Margot in arriva au pas ordinaire, le jarret tendu, la pointe basse, jusqu'à trois pas du capitaine, et présentant les armes :

« Présent! » dit-il.

Jamais figure n'avait été moins avenante que celle de ce grenadier. Une immense balafre sillonnait son visage, que décorait une épaisse moustache noire.

« Écoute, lui ditMargotin en lui désignant Roubelard delà pointe de son épée, si tu vois broncher ce parois9ien-là , ou seulement si tu t'aperçois que ses poignets se fatiguent pendant la danse, tu auras soin de lui distribuer quelques encouragements avec la crosse de ton fusil. Voilà l'ordre de la marche.

— Suffit, citoyen capitaine » , répondit d'une voix rauque le grenndier Clapaud en portant vivement la main droite à la première capucine de son fusil.

Le pauvre Roubelard parut si mal à son aise après la recommandation du capitaine, que le tambour-maître lui-même en eut pitié et se mit en devoir de ranimer son courage :

a Tu me parais suspect! lui dit-il en faisant le moulinet avec sa canne. Ton estomac est un peu dans les serrés, n'est-ce pas, Cas-

caret? Ah çàî mon élève, ne va pas faire la cagne et déshonorer tes ôaguettes; je t'y convie au nom du citoyen général en chef, qui ne peut rien sans nous un jour de tremblement comme celui qui se mitonne aujourd'hui. Il n'y a que les vingt premiers coups de fusil qui éblouissent; après, ce n'est rien, on s'y accoutume comme à l'ordinaire de la soupe. Soigne davantage tes ro, précipite moins tes fia, mets-y un peu d 'amour-propre, ou sinon, je te donne ta démission : la République une et indivisible saura parfaitement se passer d'un citoyen tel que toi. »

Bientôt toutes ces masses s'ébranlèrent à la fois. Nos troupes ne s'arrêtèrent à aucun obstacle. La Marseillaise, qu'elles avaient entonnée comme d'une seule voix, servait de marche guerrière aux braves, qui mesuraient leurs pas sur ce chant patriotique. Le village de Jeramapes était déjà en notn pouvoir; les redoutes autrichiennes sont successivement emporter; les grenadiers hongrois qui défendent ces formidables retranchements sont attaqués de front; de part et d'autre le carnage devient épouvantable.

Pendant ce temps, Marguerite est partout, prodiguant aux blessés des soins, versant aux combattants force petits verres d'eau-de-vie, et électrisant chaque soldat par son exaltation et son sang-froid au milieu du feu. A peine le village de Jcmmapcs avait-il été emporté, que l'intrépide jeune fille s'était établie militairement au fameux moulin auquel la bataille donna son nom. Elle y avait improvisé une ambulance où elle se rendait si utile aux amputés, que le chn rurgien en chef Croulebois s'écria dans son admiration :

« Si l'armée possédait une compagnie de femmes comme celle-là, notre besogne serait plus facile et les guérisons plus sûres. »

Sur la fin de la journée, le 5e régiment, chargé en liane par une division autrichienne, se trouvait dans une position critique, lorsque tout à coup un grenadier ennemi, apercevant Marguerite qui s'était un peu trop aventurée, se met à sa poursuite; mais Roubelard, qui n'a plus peur et qui n'a pas perdu de vue un seul instant la vivandière, voit le danger qui la menace» et, armant sa carabine, couche

536 S0UVEN1HS INTIMES,

en joue l'Autrichien et lui loge une balle dans la tète au moment môme où il allait atteindre Marguerite. Celle-ci , ne se piquant pas d'être parfaite écuyère, galopait sur Colibri en se cramponnant à la crinière de sa monture.

Délivrée de l'Autrichien, la jeune vivandière veut tempérer l'ardeur de son âne en saisissant la bride, qu'elle tire vivement à elle ; mais le temps d'arrêt est si brusque, quelle perd l'équilibre et tombe. Une fois débarrassé de son amazone, Colibri s'arrête : Marguerite, toute honteuse, veut le battre; Roubelard demande sa grâce et l'obtient. Ce fut à partir de ce jour qu'il s'établit entre le tambour, la vivandière et l'âne, une sympathie, une intimité si cordiale, que rien, si ce n'est la mort, ne put la rompre.

De retour au moulin de Jemmapes, Marguerite eut la douleur d'y voir amener, parmi les blessés, le colonel de Précy, atteint mortellement d'un biscaïen qui lui avait traversé la poitrine, et le capitaine Margotin, qui jurait comme un possédé. En la voyant ainsi, belle de dévouement, M. de Précy leva les yeux au ciel, et par signe indiqua à la jeune fille qu'il voulait lui parler. Celle-ci se précipita sur les mains du colonel , qu'elle arrosa de ses larmes.

a Marguerite, lui dit-il d'une voix presque éteinte, je vais mourir; mais tu as su réserver à mes derniers instants une consolation qui m'est bien douce : celle de te voir encore et de t'apprendre enfin que... tu... es... »

Marguerite avait approché son oreille de la bouche du mourant; elle attendait avec anxiété le reste d'une confidence si nécessaire à son cœur, quand elle s'aperçut que M. de Précy avait cessé de vivre. Dans le peu de mots que l'infortuné colonel avait pu articuler, il y en avait assez pour lui donner à penser qu'il pouvait être son père. Après lui avoir pieusement fermé les yeux, elle s'agenouilla quelques instants à ses pieds pour prier; puis elle détacha son haussecol, qu'elle conserva comme une sainte relique.

«C'est, disait-elle en le montrant avec orgueil, mon acte de naissance et mon titre de noblesse. »

LA VIVANDIERE. 537

Après avoir quitté le colonel, qui n'avait plus besoin de ses soins, elle courut au capitaine Margotin, dont la blessure, quoique grave, ne faisait appréhender aucune suite fâcheuse. La jeune fille lui raconta en sanglotant la mort de M. de Précy.

« C'était un brave, dit le capitaine, qui s'était un peu calmé à la vue de la vivandière, et, pour un ci-devant, il ne caponnait pas; mais si tu as perdu en lui un bienfaiteur et un père, il t'en reste encore un dans la personne de Rossignol , qui est un pur patriote. Pauvre colonel 1 reprit-il en baissant la tête tristement, cela fera toujours un peu d'avancement pour les autres ; car, pour moi, je serai avant peu enrégimenté dans le royaume des taupes. N'importe : Vive la République !...

— Oh l vous ne mourrez pas ! V écria Marguerite en étreignant Margotin dans ses bras ; l'armée ne peut perdre en un jour deux braves tels que le colonel et vous.

— Allons, allons, Marguerite, ne va pas faire la religieuse avec moi comme avec le colonel : ce ne sont pas des Paier qu'il me faut, c'est un verre de schnick : verse 1 afin de me faire avaler la douleur. »

Cependant, la bataille était définitivement gagnée : la Marseillaise, il faut bien le dire, avait eu autant de part que nos généraux à cette victoire. On apercevait au loin la cavalerie poudreuse revenir de la poursuite de l'ennemi ; l'artillerie reprenait, en ramenant à sa suite ses caissons vides, sa place de bataille ; les colonnes d'infanterie se dédoublaient au son d'une musique guerrière qui jouait :

« Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé ! »

Les grenadiers et les volontaires parisiens mettaient leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes; les hussards et les carabiniers agitaient en l'air leurs lames sanglantes en criant : Vive la nation! Les drapeaux flottaient majestueusement au milieu de ces bataillons

Page 1