‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 45 sur 52 · TOME II. CS · texte numérisé non relu

TOME II. CS

et de ces escadrons ivres de joie... Mais tandis que les tambours battaient au champ, que les trompettes sonnaient la fanfare en se mêlant aux hennissements des chevaux et au cliquetis des armes, le général en chef passait devant le front de bataille de son armée, et adressait des félicitations a tous les chefs de corps. La vue do général victorieux augmentait encore l'enthousiasme des soldats, et les hourras se prolongeaient sur toute la ligne.

Après cette revue, Dumouriez, voulant visiter les blessés, s'était porté avec son état-major vers le moulin de Jemraapes, où le plus grand nombre avaient été dirigés. L'arrivée du général en chef y fut saluée comme sur le champ de bataille. Il mit pied à terre, remercia tous les braves qui avaient pavé de leur sang la victoire qu'il venait de remporter; puis, s'arrêtant devant Margotin , qu'il connaissait :

« Citoyen capitaine, lui dit-il, le 5' régiment, comme tous cent de l'armée du Nord, a fait aujourd'hui noblement son devoir ; mais s'il a plus souffert que les autres, c'est qu'il a eu à soutenir à lai seul le feu de l'artillerie ennemie. De votre bataillon il ne reste que quelques officiers subalternes ; rétablissez- vous pour le reformer an plus vite, et, en attendant, recevez an non4 de la République le grade décommandant, que je vous confère.

— Citoyen général, répondit Margotin, c'était le meilleur appareil que la République pût mettre sur ma blessure; mais comment m'acquittera i-je avec elle?

— En la servant comme vous l'avez fait jusqu'à présent, citoyen commandant. On m'a dit, ajouta Dumouriez, que je trouverais ici une jeune vivandière de votre régiment, qui s'est particulièrement distinguée sur le champ de bataille et dans les ambulances en secourant les blessés? Je voudrais la voir.

— C'est Marguerite ! s'écria Margotin. Elle était là il n'y a qu'an instant ; elle se sera extravasée à votre arrivée, citoyen général. Mais, ajouta-t-il en fronçant le sourcil, clic ne peut être bien loin, car j'aperçois ce damné de Roubelard. »

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LA VIVANDIERE. 539

En effet, le tambour était là, qui cherchait à se dissimuler derrière un pharmacien d'une corpulence énorme.

Sur l'ordre de Dumouriez, un de ses aides de camp se mit à la recherche de la jeune fille, qu'il amena tremblante et timide devant le général en chef.

« Votre nom, citoyenne?

— Marguerite d'Anjou, citoyen général, répondit-elle en baissant les yeux.

— Approchez, citoyenne Marguerite, et recevez de votre général le tribut d'éloges que méritent votre intrépidité et votre dévouement. Pour un cœur tel que le vôtre, l'hommage que je vous rends ici au nom de l'armée du Nord doit vous suffire. »

La vivandière, rouge d'émokion, ne répondit à Dumouriez que par un regard de reconnaissance.

a Citoyen général, dit alors le major du 5°, qui avait pris la place du colonel dePrécy, la citoyenne Marguerite est la fille adoptive du régiment; elle n'a d'autre patrimoine que le drapeau ; c'est dans le moulin de Jemmapcs qu'elle a déployé le plus de zèle et de dévouement pour le salut de ses frères. Permettez-lui, citoyen général, de joindre à son nom celui de Moultn, que le régiment voudrait lui décerner comme souvenir de sa reconnaissance et de son admiration.

— Oui! oui ! dirent les soldats, Marguerite Moulin!... Vive Marguerite Moulin ! s'écrièrent les uns : Vive la République ! » s'écrièrent les autres.

Dumouriez fit un signe d'assentiment.

« Brave vivandière, dit-il à la jeune fille, au nom de l'armée du Nord, je vous donne et vous autorise à ajouter à votre nom celui de Moulin. Puisse ce nom, honoré par tous les défenseurs de la patrie, faire la gloire et la consolation de vos vieux jours. Citoyenne Marguerite Moulin ! ajouta-t— il en élevant la voix et en ouvrant ses bras, venez recevoir l'accolade fraternelle de votre général. »

Puis l'ayant embrassée ;

a Jeune citoyenne, ajouta-t-il, soyez toujours ce que vous aiez été jusqu'à présent, et prouvez au monde que de nos jours la vertu peut aussi bien habiter les camps que les ci-devant monastères. •

Le général en chef remonta à cheval, et, suivi de son état-major, disparut bientôt dans la plaine.

Jamais Marguerite n'avait été témoin de tant de splendeur militaire. Le compliment et la récompense dont elle venait d'être l'objet l'avaient plus effrayée que la détonation de l'artillerie, le sifflement des balles et l'explosion des obus.

«Eh bien ! ma chère Marguerite, lui demanda Margotin dès qu'elle se fut rapprochée de lui, tu viens d'être embrassée et complimentée au nom de la République tout entière ; sais-tu bien que c'est on ne peut plus avantageux? Donne-moi un verre de schnick au nom de la liberté et de l'égalité, et souviens-toi qu'un surnom, quelquegloricux qu'il soit, n'est qu'un rien du tout, lorsqu'il n'est pas porté honorablement et crânement.

— Je l'oublierai si peu, répliqua la jeune vivandière en laissant briller dans ses yeux noirs une flamme héroïque, que, dès ce soir, je vais commencer la vie à laquelle je me voue désormais... Holà! un caporal de corvée et douze hommes de bonne volonté ! » s'écriat-elle.

Un caporal et une vingtaine d'hommes arrivèrent à la voix de Marguerite. Celle-ci, escortée de Roubelard, qui s'était de son chef institué son aide de camp, et montée sur Colibri, abondamment pourvu d'eau-de-vie et de tabac haché, parcourut immédiatement le champ de bataille. Elle fit quatre lieues cette même nuit, et fut assez heureuse pour arracher à une mort certaine une demi-douzaine de victimes entassées parmi les morts, et qu'on aurait infailliblement inhumées avec eux. Le lendemain matin, à son retour au camp, les soldats la placèrent sur un brancard, fait à la hâte avec des branches d'arbres et du feuillage, et la portèrent ainsi en triomphe jusqu'à la tente où elle avait établi sa cantine. En défilant ils la montraient à leurs camarades, et disaient:

LA VIVANDIERE. 541 «C'est notre petite mère Moulin! »

A partir de ce moment, Marguerite ne fut plus désignée autrement que sous cette qualification, qui lui rendit plus facile le bien qu'elle voulut faire. Quant à son âne, qui avait partagé avec elle les travaux et les fatigues de la journée, les soldats du 5e, ne voulant pas être en reste avec lui, de leur propre autorité changèrent son nom de Colibri contre celui de Jemmapes, parce qu'il avait su, lui aussi, prendre sa part de gloire à cette bataille, et, dès ce jour, la mère Moulin et Jemmapes devinrent populaires dans l'armée.

Marguerite fit glorieusement toutes les campagnes de la République. Elle servit tour à tour avec Jourdan, avec Schérer, avec Morcau et avec Masséna. Sa réputation avait grandi avec le temps, et bien que pendant ces huit années de guerre elle eût changé plusieurs fois de régiment, selon que l'organisation des armées l'exigeait, les soldats, à quelque corps qu'ils appartinssent, la regardaient nonseulement comme leur camarade, mais comme leur ange tutélaire. Quant à Roubelard, il eut le bonheur de n'être jamais séparé de la vivandière. Un trait de rare intrépidité du jeune tambour lui permit enfin de quitter la caisse pour le fusil, et de prendre rang parmi les grenadiers du bataillon commandé par Margotin , qui, à dater de ce moment, conçut pour Cascaret une bienveillance justifiée par le courage et le sang-froid qu'il déploya dans cette circonstance.

C'était au camp de Maubeuge. Le général qui commandait la brigade dont le 5e régiment faisait partie, reçut l'ordre de Houchard, qui commandait en chef, de s'emparer d'une position défendue par une batterie autrichienne, qui déjà avait prodigieusement éclairci les rangs des bataillons qui s'en étaient approchés. Tout à coup un aide de camp de Houchard arrive au grand galop, et transmet verbalement au commandant Margotin l'ordre de fondre téte baissée

sur la batterie, appelée le Trambtay, et de s'en emparer. L'entreprise était des plus hasardeuses; il était évident que le bataillon y serait sacrifié; aussi, lorsque Margotin s'écria : «Grenadiers, en avant !... »

Les soldats ne bougèrent pas; malgré leur intrépidité ordinaire, ils se regardèrent entre eux et secouèrent la tête ; on entendit môme un sergent dire à son camarade en haussant les épaules *

« Est-ce que le citoyen général en chef a l'envie de nous servir en hachis aux kinserliks qui desservent cette batterie?

— Citoyen commandant, s'écria l'aide de camp d'un ton impératif, faites donc marcher vos hommes !

— Crcnadiers! répéta Margotin avec d'énergiques jurons, ne m avez- vous pas entendu?... Attention! Serrez vos rangs; pas accéléré, marche!... Tambours, battez donc la charge! ajouta-t-il en marquant la mesure du pas avec son épée, qu'il agitait au-dessus de sa tête.

— Mille tonnerres! s'écria le grenadier Clapaud en assujettissant sa baïonnette au bout do son fusil ; puisque la République nous prie poliment d'aller nous faire tuer, en avant! »

Cependant l'indécision est telle dans la compagnie, qu'aucun soldat n'a encore bougé, si ce n'est Clapaud, qui, au signe de Margotin, a fait deux pas en avant; mais il est rentré aussitôt dans le rang. Par deux fois déjà le commandant a fait signe au tambourmaître de faire battre la charge ; celui-ci est resté appuyé sur sa grande canne, en disant comme à part lui :

a Le citoyen commandant s'imagine apparemment que les cadets qui sont là-bas lancent des pommes cuites!»

Pendant ce temps, Roubelard, posé sur la hanche droite et sifflant entre ses dents, battait doucement la charge sur le cercle de bois qui borde le haut d'une caisse, en regardant attentivement le tambour-maître et Margotin; enfin, sur un geste de ce dernier, que la colère semble suffoquer , Roubelard se met à battre la charge aussitôt, et passant devant le tambour-maître, le toise avec orgueil

LA VIVANDIÈRE. 543 et lui rend d'an seul mot toutes les injures qu'il a sur le cœur, en lui disant, avec un sourire plein de mépris :

«Eh bien! passe donc devant, grande cagne; as-tu donc oublié ton métier aujourd'hui ? »

A la tue du jeune tambour, an bruit qu'il fait avec sa caisse, les grenadiers, honteux de leur irrésolution, le suivent, et le bataillon est entraîné aux cris de Vive la République ! Une décharge terribla abat bon nombre de soldats, qui ne se relèvent pas. La fumée; poussée par le vent, enveloppe un moment le bataillon, étourdi par Je fracas du canon ; mais le bruit cesse, la fumée passe, et les grenadiers voient debout, à vingt pas devant eux, l'intrépide Cascaret, qui frappe toujours sur sa caisse. Une seconde décharge, plus meurtrière que la première, éclate et renverse la moitié de la compagnie. A cette vue, Roubelard, comme transporté d'une sainte fureur, presse davantage le pas .'jamais tambour-maître n'a si hardiment battu une caisse. Les soldats s'élancent de nouveau à la suito de Roubelard, qui, le premier, pénètre dans la terrible redoute, n'ayant perdu que son chapeau, qu'un biscaïen a emporté en passant.

Ce fait d'armes héroïque valut au tambour, quelques années plus tard, une paire de baguettes d'honneur.

Après l'action, Margotin l'avait embrassé aux applaudissements unanimes des grenadiers qui avaient survécu, et il lui avait dit :

«Citoyen Roubelard, désormais mon estime vous est acquise à perpétuité : égalité et fraternité. »

Et il lui avait serré la main de manière à lui briser les os.

Quant à Marguerite, elle s'était élancée au cou du jeune tambour.

Au commencement de 1801, après le 18 brumaire et l'enterrement politique du Directoire, Nnpoléon était devenu premier Con-

sulf c'est-a-dire souverain maître de la République. La mère Hou* lin, élevée au milieu des phalanges républicaines, témoin des merveilles enfantées à cette époque héroïque, la vivandière, comme ses compagnons d'armes du Nord et du Midi, n'avait pas vu sans quelque regret celui que les soldats ne désignaient que par le sobriquet de petit Caporal se poser en roi dans ce palais des Tuileries, d'où la Convention et le Comité de salut public envoyaient aux généraux Tordre de battre et d'humilier les souverains de l'Europe; mais comme avant tout elle aimait la gloire, elle n'avait pas non plus entendu sans plaisir le récit des victoires remportées en Italie et en Égypte par le général en chef Bonaparte.

a Après tout, dit-elle philosophiquement, puisque la République s'est laissé étrangler et qu'il faut à la nation un chef pour la remplacer, autant celui-là qu'un autre, quoique je ne l'aie jamais vu. Depuis huit ans, j'ai cependant versé bien des verres d'eau-de-vie à Augereau, à Davoust, à Brune, à Oudinot, à Soult, à Ney, à Lannes, à Bernadottc, et è beaucoup d'autres encore, tandis que je n'ai seulement [pas aperçu le petit chapeau du premier Consul, qui pourtant ne doit pas être plus fier que les autres. »

Mais la tolérance avec laquelle la mère Moulin avait d'abord regardé le premier Consul devint un culte d'enthousiasme lorsque, après avoir ajouté à sa couronne militaire le fleuron de Marengo, il ceignit son front victorieux du bandeau impérial. La curiosité de voir l'Empereur se manifesta chez elle par une inquiétude vague, indéGnissable, incessante, et elle répétait chaque jour :

« Je donnerais la moitié de ma vie, même mon pauvre Jemmapes et M. Roubelard par-dessus le marché, quoique je les aime autant l'un que l'autre, pour me trouver un moment face à face avec l'Empereur Napoléon le Grand ! »

A cette époque, Roubelard était éperdument amoureux de la mère Moulin. L'ex-tambour, que la nature avait doué d'une taille de cinq pieds neuf pouces et d'une magnifique barbe rousse, avait passé des grenadiers dans les sapeurs du régiment, humble poste

LA VIVANDIÈRE. 545 qui devait servir de borne à sa carrière militaire. Quant à la mère Moulin, elle était restée tour à tour vivandière et cantinière, sui- % van t les circonstances. Hais il s'était opéré en elle un changement sensible : elle avait peu à peu perdu ses habitudes premières ; ce n'était plus, comme en 1792, la jeune fille douce et timide qui rougissait au compliment d'un officier général : c'était alors une maîtresse femme, vive, emportée, et qyi, habituée à vivre au milieu des camps, avait pris peu à peu le langage et les manières d'un soldat, sans cependant que les bonnes qualités de son cœur se fussent affaiblies, ou qu'elle eût oublié les principes sévères qui lui avaient été inspirés dans son enfance par Mmo de Précy.

Or, en 1805, son régiment, qui se trouvait en garnison à Lille, fut envoyé à Abbeville, pour le rapprocher de l'armée rassemblée sur les côtes de Boulogne. Un matin, Napoléon, se rendant dans cette dernière ville, s'arrête à Abbeville pour passer en revue ce régiment, qu'il ne connaissait pas encore. Arrivé au milieu de la cour de la caserne, il passe l'inspection, questionne les ofGciers, s'entretient un instant avec le colonel ; puis, après le défilé, au lieu de se diriger du côté des bâtiments, qu'on avait appropriés à la hâte, il se dirige seul et à pas précipités vers le côté qui lui paraît moins bien entretenu, et où d'ordinaire sont établis les ateliers du régiment. Il monte vivement l'escalier étroit et délabré. Mais il est forcé de ralentir sa marche en rencontrant sur un des paliers un soldat à barbe longue, qui tient d'une main un balai et de l'autre une paire de bottes éperon nées : c'était Roubelard. A la vue de Napoléon qu'il reconnaît, le sapeur s'efface le plus possible le long du mur, et portant respectueusement la main droite à hauteur do l'œil :

« Pardon, excuse, mon Empereur, dit-il d'une voix pleine d'émotion en baissant les yeux.

— Hum! dit à demi-voix Napoléon en fronçant te sourcil; un soldat domestique ! et il passe devant lui en détournant la tète.

— Domestique ! s'écrie Roubelard avec une sorte de fierté; non,

mon Empereur, non ! mais sapeur, et sapeur du gros-major seulement!

— Ah! ah! c'est différent, ajouta Napoléon en faisant à Roabe- Iard un petit signe de tôle comme pour atténuer le ton de mépris qui avait percé dans ses paroles, c'est soldat du major que j'ai voulu dire. »

Parvenu au haut de l'escalier :

a Qu'est-ce que cela? s'écrie-t-il à la vue d'une petite femme brune, égrillarde, ayant sur la tête un bonnet chiffonné, et qui porte dans ses mains une énorme gamelle remplie de pommes de terre accommodées. Qui êtes-vous? »

A ces mots, à ce ton brusque, celle-ci pose sa gamelle à terre et regarde Napoléon d'un air étonné :

« Ce que je suis ?... ce que je suis? balbutie— t-clle avecéfonnement; je suis la mère Moulin, cantinière du régiment; et ce que vous voyez là est le souper des cordonniers et des tailleurs. A votre service, ajouta-t-elle en faisant le salut militaire en même temps qu'elle se rangea le long du mur, comme avait fait Roubelard un moment auparavant pour laisser passer l'Empereur.

— Ah! ah! très-bien! Passez, passez! dit-il en souriant : je serais désolé de faire attendre messieurs les cordonniers et messieurs les tailleurs. Mais passez donc...

— Alors, excusez, monsieur », fit la mère Moulin en saluant de nouveau et en reprenant sa gamelle. Elle passa lestement.

Arrivée à l'extrémité du corridor où logeaient les cordonniers et les tailleurs, qui tous avaient quitté les ateliers et s'étaient mis aux fenêtres, elle trouva Roubelard en train de se plonger la tête dans un énorme baquet rempli d'eau*

a Eh bien ! que faites-vous donc là, monsieur Roubelard? vous allez vous enrhumer 1

— Vous voyez tien que je me rafistole! No faut-il pas astiqwr un peu sa personne, après avoir astiqué les effets du major?.*. Haa

laissez-moi, mère Moulin, je n'ai pas le temps de vous répondre : je suis pressé.

~Bah ! fit celle-ci en posant ses deux mains sur ses hanches, prenez donc garde de déranger monsieur le sapeur qui se mirliflote! Cependant notre saint-père le pape trouve bien le temps de se faire la barbe et d'écouter ses paroissiens 1 Je veux savoir seulement ce que c'est qu'un petit bonhomme en chapeau à cornes et en capote grise que je viens de rencontrer dans l'escalier. Il a passé par ici, et il a eu l'air de se moquer de moi et de ma cuisine. Vous avez dû le voir?

— Comment ! dit Roubelard en se tordant la barbe pour en extraire l'eau qui en sortait comme d'une éponge, un petit homme tout pâlot, en capote grise, avec des bottes fines reluisantes comme un miroir et un petit chapeau à trois cornes sur la tôle 1

— Oui, un vrai chapeau de riz-pain-sel.

— Mais c'était lui! le petit Caporal en personne ! cria Roubelard eri agitant ses bras comme ceux d'un télégraphe ; c'était Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Italie, qui voulait voir si la literie était au grand complet et si tous les hommes de corvée avaient des balais.

— Le petit Caporal !... l'Empereur! s'écria la mère Moulin en posant ses deux mains sur sa poitrine, comme quelqu'un qui étouffe. Ah ! mon doux Jésus ! si je l'avais su, j'aurais mis un bonnet blanc... Eh bien ! foi de Marguerite Moulin, reprit-elle, je ne l'aurais jamais deviné; je m'imaginais qu'il devait avoir au moins l'uniforme des maréchaux de l'Empire. Quand les camarades ont crié : Vive l'Empereur ! dans la cour, j'ai regardé par la fenêtre de la cuisine ; j'ai bien vu des chapeaux bordés qui causaient avec ce petit bonhomme ; mais j'ai cru que c'était le vétérinaire de l'état-major, et je suis retournée à mes pommes de terre, que je ne voulais pas laisser brûler. Et c'était lui! Ah! mon Dieu! moi qui l'aime tant, qui lui donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang ! Et quand je songe qu'il a poussé l'honnêteté jusqu'à me faire passer devant 'ui ! Est-ce

malheureux pour moi, monsieur Roubelardlj'en ferai une maladie!»

Le surlendemain du passage de l'Empereur par Abbeville, le régiment quitta cette résidence pour aller au camp de Boulogne. On sait comment la grande armée abandonna tout à coup ses campements des bords de la Hanche pour aller combattre l'Autriche et la Russie, liguées de nouveau contre nous. L'enthousiasme exaltait l'esprit des soldats. La mère Moulin assista à la grande bataille d'Austerlilz, qui valut à l'Empereur et à la grande armée le plus beau triomphe que fastes militaires puissent mentionner à l'honneur d'un peuple, léna, Eylau et Friedland suivirent de près ce premier triomphe. La vivandière y prit sa part de gloire ; et au mois de septembre 1808, elle se trouvait à Erfurt avec son régiment, lors de l'entrevue de Napoléon avec Alexandre:

L'Empereur habitait le palais du prince primat : le Czar occupait une maison modeste, située dans un des faubourgs de la ville. Les rois, les princes et leur suite étaient entassés chez les bourgeois et jusque chez les cordonniers, dont l'industrie enrichit Erfurt. A cette époque, la mère Moulin avait établi dans une échoppe, à quelques pas du quartier où se trouvait caserné son régiment, un petit magasin de comestibles à l'étalage duquel on voyait rangés avec propreté une pile de pains de munition, des pommes et des poires cuites, des pipes et du tabac, avec quelques cruchons d'eau-de-vie. Pendant le jour elle se tenait dans cette échoppe, à côté de laquelle le sapeur Roubelard était plus souvent de planton que devant la porte de son colonel. Un jour que l'empereur Alexandre, qui aimait à se promener seul et incognito, s'était égaré dans les rues de la ville, il aperçoit la mère Moulin dans son petit magasin. Il s'approche de la cantinière et lui demande :

« Pourriez-vous m'indiquer la demeure de l'empereur de Russie?»

A ces mots, la mère Moulin lève les yeux et reconnaît l'empereur Alexandre. Son cœur bondit au souvenir des pertes cruelles que les Russes lui ont fait éprouver (car c'est à Austerlitz que Margotin et

LA VIVANDIÈRE. 549 Rossignol sont morts frappés par la mitraille russe); ses yeux s allument de colère; mais, se calmant, elle regarde fixement Alexandre, se croise les bras sur la poitrine et lui répond en hochant la tête :

« Parbleu ! il faut que tous autres Russes, vous soyez bien bêtes! comment ! c'est vous qui êtes l'empereur de Russie, et vous ne savez pas où vous demeurez?»

Puis elle s'occupe tranquillement d'empiler ses fruits*

Alexandre était resté stupéfait d'une pareille réponse. La mère Bloulin, voyant son embarras, reprit plus doucement :

«Tenez, quoique vous m'ayez causé bien des chagrins, je ne dois plus vous en vouloir, la paix est faite. Voilà H. Roubelard, qui est là depuis ce matin à me dire toujours la même chose, parce qu'il n'a rien de mieux à faire : il va vous reconduire à votre logement; cela l'occupera. »

Alexandre refusa, ne voulant pas, dit-il, donner cette peine au sapeur. Roubelard fut enchanté d'éviter la corvée ; car il n'avait rien compris aux paroles et à l'embarras du czar, qu'il ne connaissait pas. La vivandière reprit alors en indiquant du doigt à Alexandre le chemin qu'il devait suivre :

«Que Dieu protège Votre Majesté et nous préserve d'une nouvelle guerre avec les Russes ! »

Alexandre se plaisait à raconter cette anecdote,

La mère Moulin devait faire en Espagne une perte dont elle ne se consola jamais : celle de son âne, auquel elle avait voué, ainsi que Roubelard, un sentiment profond de reconnaissance, car il l'avait préservée à Jemmapes du sabre d'un Autrichien, et il avait sauvé la vie à Roubelard à la bataille d'Auerstaedt. Depuis ce fait Roubelard n'avait plus juré que par Jemmapes. Il s'était fait tatouer sur le bras le portrait en pied de l'animal. Ce serait, au reste, chose

singulière à raconter, que les aventures de cet Ane guerrier. Il avait cinq blessures sur le corps, dont deux coups de feu à la tête. Ou l'avait fait prisonnier deux fois; à la seconde il avait été enlevé par une reconnaissance ennemie à nos postes avancés, où on l'avait repris, mais dépouillé de ses harnais et de la lourde bardelle de chaque côté de laquelle pendaient les provisions liquides du petit état-major. Enfin, comme nous Pavons dit, la guerre d'Espagne devait lui être fatale. Le régiment se trouva bloqué étroitement de tous côtés par les Espagnols, qui, n'osant attaquer nos soldats face à face, trouvaient moins dangereux de les prendre par la famine. C'était au fond de la Vieille-Castillc. Ce pays était occupé par la bande du curé Mérlno, qui ne faisait qu'une guerre d'embuscade. La famine y était telle, qu'un matin Roubelard dit à la vivandière qu'il adorait :

a Mère Moulin, je vais me faire couper le bras gauche; ce sera comme si un boulet me l'eût emporté ; vous le salerez, et en l'économisant un peu, vous pourrez vivre pendant trois ou quatre jours ; après quoi, s'il le faut... eh bien ! je porterai une jambe de bois en sus. C'est le moins qu'un Français puisse faire pour sa fiancée et la maîtresse d'un âne qui lui a sauvé la vie. »

La vivandière parut réfléchir; elle avait des larmes dans les yeux. Roubelard crut un moment qu'elle allait accepter; mais elle lui répondit bientôt très-sérieusement :

a Monsieur Roubelard, vous faites là une bien mauvaise plaisanterie : me prenez-vous pour une anthropophage ? »

Et elle tourna le dos à Roubelard en haussant les épaules.

Le lendemain, une compagnie de voltigeurs du régiment se révolta contre l'innocent Jcmmapes, qui depuis longtemps, disaientils, aurait dû être tué et mangé. Roubelard essaya de les attendrir.

a Vous avez faim, vous en avez le droit, leur dit-il ; moi aussi, j'ai faim, et plus que vous, mille tonnerres! mais, puisqu'il vous faut quelqu'un à manger, je demande la préférence sur ce brave Jemmapes. Si je ne suis pas gras, au moins suis-je fort; je pèse

cent soixante-quatre livres et demie, tandis que Jemmape$e%i maigre, citéoué, presque paralytique et incapable de faire une étape* Il a dix— huit ans d'Age, dont dix-sept de service effectif et quatorze campagnes. »

Mais l'éloquence de Roubelard fut inutile. Il en prit alors son parti en bon philosophe. Le soir même, il s'attabla sous une tente avec les voltigeurs devant un énorme ragoût noir dont la fumée chatouillait délicieusement l'odorat général. Vers la fin du repas et au moment ou pour la troisième fois la main de Roubelard retournait au plat, une femme entra sous la tente : c'était la mère Moulin. Elle s'approcha de Roubelard lentement et sans parler. Celui-ci la regarda tout ébahi et se leva tout frissonnant do crainte, en lûl disant d'un air troublé ;

a Comment va votre santé, mère Moulin?

•—Monsieur Roubelard, lui demanda-t«elle d'un tort grave, qu'a> vez-vous fait de Jemmapes? Je vous l'avais confié, cependant 1

— Je crois qu'il s'est laissé choir, lui répondit le sa|>eur en bais* sont les yeux. ! t

— Il s'est laissé choir! répéta la mère Moulin Avec un geste d' indignation. Oui, là !... reprit-elle en montrant du dorgt 16s restes du: ragoût ; vous avez mangé Jemmapes! Vous n'êtes qu'un monstre et un ingrat. Je ne veux plus vous revoir. »

A ces mots, le pauvre Roubelard se leva en s'écriant comme un insensé :

« Oui ! je suis un misérable !... J'ai mangé à moi seul lo rèblo de Jemmapes! Malédiction sur moi ! d

La mère Moulin volut tenir parole : elle passa en qualité de Vivandière dans le 1er régiment de dragons, que commandait le colonel Darmoncourt, aujourd'hui maréchal de camp en retraite. Cet officier supérieur avait conçu pour elle une estime toute particulière. Sur ces entrefaites, l'Empereur ayant rappelé ceux de ses plus beaux' régiments, que l'Espagne décimait en pure perte, pour les emmener en Russie, Roubelard passa de la ligne dans le 1'? régiment des

grenadiers de la vieille garde, toujours en sa qualité de sapeur. Le souvenir cuisant de Jemmapes s étant peu à peu effacé de sa mémoire, la mère Moulin, vaincue par les supplications de Roubelard, son vieux frère d'armes, demanda enfin à entrer dans le même régiment. C'était alors une faveur insigne que de passer dans la vieille garde* Cependant le colonel Dorsenne accueillit favorablement la demande de la vivandière, dont toute l'armée connaissait la vie héroïque. Le sapeur et la vivandière firent donc ensemble la désastreuse campagne de Moscou.

En Russie, en Prusse, en Autriche, en Espagne, en Saxe, et plus tard en France, partout infatigable et dévouée, la mère Moulin rendit d'éminents services à nos braves soldats. Dans la retraite de Russie elle avait vendu jusqu'aux anneaux d'or de ses oreilles pour secourir des blessés. Dans la fatale campagne de France elle ne vendit plus, elle donna aux conscrits, harassés par les marches, toutes les provisions qu'elle avait faites. Enfin, à Waterloo, son dernier verre d'eau-de-vie fut versé gratis à un canonnier mourant. Elle suivit la fortune des débris de la grande armée ; c'est assez dire que, suspecte, pauvre et persécutée, elle fut obligée, à la seconde Restauration, de se créer une existence nouvelle.

La mère Moulin vint à Paris, la ville des grandes fortunes et des grandes misères, et alla cacher ses regrets et peut-être ses espérances dans le passage Napoléon, commune de Vaugirard, se montrant fidèle jusque dans les moindres choses à son adoration pour l'Empereur. Dans cette solitude, elle ne voyait que Roubelard, repoussé comme elle des rangs de l'armée. Elle avait enfin pris l'engagement d'épouser le vieux sapeur, mais seulement lorsque l'Empereur reviendrait de Sainte-Hélène. Cette promesse équivalait à une fin de non-recevoir, car elle avait juré de rester fille.

Dans sa simplicité, Roubelard s'était toujours mépris sur la nature des sentiments de la mère Moulin, qui l'aimait comme un ami, comme un frère. Les choses en étaient là depuis six ans, lorsque la nouvelle de la mort de Napoléon, à Sainte-Hélène, fut apportée â

LA VIVANDIÈRE. 553 Paris par les feuilles anglaises et répétée par tous les journaux de la capitale. On a vu le reste au commencement de cette biographie.

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