ÉPILOGUE
En entrant chez la mère Moulin le lendemain de la scène que nous avons racontée en commençant, Roubelard fut fort étonné de trouver la vivandière alitée. Elle était pâle, ses yeux étaient rouges : elle paraissait abattue et souffrante. Jeanne-Marie, assise au chevet de son lit, employait toute son éloquence à lui persuader démanger une énorme assiettée de soupe aux choux qu elle lui avait préparée et que celle-ci refusait obstinément. A la vue du sapeur, la vivandière tendit une main que Roubelard pressa dans les siennes avec une émotion dont il ne fut pas le mattre, car l'état dans lequel il retrouvait la mère Moulin l'avait frappé dès son arrivée. En6n, comme elle ne lui adressait pas la parole :
«Mère Moulin, lui demanda-t-il avec douceur, est-ce que vous êtes indisposée ce matin ? Le temps est cependant magnifique.
— Ce n'est qu'un mal de tête, répondit celle-ci; cela passera comme tout le reste. Eh bien ! monsieur Roubelard, reprit-elle en faisant un mouvement comme pour se lever, ayez-vous réfléchi à ce que vous m'avez demandé hier ?
— Il y a quinze ans que la réflexion est faite, répondit-il d'un ton grave ; et c'est pour cela que je viens aujourd'hui.
—Assez, monsieur Roubelard, interrompit la vivandière en lui imposant silence d'un regard ; nous en reparlerons quand je serai mieux portante. »
A ces mots, le sapeur eut peine à contenir sa joie. Désireux de voir sa fiancée à son bras le plus tôt possible, il eut l'idée de s'adresser à un médecin, dans la ferme persuasion que ce dernier lui rendrait immédiatement la santé.
Toai ii. 70
a Mère Moulin, reprit-il, permettez-moi de vous amener l'ancien sous-aide-major du régiment, qui a repris du service avec les tourlourous casernes à l'Ecole-Militaire; celui-là s'y connaît, et des ce soir...
— Ne vous donnez pas cette peine, monsieur Roubelard ; demain il n'y paraîtra plus.
— Je vous en prie, mère Moulin, laissez-moi faire, répliqua le sapeur en joignant les mains. En attendant, je vais aller vous chercher un jambonneau et une vieille bouteille de coquette joyeuse (d'eau-de-vie) que j'ai & mon logement; cela vous fera beaucoup plus de bien à l'estomac que cette soupe au* choux que veut vous faire manger la Bretonne, qui oublie toujours d'y mettre du lard. »
Et le sapeur, ne tenant aucun compte des refus et des protestations de la vivandière, courut chez lui, apporta le jambonneau et la bouteille, qu'il déposa sur la huche a côté des livres, et repartit de suite pour l'Ecole-Militaire ; mais, n'ayant pas trouvé l'Esculape, il revint en toute hâte, et, faute de mieux , s'adressa à un vétérinaire de Vaugirard qui s'occupait un peu de médecine, et qui lui avait inspiré la plus grande confiance depuis qu'il avait guéri le cheval de son propriétaire. Il amena l'artiste chez la mère Mou* fin , après lui avoir donné sa parole que ce n'était que pour un rhume de cerveau qu'il réclamait son ministère, car le vétérinaire avait fait quelques difficultés en apprenant qu'il s'agissait d'une femme malade.
Après que celui-ci eut questionné la malade :
a Ce ne sera rien, dit-il à Roubelard ; il y a eu surexcitation : c'est l'effet ordinaire produit par la Gèvre. Il faut qu'elle fasse diette, qu'elle prenne un grain d'émétique dans un verre d'eau et un bain de pieds ce soir, avant de s'endormir; demain elle se portera comme vous et moi.
— Entendez-vous, brave mère Moulin? s'écria Roubelard en se frottant les mains ; demain vous vous porterez comme tout et moiî »
La vivandière hocha la tête en signe d'incrédulité, te vétérinaire transcrivit sa prescription sur un morceau de papier, puis se retira. Le vieux soldat voulut aller chercher lui-même le médicament et l'offrir à la mère Moulin. Il courut chez Y épicier-droguiste de la Grand'Rue, qui lui avait appris, la veille, la mort de l'Empereur à Sainte-Hélène, et chez lequel il allait tous les matins boire la goutte avec le tambour-maître de la garde nationale de Vaugirard. N'apercevant pas l'épicier dans son arrière-boutique, il s'adressa au garçon, qu'il trouva installé dans le comptoir.
«Monsieur Placide, lui dit-il tout essoufflé en lui présentant l'ordonnance, la mère Moulin, que vous connaissez, et que tout le monde estime dans le passage Napoléon, est malade; le médecin, que nous avons consulté, lui a ordonné de prendre un brin de mètique en un seul canon ; astiquez-moi cela vivement et ne ménagez pas l'ingrédient; je ne regarderai pas au prix de la chose, attendu que la mère Moulin guérite, cette fois je l'épouse, c'est convenu. Ah I ajouta-t-il en tirant de sa poche un petit écu de cinquante-cinq sous, je vais vous payer tout de suite pour ne pas confondre avec l'écot d'hier matin.
— Oh ! monsieur Roubelard, répondit le garçon épicier, le bourgeois n'est jamais inquiet avec les pratiques comme vous; ce n'est pas comme si vous étiez dans la partie dù bâtiment. Mais, ajoutai t— il, si vous voulez attendre que M. Anicetsoit revenu, il vous donnera cela, parce qu'il m'a défendu de servir des drogues aux pratiques. Si c'était tout autre détail, je ne dis pas.
— Comment 1 s'écria Roubelard avec impatience, est-ce que vous n'êtes pas assez savant pour débrouiller ce chiffon de papier ? Tenez, voyez ! il y a écrit dessus : Un brin de métique avec un zigzag au bas, pour indiquer que ça presse. Je vous répète que la mère Moulin attend après pour prendre Son bain de pieds.
— Je vois bien que c'est écrit, répliqua le garçon, qui, pas plus que le sapeur, ne savait lire; mai» si le patron...
— Allons, allons I répliqua Roubelard avec beaucoup d'humeur,
vous ne connaissez pas votre état, jeune homme, vous voulez me faie une sottise aujourd'hui ! »
Le garçon se laissa convaincre ; il monta sur le comptoir, prit dans un casier le bocal qui contenait l'émétique en poudre; puis, comme il cherchait dans le trébuchet la mesure d'un grain pour peser le vomitif, Roubelard, qui bouillait d'impatience, lui dit avec vivacité :
«Parbleu ! je n'en veux pas une demi-livre. Mettez-moi cela dans un cornet à la bonne vue, et faites surtout belle mesure à cette brave mère Moulin. Elle le mérite à tous égards.
— C'est qu'on n'en donne guère à la fois, répliqua le garçon en secouant doucement le bocal sur un papier.
— Allons donc ! jeune homme ! fit Roubelard en lui relevant le coude; vous oubliez le bain de pied parce que la pauvre chère femme n'est pas présente ! allez donc, comme pour vous ; je payerai bien.
— Ce n'est pas que la marchandise soit chère ! » objecta le malheureux garçon épicier, qui, se piquant d'honneur, ménagea si peu le médicament qu'au lieu d'un grain il en mit au moins deux gros , quantité suffisante pour purger un escadron de cavalerie; puis, ayant plié le petit papier, il le remit au sapeur en lui disant d'un air content de lui-même :
« Voilà, monsieur Roubelard; j'espère que vous êtes satisfait, et que vous reviendrez nous voir quand vous aurez besoin d'autre chose. »
Le sapeur retourna en toute hâte chez la mère Moulin , qu'il trouva beaucoup mieux portante et bien moins abattue qu'avant son départ.
« Tenez ! lui dit-il d'un air triomphant, voilà votre sauveur définitif. Mais ce n'est pas sans peine, allez!... Je vais vous arranger cela tout de suite, comme je l'ai vu faire aux infirmiers du Val-de- Grâce quand j'y étais , et puis vous l'avalerez en bloc, sans le regarder, et en retenant votre respiration, car j'ai dans l'idée que ce doit
être amer comme cinq cent mille chicotins. Voos dormirez par làdessus, et demain matin vous m'en direz de bonnes nouvelles. Nous mangerons le jambonneau avec Jeanne-Marie. Attendez seulement une minute.
— Allez, monsieur Roubelard, on se conformera à votre consigne » , dit la vivandière en souriant.
Le sapeur passa dans la chambre de la Bretonne, délaya l'émétique dans un verre d'eau tiède, et s'apercevant que la substance n'avait nullement coloré l'eau :
« Pour ce qui est du jambonneau, dit-il, elle n'en aura pas aujourd'hui; mais pour une petite goutte de Cologne de hussard, c'est différent : j'ai entendu dire au chirurgien du régiment que cela était à l'eau sa crudité. »
Et ayant ajouté à l'émétique un petit verre d'eau-de-vie, il remua le tout, et revint présenter cette potion h la vivandière, en lui disant d'un ton décidé :
« Tenez, mère Moulin, à votre santé!.. . Buvez vite pendant que c'est chaud... »
Celle-ci avala le verre d'un seul trait.
« Ce n'est pas mauvais, dît-elle en s'enveloppant de son vieux manteau de dragon; on dirait du punch. Merci, monsieur Roubelard. A demain matin, je vous attends.
— Je ne manquerai pas à l'appel, soyez-en sûre. Bonne nuit!» Et il partit, roulant dans sa téte mille pensées de bonheur.
A peine avait-il quitté la chaumière de la vivandière, que le breuvage commença de produire de terribles effets. L'émétique, administré à semblable dose , est un poison actif. Aucune boisson ne put calmer les douleurs qu'éprouva la pauvre vivandière. Pendant de rares intervalles de calme elle priait avec ferveur et à voix haute. Elle eut aldrs le courage de retirer d'une cachette , pratiquée dans son bois de lit, deux doubles napoléons d'or qu'elle enveloppa dam* une petite image de sainte Marguerite, et qu'elle remit è Jeanne- ^ Marie, en lui disant :
a Pour Roubelard, qui fut toujours mon ami, et qui ne sera jamais mon mari dans ce monde; prie* tous deux pour moi. »
Ces derniers mots furent presque inarticulés. Enfin, après cinq heures d'une affreuse agonie, la mère Moulin rendit le dernier soupir, enveloppée dans son manteau de dragon, qui lui servit de linceul.
Le lendemain matin, lorsque Roubelard, tout joyeut et en habits de fête, arriva dans le passage Napoléon, il trouva Jeahne-Marie sur le seuil de la porte.
a Ah! mon pauv* monsieur Roubelard, s'écria-t-elle du plus loin qu'elle l'aperçut, elle est là !... là ! Les larmes qui la suffoquaient l'empêchèrent d'en dire davantage.
— La mère Moulin ! s'écria le sapeur comme frappé d'un sinistre pressentiment. Que lui est-il donc arrivé?... »
Et en même temps il se précipita dans la chaumière, où lu corps de la vivandière était entouré de fleurs des champs que les enfants avaient parsemées sur sa tète et à ses pieds, selon l'usage de là basse Bretagne. A cette vue, le vieux soldat poussa un gémissement sourd, et tombant sur les genoux devant ce Corps horriblement défiguré :
a Marguerite ! s'écria— t— il en proie au plus violent désespoir, c'est moi qui vous ai tuée avec mes discours!... Je n'en suis pas moins votre fiancé... Je ne vous quitte pas..., je veux qu'on m'enterre avec vous ! Je vous apportais mon présent de noce, ma chère Marguerite; tenez! tenez!...»
Et comme Roubelard faisait un effort pour tirer de son sein un papier, sa tête se pencha sur le visage de là vivandière, et il tomba comme une masse à côté du cadavre.
Aux cris du vieux soldat et de la Bretonne, les habitants du passage étaient accourus. Ils avaient emporté le sapeur, croyant que le grand air le ferait revenir plris vite de son évanottissemént ; mais il resta encore longtemps privé de sentiment. Chacun voulut voir une .dernière fois les traits d'une femme qui peut-être avait conservé plus de soldats à la France qu'elle ne comptait de jours.
LA VIVAW1ÈHE. 559 On lut dans les journaux quelques jours après, à l'article iVoutelles diverses :
« Dernièrement, dans le passage Napoléon, commune de Vau- « girard, on a rendu les derniers devoirs à une ancienne vivandière « de la grande armée. Cette brave et modeste femme a cmporlé « avec elle l'estime et les regrets de tous ceux qui la connaissaient. a Un grand nombre d'habitants ont accompagné son convoi jusqu'au a cimetière du Mont-Parnasse, où, en sa qualité de légionnaire, a les honneurs militaires ont été rendus à sa dépouille mortelle « par un peloton de soldats de la ligne auquel s'était jointe la coma pagnie de voltigeurs de la garde nationale de Vaugirard. » Deux jours après on lisait dans les mômes journaux : « Hier matin, à la levée des filets de Sajut-Cloud, on a trouvé « le cadavre d'un homme de haute taille, paraissant être âgé de a soixante ans environ. Aucune marque de violence n'ayant été « remarquée sur son corps, on suppose que le malheureux s'est sui- « cidé. Rien chez cet homme, dont la mise était celle d'un ouvrier « aisé, n'a pu faire présumer les causes de cet acte de désespoir, a On n'a trouvé dans la poche de côté de sa redingote qu'un pa- « pier timbré, rédigé en forme de procuration, par laquelle un a nommé Roubelard, militaire retraité, disposait pendant sa vio * durant, en faveur d'une demoiselle Marguerite, dite Moulin, de « la pension de 250 fr. affectée aux légionnaires de l'Empire. Par « les soins du commissaire de police de la commune de Saint- « Cloud, qui a dressé procès-verbal, le corps de cet inconnu a été « provisoirement transféré à la Morgue. ».
CHATEAU D'ABBNEMBEBG EN 1831.
n traversant le Zellerzée, ou lac inférieur de Constance, le voyageur qui vient de Schaffhouse par le bateau à vapeur aperçoit à sa droite, en face de l'île de Reichnau, sur un mamelon assez élevé qui domine le lac, une petite maison carrée, blanche, entourée de grands arbres qui n'en laissent voir qu'une partie du côté du couchant. Du plus loin qu'on la découvre, on se la montre du doigt comme un objet qui intéresse vivement la curiosité, et aussitôt il se fait un assez grand bruit sur le pont du bateau où tous les passagers montent avec empressement; tous les regards se 6xent sur un seul point, vers la rive suisse du lac, et l'on entend le capitaine du bateau dire avec une sorte de solennité allemande :
a C'est le château de S. À. I. la reine de Hollande, fille de S. M. l'impératrice Joséphine. Cette fenêtre, au premier étage, que vous voyez ouverte du côté de la Souabe, c'est celle de la chambre où elle se trouva mal de joie, quand elle apprit la révolution de Juillet; et cette petite terrasse à l'italienne, qui s'avance vers nous comme la proue d'un vaisseau, c'est là qu'elle est venue pendant longtemps, en deuil, à chaque coucher de soleil, pleurer la mort de l'empereur Napoléon. »
C'est ainsi qu'à la manière des ciceroni, à chaque voyage qu'il fait, le capitaine, avec son flegme accoutumé, répète en^ passant ces paroles, presque toujours les mômes, mais qui, par leur simplicité, évoquent les grands souvenirs de ce siècle. Il ne se
LE CHATEAU D'ÀRENENBERG. 561
doute peut-être pas de l'analogie poétiquement mélancolique qu'il établit entre le soleil couchant et l'image homérique de l'Empereur tombé. On dit qu'il a servi longtemps sous les drapeaux de Napoléon, et que, comme tous les soldats du conquérant moderne, il professe un culte profondément enthousiaste pour le grand homme. Ce culte s'étend à la famille impériale qui expie, dans un éternel exil, l'honneur d'être de son sang.
Quand le capitaine est à la hauteur du château de la reine Hortense, il se découvre avec une sorte de respect religieux, et il salue du chapeau la demeure si modeste de l'illustre proscrite. Il arrive souvent que cet hommage du vieux soldat rencontre des imitateurs, surtout quand il y a des Français sur le pont; et, il faut l'avouer, Tien ne console des apostasies et des ingratitudes de ce siècle, comme cet honneur tacite qu'on rend spontanément, comme une improvisation de cœur, à une auguste infortune : les grandeurs déchues ont si peu de courtisans t
La plupart des voyageurs qui s'arrêtent à Constance, avant de pénétrer dans l'intérieur des cantons suisses, entreprennent le pèlerinage d'Arenenberg.
Une foule de notabilités françaises y furent honorées d'une hospitalité des plus gracieuses. Les arts, la poésie et l'esprit y furent toujours royalement traités. Toutes les opinions qui vivaient de leur propre foi, y reçurent un honorable accueil. Depuis la révolution de Juillet, ces visites se multiplièrent. On cite parmi les personnes hébergées au château d'Arenenberg, MM. de Chateaubriand, Casimir Delavigne, qui y choisit sa femme en y lisant ses poèmes ; Pictet de Genève, Cottu, Alexandre Dumas, Labarre, les colonels Brak et d'Houdetot; le comte Léon, le baron Félix Desportes; MM. Démidoff, de Bacour, premier secrétaire d'embassade à Londres; mesdames Gay et de Girardin ; les duchesses de Frioul, deRaguse ; la comtesse Germain, la princesse de la Moskowa, mesdames Le Hon, Récamier, Salvage deFaverolles, qui se prit d'un dévouement passionné pour l'auguste proscrite, qu'elle n'a quittée qu'à sa mort, exemple rare d'affection
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noble et pure; mesdames Waleska , de Brak, de Henou ; enfin, la nièce de M. de Talleyrand, duchesse de Dino, qui, quelques jours après la mort du duc de Reichstadt, prodigua elle-même les plus touchantes consolations, sur une perte aussi grande, à la royale châtelaine d'Arenenberg.
La distance de Constance au château est de deux lieues environ, par un chemin des plus riants, entre les bords du lac inférieur et les dernières collines de la Suisse, qui se penchent vers lui comme les dernières ondulations des monts alpestres. On traverse deux jolis petits villages avant d'arriver au château, Golleben et Ermatingen. Ce dernier bourg, gracieusement situé sur une étroite langue de terre qui s'avance dans le lac, est un des plus populeux de la Thurgovie. C'est là que le fils de la reine Hortense a trouvé une patrie adoptive, civile et politique ; c'est là que, frappé d'un ostracisme d'Etat qui lui interdit le sol français, et qui le dépouille de ses droits nationaux, le prince Louis Napoléon a été admis au nombre des citoyens de la Thurgovie, avec la clause honorable qu'il ne perdrait pas pour cela sa qualité de Français.
A quelques pas d'Ermatingen on quitte la route de Schaflbonse, et l'on prend, à gauche, un joli chemin bordé de peupliers, qui monte en zigzag jusqu'au petit plateau où la fille de Joséphine a, pour ainsi dire, perché sa retraite de reine bannie. A la place d'une petite ferme quelle avait achetée, à cause de son heureuse situation, elle a fait élever selon son goût, et d'après ses plans, une simple maison rustique, espèce de chalet impérial, que les habitants du pays ont honoré du titre de château, sans doute à cause de la qualité de l'auguste exilée qui l'habite. Elle y a tout créé : jardin, cour, terrasse, sentiers sinueux, chemins pour les voitures et petit parc à l'entrée. En arrivant, on rencontre sur la droite, du côté du lac, à l'extrémité du plateau, une grande tente, carrée de forme, peinte en coutil rayé, d'où l'on découvre au loin, d'abord la ville de Constance, avec les deux aiguilles rouges de son clocher métropolitain, puis le grand lac qui ressemble à une mer, puis la
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grande rive allemande, composée de quatre Etats différents ; puis, du côté opposé, la rive pittoresque de la Suisse ; enGn, tout à fait à l'horizon, la grande chaîne dentelée et couverte de neige des montagnes du Tyrol, qui terminent le tableau en immense amphithéâtre , en se confondant avec les dernières sommités orientales des Alpes helvétiques. De ce point, la vue est des plus magnifiques, surtout lorsque les rayons du soleil couchant, en colorant ces vastes lignes, les rendent plus distinctes et plus rapprochées.
C'est dans cette tente, en face de cette nature à perte de vue; que la reine Hortense vient souvent se livrer aux douces tristesses de son isolement ; mais c'est là aussi qu'elle aime à célébrer les rares fêtes qui interrompent la monotonie de son exil. Par-dessus toutes ces fêtes domestiques, brille celle de l'Empereur, comme s'il existait lui-même encore. Pour les siens, comme pour le monde entier, le grand homme n'est-il pas toujours vivant?
Le 15 août 1831, la tente était décorée de feuillages en festons et de bouquets de fleurs. Une grande table était dressée pour le banquet solennel. Le service se faisait dans la vaisselle de la reine, en argent ciselé, toute marquée à son chiffre, un H couronné. Elle avait invité à cette sainte commémoration quelques Français qui se trouvaient au Volsberg, château- hôtellerie, appartenant au colonel Parquin ; le colonel y avait sa place de fondation avec sa femme, ancienne lectrice de la reine, qui, sous le nom de mademoiselle Cochelet, a laissé plus tard des Mémoires posthumes fort curieux.
A la droite delà reine était un ancien ambassadeur du Brésil, ami de confiance de l'empereur don Pedro, le comte de F..., qui était chargé, disait-on, de la mission délicate d'établir des relations intimes entre le monarque brésilien et la famille de la reine. C'était un tout petit homme au sourire fin, au teint basané, au regard scrutateur et plein de vivacité j il professait hautement une admiration exaltée pour Napoléon.
A la gauche de la reine, on voyait un militaire, en uniforme dof-
ficier supérieur du génie; il était à demi chauve, et sa physionomie sévère et calme ne manquait pas d'une certaine douceur, U avait servi dans la vieille garde. C'était le brave colonel Dufour de Genève, commandant de l'École d'artillerie de Thoun, sous lequel le fils de la reine faisait alors ses études et ses exercices dans l'art de l'artillerie.
En face de la reine, à l'autre milieu de la table, le jeune prince son fils en faisait les honneurs. Ce jeune homme, d'une taille assex élevée, ayant des traits de ressemblance avec le prince Eugène son oncle, faisait trêve à ses habitudes de mélancolie rêveuse pour célébrer la fête de l'Empereur dont il adore la mémoire. Il était d'une gaieté presque folle ; mais il est facile de voir qu'il se travaillait au fond à paraître joyeux pour égayer sa mère. Pâle et souffrant, il n'était point encore remis de ses fatigues dans l'insurrection de Bologne, et l'image de son frère, mort dans ses bras en combattant pour la liberté de l'Italie, planait toujours dans ses souvenirs. A sa gauche était la femme de l'ambassadeur brésilien, et à sa droite une des personnes les plus gracieuses, les plus spirituelles et les plus jolies de la cour impériale. C'était sa cousine, la grande-duchesse douairière de Bade, Stéphanie de Beauharnais, la seule que la chute de l'Empire n'eût point renversée de sa haute position. Pendant tout le repas elle fut d'une verve intarissable de bons mois et de plaisanteries des plus délicates, assaisonnés d'un sel épigrammatique qui sentait le cru national.
A un bout de la table on avait placé le colonel Parquin, le type le plus complet des anciens grenadiers de la vieille garde impériale. Bon vivant, ferme sur ses étriers quand il s'agit de la gloire de l'Empereur, il conservait toujours une attitude militaire, qu'une grande balafre sur la lèvre supérieure rendait encore plus Gère; ayant le verbe haut, toujours ému au souvenir de nos désastres de 1814, il avait à son service une foule d'anecdotes de camp qui peignent à merveille l'originalité de notre caractère français ; chatouilleux à l'excès sur l'honneur de nos armes : c'était
LE CHATEAU D'ARENENBERG. 565 en6n la personnification la plus vraie de l'esprit national sou l'Empire.
Auprès du colonel étaient d'un côté la dame de compagnie de la reine, fille d'un médecin de Strasbourg, jeune et jolie personne d'un mérite distingué, qui riait beaucoup des histoires du colonel ; de l'autre, une grande dame de Paris, de passage au Yolsberg, à grands airs prétentieux, qui ne parlait jamais que des gens de naissance, et dont les ridicules empesés excitaient les agaceries tontes rondes du colonel, qui lui donnait de madame la marquise à pleine bouche, en faisant des signes d'intelligence au prince.
A l'autre bout de la table se tenait Mme P..., femme d'esprit et de cœur, dont la conversation piquante et animée, quand on l'aiguillonnait, ressemblait à des articles de nos petits journaux satiriques, surtout si elle se mettait à dessiner les défections de 1814. Elle était d'un dévouement à toute épreuve pour la reine Hortense, qu'elle nommait sa seconde Providence. Auprès d'elle était un jeune homme, dont le prince s'occupait à chaque instant avec le plus tendre intérêt. La pâleur de ses traits, régulièrement encadrés dan" des flots de cheveux d'un blond ardent qui lui tombaient des deux côtés, l'inclinaison de son front souffrant mais calme, le doux sourire de ses lèvres presque blanches, tout lui donnait l'aspect d'une victime résignée ; on eût dit la tête du Christ à vingt ans. Lui aussi était en effet un martyr de la sainte cause, un pauvre Polonais que le prince Louis avait rencontré, la veille, à Constance, et qu'il était parvenu, à force de pressantes et fraternelles supplications, à faire entrer dans sa voiture, pour le garder avec lui jusqu'à parfaite guérison.
Le jeune malade n'avait cédé, avec les plus grandes démonstrations de joie et d'enthousiasme, qu'en apprenant le nom du prince. Il était couvert de blessures à peine cicatrisées. Douze coups de lance lui avaient déchiré le corps; il avait peine à se soutenir encore, et quand il marchait, il se tenait tout courbé. Elève de l'Ecole militaire de Varsovie, aujourd'hui bien connue, entré des premiers dans
« la conspiration polonaise, dont le but était de soutenir la révolution populaire de Juillet» il avait été jeté dans un cachot sur de simples soupçons, et là, pour lui arracher quelques aveux, on l'avait suspendu par les pieds, pendant une journée, en le menaçant incessamment, s'il ne parlait pas, d'une mort lente et cruelle. Il avait triomphé de cette torture, et quand ses jeunes camarades, insurgés et vainqueurs, étaient venus le délivrer, il avait longtemps gardé ses pieds tout meurtris, gonflés et sanglants. Il en avait tiré de nobles vengeances dans les premiers combats contre les Russes en faisant des prodiges; mais un jour, dans une charge de cavalerie, entraîné par sa fougue, il avait été enveloppé par nn groupe de Cosaques qui l'avaient laissé lardé et pour mort sur le champ de bataille. Un ami de collège l'avait pris tout couvert de sang sur son cheval. Quoiqu'il eût perdu connaissance, cet ami, ne voulant pas croire à sa mort, l'avait emporté à Varsovie, où il l'avait confié aux soins de sa famille. Les progrès de l'ennemi l'avaient forcé, en menaçant la capitale, de chercher un refuge hors de sa patrie. U avait pensé à la France. Traversant l'Allemagne à petites journées, il venait d'arriver à Constance, quand le prince Louis, au premier bruit du passage d'un Polonais blessé, était accouru à sa rencontre pour le recueillir fraternellement. Le jeune étranger, quoique bien faible encore, avait vivement insisté pour 6gurer au banquet napoléonien, et l'on voyait avec attendrissement qu'il faisait tous ses efforts pour avoir bonne contenance. La reine prenait soin du pauvre jeune homme, qu'elle surveillait avec toute la sollicitude d'une mère. En répondant à la reine, il lui disait toujours Votre Majesté ; et sa voix si pure, en lui donnant ces titres d'un passé qui semblait exister pour lui, prenait un accent indéfinissable de mélancolie. En voyant les tristesses de l'exil sur les traits d'une sœur de Napoléon, comme il la nommait, il paraissait oublier ses propres douleurs. Il était inconsolable de la proscription de la famille impériale, et ne pouvait accepter l'idée d'un tel ostracisme dans ses élans d'admiration pour le grand homme.
De l'autre côté de Mme P... c'était encore un exilé, un banni qui prenait place au banquet, le marquis de V...., jeune Milanais, d'une des plus anciennes familles de la Lombardie. Sa physionomie mobile et toute méridionale contrastait avec le calme triste et pensif du Polonais. Il était lié d'une amitié forte et ardente avec le prince - Louis, comme presque tous les jeunes gens distingués de l'Italie. Compromis en 1830 par une simple démonstration de sympathie pour la révolution de Juillet, il avait été obligé de se réfugier en Suisse pour échapper aux vengeances soupçonneuses de l'Autriche. Sa belle figure coupée à la romaine, son regard fin et pénétrant, sa parole scandée, l'animation accentuée de son langage, ses gestes rapides et passionnés quand il parlait du progrès social et moderne, tout en lui décelait une nature généreuse, impatiente du joug, et née pour les grands dévouements qui créent l'avenir.
Celui qui écrit ces détails1 avait l'honneur d'assister à ce banquet, à la droite de la princesse Stéphanie de Beauharnais, qui prenait un plaisir extrême à parler de la littérature française moderne, qu'elle connaissait parfaitement et dont elle critiquait les tendances immorales. Elle reprochait surtout à l'école romantique de manquer de nationalité.
« Pas depuis 1830, lui dis— je.
— Ils ne savent donc pas, ajouta la reine Hortense, en se mêlant à la discussion, que la nationalité est une âme de plus?»
11 fut question pendant le repas de l'admirable conduite des Parisiens dans les journées de Juillet. Le Polonais, qui avait gardé un silence profond, le rompit tout à coup en s'ecriant :
a Vive le peuple français !
— Oui, ajouta le marquis de V..,, le peuple de 1830.
— Il n'a pas changé I m'écriai-je.
— Non de caractère, ajouta le marquis; il est toujours inconstant ;
* M. L. Belmoatet, auteur de cet article non moins remarquable que celui qui vient peu après, intitulé le Testament d'un Egyptien.
voyez, en 1830, il a effacé tous les signes, tous les symboles de la royauté, et il refait une royauté nouvelle.^n crie vive la liberté! et les prisons se remplissent; vive l'Empereur! et la famille de l'Empereur est encore frappée du même exil.
— Le peuple n'est ni coupable, ni ingrat, riposta vivement le prince Louis, il n'a commis qu'une imprudence, c'est de déposer trop tôt les armes et de donner trop vite sa démission; la faute en est à ses chefs qui n'ont rien compris à une si étonnante révolution. » La reine Hortcnse, avec son calme accoutumé, ajouta : « Il y a toujours de la fatalité et du hasard dans les événements de la terre; l'Empereur le disait, et j'y crois fermement. La révolution de Juillet a été prise au dépourvu, rien n'était préparé. On a fait en France ce qu'il y avait sans doute de mieux à faire. Le roi actuel, homme d'esprit et d'habileté, empêchera une grande collision. Né Bourbon, il a facilement fait accepter des autres rois l'insurrection de Juillet. Un membre de la famille de Napoléon eût attiré sur ses bras une guerre générale. Le génie de l'Empereur y avait succombé, les mômes désastres seraient revenus avec plus d'horreurs encore. Il faut donc se résigner. La France est tranquille et respectée, soulFrons patiemment l'exil pour l'amour d'elle. Expions la gloire. »
A ce langage de sublime modération, le Polonais ouvrait de grands yeux et pleurait; toutes les paupières étaient humides et se baissaient. Il était aisé de voir que la résignation de la reine n'était que sur ses lèvres, et que son cœur était brisé de subir une nouvelle proscription au nom du drapeau tricolore. Elle avait achevé sa phrase en laissant aller sur son fils un regard inexprimable de tendresse douloureuse, comme pour faire comprendre qu'elle ne regrettait la patrie que pour ce bon jeune homme qui se trouvait sans position à la fleur de son âge, et dont la vie commencée sur un trône, sous le soleil de l'Empire, était aujourd'hui sans but et déshéritée de tout avenir.
a Si j'avais été là I... s'écria le prince, en donnant à sa tête une
attitude menaçante, mon cousin Napoléon II ne serait pas à Vienne maintenant. »
La reine lui fit signe, de l'œil, de retenir ses élans et sa pensée. Il rentra dans son silence méditatif pour ne plus le rompre. On nous dit qu'il restait quelquefois des semaines entières dans son immobilité pensive, et qu'alors il demeurait comme enseveli, nuit et jour, dans l'étude des Mémoires de l'Empereur,
A la fin du repas, la reine fit verser du Champagne provenant de la cave de Napoléon qu'elle conservait avec un soin tout religieux et qu'elle consacrait aux grandes occasions. Nous nous levâmes tons spontanément, avec une exaltation vraiment pieuse, et le toast à la mémoire du grand homme fut porté à la fois par toutes les bouches. L'émotion était générale, en face de tant de glorieux souvenirs d'une part, et de tant de persécutions de l'autre. La reine surtout paraissait vivement affectée; le prince la regardait avec une tendre anxiété; il était fort pâle, et son verre tremblait dans sa main. Il serait difficile de rendre ce qui se passa dans nos esprits, pendant le recueillement de ce moment solennel et mélancolique. L'attendrissement nous avait tous gagnés, et les larmes seraient venues, si l'effet n'en eût été interrompu par une scène qui, malgré son coté amusant, avait quelque chose de grave et de saisissant.
Le colonel Parquin, emporté par un mouvement électrique, éleva son verre plus haut que personne, et le visage animé, les yeux pleins de feu et sa lèvre supérieure, déjà balafrée, se soulevant avec une indignation pleine de fierté, il s'écria :
« A la honte des traîtres qui ont vendu la France et l'Empereur, et des lâches qui l'ont abandonné !.. .
— Ce n'étaient pas des Polonais! s'écria d'une voix assez éclatante le jeune réfugié de Varsovie.
— Ni des Italiens ! dit le marquis de V... Leurs ossements, au pied de Montmartre , attestent leur fidélité jusqu'au bout.
— Ils n'étaient pas Français ! répliqua vivement le colonel : c'étaient des infâmes!... »
tom h. rs
La reine, qui rendait justice au sentiment vrai de cette patriotique indignation, interpella doucement le colonel, et lui dit d'une voix émue :
« Je tous en prie, colonel, oublions le passé.
— Ni le passé, ni le présent, madame; ils se ressemblent tant ! — • Je vous en supplie, répéta-t-elle, point de récriminations.
Nous sommes à une fête de cœur pour nous tous ; ne nous souvenons que de notre gloire. Nous avons pardonné à de fatales erreurs...
— Dites des crimes, madame ; oui, des crimes et des plus grands. Je ne lenr pardonnerai jamais, moi, vieux soldat de la vieille armée. Ah ! que n'en ai—je là quelques-uns de ces vendeurs de la patrie, au bout de mon sabre ! seraient-ils armés jusqu'aux dents, que je les hacherais tous, comme de mauvaises couleuvres, à vos pieds, madame, ajoutait-il en gesticulant avec une extrême vivacité, à vos pieds, le jour de la Saint-Napoléon !...
— Et je vous aiderais, moi l disait le Polonais animé de la même colère.
— Ma foi, il en resterait beaucoup trop encore, reprit ironiquement le marquis italien, vous auriex trop à faire.
— Jamais trop pour la vieille garde ! Et le colonel s'emportait de plus en plus. Ah 1 les scélérats ! ils sont toujours en faveur, et toujours la famille de l'Empereur est exilée ! Est-ce justice ça ! et le peuple français le souffre !... J'ai des millions de haine dans le cœur contre ces grands criminels, ces heureux du jour 1 »
A mesure qu'il s'exaltait, les expressions devenaient plus ardentes, les qualifications plus énergiques, ses attitudes plus menaçantes... Eh bien 1 tout ce bouillonnement d'une a me généreuse tomba devant quelques mots bien simples de la reine, qui resta constamment calme et digne.
a Colonel, lui dit-elle, voudriex-vous changer votre position et votre conscience contre la conscience et la position de... ces heureux du jour? Allez, ils sont plus malheureux que nous, peut-être. Il est toujours beau d'être les martyrs d'une cause sacrée. L'Empe-
rear a été l'élu d une grande nation, c'est pour cela que la persécution dure encore contre son sang. La France nous aime, qu'importe le reste !
— Oui, madame, la France vous aime, et cependant.. « »
A ces roots le prince Louis vint à lui, l'embrassa avec effusion et lui dit :
a Colonel, vous êtes un brave homme j vous avez dans le cœur le sentiment national. »
Le colonel se tut comme après un devoir rempli. La reine se leva et entraîna la compagnie sur ses pas, dans les allées circulaires de son petit parc. Nous restâmes avec le prince auprès du colonel qui* nous voyant seuls et libres, reprit avec chaleur :
€ Oui, j'ai le sentiment national au cœur, et dans cette main, qui a souvent rompu des carrés russes, prussiens, autrichiens et an» glais, sous les veux de mon Empereur. Vive l'Empereur I a bas les traîtres!»
Et il assaisonnait son éloquence militaire des jurons les plus pittoresques et les plus expressifs.
u Colonel, lui dit le prince, les beaux jours de la patrie reviendront.
— • Morbleu 1 ça tarde bien : je me fais vieux. Je voudrais jouir maintenant, tant que le bras est bon, comme la lame et comme l'âme.
— > Il y a un Dieu pour les patriotes, colonel*
— Qu'il se montre donc!... avec le soleil d'AusterliU ou de juillet.
— Ça viendra. »
Et le prince prit le Polonais par le bras pour lui servir de soutien* Nous rejoignîmes la reine.
Le temps était admirable. Les sommets neigeux du Tyrol se mon», traient dans tout leur éclat. La reine proposa d'aller jouir du ma» gniGque spectacle du soleil couchant, des hauteurs d'Han-Rbaïn, où le prince avait découvert, en chassant, un des points de vue les plus
étendus et les plos beaux de la Suisse. On y avait établi un belvéder colossal, d'où l'œil embrassait au loin quatre-vingts lieues de montagnes, s'étendant à l'horizon méridional et oriental en immenses gradins. La partie fut acceptée avec joie, car tous dous avions besoin de respirer le grand air et de jeter au vent nos émotions du banquet, la reine plus que nous tous. Trois voitures découvertes vinrent nous prendre. Le Polonais eut les honneurs de celle de la reine. Nous remarquâmes qu'arrivés sur le plateau du belvéder, l'air étant devenu plus vif et plus frais, elle mit elle-même son manteau sur les épaules du pauvre malade, que cette attention délicate rendit confus et fit rougir subitemeot.
Le prince nous suivait, monté sur un petit cheval noir, que son frère loi avait légué avant sa mort. Il le fit manœuvrer sur toute la route en habile et aventureux cavalier, en lui faisant franchir, comme sans efforts et avec une adresse merveilleuse, les fossés, les barrières et les haies d'aubépine qu'il rencontrait dans ses excursions à droite et à gauche. Quelquefois il simulait l'attaque à la turque, ventre à terre, et il ramassait au galop sa canne qu'il avait lancée au loin. La pauvre reine avait toutes les frayeurs d'une mère.
«Louis ! Louis! s'écriait-elle, je t'en prie : j'ai peur pour toi.
— Peur, ma mère, vous, la belle-fille et la sœur de l'Empereur ! »
Et il recommençait de plus belle.
Du reste, les inquiétudes de l'excellente reine étaient plutôt instinctives que raisonnées. Elle connaissait parfaitement l'extrême habileté du prince, et finissait toujours par rire de ses craintes, «car, disait-elle, son fils était le meilleur écuyer qu'elle eût jamais vu. »
Arrivés sur la galerie du belvéder, il n'y eut qu'un cri d'admiration pour les magnificences du tableau qui se déroulait devant nous. La reine s'improvisa elle-même notre cicérone, en nous nommant toutes les montagnes qui découpaient l'horizon et tous les cantons qui s'étendaient & leurs pieds. Il n'y a pas d'expression pour
LE CHATEAU DARENENBERG. 573
rendre la profonde sensibilité avec laquelle elle dit au jeune Polonais qu'elle prit à part :
a Tenez, là-bas, là-bas, voilà la France; et là-bas, en se tournant vers le nord-est, voilà la Pologne. Vous êtes jeune, vous ; vour reverrez votre patrie, tandis que moi, c'est 6ni, je mourrai sur la terre étrangère. »
Le Polonais ne bougeait plus de sa place : ses yeux étaient inébranlablement 6zés sur le point que la reine lui avait indiqué. Ses larmes coulaient silencieuses, et de temps en temps il pressait sur son cœur un petit sac de peau, que nous sûmes plus tard renfermer de la terre de Pologne qu'il avait recueillie sur le champ de bataille. Elle était imbibée de sang; peut-être du sien.
« Messieurs les patriotes, nous dit la reine en ^adressant au marquis de V..., à son Gis et à moi, voyez-vous, bien loin, cet amphithéâtre verdoyant, où vous remarquez de petits carrés blancs, semés çà et là sur les flancs des grandes ondulations? Eh bien ! c'est une des contrées les plus curieuses et les plus riantes de la Suisse. Là, le peuple règne souverainement, la liberté n'est pas un vain mot, et la patrie est la famille de tous. Le suffrage universel s'y exerce de la manière la plus large et en même temps la plus simple. Les assemblées générales s'y font en plein air, en plein champ, à la face du soleil et de Dieu. C'est le canton d'Appenzell : les Appenzellois sont les vrais Spartiates modernes* Leurs femmes sont admirables de force, de fraîcheur et de beauté, et j'ajouterai d'intelligence, car la liberté semble donner une Ame de plus. Je vous engage à visiter ce beau pays où les voyageurs ne vont guère, parce qu'il y a de la mode jusque dans les voyages. Une occasion solennelle se présente pour vous. Dans quelques jours Je landsgemeinde s'assemble pour reviser un article de la constitution et pour l'élection des membres nouveaux du gouvernement. Allez à ce noble spectacle, messieurs; vous verrez là toute la majesté des œuvres d'un peuple libre. Vous en reviendrez édifiés, enthousiastes, républicains exaltés. Ces scènes imposantes vous consoleront de vos il-
574 SOUVÉMRS INTIMES.
logions perdues ailleurs : vous aurex respiré l'air par et sacré de la
grande liberté. »
En disant ces mots, le teint de la reine s'était animé ; ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire, et, dans les accents de sa voix grandissante, on sentait pàsser quelque chose de sa grande Ame de reine, et de reine napoléonienne.
Elle se tut nn instant, comme absorbée dans un grand souvenir ; puis elle ajouta i
« Messieurs, mon fils vous accompagnera. II adore ce spectacle de la belle morale. C est une jolie partie à foire pour des hommes comme vous. »
Et puis, revenant avec douceur au Polonais, qui n'avait rien en-» tendu et qui était toujours en extase devant l'image lointaine de sa patrie, elle lui dit :
« Il faut de nobles distractions aux nobles douleurs; dans quel* ques jours vous ires voir un peuple heureux dans l'exercice de sa souveraineté. L'air d'Appeniell vous fera da bien; mon fils vous ramènera mieux portant et moins triste. Vous reviendrex avec plaisir ; ce sera comme un retour dans la famille : vous serez at~ tendu. »
Le Polonais accepta avec reconnaissance, Bans pouvoir rien répondre.
Nous rentrâmes sous l'impression de co que nous avions vu, et surtout de ce que nous avions entendu. La soirée fut d'une gaieté douce, on fit des lectures poétiques et puis de la musique. Mademoiselle Mahuxier tenait le piano. La grande-duchesse et la reine chantèrent alternativement des romances pleines de grâce et de mélancolie ; elles étaient de la composition de la reine. Aux adieux du soir, elle nous dit :
a Allez voir l'Appenzell; on n'y exile personne. »
Je n'oublierai jamais l'accent avec lequel elle prononça ces derniers mots. Hélas! ils étaient la conclusion de toutes les conversations de la reine.
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LE VIEUX SBBGENT.
1 est oeuf heures... Le vieux sergent Luc Combe est assis dans sa cabane, entouré de ses parents et de ses voisins, grands et petits, qui célèbrent l'anniversaire de sa fête. Un feu de bourrées pétille dans l'atrc. Les enfants se chauffent, rangés et bouche close, sous le vaste manteau de la cheminée; les hommes boivent ou fument dans de longues pipes de bois garnies d'un couvercle en cuivre; les femmes tricotent des bas avec de la laine, aux lueurs fumeuses d'une lampe à trois becs, suspendue par un croc de fer à la plus grosse poutre du plafond. De temps à autre, un coup de vent furieux fait craquer les lattes où s'appuie le chaume du toit; la porte grince sur ses gonds rouillés; des tourbillons de feuilles sèches frôlent en courant les ais sonores des volets. Puis, çà et là dans le village, dans la campagne, c'est un coq qui chante, un dogue qui aboie, une cloche qui tinte tristement, une pesante voiture qui broie les cailloux de la chaussée. Cependant l'heure avance et les bouteilles se vident ; mais nul ne songe à regagner sa maison, retenu qu'il est chez le sergent par les merveilleux récits de sa vie de guerre.
« Oh ! jeunes gens ! dit le vieux Luc, que Dieu vous accorde autant de gloire qu'il nous en a donné ! »
« A cette époque, en l'an V, l'Empereur n'était encore que général de la République; mais plus d'un roi ployait les reins devant lui.
Quant à nous autres, simples soldats, nous traitions de pair avec tous les signori de Milan ; nous faisions et défaisions leurs États ; nous enlevions une victoire à chaque étape ; nous plantions notre drapeau sur les clochers de toutes les capitales. Oht oh! c'est qu'il ne badinait pas, le petit Caporal, je vous en réponds. Il fallait marcher droit et rondement, quand il s'en mêlait. En ai-je mâché de ces cartouches, en ce temps-là! en ai-je envoyé aux Autrichiens! Rien qu'à Lodi, je me souviens d'en avoir démoli quatre d'un seul choc. Et au Tagliamento, eh ! eh ! au Tagliamento, où notre peloton s'élança le premier en tirailleurs, peu s'en manqua que l'archiduc Charles lui-même ne descendit la garde par mon fait. Malheureusement son cheval se cabra, ma balle se perdit, et, comme je rechargeais mon fusil, un coquin de chasseur tyrolien me cassa le bras gauche à la jointure.
a Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit, poursuivit le vieux soldat. Qu'est-ce qu'un bras? D'ailleurs on me le remit gentiment, et gratis. Ça ne m'empêcha point ensuite de rouler ma bosse en Prusse, en Espagne, en Russie, partout où il voulut. J'attrapai bien quelque chose encore à Montmirail, une balle d'un fameux calibre, un biscaïen en plein fouet, rien que ça, au bout de la cuisse, de manière que je faillis rester dans l'opération. Mais, bah! je ne puis pas me fâcher, j'eus le ruban de la Légion-d'Honneur, et on me nomma sergent... Vive l'Empereur! Fin finale, pour en revenir, je vous souhaite, enfants, des batailles comme les nôtres et un chef comme celui-là; il en naît un tous les mille ans, et encore! Ce n'est pas qu'il se montrât fier envers le soldat ou qu'il eût l'âme dure : du tout! à preuve ce qu'il fit, à ma recommandation, pour notre bon curé, en Italie. Ecoutez, je veux vous conter ça.
Nous étions alors cantonnés à Tolentino, avait continué le père Luc, après un moment de silence; nous avions, en moins d'une
LE VIEUX SERGENT. 577 décade, franchi le Sénio, culbuté les troupes pontificales dans Faenza, puis enveloppe l'Autrichien en avant d'Ancône, et forcé le pape à demander la paix. L'armée devait gagner trente millions è ce coup de main, sans compter seize cents chevaux, des équipages, des buffles, du blé, des cuirs, toute sorte de comestibles; ces! pourquoi nous étions bien joyeux. Le général songeait même à s'ec revenir sur l'Adige, car il allait, en tout, un train d'enfer, et on parlait déjà d'une nouvelle expédition. En attendant nous flânions, nous autres, par la ville et dans ses environs. Nous nous amusions de toutes ces larges faces de moines, qui se signaient vivement du plus loin que le bout de nos pompons frappait leurs regards. Nous frottions notre moustache à la joue de toutes les jolies filles; et il en poussait dans ce pays ! Mais parfois il nou3 prenait de cruels serrements de cœur quand nous rencontrions dans les rues, sur les chemins, épuisé de faim et de fatigue, quelque prêtre émigré de France, auquel ces gueux de moines avaient jeté au nez la porte de leurs couvents. Il y en avait qui pleuraient en nous apercevant, mais sans oser s'approcher ni se plaindre ; d'autres qui, plus hardis, nous tendaient les bras avec des prières, et baisaient les pans déchirés de ce drapeau tricolore, qu'ils avaient commencé par maudire. Les malheureux 1 tout retour en France leur était interdit désormais. Le gouvernement se défiait même tellement d'eux, qu'il leur avait interdit les contrées que nous occupions. Les moines italiens ne l'ignoraient pas : aussi, s'autorisant de cette défense, leur refusaientils souvent, non par amour pour nous, mais par avarice, jusqu'à une botte de paille dans leurs greniers, jusqu'à la bouchée de pain î bis qu'ils distribuent à leurs pauvres...
Un jour ( c'était le dernier de pluviôse, veille de la signature de notre traité ave*, le pape), voilà-t-il pas qu'en sortant de la ville* je bronche... sur quoi? devinez; après ce préambule, ce n'est pa? difficile : sur notre digne curé, mes amis... Ah! j'eus de la peine à le reconnaître. Lui, si coquet jadis, si bien poudré, frisé, chaussé, si rose et si ingambe, il n'avait plus que la peau sur les os, un cha-
578 SOUVENIRS KSTIMES.
peau tout râpé, des souliers sans semelles, et sa soutane de scrçc était trouée... comme notre drapeau. Une affreuse guerre avaitpassé par là : la misère... Hora! j'ai senti plus tard ce que c'était en Russie; mais motus I Dès qu'il m'eut aperçu, il courut dans mes bras, il me serra à m'étoufler ; et moi, sans l'envisager, sans même lui demander son nom, cherchant aussitôt dans mon gousset, je versai tout mon pécule dans le sien. Puis ce furent des cris, des doléances, des caresses... Je crus un moment qu'il était fou. « C'est donc toi, Luc? c'est toi !
— Oui, citoyen, que je lui dis; excusez-moi, monsieur le curé, de vous appeler citoyen. »
Mais il ne comprenait pas, il défilait son chapelet sans m'écouter. « Cet honnête Luc ! ce cher Luc ! que j'ai communié, que j'aimais tant !
— Et qui vous aime aussi, saperjeu!
— Et ton père? ta mère? toute ta famille? continua-t-il d'une voix entrecoupée à chaque mot.
— Oh ! mon père, ma mère ! répondis-je, priez bien pour que je les embrasse encore quelqucjour.
— Que dis-tu? fit-il d'un air égaré. Ah! ces gens-ci nous brûlent toutes nos messes, mon ami : c'est pire qu'en France, pire! pire !
— Eh bien ! mais le bon Dieu est partout, répliquai-je.
— Eux ! tu ne sais pas? ils gardent tout pour eux, mon enfant. Tout ! répéta-t-il avec désespoir. »
Je me mis à rire, et pourtant le cœur me saignait. «Ce soir, il y aura trois jours que je n'aurai mangé de pain ! » reprit-il en s'inclinant à mon oreille.
A cette parole, une terrible colère me crispa tous les nerfs. « Nom d'une bombe ! » m'écriai-je.
Mais après ce juron, je» me tus, car je le vis chanceler, reemer; il tremblait.
a Eh quoi! poursuivis-je d'un ton plus doux, vous, si bien bâti,
vous n'avez donc pu trouver le feu et le couvert chez quelque signora. monsieur le curé ! »
Il rougit, et 6t le signe de la croix :
« Oh ! Luc, Luc, me dit-il, quelle idée! quel scandale î
— Bah!... Eh bien ! venez, répétai-jeen lui saisissant la main; je vais vous installer, moi, sans façon, chez une excellente femme, qui n'a pas peur des moustaches , et, corblcu ! nous y déjeunerons tous deux à discrétion, et sans qu'il nous en coûte une baïoque. »
Et de fait, je le conduisis incoutinent à l'auberge de San-Piétro, chezNinetta, la maîtresse de l'endroit, une brune accorte, à laquelle j'avais eu l'avantage de donner dans l'œil. Puis, quand je l'y eus convenablement régalé de macaroni :
o Ah çà ! monsieur le curé, lui dis-je, ce n'est pas tout que do déjeuner, même de souper; car j'ai congé aujourd'hui, vous me tiendrez bien compagnie jusqu'à demain matin. D'ailleurs, Ninetta est avertie : vous aurez toujours ici un gite en cas de besoin. Mais ce n'est pas encore assez, mordieu ! pour un homme comme vous. Je veux vous présenter à notre général, afin qu'il vous protège.
— Au général Bonaparte ! s'écria-t-il épouvanté.
— Oui, citoyen curé; il ne vous avalera pas, soyez tranquille.
— On dit cependant que c'est un vrai diable, Luc?
— Pour les réprouvés, c'est possible ; car il les mène tambour battant.
— Oh ! il a une réputation extraordinaire, ajouta-t-il.
— Et corbleu ! il la mérite, citoyen... Allons! en route. Je suis un de ceux qui l'ont retiré de dessous la mitraille, dans les marais d'Arcole; il a la mémoire longue, il vous obligera pour me faire plaisir. »
Sur-le-champ nous nous acheminâmes vers la ville, et une demiheure après nous étions chez le petit Caporal. Il me semble que j'y suis encore : une table immense, couverte d'un tapis, s'étendait d'un bout à l'autre de la salle. Lannes, son ami, son compagnon, était assis d'un côté, lui vis-à-vis. Ils avaient la tète penchée tous
ilcux sur de grandes cartes, qui, du milieu de la table où elle; étaient déployées, tombaient jusqu'à terre. Lannes leva le premier les yeux, et me dit :
a Ah! ah! c'est toi, farceur? où diantre as-tu donc péché ce cnlotin?»
Mais, à cette question, le général en chef se retourna vers nous, toisa notre curé d'un regard rapide, puis, s'étant courbé vers Lannes, lui dit brusquement et à voix basse :
a Tais-toi donc ! »
Lannes haussa les épaules, comme d'impatience, et s'accouda, en sifflotant, sur la carte qu'il étudiait.
o Oh! oh! pensai-je, le général s'intéresse déjà à notre protégé; en avant!
o Eh bien ! Luc, me demanda-t-il tout à coup de sa voix brève, après m'avoir examiné un instant de cet œil scrutateur qui faisait qu'on s'effaçait toujours devant lui, les pieds en dehors et l'arme au bras, qu'y a-t-il pour ton service? explique-toi?
— Mon général, répondis-je, voilà le curé de notre village, un frère, un ami, quoi..., un saint, que nous chérissions tous au pays, qui n'a j'amais refusé de son pain à personne, et que les satanés moines de ce pays-ci laissaient mourir de faim à la porte de leur couvent. »
Alors il se retourna vers lui de nouveau, et lui demanda : a Comment vous appelez-vous?
— Jean Massoni, balbutia notre pauvre curé, encore tout interdit de l'apostrophe de Lannes.
— Massoni!... J'ai connu quelqu'un en Corse de ce nom.
— C'est possible, généra! : le frère de mon père était major de place à Bastia, où il est mort.
— Ah! ah! oui, il est mort. Et vous, vous êtes son neveu; mais c'était un brave militaire que ce Massoni !
— Tiens, me dis-je, son oncle, un ancien ! ça va glisser comme sur des roulettes.
— Et à quel âge vous a-t-on cooféré les ordres? poursuivit le généra!.
— A vingt-quatre ans.
— C'était votre vocation .
— La volonté de mon père », répondit le bon curé en rougissant un peu.
Tout en l'interrogeant, le général lui lançait de fréquents coups d'œil. Je devinai : il regrettait sans doute qu'un homme de cette taille, et qui promettait tant, malgré sa maigreur, ne figurât pas dans une de ses compagnies de grenadiers.
« Vous avez prêté serment à la constitution civile du clergé? rcprit-il après un instant de réflexion.
— Non, général.
— Pourquoi?
— C'eût été violer la foi que j'avais déjà jurée. Le prêtre a sa discipline, son honneur, comme le soldat; il doit, comme lui, obéissance et fidélité à son chef. D'ailleurs, ajouta notre curé d'un ton ferme (car il s'était enhardi sensiblement), je compris bientôt qu'on proscrirait tout sacerdoce en France, et je ne voulus pas fairo à la fois une lâcheté et un sacrilège. »
Le général attacha sur lui un regard profond ; puis, se renversant sur le dossier de sa chaise :
« Vous oubliez sans doute, dit-il d'un air grave, que prêtre ou laïque, il faut être, avant tout, de son pays.
— Aussi en suis-je, de mon pays! répliqua le digne homme, exalté parce reproche. Oh! la France! la France! » continua-t-il sourdement, la voix pleine de sanglots.
Et comme s'il ne pouvait épancher d'une manière plus énergique le sentiment qui le suffoquait, notre bon curé s'était soudain jeté dans mes bras et m'étreignit contre sa poitrine avec effusion.
Ce moment fut délicieux pour moi, mes enfants, je vous l'assure. Le général s'était levé d'un bond ; il se promenait d'un pas saccadé
d'un angle à l'autre de la salle. Il lai échappait, de çà et de là, quelques gestes énergiques. On voyait qu'il était touché, qu'il concentrait son émotion. Quant à Lannes, stupéfait de cette scène, il tambourinait avec ses doigts sur le bord de la table.'
« Eh bien ! puisque tu aimes tant la France, citoyen, se prit-i! à dire, fais-lui le sacrifice de ta robe, il n'y aura pas d'obstacle à ce que lu y retournes.
— Oh! jamais, répondit-il ; jamais, monsieur! » Et il se couvrait le visage de ses deux mains.
«Quelle trahison! s'écria-t-il encore, moi, renier mon caractère! plutôt mourir! »
général frappa le parquet du talon de sa botte, comme choqué de ce qu'avait proposé Lannes; puis, s'arrètant devant une fenêtre ouverte et montrant du doigt les jardins de la campagne :
o Voilà, certes, s'écria-t-il, un beau pays!... Je conçois que, sans argent, sans ressources, on ne l'apprécie pas autant qu'il le mérite; mais si je vous adressais au cardinal Mallei, ou même au neveu du pape, le duc de Braschi (tout en parlant il s'était rapproché du curé), et si l'un des deux vous offrait un emploi lucratif dans sa maison, répondez? la patrie n'est-ellc pas où se trouve la fortune? (Il lui dit cela en italien, je l'ai su depuis.) Qu'en pensezvous? » lit-il en recommençant sa promenade, et en lui décochant en même temps de sa prunelle un de ces éclairs qui vous remuaient jusqu'au fond de l'âme.
Le pauvre curé baissa la tète en soupirant : une larme bien douloureuse roula toute chaude sur sa joue.
a Mon Dieu! mais que puis-je faire pour vous? reprit le général qui, étonné de ne point recevoir de réponse, revint lentement près de lui. Qu'est-ce que tu dis, toi? me demanda-t-il en me tirant It moustache.
— Moi? tant que j'aurai un morceau de pain, mon général, ilj en aura les trois quarts pour lui.
— Oui, oui, un morceau de son pain! du pain de soldat! du
pain noir! s'écria le brave homme, radieux; c'est un Français, Luc; c'est un compatriote, un frère! Ce morceau de pain ne sera pas l'aumône de la pitié, ce sera celle du cœur! Ah! je vous i <ner< e,
général. Non ! point d'hospitalité, pour moi, chez les Italiens, quand ce serait même chez le duc de Braschi ! La compassion des étrangers est un outrage, une flétrissure; je l'ai éprouvée, je l'abhorre !... S'il . ne m'est pas permis, hélas! de rentrer en France, au moins accordez-moi la faveur d'accompagner Luc à son régiment : je ferai son ouvrage, je le soignerai s'il est blessé, je gagnerai ma vie.
— Comment ! répétai-je, gagner votre vie? Et vous vous imaginez que je souffrirai ça, monsieur le curé?
— Et toi tu t'imagines que nous le souffrirons? » interrompit Larmes en se redressant sur ses jambes par un soubresaut si violent, qu'il envoya sa chaise à dix pas contre la muraille, et, s'emparant avec vivacité de la main du curé, qu'il serra dans la sienne : « Calotin ou non, s'écria-t-il avec un affreux jurement, tu es un vrai Français, toi !... Je t'estime. »
Le général, qui avait tout écouté, immobile et muet, remercia Lannes d'un coup d'œil ; son sourire était triomphant, a L'ai-je bien jugé?» voulait-il dire.
Il y eut ensuite un moment d'hésitation, pendant lequel nous ' nous observâmes tous les quatre en «iienec, comme si, absorbés par les mouvements de noire cœur, aucun de nous n'eût le courage de le rompre.
« En effet, vous ne pouvez encore rentrer en France, dit enfin le général d'un air pénétré; quant à partager le pain de Luc, je m'y oppose : un soldat n'en a que pour lui; mais, ajouta— t— il, et ses yeux rayonnèrent d'une singulière expression, ce n'est pas non plus le pain de la charité qu'un Français, même proscrit, doit manger chez l'étranger. Je prétends que tous les prêtres bannis du territoire de la République, actuellement réfugiés en Italie ou dans les couvents du saint-siége, y soient, non-seulement admis sur le pied de l'égalité, mais encore qu'ils reçoivent une indemnité pro-
portionnée à leur qualité, à leur âge. Tu auras soin de publier demain cet ordre, dit-il à Lan nés, ce sera une condition formelle du traité.
— Et corblcu! ils obéiront, sans regimber, ou sinon...
— Oh! oh! dis-je, sinon... Et je fis un pas en avant, an bras tendu, l'autre en arrêt, comme pour croiser la baïonnette.
— Bah! ce serait autant de volé aux Autrichiens, répliqua , Lannes ; un mot aux monsignoriy c'est assez! »
Bonaparte lui frappa légèrement sur l'épaule : « Tu crois? » ajouta-t-il.
Puis, interpellant notre curé, qui, moitié joyeux, moitié confus, essuyait ses larmes, en me désignant d'un signe affectueux :
« Monsieur le curé, demanda-t-il, vous n'avez jamais vu de ces gaillards-là au feu?
— Oh! non, répondit celui-ci ingénument; mais je crois bien qu'on n'ose pas les y regarder de trop près.
— Eh! eh! murraurai-je, un peu qu'on s'en flatte, citoyen !
— Qu'est-ce que tu marmottes là? » me demanda le géuéral.
Il feignit de me prendre au collet; mais c'était pour mieux me faufiler sa bourse (elle était lourde), avec ces mots à l'oreille :
« Qu'il ne se doute pas au moins de quelle part; va ! »
Il fit encore quelques pas dans la salle, se rassit, salua de la main, et dit:
a Voilà, quant à présent, monsieur le curé, tout ce que le général Bonaparte peut faire pour vous ; mais il espère un jour être mieui en état de témoigner toute sa considération au neveu du major Massoni. »
Je compris le geste, et demi-tour adroite, en avant marche, nous voilà sortis.
« Eh bien ! dis-je à notre curé, vous n'aurez plus peur maintenant du général Bonaparte?
— Peur de lui, moi? Non, non! répondit-il; c'est un héros, Luc : aime-le bien.
LE VIEUX SERGENT. 585 — Unhéros! Ah! oui, et uu fameux. » Il avait raison, mes enfants; un héros! Si l'Empereur a été grand, c'est par le cœur surtout, qui lui soumettait toutes les âmes, comme son génie subjuguait toutes les intelligences. Je me souviens que, sur le champ de bataille d'Eylau, il me dit :
a Luc, si tu avais tâché de mordre aux mathématiques, tu aurais été un homme carré. Tu n'es que le Gis d'un paysan, tu mourras simple sous-ofGcier, je le crains : mais, tel que tu es, avec ton courage, ton sens naturel, ta tête de fer, je te prise autant qu'un maréchal. D
Cinq mois après, à Friedland, j'enlevais un drapeau. Il m'embrassa aux yeux de tout le régiment. Si je n'ai pas avancé davantage en grade, c'est ma faute. J'étais un sans-souci alors. L'ambition m'a monté au cerveau lorsque la gloire n'était plus de saison...
Pour ce qui est de notre curé, vobs savez le reste comme moi. Le général, devenu Empereur, lui offrit un évôché. Il s'excusa, préférant, à toutes les pompes de l'Église, le respect et l'amour de ses paroissiens; mais lorsque, en 1814, Wellington eut franchi les Pyrénées, ce fut en défendant les propriétés du petit troupeau conGé à sa garde, que ce brave curé tomba sous le plomb d'un soldat anglais. Hélas! je ne pus le venger. Nous disputions, nous autres, là-bas en Champagne, le sol de la France pied à pied, à tous ces paltoquets de Prussiens qui s'y étaient abattus comme des sauterelles, et qui n'ont jamais eu l'honneur de nous vaincre, mordieu! quoique l'on glose, pas même à Waterloo !
Ayant dit, le vieux sergent tordit sa moostache grise, reposa avec orgueil son regard sur sa jambe de bois, et demeura un instant reueilli dans ses souvenirs. Puis, se réveillant tout à coup et in terrompant ses enfants, immobiles d'attention sur leurs escabelles :
a Eh bien! que pensez-vous de tout ça, mes cadets ?»demanda-t-il.
Mais les enfants le contemplaieut, sans répondre, avec des yeux arrondis d'admiration et un sourire naïf. Il sourit lui-même d'un air narquois, déboucha deux autres bouteilles, emplit les verres, et dit :