‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 47 sur 52 · A COMMERCY · texte numérisé non relu

A COMMERCY

a petite ville de Commercy, en Lorraine, possédait, naguère encore, une vénérable et gothique auberge 1 qui, depuis le séjour du bon Stanislas de Pologne, avait pour enseigne : VEpée de bois. La renommée de sa cuisine, l'exquise propreté de ses chambres, et surtout la politesse avenante de ses propriétaires l'avaient fait choisir, de tout temps, par les officiers de la garnison, pour cantine supérieure; c'est-à-dire que ces messieurs, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de capitaine exclusivement, allaient prendre leurs deux repas quotidiens à VEpée de bois, moyennant 45 fr. pour les lieutenants et les souslieutenants, et 60 fr. pour les capitaines ; ils y faisaient, au dire du plus ancien de tous, des festins de Balthazar. Le gibier des Ardennes, les aloses de la Meuse, les viandes des prés Saint-Julien, la volaille des bonnes fermes des Vosges, les sucreries de Verdun, le tout arrosé du vin blanc d'lnor,dont les coteaux tapissent les bords de la Moselle, concouraient au splendide ordinaire de ces messieurs, pour lesquels,

• Elle a été transformée depuis en établissement industriel.

selon l'expression du bon La Fontaine, a les jours de jeûne étaient encor des jours de noces. »

Or, dans Tannée 1832, il y avait, comme de coutume, à Commercy, un bataillon détaché du régiment de ligne en garnison à Lunéville, et, comme d'habitude traditionnelle, les huit capitaines étaient venus s'abattre à VEpée de bois. Le chef de bataillon Gontard, vieux militaire qui n'avait jamais voulu signer d'engagement illimité avec l'hymen , s'était, sous toute réserve de la dignité du grade, décidé à venir s'asseoir à la môme table que les capitaines. Ceux-ci n'avaient pas d'abord été très-flattés de cette détermination de leur supérieur, car l'égalité dans le grain de l'épaulctte est, entre officiers, le gage le plus sûr de la gaieté, des confidences et môme des récriminations de tous ; mais comme, tout bien considéré, le commandant était un fort brave homme, quoique un peu mâchoire, à en croire les sous-lieutenants sortis de Saint-Cyr, on se consola bien vite de l'embarrassante subordination qu'il imposait à la table, môme malgré lui.

C'était en hiver, et les soirées étaient longues. Cependant un repas succulent, arrosé d'excellent vin, flanqué de jolies servantes, terminé par le moka parfumé et de nombreuses libations de*cognac et de kirschwaser, a l'incontestable mérite de les abréger. Mais les Français ne sont pas des Allemands, et chez eux une nourriture matérielle n'exclut pas la manne intellectuelle; il faut que l'esprit ait aussi sa pitance d'aliments légers et plaisants. Il ne fallait pas, à Commercy, penser au spectacle, au bal, au concert ; il n'y avait rien alors de tout cela dans cet arrondissement de la Meuse : trois ou quatre réunions par mois chez les principaux fonctionnaires, décorées orgueilleusement du titre de soirées, où môme tous les officiers n'étaient point admis indistinctement, défrayaient les plaisirs de l'hiver. Que faire donc? car enfin il faut, à des militaires surtout, dépenser le temps qui suit le dîner. Le billard, pour des capitaines, n'est plus un jeu assez décent (tous ne fument pas), et le froid ou la pluie rendaient la promenade impossible. Que faire donc?

« Messieurs, dit un des plus jeunes capitaines, un jour qu'une question de discipline, mise sur le tapis par le vieux commandant, avait été agitée an dessert plus longtemps que de coutume; messieurs, nous devrions raconter quelques-unes de nos aventures de garnison, quelques épisodes de nos campagnes.

— Vous seriez peut-être bien embarrassé de raconter les vôtre interrompit d'un ton goguenard le chef de bataillon.

— Peut-être, mon commandant, répliqua celui-ci en souriant; ce que j'aurais à raconter, moi, ne vaudrait sans doute pas vos souvenirs à vous; mais enGn la soirée serait remplie, et ceux d'entre nous qui n'auraient que peu de chose à dire proGteraient de l'expérience des anciens, de la vôtre surtout.

— Vous avez raison, Saint-Gaudens, répondit Gontard en tendant la main au jeune homme; excusez-moi, vous savez que je n'ai jamais l'intention d'offenser un camarade, o

Le capitaine s'inclina en signe de persuasion, et, s'adressant à ses collègues :

« Eh bien! messieurs, reprit-il, que pensez-vous de mon projet?

— Je le trouve praticable, répondit le plus ancien des capitaines; la parole vous va, à vous autres jeunes gens qui avez reçu de l'éducation dans les écoles militaires; mais à moi, par exemple, qui ne suis qu'un vieil ours...

— Nous ne sommes pas ici à l'audience, reprit un autre; nous nous attachons beaucoup plus au fond qu'à la forme du sujet; je vote donc pour le projet du capitaine Saint-Gaudens; et vous, messieurs?... »

Tout le monde s'étant prononcé d'une manière unanime, après que le chef de bataillon eut donné sa voix, ce fut à qui ne parlerait pas le premier. Le sort en ayant décidé, il tomba sur le capitaine Nacquart, enfant de troupe, devenu capitaine à force de bonne conduite et d'aptitude. Avant d'arriver à ce grade, il avait passé par tous les emplois du métier, en commençant par celui du fifre; aussi avait-il conservé de cette longue épreuve une légère teinte d'orgueil

LA PENSION DE MM. LES CAPITAINES. 589 qui semblait rappeler à ses jeunes camarades ce vers de Corneille :

« Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. >

Du reste, bon officier, excellent camarade, le capitaine Nacquart avait la douceur d'un vieux soldat et la sensibilité d'une jeune fille.

« Messieurs, dit-il, je ne sais plus qui d'entre vous parlait dernièrement de l'exécution du jeune Straaps, en 1809, et de celle plus déplorable peut-être du chevalier de Gouault, à l'époque où les alliés envahissaient la France sur tous les points?

— C'est moi, fit un des convives, et j'ai soutenu que cette sévérité de Napoléon avait été justifiée par les circonstances délicates dans lesquelles il se trouvait alors.

— Vous avez raison, répliqua Nacquart; mais, moi, j'ai été presque le témoin, dans un temps plus reculé, d'une autre exécution qu'aucune nécessité ne provoquait, et dont le souvenir n'est jamais sorti de ma mémoire, tant elle fut inique et exécrable; je vais vous la raconter, si vous le voulez bien. »

Chacun ayant témoigné au vieux capitaine le plaisir qu'il aurait à l'entendre, il prit aussitôt la parole en ces termes :

C'était en 1792. Comme je vous l'ai dit souvent, j'étais fifre dans un bataillon de volontaires qui faisait partie de la division que le général Charbonnier commandait à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le représentant Saint-Just était arrivé, depuis quelques jours, de Paris, à notre quartier-général, pour activer les opérations de la campagne et anéantir la, horde de brigands étrangers qui n'avait pas craint de déclarer la guerre à la République française une et indivisible.

« Pour le coup ! citoyen représentant, dit le général Charbonnier 5 Saint-Just, un matin que nous étions sous les armes, voilà un KinzcrJick qui nous arrive de la place et qui m'a bien l'air de ve-

nir nous inviter à une nopee quelconque, aux dépens de sa majesté

impériale kinzerliquoise.

— Dis donc du tyran autrichien! interrompit d'un ton rude un jeune homme dont le maintien farouche contrastait avec régression naturellement douce d'un visage efféminé.

C'était Saint-Just, qui façonnait ainsi aux manières républicaines notre général, vieux soldat plein de bonhomie et de rondeur, que les événements avaient soudainement porté des derniers rangs au commandement de l'armée de la Moselle.

— Citoyen général, ajouta l'arrogant proconsul, si tu ne pcui parvenir à connaître la valeur de tes* paroles, du moins devrais-tu savoir faire ton métier. C'est à coups de canon que la patrie t'ordonne de recevoir ses ennemis... Fais donc tirer sur ce parlementaire.

Le général républicain parut un moment interdit :

— Comme t'as le pouvoir discrétionnaire, dit Charbonnier, soit; je m'en lave les mains.

Et, sans plus de souci, il allait commettre l'attentat qui lui était commandé, lorsque de violents murmures éclatèrent parmi les officiers témoins de cette scène. Sans s'émouvoir, Saint-Just rappelle aussitôt le faible Charbonnier, et promenant de sinistres regards sur ceux qui osent im prouver sa conduite :

— Indignes défenseurs de la nation! s'écrie-t-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que votre patriotisme m'est suspect. Puisque vous ne rougiriez pas de souiller le camp de la liberté par la présence d'un séïde du despotisme, qu'on m'amène l'Autrichien! Vous allez apprendre comment le représentant d'un peuple libre doit traiter avec l'envoyé d'un tyran. »

Un officier supérieur allemand est alors introduit dans le camp, suivant les formalités d'usage. Il était chargé de traiter de la reddition de Charleroy. Cet événement était un coup de fortune pour l'armée française, que l'insensé représentant avait forcée de passer témérairement la Sambre. Au moment où le parlementaire présente

LA PENSION DE MM. LES CAPITAINES. 501 au général en chef la missive qui contenait les propositions du gouverneur de la place, Saint-Just arrache brutalement la dépêche de ses mains, la foule aux pieds, et, indiquant insolemment du geste le chemin de la ville :

«Esclave! dit-il à l'officier allemand, va dire à ton maître que ce oe sont pas des paperasses que je lui demande, mais la fortesse : il me la faut sur l'heure et sans condition.»

En vain on répète à Saint-Just que les ressources sont insuffisantes pour pousser les opérations du siège avec vigueur; on lui expose que les soldats sont sans vivres et sans munitions ; on s'efforce de lui démontrer que le salut de l'armée est entièrement compromis si elle est atteinte dans cette position critique par les forces supérieures de l'Autriche et de la Hollande qui s'avancent à la fois contre elle; rien ne peut ramener à la raison l'opiniâtre représentant. Prodigue du sang des braves, ce lâche, qui n'avait jamais osé s'approcher des tranchées, ordonna, pour toute réponse, qu'une batterie de mortiers fût construite au môme instant à la tête des travaux.

« Si elle n'est pas prête à incendier la ville demain dès la pointe du jour, ajoute-t-il, je jure de faire fusiller les commandants de l'artillerie et du génie.»

Le caractère féroce de Saint-Just était trop connu pour qu'on ne s'efforçât pas de soustraire à sa fureur les officiers dont il venait de prononcer l'arrêt. On s'empresse de réunir tous les moyens qui se trouvent à la disposition de l'armée pour satisfaire à la volonté absurde mais toute-puissante du représentant; on rassemble dans les parcs, on requiert dans les environs les pelles, les pioches et tout ce qui peut concourir à la construction de la batterie dans le délai fixé.

Notre capitaine, qu'une longue expérience avait rendu expert dans les diverses branches du service de l'artillerie, est choisi pour diriger les travaux. Cet officier était un ancien chevalier de Saint- Louis, qu'un patriotisme ardent avait rappelé dans les camps malgré son grand âge. La confiance et le dévouement sans bornes qu'il

avait su inspirer à ses soldats le rendaient plus que tout autre capable

d'accomplir la tâche difficile qui lui était imposée.

Les voitures sont aussitôt chargées des outils qu'on était parvenu à se procurer, et partent à la nuit tombante j mais, par une fatalité déplorable, elles s'écartent de la route et, s'étant trop approchées des murs de la place, sont surprises par une reconnaissance ennemie. Notre capitaine attendait encore ce convoi au poste qui lui avait été assigné, lorsque Saint-Just, altéré de sang, devançant le jour, arrive pour savoir si ses ordres sont exécutés. On lui raconte les événements de la nuit. Ni la noble contenance du vieil officier, ni la touchante anxiété des soldats, ne peuvent désarmer sa rage. Repoussant les preuves si palpables de la plus complète innocence, il ordonne que notre capitaine soit fusillé à l'instant sur le terrain même où il l'accuse d'avoir conspiré contre la nation, et, dans son délire, condamne les canon niers à exécuter eux-mêmes leur chef qu'ils chérissent comme un père.

A cet ordre de cannibale, plus d'une carabine s'était abaissée vers Saint-Just ; c'en était fait de ce tigre, si sa généreuse victime ne se fût interposée entre ses soldats et le proconsul, que l'aspect du danger avait fait passer subitement de l'audace à une terreur pusillanime. Mais à peine se voit-il en sûreté dans le camp, que notre capitaine reçoit l'ordre de paraître devant lui. On le conjure de se soustraire par la fuite au sort qui l'attend; il répond que c'est pour mourir sous les drapeaux qu'il doit employer le peu de jours qui lui restent encore à compter. Ses Cdèles canonniers veulent le suivre ; le loyal officier leur rappelle que les preuves de dévouement qu'il leur a toujours demandées étaient la soumission aux lois de la discipline.

Peu d'instants s'étaient écoulés depuis que notre capitaine s'était séparé de ses soldats, quand une fusillade se fit entendre. « Aux armes!» crient aussitôt les canonniers, qui se précipitent vers la tente du représentant; le corps sanglant de leur vieux capitaine, palpitant dans les dernières angoisses de la mort, en barre l'entrée ;

«Il y pénètrent : elle est déserte... Saint-Just fut aperça au loin dans la plaine, fuyant de toute la vitesse de son cheval.

Cependant la vengeance de ces braves n'aurait été que différée, si le Ciel, dans sa justice, n'eût voulu réserver une mort infâme à un être aussi criminel. Comme il était facile de le prévoir, l'armée de I* Moselle, victime de l'incapacité militaire du représentant, fut contrainte de lever le siège devant les forces réunies des princes de Kaunilz et d'Orange ; accablée par le nombre, elle perdit ses canons, abandonna un grand nombre de prisonniers, et se replia en désordre derrière la Sambre, où ses débris, réunis à l'armée que Jourdan conduisait à son secours, formèrent cette armée de Sambreet-Meuse, devenue depuis si célèbre dans nos fastes militaires. C'est là que l'odieux Saint-Just osa reparaître. Il ne s'attendait pas à y rencontrer les anciens canonniers du brave capitaine qu'il avait si injustement sacriGé ; mais eux ne l'avaient point oublié.

Un jour qu'il traversait un bois, entouré, suivant sa coutume, d'une nombrtuse escorte, le cri de « mort à l'assassin! » le glaça d'effroi : une grêle de balles, suivant de près la menace, joncha la terre d'innocentes victimes ; mais le sanguinaire représentant sauva encore cette fois sa tète que réclamait l'échafaud.

« Ce fait est épouvantable ! s'écria le capitaine Saint-Gaudens, dès que Nacquart eut achevé de parler.

— Ah! messieurs, répliqua le commandant Gontard, c'est ainsi qu'on procédait du temps de la République une et indivisible.

— Triste temps! Çt Nacquart en grimaçant un sourire.

— Que voulez-vous ? reprit Saint-Gaudens, il y a des gens qui veulent des émotions à tout prix : ce Saint-Just était sans doute du nombre. Les Anglais, par exemple, sont renommés pour leur humeur aventureuse, et l'on en a vu s'exposer, de gaieté de cœur, à des dangers imminents pour faire trêve à la monotonie de leur vie, pour retremper, dans des émotions saisissantes, leur humeur triste et mélancolique. Je ne sais si un tel remède est bon contre le spleen : je laisse aux gens plus instruits que moi & décider la question ; mais

toujours est-il que je ne partage pas la manie de ces coureurs d *ventures, qui journellement quittent l'Angleterre pour assister, comme acteurs, dans les gorges de l'Apennin ou sur les plages brûlantes de la Calabre, à des scènes de brigands. Il faut, avant tout, quand on est possédé de cette rage, avoir assez de fortune pour faire chaque jour l'abandon de sa bourse aux bandits qui, au dire de gens dignes de foi, ne sont cependant pas si diables qu'ils soDt noirs.

— Quel drôle de galimatias nous fait-il là ! s'écria un camarade qui avait écoulé Saint-Gaudens plus attentivement que les autres; et où veut-il en venir avec sa. morale? »

— Je veux dire..., je veux dire..., répliqua le capitaine auquel cette brusque interruption avait fait perdre le fil de ses idées et de son discours.

— • Il veut nous raconter quelques-unes de ses aventures, reprit un autre. Allons, avouc-le, ajouta le camarade, nous t'écouterons; mais au moins fais-nous grâce de tes préambules.

— Ma foi, messieurs, reprit celui-ci, un peu remis de son embarras, il m'en est advenu d'assez piquantes, quelquefois même d'assez terribles pour ne pas vous en souhaiter de semblables, et puisque vous voulez bien m'accorder la parole, je vais vous raconter une aventure encore présente à ma mémoire ; d'abord elle est récente, et puis elle est si riche d'émotions, que de ma vie je ne l'oublierai. C'était avant que je quittasse mon arme pour entrer dans la vôtre, et lorsque je n'étais encore que sout-officier en Afrique, écoutez-moi bien.

Campés dans la plaine de Messerghien, continua Saint-Gaudens, point militaire éloigné d'Oran de quatre lieues environ, les spahis dont je faisais partie s'étaient pas encore bien installés dans cette position. Les escadrons de guerre étaient au camp, taudis gue l'état-

LA PENSION DE MM. LES CAPITAINES. 595 major habitait la ville. Chaque jour de prêt, les maréchaux des logis chefs des quatre escadrons détachés étaient obligés de se rendre à Oran pour y recevoir la solde des mains du capitaine trésorier, et de revenir ensuite pour payer la troupe.

Bien que nous fussions en pleine paix et que les communications du camp à la ville fussent aussi sûres qu'on pouvait le désirer, le colonel avait donné l'ordre que les quatre maréchaux des logis chefs partissent ensemble pour éviter aux nombreux Arabes, que l'on rencontrait à tout moment sur les routes, la tentation de nous enlever la paye du régiment.

Cette mesure était sage, car, toujours escortés par nos ordonnances, nous n'avions aucun danger à courir; hait hommes bien armés et bien montés présentaient assurément une force suffisante pour tenir en respect les maraudeurs que le hasard pouvait amener sur nos pas ; mais, par une circonstance indépendante de ma volonté, il arriva qu'un jour de prêt je ne pus partir avec mes camarades : l'arrivée à Orau d'un ancien condisciple, comme moi enrôlé volontaire sous les drapeaux et venu en Afrique pour fuir la monotonie de la vie de garnison, m'avait retenu en ville plus tard que de coutume.

Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus. C'était pour moi un devoir de traiter cet ami, car on ne cause jamais si bien de son pays que le verre à la main. Je tenais à lui prouver que, quoique dans un pays à peu près sauvage, on pouvait néanmoins s'y procurer toutes les douceurs de la Yie. J'avais donc commandé, en son honneur, un dîner délicat chez le plus fameux traiteur d'Oran. Les vins n'avaient point été épargnés, le Champagne surtout; aussi nos têtes s'étaient-elles un peu échauffées à force de nous porter de mutuelles santés en souvenir de la France. Quelque pénible que fût pour moi le moment de la séparation, j'avais cependant conservé assez de raison pour ne pas perdre de vue mon devoir; nous nous séparâmes en nous disant : «A bientôt! » Et, sautant sur mon cheval, que mon spahis tenait en main à la porte de l'hôtel, je partis au galop pour

le camp de Messerghien, non sans faire crier après moi maints individus, que ma course précipitée dans la principale rue d'Oran, qui ne ressemble guère aux rues de la capitale, avait failli renverser.

Jusqu'à ce que nous ayons atteint le blockaus du ravin, dernière limite de la place, je ne cessai de tourmenter mon pauvre cheval, qui, docile à l'éperon, semblait avoir des ailes. Il fallut nous arrêter au Qui vive! de la sentinelle placée en vedette; mais bientôt nous reprîmes notre course en faisant des temps d'arrêt pour laisser souffler nos montures. Le grand air, la rapidité du voyage m'avaient un peu calmé. Arrivé sur un mamelon qui domine la plaine du coté du figuier, dans la direction du lac Seghba, je mis mon cheval au pas, et mon spahis, qui avait ma pipe appendue à l'arçon de sa selle, me la présenta toute chargée.

Ce soldat, qui me servait d'ordonnance depuis mon arrivée au corps, était bien l'être le plus bourru que je connusse : il m'était sincèrement attaché, mais plus intimement encore à mon cheval ; aussi lui avais-je laissé prendre un ton de familiarité que ne comportait pas toujours la discipline militaire, mais qu'il avait au moios le bon esprit de n'employer qu'en dehors du service.

a Major, vous avez mis Malcck dans un bel état, dit-il en caressant de la main l'encolure blanche d'écume de mon cheval, de pure race arabe. Il lui faudra ce soir un fameux coup d'étrillé t . .. mais vous vous en moquez pas mal vous!... c'est à moi la peine... Ne serai-je donc jamais brigadier pour cesser une bonne fois le maniement de la brosse et du bouchon de paille 1

— Allons! grognon, fais-moi grâce de tes sermons et de tes souhaits : tu sais bien que cela ne me regarde pas ! »

Et, pour couper court à cette conversation, dont le début me promettait une avalanche d'exclamations plus grondeuses les unes que les autres, je lui offris un morceau d'amadou allumé pour placer sur la pipe veuve de son tuyau qu'il portait en permanence à sa bouche. Ce geste fut compris : mon spahis alluma sa pipe, et, tout

LA PENSION DE MM. LES CAPITAINES. 597 entier au bonheur d'aspirer la fumée rare de son brûle-gueule, il me laissa tranquille en me disant :

a Merci , major, o

Nous marchions déjà depuis quelque temps de compagnie, fumant tous deux et ne disant mot, lorsqu'à quelques pas devant moi j'aperçus cinq Arabes groupés en cercle près du chemin. Leurs chevaux débridés étaient entravés non loin d'eux, mangeant quelques brins d'herbe semés çà et là, que le soleil n'avait point entièrement • brûlés.

A leurs burnous blancs, à leurs thumacks 1 de maroquin jaune, je jugeai que ce devaient être des chefs. Je connaissais parfaitement tous les cheiks appartenant aux tribus alliées des Douairs et des Smelahs. Ceux-là me parurent étrangers, et je pensai avec raison que c'étaient des Beni-Amers qui, au retour du marché, avaient fait une halte de quelques heures pour attendre leurs serviteurs, qui sans doute venaient derrière nous, conduisant les bêtes de somme.

En passant près d'eux, je saisis quelques-unes des paroles qu'ils échangèrent à notre vue. La phrase qui parvint distincte à mon oreille me donna la mesure de leurs dispositions peu bienveillantes à l'égard des spahis en général : Roumi ben meniouk, empchi al krara. Il me serait difficile de donner la traduction littérale de ces mots; vos oreilles, messieurs, en auraient trop à souffrir.

« Au trot! » criai-je à mon spahis.

Ces gredins-là, fiers de leur nombre, nous injuriaient gratuitement. Il me tardait de ne plus être à portée de leurs insolentes épithètes.

Gros (c'était le nom de mon spahis) me répondit par un juron énergique que l'on pourrait traduire ainsi :

« Ah ! s'ils n'étaient pas cinq, comme je leur renfoncerais les paroles dans le ventre ! »

Puis nous repartîmes rapidement.

' Espèce de doubles bottes que les Arabes qui sont riches porleot lorsqu'ils sont à cheval.

jG3 SOUVENIRS INTIMES.

Déjà nous avions fait un quart de lieue, lorsque le bruit précipité du galop de plusieurs chevaux arriva jusqu'à nous. Je me retournai aussitôt, et je vis nos Beni-Amers qui couraient sur nous, le fusil haut et le burnous relevé.

a Attention, Gros! nous allons avoir du nouveau », dis-je encore à mon soldat.

Arrêtant en même temps nos chevaux, nous les attendîmes de pied ferme, laissant la route libre, dans le cas où mes prévisions • se fussent trouvées fausses.

Cette attitude en imposa sans doute aux Arabes, car, arrivés à notre hauteur, ils prirent le pas, comme s'ils eussent voulu faire route avec nous.

Je recommandai à mon spahis de rester en arrière pour surveiller leurs mouvements; et, de mon côté, je pris la gauche du chemin, me laissant dépasser par deux d'entre eux d'une demi-encolure; de cette manière, j'avais l'œil sur nos nouveaux compagnons de route, et l'avantage de la droite me restait. Bientôt la conversation s'engagea. Celui qui paraissait le chef, à en juger par la propreté de son costume et la richesse de ses armes, m'adressa le premier la parole en langue franque, circonstance fort heureuse pour moi, car vous verrez tout à l'heure que, certain de n'être pas compris, il se réservait le moyen de communiquer avec les siens en arabe, et de comploter ainsi notre perte, sans que nous pussions deviner la manière dont ils s'y prendraient pour arriver à leur fin.

La langue franque, en usage en Afrique, est un composé d espagnol, d'italien et d'arabe, que tout le monde, après quelque temps de séjour dans le pays, comprend aisément; c'est ce qui établit des relations faciles avec quiconque fréquente les marchés.

« Tu es Français? me demanda-t-il.

— Oui.

— Et l'homme qui est avec toi?

— Turc de Stamboul. •

Je donnai à dessein à mon soldat la qualité de Turc, parce que

je connaissais la terreur que ces anciens maîtres de l'Algérie avaient su inspirer à tout ce qui est Arabe.

« Turc!... » exclama le Beni-Amer.

Et, se retournant vers Gros, dont la barbe noire et épaisse, l'œil vif et courroucé, lui donnaient en ce moment quelque ressemblance avec la téte de Méduse, il lui demanda en arabe s'il était bien de Stamboul. Gros ne répondit rien; cela se conçoit : il ne savait pas un mot d'arabe. Ne recevant pas de réponse, mon interlocuteur continua à m 'adresser de nouvelles questions :

« Quel est ton grade dans les spahis ?

— Sous-officier.

— Tes armes sont belles : sont-elles à toi?

— Oui.

— Montre-moi ton sabre?

— Volontiers. »

Et en môme temps je lui présentai la pointe en tenant fortement ma lame attachée à mon poignet par la dragonne. Evidemment il dut voir que je u'étais pas assez simple pour me dessaisir d'une arme dont la longueur, plus que raisonnable (c'était ce que nous appelons une demi-latte) et le tranchant effilé, devaient produire un certain effet sur son esprit.

De son côté, Gros avait dégagé sa lame du fourreau, et, sa carabine armée, était prêt à tout événement.

Mon interlocuteur resta muet quelques instants. Il m'examinait de la téte aux pieds. Ses regards se portaient surtout sur mon cheval, dont les formes saillantes, les jambes grêles et nerveuses, l'encolure fière et redressée, semblaient lui donner des idées de convoitise. Je l'avouerai, ce voisinage de cinq Arabes, armés jusqu'aux dents, qui malgré moi me faisaient une escorte d'honneur comme à un général, me souriait peu. Complètement remis de l'exaltation factice que le Champagne m'avait procurée, je jugeais les choses de sang-froid, et j'étais forcé d'avouer in petto que les chances n'étaient pas pour nous. J'étais inquiet. Toutefois, je me contenais assez pour

GOO SOUVENIRS INTIMES.

ne laisser paraître sur mon visage aucune trace d'émotion ; car si les Arabes avaient pu saisir sur mes traits le moindre indice de crainte, c'en était fait de nous, adieu la paye de mes braves camarades, qui devaient attendre mon arrivée avec anxiété. J'affectais donc un air tranquille, et pourtant, si ces coquins-là eussent pu lire dans mon âme, ils auraient vu, à n'en pas douter, que j'étais loin d'être à mon aise.

Eloigné de tout secours, perdu au milieu d'un chemin dont les sinuosités ne me permettaient pas de voir à trente pas de moi, et n'ayant d'espoir qu'au hasard, j'avais un sujet de réflexion qui n'était rien moins que gai. Cependant, cette incertitude était pour moi cent fois plus horrible que la réalité quelle qu'elle pût être : elle cessa bientôt.

Mes compagnons de route, comptant sur mon ignorance de la langue arabe, ne se gênèrent pas pour comploter en ma présence.

« Au détour du chemin, disait l'un de ces brigands, le même qui m'avait fait subir la torture de son interrogatoire, je pousserai un cri; alors trois de vous ferez votre affaire du Turc. Quant au Français imbécile (c'était moi qu'il qualifiait ainsi), aidé de Mehemet-Bekir, je saurai bien en venir à bout.

— Alerte, Gros! dis-je à mon spahis de l'air le plus tranquille que je pus ; ces gredins-Ià veulent nous assassiner au détour du chemin, ne nous laissons pas prévenir. Quand tu entendras l'explosion de mon pistolet, fais feu, et que le Ciel donne des ailes à nos chevaux ; c'est le seul espoir de salut qui nous reste. »

Puis, sans être aperçu, armant mon pistolet posé dans ma fonte droite, je fis faire, avec la rapidité de l'éclair, un écart à mon cheval, et, lui enfonçant les éperons dans le ventre, je lâchai contre mon ennemi la détente de mon arme.

Surpris de cette attaque inattendue, les Beni-Amers durent hésiter un instant avant de nous poursuivre, car nous pûmes gagner une centaine de pas sur eux avant qu'ils commençassent à faire feu à leur tour ; mais leurs coups, mal ajustés, n'arrivàvent pas au

but : leurs balles passèrent à côté en sifflant, tandis que nos chevaux, animés par l'explosion des coups de feu, semblaient dévorer l'espace.

Penché de tout mon corps sur l'encolure de Maleck, aûn de donner moins de prise aux Arabes, je ne distinguais rien devant moi, lorsque Gros s'écria d'une voix de stentor :

a Des jambes! des jambes, major! si vous n'arrivez vite, nous sommes flambés. »

Quelle ne fut pas ma joie et mon bonheur lorsque j'aperçus sur la crête de la colline qub nous gravissions une patrouille de spahis dont les burnous rougeoie dessinaient dans le lointain!

Attirés par le bruit de la fusillade, ils arrivèrent vers nous au galop de charge, cachés à nos assaillants par un coude de la route où ceux-ci n'étaient pas encore parvenus.

Oh ! alors, de poursuivis que nous étions, nous devînmes poursuivants, et, tournant bride, nous commençâmes la chasse; mais les Beni-Amers ne tardèrent pas à s'apercevoir que la chance avait tourné; ils cessèrent bientôt de prendre l'offensive, et cette fois, plus désireux de nous fuir qu'ils ne l'avaient été de nous atteindre, ils abandonnèrent la route de Messerghien pour se jeter sur la gauche, dans la direction du lac Salé. En vain cherchâmes-nous à les atteindre, ils avaient sur nous trop d'avance. Nous nous bornâmes à leur envoyer quelques balles perdues, et, brisés par la fatigue de cette course au clocher, nous reprîmes ensemble le chemin du camp.

Je me gardai bien à mon arrivée de raconter mon aventure, car le commandant, tout en compatissant aux dangers que je venais de courir, m'aurait bien certainement envoyé à la salle de police pour a\oir enfreint les ordres du colonel, relatifs au départ des détachements venus d'Oran. Mes sauveurs furent largement gratiâés par moi de petits verres d'eau-de-vie et de tasses de café ; et, encore tout ému de l'événement , je me livrai aux opérations de la solde, tandis que Gros, toujours bourru et grondeur, allait à l'écurie faire

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