TOME
donner à nos chevaux double ration d'orge et s'apprêtait à les bouchonner avec une sollicitude qu'une mère a pour ses enfants.
Ici, Saint-Gaudens ayant achevé de parler, tout le monde quitta la table en devisant, chacun à sa manière, sur le danger qu'il j avait pour un sous-officier à ne pas exécuter à la lettre les ordres qu'il recevait de ses chefs. Le lendemain, dès que les commensaoi habituels de VEpéede bois furent arrivés au dessert, Saint-Gaudeo* s'adressant au commandant Gontard :
« Maintenant c'est à votre tour, mon cher commandant.
— Oui, ouil c'est à vous! s'écrièrent les convives; nous vous écoutons.
— Messieurs, dit celui-ci d'un ton modeste, je voulais vous raconter ma première campagne, vous dire les impressions que j'éprouvai lorsque, pour la première fois, le sac sur le dos et au port d'armes, j'entendis les balles siffler au-dessus de ma tête...
— Cela ne sera pas neuf, dit une voix ; tous nous avons passé parla.
— C'est encore vrai, répondit le vieux commandant un peu piqué ; aussi n'est-ce que pour payer mon tribut que je prends la parole... Quelqu'un de vous la réclame-t-il? je la lui céderai tolontiers...
— Non, non! s'écrièrent de nouveau tous les capitaines.
— Le premier qui interrompra, s'écria Saint-Gaudens, sera i l'amende d'une bouteille de Champagne exigible sur-le-champ.
— Approuvé! » dit un autre.
Et le vieux commandant commença ainsi :
A l'époque où on fondait les cloches des églises pour avoir des canons, parce que nos frontières étaient envahies par les Autrichiens, en 1792 en un mot, un de mes oncles du côté de ma mère, le citoyen Jacquinot, commandant le bataillon de volontaires des Ar-
LA PENSION DE MM. LES CAPITAINES. 603 dennes, arriva à Mézières ett malgré les larmes de cette bonne femme et les objections de mon père, m'emmena presque de force avec lui pour faire partie de Ce qu'il appelait ses nouveaux lapins. Jucbés tous les deux sur une charrette de farine qu'un meunier conduisait à Neufchâteau, nous arrivâmes le jour même au quartier général de la division Houchard...
De joyeux éclats de rire accueillirent notre arrivée.
Un homme de haute taille, aux cheveux pendants, en oreilles de chien, jusque sur les épaules, et monté sur un beau cheval blanc, s'avança au galop : le silence succéda aussitôt à ce tapage.
« Qu'y a-t-il donc, citoyens? demanda-t-il d'un ton bref.
— Ah ! citoyen général, répondit une jeune vivandière, c'est deux lurons qui nous arrivent, fourrés entre quatre sacs de farine. »
Mon oncle (car ce brave et bon parent avait voulu lui-même m'accompagncr), étant parvenu à nettoyer un peu son visage et ses cheveux qui semblaient poudrés comme ceux d'un ex-marquis, reconnut celui qui nous parlait.
« Ah ! bon Dieu, Houchard ! » s'écria-t-il en lui tendant la main.
Le citoyen Houchard regarda un moment celui qui lui parlait ainsi ; puis faisant un geste de surprise :
« Tiens ! c'est toi, Jacquinot ! Comment te portes-tu?... Tu viens de Paris?... Que s'y passe-t-il?... Et l'Assemblée?... M. Veto?... Ces chiens de modérés?... Quel est ce petit jeune homme?... Comment diable arrives-tu dans une charette à farine?
— Doucement, doucement, citoyen : on n'a jamais vu un pareil feu de file de paroles... Pour commencer par le commencement, je me porte bien. Je ne viens pas de Paris, mais de Mézières, où est ma sœur... J'avais obtenu une permission de huit jours pour affaires de famille, et ce petit jeune homme est mon neveu, un brave volontaire à qui je veux faire voir les Kinserlicks d'un peu près. Et
. puis je viens sur une charrette, parce que la République une et indivisible n'a pu me fournir d'autre moyen de transport. A présent, voudrais-tu me mettre un peu au fait de tes opérations, et me faire
donner un cheval, pour que j'aille rejoindre mon bataillon qui doit être en peine de moi ?
— Mon ami, je vais descendre de cheval, et nous nous en irons, bras dessus, bras dessous, jusqu'à mes fourgons, où nous te trouverons bien quelque vieille rosse : et d'abord tu sauras que j'ai fait marcher sur Bruxelles... »
Ici mon oncle l'interrompit pour me dire :
« Jules, mon fieu, ne bouge pas jusqu'à ce que je revienne ; voilà ta consigne. Et vous, citoyens, ajouta- t-il, en s'adressant aux soldats qui nous entouraient, pas de bêtises avec ce jeune cadet, entendez-vous? »
Et tous denx s'en allèrent en causant.
« II est bon là le citoyen général, avec ses recommandations!... Le jeune citoyen n'est pas mal tout de même ; qu'en dis-tu, Jacques?o
C'était la vivandière qui parlait ainsi. Jacques était un grand diable de cinq pieds huit pouces, caporal, et laid comme les sept péchés capitaux, qui me toisa d'un air dédaigneux, en répondant :
a C'est un blanc-bec, un apprenti muscadin. »
Je ne fis pas semblant d'avoir entendu.
« Pauvre petit î ajouta la vivandière, avec un regard de compassion, il n'est pas encore accoutumé : il faut que je lui parle.
— Citoyen, continua-t-elle en me frappant familièrement sur l'épaule, de quel bataillon est ton oncle, sans te commander?
— Second, de Patrie affranchie, répond is-je d un air aussi dégagé que je pus.
— Joli bataillon, ma foi ! fameux défenseurs ! Dis donc, j'veuxte donner un conseil...
Et se penchant à mon oreille :
«N'oublie pas de les régaler en arrivant, crois-moi?»
Ces mots me rappelèrent à mon devoir.
« Camarades ! criai-je au petit groupe de soldats qui étaient près de nous, si un verre d cau-de-vie, ou môme deux verres ne vous font pas peur...
— Comment donc, reprit Jacques avec une brusque politesse, il s'en faut de beaucoup, citoyen ! Allons, les autres, a la santé du nouveau venu, c'est lui qui régale !...
— C'est trop ju^te. »
Ln petite vivandière souriait en nous distribuant sa liqueur ; peutêtre présumait-elle que ma docilité tenait en partie à l'effet de ses grands yeux noirs sur mon cœur de conscrit.
«Jacques, dit-elle, tu es un bon enfant quand tu veux; il faut, puisque tu es son chef, que tu mettes le jeune citoyen aufait, pour qu'il n'ait pas l'air d'une demoiselle en arrivant au bataillon. »
Le caporal, se voyant ainsi interpellé, regarda tour à tour la vivandière et moi, d'un air plutôt sournois que malin; puis s'asseyant sur le bord du chemin, d'une main il me fit signe de l'imiter, tandis que de l'autre il releva ses moustaches. •
o Puisque Laîouette (c'était le nom de guerre de la sensible vivandière) le veut, me dit-il, je vas un peu t'expliquer la raison du pourquoi nous sommes en marche. Figure-toi qu'un général kinserlick, un damné d'émigré sans doute, un pur aristocrate, un cidevant enfin ! incommodait vivement notre citoyen général. En conséquence, l'autre, qui n'est pas bôte, a fait semblant de filer vers une ville des environs, qui s'appelle Maestricht ; et pendant que le kinserlick n'y pensait pas plus que rien du tout, crac î nous avons passé la Meuse, cette rivière là-bas, qui n'en finit pas derrière les arbres, et nous lui avons donné une savonnade d'autant plus sévère, que le particulier avait éparpillé ses mangeurs de soupe, comme s'il avait été en quartier d'hiver. C'était à Huy, ça! Ensuite il a repassé la Meuse, s'en est allé à Badègue, et insensiblement plus loin vers un village que l'on nomme Hollognc. Pour le quart d'heure , c'est à Liège que nous allons, nous autres, pour l'étriller encore un peu si c'est possible, et voilà! »
Puis, après une pose, il reprit :
« Et maintenant, écoute. T'as l'air d'un bon enfant, je dois t'a-
vertir : Tu vois Lalouette (il montra la vivandière), elle te trouve gentil, et tu ne la trouves pas mal... C'est fort bien; mais pour le moment, je t'invoqueàne pas faire le muscadin dans ses alentours..., parce qu'alors... je m'appelle Jacques Tappe-partout, prévôt breveté du régiment Parisien libre, ci-devant Royal-Guémcnée... Voilà la chose ; tu conçois. »
J'assurai le citoyen Tappe-partout que j'étais loin de songer à loi enlever Lalouetle.
a Eh bien! suffit, me répondit-il; tant mieux pour toi. A présent, assez causé. Voilà le tambour qui roucoule, nous allons nous mettre en marche ; ton oncle ne peut pas être loin ; salut et fraternité ! »
En effet, les bataillons se reformaient et partaient aux sons mesurés des tambours.
A la suite de ftlui où était mon ami Jacques, la jeune vivandière arrivait sur un petit chariot, traîné par un maigre coursier. Elle sourit en m'apercevant ; mais je ne lui répondis pas de même, parce que mon formidable rival, placé en serre-file, tournait obliquement sa figure basanée de mon côté. Maintenant, faut-il l'avouer?... Je n'étais rien moins que disposé à braver les menaces de ce casseur de fleurets.
Enfin parut mon oncle à la tête de son bataillon. Il me fit signe d'approcher, et m'indiqua, avec son épée, la place que je devais occuper au premier rang. Je fus m'y placer sans rien dire, et je regardai mes deux voisins. Si jamais figures furent moins avenantes, je veux être pendu ! Une immense balafre sillonnait la figure de celui de droite, en partant de Son œil gauche, et allait se perdre dans son épaisse moustache noire; celui de gauche avait le nez et les yeui aussi prodigieusement rouges que le reste de son visage était pâle et blafard : il eût fait honneur à un rôle de pierrot. Je me mis facilement au pas, et j'attendais que nous fissions halte pour leur offrir la goutte conciliatrice; mais on s'arrêta sans rompre les rangs, et mon oncle s'appr ocha de moi :
«Eh bien l Jules, me dit-il, commeut va, mon garçon, comment va? Je pense que tu auras le plaisir d'entendre la première fusillade en arrivant à Liège : ne va pas faire la religieuse. Vous savez la consigne, vous autres?... S'il n'avance pas, piquez-lui saint-jean-le-rond avec vos baïonnettes.
— Suffit ! répondit d'une voix rauque mon voisin le balafré, en portant vivement la main à la première capucine de son fusil, qu'il 6t sonner comme une marmite fêlée.
— Citoyen Jacquinot, cria un aide de camp en passant à toute bride, le général te demande... »
Mon oncle reviut un instant après.
« Il paraît, enfants, cria-t-il, que le citoyen général autrichien ne se soucie pas de recommencer la danse ; nous allons continuer la promenade jusqu'à Liège. Ainsi, mon neveu, ajouta-t-il un peu plus bas, il est possible qu'aujourd'hui tu n'entendes pas le canon ; mais, demain, je te promets que tu n'auras pas froid aux yeux.
— En avant, marche ! cria un capitaine qui nous précédait.
— En avant, marche! » répéta mon oncle; et le silence ne fut plus troublé que par le bruit cadencé de notre marche pesante.
Nous venions d'arriver à un joli petit village aux maisons blanches, quand tout à coup nous distinguâmes le bruit lointain d'une fusillade assez vive. J'en ai beaucoup entendu depuis ; mais l'émotion que me causa celle-là ne s'est jamais effacée de ma mémoire; c'est comme mon premier amour.
a Tiens ! grommela mon oncle, est-ce que par hasard il s'apercevrait de la bêtise qu'il a faite?»
Il achevait à peine ces mots, que nous vîmes revenir à nous deux cents soldats dans le plus grand désordre.
a L'ennemi! l'ennemi! criaient-ils...
— Eh bien 1 l'ennemi ! l'ennemi ! répéta mon oncle d'une yoîi de tonnerre, on le verra ! Faut-il donc tant brailler pour cela ? Taisez-vooj» et à vos rangs, mille canons 1... Et voyant qu'on ne se
pressait pas d'obéir : Si vous ne vous alignez pas, ajouta-t-il, je fais tirer... Garde à vous, mes lapins... joue ! »
Ce dernier argument persuada les fuyards qui se rallièrent aussitôt. Nous étions sur la place du village, où aboutissaient les deux principales rues. Bouchard arma au grand galop, suivi d'une vingtaiue de hussards.
« Jacquinot, s'écria-t-il à mon oncle, tiens ferme ici, la bataille s'engage dans les champs!» et il disparut.
Les troupes dont mon oncle pouvait disposer s'élevaient au plus à six cents hommes, en comprenant les fuyards qui faisaient une assez triste mine; mais il était sûr de son bataillon, renommé parsa bravoure. Il plaça les suspects dans les maisons qui bordaient la rue dont nous défendions l'extrémité, et, après cette disposition préliminaire, il commença à nous donner de petites instructions en se promenant lentement sur le front du bataillon.
«Enfants, disait-il, en caressant sa moustache, il s'agit de ne pas caponner tout à l'heure, entendez-vous? Jules, mon ami, ton estomac est un peu dans les serrés, hein? Mais, vois-tu, c'est le premier moment qui est délicat ; après les vingt premiers coups de fu sil ce n'est plus rien. Ah çà ! mes drôles, visez un peu plus haut que l'autre fois ; pas trop haut pourtant : il vaut encore mieux casser leurs jambes que leurs plumets. Diable ! il paraît que nos camarades travaillent joliment!... Jules, tu es pâle comme un navet, nom d'un canon! un peu de cœur, mon neveu!... Oh! oh! je crois, sur ma parole, qu'ils arrivent; attention, vous autres!... »
Et mon oncle entra dans les rangs pour se tenir à côté de moi.
En effet, en face de nous s'élevait un tourbillon de poussière, au travers duquel on voyait parfois étinceler des baïonnettes. J'étais dans un émoi terrible; mon sang refluait, tantôt vers ma tête, tantôt vers mon cœur, avec une vitesse inimaginable! Mon oncle me regardait d'un air à la fois inquiet et suppliant.
« Jules, mon garçon, je t'en prie, tu verras, ce n'est rien, je t'en réponds} ne t'occupe pas de ceux qui viennent. »
Nous apercevions alors les Autrichiens et leurs uniformes blancs : mon oncle regardait avec une lunette.
a Par tous les diables ! je crois que Ton me fait l'honneur de m'envoyer un général » , murmura-t-il entre ses dents.
Malgré ma terreur, j'éprouvai un moment de curiosité. A force de regarder, je distinguai un petit homme maigre et sec, qui caracolait sur un beau cheval noir; il s'arrêta en voyant le drapeau tricolore et les uniformes français. J'appris ensuite que ce général autrichien, voulant à tout prix prendre le poste que nous occupions, afin de rallier à lui toute l'armée ennemie, avait fait une fausse attaque dont Houchard avait été la dupe. Voilà pourquoi, tandis que le gros de notre armée se battait contre quelques compagnies des siens, adroitement dispersées, mon oncle se trouvait avoir en tête le gros de la division ennemie, et son général (car c'était lui) put bientôt se convaincre de notre faiblesse numérique. Aussi, sans se donner la peine de faire avancer du canon, lança-t-il ses troupes dans le village. Mal lui en prit; car à peine les Autrichiens eurentils quelques centaines d'hommes dans la rue, qu'un feu terrible partit des fenêtres et des portes. Ce fut un désordre, un bruit de jurements atroces ; mais dans notre bataillon, pas un mot, pas un cri.
Après un moment, la fumée se dissipa, et nous vîmes les ennemis en désordre, embarrassant la marche des rangs qui les suivaient : c'était ce qu'attendait mon oncle.
« En avant, marche ! » cria-t-il.
Ma tête commençait à s'échauffer; et, au lieu d'hésiter comme je le craignais, je me trouvai à cinq ou six pas en avant du rang.
a Holà hé ! Jules, pas si vite..., au pas, si c'est possible... Joue... Feu! Chargez!... »
Tout ce que je fis alors fut machinal. Il semblait qu'il y eût en moi deux êtres bien distincts : l'un véritable automate, mû par un ressort placé dans l'oreille, et l'autre complètement anéanti par une émotion trop forte pour essayer de la définir.
« Croisez baïonnette !•••» commanda mon oncle.