‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 49 sur 52 · TOME If. 7T · texte numérisé non relu

TOME If. 7T

A cet ordre, je marchai, ou plutôt je courus en avant sans plus savoir ce que je faisais. Un coup violent que je reçus à la tête me fit sortir de cet état de torpeur. Celui qui me l'avait porté était un Autrichien séparé de son rang, et qui se défendait à coups de crosse, parce que sa baïonnette était brisée ; heureusement une main charitable avait paré ce coup de massue improvisée. J'entrai en fureur et je plongeai ma baïonnette dans la poitrine de l'Autrichien : il tomba sur les genoux, et voulut relever son arme ; mais un coup de sabre qu'on lui asséna sur la tête, qu'il avait découverte, le renversa tout à fait. Je me retournai..., c'était mon oncle qui m'avait ainsi protégé et défendu.

a Jules, me dit-il avec vivacité, nous sommes flambés. Je vais me faire tuer. Profite du moment qui nous reste et décampe. Je ne veux pas que ma sœur ait ta mort à me reprocher. »

Et il me poussait de sa main sanglante vers le côté de la rue que nous venions de faire évacuer... Je résistais, quoique faiblement, je dois l'avouer à ma honte, quand il cessa tout à coup de me presser. « Mille canons ! s'écria-t-il, il n'est plus temps. *>

Un coup d'œil rapide me prouva qu'il avait raison; à peine 150 hommes de notre bataillon se reformaient d'un air découragé sur les cadavres de leurs camarades, que les colonnes autrichiennes arrivèrent au pas de charge.'

Un phénomène singulier, c'est que cette mort, qui me faisait horreur quand je songeais que je pouvais lui échapper, me devint en ce moment presque indifférente. Je rechargeai tranquillement mon fusil. Tout à coup une colonne bleue et rouge aborda transversalement la grande route entre les Autrichiens et nous. Les fronts s'éclaira-; rent à l'instant, mon oncle bondit à cette vue :

«Vive la République ! » cria-t-il.

Notre porte-étendard, blessé, se releva convulsivement et fit flotter encore une fois les plis tricolores de son drapeau ; puis retomba en criant, lui aussi, d'une voix que la mort éteignit soudain :

« Vive la nation ! »

avier de Maistre a dit quelque part, je crois, que le malheur a ses charmes. Je ne sais si l'écrivain avait ses raisons pour parler ainsi; mais, selon nous, une vie pleine de dévouement, comme celle du vieux soldat qui nous a fourni le sujet de cet article, méritait une fin moins déplorable,

Millot était brigadier au 8e régiment de cuirassiers de l'ancienne armée. Sa touchante et glorieuse infortune a inspiré à notre poëto Victor Hugo les quatre vers inédits qui suivent :

Aveugle comme Homère et comme Bélisaire, N'ayant plus qu'un enfant pour guide et pour appui, La main qui donnera du pain à sa misère Il ne la verra pas, mais Dieu la voit pour lui.

Ce quatrain est destiné à être placé au bas du portrait du brave Millot.

Au mois de mai dernier, par une tiède et pure matinée de printemps, sur la route qui conduit de la Lorraine à Paris, cheminait lentement une petite charrette de bois blanc recouverte de tros cercles et d'une toile cirée noire : on eût dit d'un grossier berceau d'enfant posé sur deux roues. Le chétif cheval qui traînait avec peine cet étrange équipage, ainsi que celui qui le conduisait à pied, enfonçaient jusqu'à mi-jambe dans les bas côtés du chemin, car il

avait pin la veille et toute la nuit précédente. EnGn, arrivée au milieu de la Grand'Rue de La Villette, la petite voiture s arrêta devant une habitation de modeste apparence :

a N° 48 ! s'écria avec un mouvement de joie le conducteur, qui avait examiné curieusement toutes les maisons devant lesquelles îl venait de passer. Ce doit être ici que demeure notre pays, que je ne connais pas.»

Puis il demanda quelques renseignements à un ouvrier qui fumait tranquillement sa pipe, assis sur une borne voisine. Celui-ci lui ayant répondu que la maison qu'il lai désignait était bien celle qu'il cherchait, notre homme revint à sa voiture, souleva le pan de toile cirée qui en masquait le devant, et plongea la tète dans l'intérieur de l'équipage, en disant avec un éclat de voix :

« Eh ! eh ! père Millot ! nous sommes au poste! Maintenant que j'ai fait ce que j'ai pu, c'est à vous, au propriétaire en question et aux autres, à faire le reste, car il me faut retourner dans mon cantonnement, et l'étape est un peu soignée. Est-ce que la petite M illotte dort encore? réveillez-la modérément. »

Celui qui parlait ainsi était un homme âgé d'environ soixante ans, au nez aquilin, aux longues moustaches grises, trapu et légèrement voûté à la manière des vieux soldats d'infanterie qui ont longtemps porté le sac. Un air de bonté se peignait sur son visage aux lignes sévères, qui offrait ce type que les Vernet et les Charlet ont si bien saisi chez les anciens soldats de la grande armée. Si d'ailleurs on eût pu douter que cet homme fût un de ceux qu'on est convenu d'appeler des grognards, son langage seul, semé de ces locutions familières qui ne sont en usage que dans les camps, l'eût bientôt fait reconnaître.

A peine le vieux soldat avait-il prononcé les dernières paroles, qu'une voix au diapason grave et mélancolique lui répondit de l'intérieur de la voiture :

a Non, non, mon bon monsieur Péchinier, Marie ne dort pas; nous jasions. Tenez, prenez d'abord Penfant. p

LE BÉLISAIRE DE LA GRANDE ARMÉE. 613 En même temps une petite fille de neuf ou dii ans, à la tête mignonne et blondine, se montra le sourire sur les lèvres. Elle tenait avec peine dans ses mains un bâton blanc et un vieux casque de cuirassier, dont le poids semblait excéder ses forces.

« Voilà toujours le saint frusquin! dit le conducteur en prenant l'enfant dans ses bras et en la déposant sur le seuil de la porte après lui avoir appliqué sur la joue un long baiser. Vous faut-il un coup de main, père Millot? ajouta— il.

— Merci, répondit la même voix : je n'ai jamais eu besoin qu'on me mît le pied dans l'étrier.

— D'autant plus que mon caisson s'en trouve totalement privé» , répliqua le premier interlocuteur.

Et il aida avec précaution un soldat en uniforme à descendre de ce qu'il appelait son caisson.

« Où est mon chef de file ? demanda ce dernier d'un ton satisfait dès qu'il eut mis pied a terre.

— Présent à l'appel ! » répondit Péchinier en remettant à son camarade le long bâton qu'il avait pris des mains de la petite fille.

Cet autre soldat était un grave et bel homme, haut de cinq pieds dix pouces, et doué d'une de ces physionomies martiales que le crayon de M. Lalaisse a reproduites avec tant de bonheur et de fidélité. Il était habillé d'un vieux frac de cuirassier du temps de , l'Empire, aux courtes basques, aux revers jaunes et aux épaulettes rouges. Un double galon de laine, de même couleur, posé en losange sur sa manche, indiquait qu'il était simple brigadier; m ais sur sa large poitrine brillait, étincelante encore , l'étoile de la Légion-d'Honneur, suspendue à un ruban dont la vétusté avait singulièrement altéré la couleur primitive. Ce soldat était le père de la petite fille aux grands yeux d'azur, au caquet intarissable;' les coups de sabre qu'il avait reçus jadis sur la tête l'avaient rendu ave ugle. Hélas ! depuis longtemps le vieux soldat ne voyait plus sa jeune fille, il ne pouvait que l'embrasser. De ses nombreux faits d'armes, de sa jeunesse impétueuse et si active, de ses services si honorables.

tout ce qui lui était resté, avec le souvenir, c'était la décoration et une cécité complète : quelques rayons d'émail et d'or et une nuit éternelle, voilà ce que la gloire de l'Empire avait légué au pauvre Millot.

a Bien obligé, mon bon monsieur Péchinier, dit-il à son ami; bien obligé. A présent, il s'agit de régler nos comptes ; et c'est ce que nous allons faire, n'est-ce pas? »

Millot fouilla dans la poche de son uniforme et en retira une petite bourse de cuir plus plate encore qu'elle n'était noire.

« Laissez donc ! s'écrie Péchinier en lui saisissant le bras. Que faites- vous là, l'ancien? vous aurais-je offensé par pur hasard? Allons, allons, rengainez : vous me faites de la peine avec votre indemnité de frais de route! »

À cette boutade du vieux soldat, Millot n'ayant répondu que par un geste plein de reconnaissance, celui-ci reprit en montrant son petit cheval maigre et haletant :

a Alors c'est différent; mais si vous croyez que j'ai fait quatrevingts lieues avec ce Franconi, qui n'a pas son pareil pour la marche, et mon caisson, dans l'intention de vous raser le peu de monnaie monnayée que vous possédez, vous n'êtes encore qu'un conscrit de l'an Y. Allez, allez, mon vieux, conservez votre masse intacte pour nourrir cette jolie petite enfant de troupe, jusqu'à ce que les anciens camarades passés générais, et le gouvernement, qui m'est totalement inconnu, vous fnssent une légère haute paye qui ne les ruinera pas. Tout ce que je réclame de vous, ex-brigadier Millot de l'ex-8' cuirassiers, que je vénère, c'est un petit verre d'eau de Cologne de hussards pareille à celle de ce matin, et une poignée de main item. La poignée de main, voyez-vous, réchauffe le cœur, et la goutte fait un bien sensible quand elle descend dans l'estomac. Biais non pas quand elle y remonte, ajouta-t-il en souriant, parce que mon ancien capitaine est mort de cette infirmité passagère.

— Mon bon monsieur Péchinier, répondit Millot attendri, cela ne serait pas juste. Vous êtes comme moi chargé d'enfants, et je me

reprocherais d'avoir privé votre famille de votre travail. C'est une affaire d'honneur entre nous, et vous savez qu'entre militaires, la chose ne peut s'arranger ainsi : je veux au moins vous dédommager de la perte de votre temps, et si...

— Oh ! si les si recommencent, interrompit brusquement Péchinier, et que vous vouliez encore m endommager, je n'accepte pas même le petit verre de l'amitié réclamé. Je fais faire un changement de front à Franconi, je lui commande un adia, et je vous plante là tous les deux avec la dernière insensiblité. Ça vous va-t-il, oui ou non?

— Je passerai par où vous voudrez, répondit Millot avec émotion ; je vois bien...

— Vous voyez que vous n'y voyez rien du tout , puisque c'est votre état, reprit encore le vieux soldat en glissant précipitamment dans la poche du tablier de la petite Marie deux écusdecinq francs qu'il venait d'envelopper dans un paquet de tabac à fumer. Et quand, dans le rang, on ne voit que du feu, ajouta— t— il d'un air narquois, on fait silence : c'était jadis d'ordonnance dans mon bataillon. Chez les gros talons 1 ça devait être de même.

— Oui, mais alors, de retour au pays, embrassez ma femme et mes enfants , car, plus heureux que moi, ils pourront voir le brave et digne homme qui a rendu à leur pauvre père un si grand et si généreux service.

— C'est bon, c'est bon, assez causé, on s'y conformera ; et pour commencer le feu, je m'empare d'un à-compte. »

En disant ces mots , le vieux soldat , auquel les paroles de Millot avaient fait venir les larmes aux yeux, prit la petite Marie dans ses bras et l'embrassa plusieurs fois avec effusion. Le bruit de ces baisers vraiment paternels retentit jusqu'au cœur de Millot, qui dit à sa fille en essuyant ses yeux :

a N'est-ce pas que c'est bon, mon enfant?

— Oui , mais ça pique » , répondit ingénument celle-ci en

' Cesi ainsi que les soldats d'infanterie désignaient autrefois la grosse cavalerie.

passant ses petites mains sur ses joues, que la barbe un peu rude

du vieux soldat avait couvertes d'un vif incarnat.

Après avoir serré la main de son camarade, Péchinier allait frapper à la porte de la maison devant laquelle cette scène se passait, lorsque, pour la première fois, ses regards parcoururent le vaste panorama de Paris, qui se déroulait à ses yeux. 11 garda un moment le silence, puis, allongeant le bras dans cette direction, il reprit avec emphase :

«Tenez, brigadier, de l'endroit où nous sommes ici, on voit la colonne Vendôme et le petit Caporal qu'on y a placé en faction perpétuelle. Plus loin, à droite, l'Arc-de-Triomphe. Vous ne pouvez pas les voir, vous, parce que vous êtes aveugle; mais c'est égal, on vous les montrera. Les anciens qui sont retraités et pensionnés dans la capitale vous narreront toutes les histoires qui sont dessinées en pierre de taille, tout autour, devant, derrière et en dedans. Je les ai contemplées , moi ; faites de même : ça vous ranimera un peu, attendu que vous y avez participé crânement, et que vous penserez insensiblement à tout ce que nous avons effectué ensemble et séparément, du temps de l'Autre, pour la patrie en général et pour son compte en particulier. Mais maintenant qu'il est bien définitivement mort et enterré aui Invalides , n'en parlons plus. Quand vous serez plus heureux, vous penserez un peu à votre compatriote, à votre ancien collègue Pierre-Paterne-Privat Péchin ier, qui fit autrefois partie des indomptables chasseurs de la Vieille, où les jaîousertes des nouveaux empêchaient les anciens d'être suf- (isa mment incorporés, c'est connu ! vous penserez à Péchinier, aujourd'hui paysan du village de Grésilles, arrondissement de Toul, département de la Meurthe, en vraie Lorraine, dont vous êtes né nctï[, et vous lui ferez écrire sur le papier ces simples mots par la grande poste : « Je suis entièrement content et suffisamment satis- «fait. » Voilà tout. Car, voyez-vous bien, autour de ces monuments là-bas, dans une grande décime ville comme Paris, il doit y avoir des gens qui ne demandent pas mieux que de faire une poli-

tcsse quelconque à un vieux brave comme vous. Oui , il y en a , mon ancien, et vous en trouverez en cherchant bien.

— Et ceux-là sont tout trouvés, dit une voix grave qui se Ct entendre au-dessus d'eux.

— Eh! là-haut! s'écria Péchinier surpris; qu'est-ce qu'on réclame? »

Cette voix était celle du propriétaire de la maison à la porte do laquelle le phaéton lorrain s'était arrêté. La conversation des deux arrivants l'avait attiré à la fenêtre ; ii avait deviné sans peine celui des deux auquel il avait fait offrir un asile ; mais avant de se faire connaître , il avait été bien aise de voir de quelle façon se terminerait le combat de générosité engagé entre eux. Lorsqu'il les vit d'accord, il descendit précipitamment et Gt entrer les voyageurs chez lui. Péchinier, après avoir accepté quelques rafraîchissements, « histoire de donner le temps à Franconi de se reposer un peu sur ses jambes » , dit-il, se remit en route le même jour, en se félicitant de voir sa prédiction et ses souhaits si promptement réalisés.

Et il faut le dire, jamais bienfaits ne pouvaient tomber sur un homme qui en fût plus digne que Millot, le vieux brigadier de cuirassiers. Il nous sufGra de rappeler sommairement quelques épisodes de sa vie.

En l'an X de la République, Millot, déjà orphelin, était en condition à Crésilles, près Toul, chez des cultivateurs, lorsque, voulant concourir à la défense de la patrie de nouveau menacée, il s'engagea, le 10 thermidor de la même année, comme volontaire dans le 8e de cuirassiers. Sa bonne copduitc, son exactitude à remplir ses devoirs militaires, lui valurent bientôt après les galons de brigadier. Malheureusement, n'ayant reçu aucune espèce d'instruction, il n'obtint jamais d'autre avancement, et Gt toutes ses campagnes avec ce grade inférieur, bien qu'il restât toujours dans le même régiment,

Cl 8 SOUVENIRS INTIMES.

Ce fut an passage du Tagliamento qu'il donna pour la première fois des preuves de sa bravoure et de son intrépidité en tuant, dans un engagement, trois hussards hongrois.

A la bataille de Heilsberg il sauva la vie à Murât et à M. Feuillade, commandant de son escadron. Vers midi, notre cavalerie d'avant-garde, sous les ordres du grand-duc de Berg, avait atteint l'arrtèrc-garde de l'armée ennemie, commandée par Bagratioo. A deux heures,- le maréchal Soult se trouva en position, débusqua d'un bois et se porta en avant. Nos troupes arrivèrent successivement et marchèrent sur Heilsberg en forçant l'ennemi à se replier jusque dans ses retranchements. Bientôt, attaqué par les fusiliers de la garde, dont Napoléon avait confié le commandement à son aide de camp Savary, les divisions Verdière et Saint— Hilaire se trouvèrent engagées sur les palissades. En vain se battit-on avec acharnement sur le front de toute la ligne : aucun succès décisif n'avait encore été obtenu de notre côté. Il était cinq heures du soir. Tout à coup, au milieu d'une charge brillante fournie par les cuirassiers , Millot voit Murât, l'impétueux et brillant Murât, enveloppé par un peloton de dragons de la garde impériale russe. Sans s'effrayer du nombre, l'intrépidebrigadier pousse son cheval et s'élanceau secours du prince. Au même instant, celui-ci tombe; une de ses jambes, prise sous le ventre de son cheval, percé de coups, l'empêche de se relever. C'est fait de lui. Millot met pied à terre, frappe d'estoc et de taille, tue à droite, blesse à gauche; c'est un géant aux prises avec des pygmées. Le prince, délivré, s'élance 6ur un cheval abandonné, un pied chaussé el Vautre nu; une de ses bottes est restée sous sa monture, et il disparaît dans un tourbillon de poussière et de fumée.

Mais pour Millot cette botte abandonnée semble être encore un trop noble trophée pour les Russes ; il ne veut pas même leur laisser cette dépouille, et tandis qu'il fait tous ses efforts pour s'en emparer, les dragons, revenus à la charge, font pleuvoir sur sa téte tant de coups de sabre que son casque n'y résiste pas et est mis en pièces. Toutefois, heureux oossesseur de la boite conquise sur l'ennemi,*

LE BÊLISAIRE DE LA GRANDE ARMÉE, et, quoique aveuglé par le sang qui coule de ses blessures, l'intrépide brigadier parvient à se dégager, remonte à cheval, et, par une volte pleine d'audace, s'élance de nouveau sur un autre groupe de Russes qui entoure M. Feuillade, qui, lui aussi, est tombé de cheval dans l'impétuosité d'une charge exécutée à la tète de son escadron. Dans ce second fait d'armes, Millot sauve de môme la vie à son commandant, le remet en selle et rejoint avec lui, toujours en combattant, l'étendard du régiment, au bruit des applaudissements de tous ses camarades.

Cependant l'armée ennemie était là tout entière; elle paraissait décidée à une défense opiniâtre. Déjà, par le feu de ses nombreuses batteries, elle nous avait fait essuyer de grandes pertes. Le général Roussel avait eu la tête emportée par un boulet, et le général d'Espagne, qui commandait la division des cuirassiers, était grièvement blessé. Murât, toujours placé au milieu du danger, avait eu un second cheval tué sous lui. La nuit seule fit cesser le combat, et les Russes, en pleine déroute, laissèrent encore cette fois nos aigles victorieuses sur le champ de bataille.

Le même soir, le grand-duc de Berg, en passant la revue de toute la cavalerie qui avait été placée sous son commandement, s'arrêta devant le front des cuirassiers et leur adressa des paroles flatteuses sur la belle conduite qu'ils avaient tenue dans cette journée.

Leur colonel s'avança alors de quelques pas, et agitant son sabre encore rouge de sang ennemi:

« Prince, dit-il, faites l'inspection des armes de mes soldats, et vous verrez qu'il n'est aucun d'eux dont la lame ne soit comme la mienne.

— Je sais, colonel; aujourd'hui les cuirassiers se sont couverts de gloire.

— Prince, reprit celui-ci, qui s'était aperçu que le grand-duc de Berg n'avait qu'une botte, votre excellence aurait-elle été blessée à la jambe?

— Je n'ai pas eu cet honneur aujourd'hui, colonel, répond Murât

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en souriant. Quant à la botte qui me manque, il est un de vos-soldats qui sait ce qu'elle est devenue. J'espère, ajouta-t-il d'un ton d'interrogation, que ce brave est encore parmi les vôtres et qu'il n'aura pas succombé?

— La voilà, votre botte ! » s'écrie une voix de Stentor.

Et un brigadier des cuirassiers sort des rangs, tenant la bride de son cheval d'une main, son sabre de l'autre, et entre ses dénis une botte de maroquin rouge brodée d'or : c'est Millot.

« Vive Dieu ! ma botte n'est pas prisonnière ! s'écrie Joachim en sautant gaiement à bas de son cheval. Viens, mon brave, viens que je t'embrasse, car tu m'as sauvé la vie ce matin. »

Le prince et le brigadier s'embrassèrent, et après les plus franches étreintes :

a Pour te récompenser comme tu le mérites, lui dit Murât, je veux moi-même te présenter à l'Empereur. »

Le lendemain de cette revue, un aide de camp de Murât arrive, le matin, dans le cantonnement des cuirassiers, demande le brigadier Millot et le conduit à l'état-major général, où le grand-duc de Uerg accueille le brave soldat encore mieux que la veille. Il le prend par le bras et le conduit lui-même à Napoléon, qui, la veille aussi, a fait dresser sa tente sur le champ de bataille de Heilsberg. En y arrivant, Murât trouve son beau-frère à déjeuner.

« Sire, dit-il, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté l'un des plus intrépides soldats de son armée.»

Napoléon leva la tête, regarda fixement Millot dont le front était couvert d'un bandage, puis il dit d'un air indifférent :

a Qu'a donc fait cet homme?

— Sire, il m'a sauvé la vie hier ; sans lui j'eusse été sabré, ou au moins fait prisonnier.

— Comment?

— Sire, mon cheval avait été tué, et une de mes jambes se trouvait tellement engagée sous lui qu'il m'était impossible de me relever.

— J'ai su cela, interrompit Napoléon.

— Ce fut alors, reprit le prince, que ce brave me vint en aide, car j'étais entouré par les dragons russes, qui ne m'eussent pas ménagé s'ils n'avaient trouvé dans ce brigadier un gaillard de nature à tenir bon contre leur régiment tout entier. Non-seulement il m'a sauvé de leurs mains, mais encore il m'a aidé à me remettre en selle et à rejoindre mon état-major.

— Brigadier, demanda Napoléon en se levant, comment vous appelez-vous? 4

— Millot, mon Empereur, répondit celui-ci timidement.

— Eh bien ! Millot, je vous remercie pour le grand-duc de Berg et pour moi. »

En disant ces mots, d'une main l'Empereur se découvrit légèrement et de l'autre fit au brigadier un geste de bienveillance :

a Sire, ce n'est pas tout, ajouta Murât, en voyant Napoléon se rasseoir; quoique blessé, comme le voit Votre Majesté, Millot a délivré quelques instants après Son commandant qui, comme moi, était tombé de cheval, et il l'a aidé à rejoindre l'escadron. Voyez, Sire, dans quel état les dragons russes lui ont mis la tête !

— Cela ne sera rien, répliqua l'Empereur, de telles blessures ne sont jamais dangereuses, elles ne sont que glorieuses : dans quelques jours, il n'y paraîtra plus rien.

— Je l'espère! s'écria Joachim en pressant de nouveau la main du cuirassier qu'il avait constamment tenue dans la sienne. »

Napoléon voulut alors faire asseoir à sa table l'intrépide soldat qui n'avait point hésité à se dévouer pour le salut de son général et de son commandant, et il lui dit d'un ton bref en lui montrant la place :

a Brigadier, asseyez-vous là, en face de moi.»

Celui-ci obéit. L'Empereur fit apporter un gobelet d'argent, le

remplit lui-même de vin de Chambertin, en versa une moindre quantité dans le sien:

a Je bois à votre santé, mon brave» , lui dit-il en lui tendant son gobelet.

Millot hésitait à trinquer avec l'Empereur et n'osait avancer le bras:

u Allons donc, dit Napoléon en touchant avec son gobelet celui du cuirassier ; fais-moi raison ! A ta santé !

— Ob ! mon Empereur, balbutia Millot qui pouvait à peine articuler ses paroles, c'est bien plutôt a la vôtre que je dois boire, moi et tous mes camarades.

— Soit ! répliqua Napoléon en souriant, buvons à la nôtre et à celle de tous ceux qui te ressemblent. » »

Et il vida son verre. Millot en fit autant. Après que le gobelet du brigadier eut été rempli et vidé deux fois de cette manière. Napoléon quitta la table en disant à Millot, qui s'était levé avant lui :

« Sans adieu, nous nous reverrons.»

Puis s'approchont de Murât, qui avait passé familièrement son bras sous celui de son libérateur :

«Joachim, lui dit-il, j'espère que tu auras soin de cet homme et que tu songeras à lui ?

— Toujours, Sire» , répondit le prince.

Le grand-duc de Berg voulut accompagner Millot jusqu'au lien où était campé son régiment. Dès que les officiers supérieurs de cuirassiers aperçurent le prince, ils s'empressèrent d'aller à sa rencontre. Croyant qu'il allait désormais attacher Millot à sa personne, le commandant Feuilladc lui dit :

«Au moins, mon prince, laissez-le-nous jusqu'après la campagne.

— Messieurs, je me garderais bien de priver un régiment tel que le vôtre de la présenco d'un homme dont il ne peut qu'être fier. Seulement j'étais bien aise de vous voir et de vous le ramener moi-même. »

Toujours le premier dans les charges et le dernier dans les rc-

LE BÉLïSAIRE DE LA GRANDE ARMÉE. 62 î

traites, Millot avait déjà glorieusement gagné quinze blessures, lorsque la bataille d'EssIing fut livrée par Napoléon. Avant que les cuirassiers s'ébranlassent pour fondre sur l'ennemi, le comte d'Espagne, leur commandant, avait dit à l'Empereur :

« Sire, vous verrez mes gros talons entrer dans les carrés autrichiens comme dans du beurre. »

Deux charges s'exécutèrent : deux fois ramené, le général d'Espagne charge une troisième fois, après avoir adressé à ses cuirassiers cette courte mais énergique harangue :

« Cuirassiers, en avant! Au nom de Dieu, en avant, mes braves cuirassiers!»

Ce fut à celte troisième attaque que l'intrépide général fut tué, criblé par la mitraille.

Quant h Millot, il entra trois fois dans le carré, et eut chaque fois un cheval tué sous lui, entre autres le fameux Queue de Ral, qui Gt un saut de quinze pieds en s'élançant la première fois sur les lignes hérissées de baïonnettes. A la troisième attaque, Millot avait tué d'un coup de pointe un officier supérieur autrichien. A la fin de la journée, son colonel lui ayant demandé s'il n'aurait pas pu le prendre vivant:

«Que voulez-vous! lui répondit-il, je ne donne jamais qu'un coup, mais je tâche qu'il soit bon. »

A Essling, Millot reçut deux blessures. Dans les différents engagements qui suivirent cette sanglante bataille, à la tète de quelques pelotons de cuirassiers, l'ardent brigadier porta l'épouvante dans les avant-postes de l'ennemi. Toujours infatigable, il était partout où il y avait des coups de sabre à donner et des blessures à recevoir. Trois mois après, le 15 août 1809» l'Empereur le décorait de sa main.

Les divisions de grosse cavalerie étaient rassemblées dans la vaste plaine qui est en avant de Schœnbrunn. Arrivé devant le front do 8e régiment de cuirassiers, Napoléon, entouré d'un brillant étatmajor, s'adressa au colonel, et lui ordonna de faire mettre pied à terre à ses soldats.

a Quel est celui de vos hommes, lui demanda-t-il ensuite, qui a déployé le plus de bravoure dans cette campagne?

— Sire, répondit ce chef de corps, qui savait parfaitement qu'il s'agissait de décorations à accorder, mon régiment en compte un grand nombre qui, depuis longtemps, ont mérité la croix.»

Napoléon fit un geste d'impatience et reprit : a Colonel, répondez catégoriquement à ma question : Quel est celui de vos sous-officiers ou soldats qui s'est le mieux conduit?

— Sire, c'est un ancien brigadier.

— Dites à son commandant de le faire sortir des rangs et de me l'amener. »

Millot, car c'était lui, fut conduit à l'Empereur par M. Feuillade'. « J'ai vu cet homme quelque part, dit Napoléon en regardant attentivement le brigadier.

— Sire, c'est Millot : il a eu déjà l'honneur d'être présenté à à Votre Majesté, il y a deux ans, par S. E. le grand-duc de Berg.

— Oui, je le reconnais maintenant ; c'était à Heilsberg. » Puis s'adressant à Millot, il ajouta avec une sorte d'enjouement : « Tu vois bien que tu n'es pas mort de tes blessures. Combien en

as-tu reçu depuis?

— En tout dix-sept, mon Empereur, dont cinq sur la tète.

— Oh ! fit Napoléon en souriant, celles-là ne sont pas dangereuses : les blessures reçues à la tête ne comptent que pour mémoire, tu le sais bien. Ainsi, qui de 17 paye 5, reste 12. Tiens, voilà pour régler nos comptes jusqu'à ce jour. »

En disant ces mots, Napoléon prit une croix des mains de son

1 Cel boDorable officier s'est retiré depuis à Clermoni.

aide de camp Savary, et la fixa lui-môme, à l'aide d'une épingle d'or, sur l'avant-bras de Millot, en ajoutant :

« Fais en sorte de te montrer toujours digne de la récompense que je t'accorde. Tes camarades ne devront pas s'en montrer jaloux, car en te décorant , l'honneur que tu reçois aujourd'hui rejaillit sur eux. »

Si l'on songe combien l'Empereur se montrait avare de décorations, on comprendra la joie que dut éprouver Millot ; le 8* de cuirassiers ne comptait encore à cette époque, nous a-t-on dit, que deux croix parmi les sous-officiers et soldats. La première avait été donnée, à Milan, au cuirassier Ravel* pour avoir sauvé la vie à son capitaine, M. de Failles; la seconde, au nommé Boulingrin, maréchal des logis chef, aujourd'hui aux Invalides, pour s'être emparé de deux étendards russes à la bataille d'Eylau : Millot obtenait la troisième.

Quoique n'ayant jamais compté une seule journée d'hôpital dans sa longue et périlleuse carrière, les dix-sept blessures que Millot avait reçues l'avertirent bientôt que la fatigue des camps n'était plus faite pour lui; et, au commencement de 1810, il sollicita son envoi dans la gendarmerie. II fut incorporé, en qualité de simple gendarme, dans la 33' légion, à Groningue, dont le colonel Boussart était chef. Dans cette arme nouvelle, Millot donna encore des preuves de son courage et de son dévouement. En 1814, fait prisonnier de guerre à Reims, où il avait été envoyé par suite de l'envahissement du territoire par les coalisés, il aima mieux s'évader sans vêtements que de rester au milieu d'un pays où le drapeau de la France ne flottait plus. Il perdit, par suite de cette retraite un peu précipitée, comme il l'appela lui-même, tout ce qu'il possédait; il rejoignit l'armée de Napoléon à Troyes.

En 1816, soixante-sept gendarmes de la même compagnie, lui compris, furent renvoyés du corps, comme soupçonnés de bonapar-

' Ce même Ravel est mort depuis peu à Versailles ; il avait élé maître d'armes à i'Écolc de Saiot-Cyr.

tisme. Aucune indemnité, aucun traitement ne furent accordés à

Millot.

a Mon général, dit-il à cette occasion au comte d'Hoffliz, qui signa son congé définitif, mieux vaudrait pour moi qu on me tirât un coup de pistolet dans l'oreille, comme à un cheval morveux, que de me chasser comme on le fait aujourd'hui. Que voulez-vous que je devienne? Je ne puis me faire ni mendiant ni brigand ! »

Force fut donc à Millot de retourner dans son pays natal, et, faute de connaître aucun autre métier que celui des armes, de se livrer aux travaux de la terre pour faire vivre sa nombreuse famille. Malheureusement en 1829, épuisé par le sang qu'il avait perdu sur les champs de bataille, par les fatigues d'une vie toute consacrée à la patrie militante, Millot devint aveugle. Il était père de sept enfants, dont six filles, et leur mère était impotente. Aussi, en 1830, lors du voyage que Louis- Philippe fit dans le nord de la France, le pauvre Millot lui fut-il présenté par les autorités de la ville de Nancy, comme jadis il l'avait été à Napoléon par Murât. Le roi l'accueillit, s'entretint un moment avec lui et lui dit en présence du maréchal Soult, après lui avoir laissé un témoignage de bienveillance :

« Mon brave Millot, je vous quitte, mais je ne vous oublierai pas. »

Cette parole devait rester dans le cœur du vieux soldat. Il s'en souvint, et au bout de Six ans il se dit : « Infirme et aveugle, je vais sans doute bientôt mourir; mais avant que Dieu m'appelle à lui, je veux aller recommander au roi ma femme et mes enfants. » Et Millot est venu à Paris, comme nous l'avons dit, après s'être muni des pièces authentiques qui peuvent attester ses faits d'armes et ses services. Parmi les nombreux certificats qui lui ont été délivrés, nous ne citerons que le suivant, parce qu'il les résume tous.

« Nous soussignés certifions que le sieur Millot (Dominique), ex- « brigadier attaché à notre régiment (8a cuirassiers de la grande « armée), a sauvé la vie au prince Murât, alors grand-duc de Berg, « à l'affaire de Heilsberg (Prusse, 1807), et à son commandant,

LE BÉLISAIRE DE LA GRANDE ARMÉE. 627 « M. Feuillade, à la même affaire. Nous certifions, en outre, que le « susdit Millot est entré trois fois dans un carré autrichien à la ba- « taille d'Essling (Autriche 1809).

« Et si ledit Millot ne pouvait administrer d'autres preuves, un « certificat de la gendarmerie attestera que lorsqu'il faisait partie de « cette arme, il fut fait prisonnier de guerre à Reims, le 12 mars « 1814, et qu'étant parvenu à s'évader, il perdit son cheval, ses « armes, ses papiers et tout ce qu'il possédait.

« En foi de quoi nous lui avons délivré le présent pour lui servir « au besoin.

« Signés : Perkot, Schlbcter, Cueneau, Mira, Tïiierry « et Bruxelles, cuirassiers; Ravel, maréchal de logis; « Collot et d'HiERERT, lieutenants; Majorel, capitaine; « Mollard, capitaine de la compagnie dont Millot faisait « partie : tous appartenant à l'ex-8* régiment de cui- « rassiers. »

Et plus bas est écrit :

« Je soussigné, major au 50 régiment de chasseurs, ei-adjudant- « major au 8° régiment de cuirassiers de la grande armée, certifie k comme témoin les faits relatés dans le premier paragraphe du « présent certificat. J'atteste, en outre, avoir vu le brigadier Millot « mettre pied à terre devant l'ennemi , pour dégager le prince « Murât de dessous son cheval , qui venait d'être tué.

« Signé Gobin.

« Verdun, le 3 juin 1833. »

« Je me joins avec empressement à messieurs les officiers, sous- « officiers et soldats signataires de l'attestation que j'ai devant les « yeux, datée de Verdun, le 3 juin 1833, pour douner l'assurance « que les faits qui y sont mentionnés sont véritables et à ma par- « faite connaissance.

« Le maréchal de camp en retraite, ancien colonel de l'ex-8* a régiment de cuirassiers. Signé : baron Merlin. « Versailles, 10 juillet 1833. »

Comme Bélisairc, auquel l'a comparé notre poète Victor Hugo, le vieux soldat, appuyé d'une main sur son bâton, et de l'autre sur son enfant, ira sans doute aux Tuileries, rappeler au roi sa promesse de Nancy, et le roi, nous l'espérons, laissera tomber, au nom de la France, l'obole due au malheur et a la gloire, dans le casque du vieux cuirassier ; et, en faisant cela, le roi se montrera plus généreux que Justinien ne le fut pour Bélisaire.

Nous ne saurions terminer cette notice sans raconter un fait dont nous avons été témoin, et qu'une plume plus habile que la nôtre pourrait seule décrire comme il conviendrait.

Un matin, Millot nous avait quitté pour retourner, toujours guidé par sa jeune fille, chez son hôte de La Villette. Nous l'avions engagé, cette fois, à traverser le jardin du Luxembourg, non que ce chemin abrégeât de beaucoup la longue route qu'il avait à faire, mais parce qu'il lui offrait plus de sécurité que les rues de la capitale. Quoique aveugle, Millot, toujours droit comme un soldat qui passe l'inspection, s'acheminait lentement vers la grille située en face de l'Observatoire, devant laquelle le vétéran de service se promenait tranquillement l'arme au bras. Lorsque, de loin, celui-ci aperçut Millot venir à lui, à son allure, au long bâton avec lequel il éclairait ses pas, il devina sans peine que le vieux brave était aveugle; mais, à l'aspect de la décoration qui brillait sur sa poitrine comme sur lui, ce factionnaire s'arrêta, et, par un sentiment de délicatesse et d'orgueil, sachant bien qu'il ne pouvait être vu de cet ancien frère d'armes, il voulut au moins en être entendu; aussi, en lui rendant les honneurs militaires, fit-il résonner les capucines de son fusil d'une façon si étrange et si expressive à la fois, que ce cliquetis inattendufittrcssaillirMillot.il s'arrêta. Mais aussitôt se redressant avec fierté, il tourna la tôle dans la direction du vétéran, et, voulant répondre par le salut des armes à l'éloquent hommage d'un

LE TESTAMENT D'UN ÉGYPTIEN. 629 vieux soldat comme lui, il exécuta le moulinet du sabre avec le bâton ; qui lui servait d'appui.

Ce qui dut se passer dans l'âme de ces deux vieux soldats, nous jugeons inutile de le dire, le lecteur le comprend assez. Nous ajouterons seulement qu'en voyant Millot s'éloigner silencieusement, le vétéran, qui avait repris son port d'arme, essuya furtivement une larme tombée sur sa moustache grise. Nous sommes encore à nous demander ce qu'il y eut de plus admirable chez ces deux hommes, l'ingénieux artifice de l'un, ou l'instinctive gratitude de l'autre.

Ce n'était pas un enfant de Memphis: c'était un de ces vieux soldats de la République qui, sur les pasde Bonaparte, avait pris sa part de gloire dans la merveilleuse campagne d'Egypte. La dénomination d'Egyptiens était restée, comme un titre <Thonneur, à tous les braves de cette héroïque expédition. Dans les grandes armées de l'Empire, le lendemain de nos plus belles victoires, quand, sous nos aigles, on disait : « Voilà un Egyptien ! » les autres braves, qui venaient eux-mêmes de faire des prodiges, l'accueillaient avec une sorte d'estime respectueuse; et cette habitude de considération parmi ses frères d'armes, qui le regardaient comme leur aîné dans la gloire, lui inspirait des sentiments de dignité et de maie énergie qui ajoutaient encore à la bonne opinion qu'on avait de lui ; il en était fier, et la sévérité de sa tenue militaire était en parfaite harmonie avec sa tenue d'âme, si on peut le dire. Napoléon , qui avait l'esprit et la hauteur de son génie, avait disséminé dans tous les rangs de ses armées la plus grande partie de ses Egyptiens ; ils devenaient comme autant de types modèles, qui devaient représenter en quelque sorte la haute moralité de nos régiments. L'influence

de ces vieux braves était grande sur nos jeunes troupes : ils continuaient l'esprit d'héroïsme en exerçant un véritable magnétisme d'honneur; ils étaient comme les rayons primitifs du grand homme, ce soleil de nos drapeaux ; ils vivifiaient l'amour des grandes choses.

Quand les fatalités de 1814 arrivèrent, les Egyptiens étant rares parmi les débris de nos armées, ils en étaient d'autant plus remarqués. Rentrés dans leurs foyers domestiques, ils devinrent l'objet d'une vénération générale :on les honorait tant, qu'on les en aimait. Ces témoignages de profonde sympathie les consolaient peu de la chute de leur Empereur; les tristesses qu'ils traînaient après eux les décimaient bien plus vite encore que le fer de l'ennemi. On dit que l'année qui suivit l'abdication de Napoléon dévora la majeure partie de ces nobles existences : elles tombaient rapidement, comme sous les atteintes d'une contagion morale.

Le peu de ces braves qui survécurent aux grandes douleurs de 1814 et de 1815 vivaient plutôt de l'Ame que du corps. La forte trempe de leur caractère les faisait se tenir debout sur les ruines de l'Empire et dans le vide qu'il laissait après lui. Bien que frappés au cœur, rien ne pouvait les abattre; ni les insultes qu'on prodiguait au héros tombé, ni les outrages dont on les abreuvait euxmêmes, soit dans leurs souvenirs, soit dans leurs droits acquis au prix de leur sang, soit dans les services rendus à la patrie. Ils s'en estimaient davantage; et plus on cherchait à les humilier, plus ils relevaient, avec un juste orgueil, leur front basané par le soleil de# Pyramides.

L'homme dont nous allons parler, sorti des rangs du peuple par l'élan patriotique de 91, était parvenu à une position distinguée. Il était venu au monde en 1773. Enfant de Taris, né de parents du Midi, il participait de la double nature de cette origine. A une grande activité d'intelligence il joignait l'ardeur d'un sang méridional, de ce sang qui engendra les Murât, les Lannes, les Soult, les Clausel, les Brune, les Bessièresct les Pelet. D'une grande austérité de mœurs et de principes, bornant son ambition à l'amour le plus pur de la patrie, il avait fait lentement son chemin, de grade en grade, jusqu'à celui d'officier supérieur. Nommé membre de la Légion-d'Honncur dès la promotion, il était marqué pour la décoration d'officier quand l'Empire s'écroula sous le poids des trahisons.

A cette époque malheureuse, où tant de braves militaires se voyaient menacés dans Icuravenir interrompu, il reçut de Lausanne line lettre toute de prévenance pour lui, et qui faisait également honneur à celui qui la recevait et à celui qui l'avait écrite; elle était de l'ex-roi de Hollande, Louis Bonaparte, qui Pavait pris depuis longtemps en amitié. Cette lettre, qui nous a été communiquée, disait :

« Quand j'étais riche et puissant, jo vous ai appelé auprès de moi ; qnand j'ai été malheureux, je vous ai laissé libre, parce que c'était pour votre bien. Maintenant que jo suis seul, j'ai besoin de mon plus ancien ami. Si vous voulez unir votre sort au mien, je vous recevrai avec un grand plaisir ; si vous ne le pouvez pas, venez me joindre au moins pour quelques jours; je vous le demande avec instance. Adieu. Louis, comte de Saint-Leu. »

Le fidèle Egyptien ne resta en effet que quelques jours auprès de son royal ami; des devoirs impérieux le rappelèrent en France. H fut mis en demi-solde en 1816; et, quoique dans la force de l'âge, il fut condamné à la retraite en 1826, n'ayant que quarante-quatre ans. Qu'eût fait la Restauration d'un jeune vétéran d'Egypte?

A la révolution de Juillet, il espérait mieux de la justice des hommes : il fut oublié ; les réparations du drapeau national n'arrivèrent point jusqu'à lui; il réclama, mais vainement. Cette nouvelle injure lui fut plus sensible que toutes celles qu'il avait subies avec résignation sous le drapeau blanc. Il protesta avec énergie par plusieurs lettres adressées aux différents ministres de la guerre. A chaque anniversaire de l'époque où il avait été mis à la retraite, il protestait seulement pour ne pas perdre l'habitude de protester, et disait dans ses lettres :

« Jamais je ne fléchirai ni ne demanderai grâce ; la justice est ma souveraine loi : que m'importe la faveur ou la disgrâce des grands? Ma consolation est dans une vie irréprochable ; une réputation sans tache m'accompagnera au tombeau.

a Je ne veux rien, je ne réclame rien. L'affront que j'ai reçu pèsera sur mon cœur jusqu'au dernier soupir; je ne pardonnerai jamais à mes oppresseurs. Tous mes droits ont été renversés ; et sous trois rois et neuf ministres de la guerre, je n'ai pu trouver une àme ferme qui me rendit justice, à moi bon et loyal Français!

« Tant de services ont été oubliés, tant de victimes existent, que je me range avec orgueil de ce nombre. Ma devise éternelle sera toujours celle dictée par Napoléon lo Crand : Honneur et Patrie! »

On sent, à ce langage d'un vieux soldat, la profonde blessure faite à son âuie de brave citoyen; il y règne une tristesse amèrequi fait mal.

Relégué, pauvre, mais sans reproche, l'honorable Egyptien se renferma dans ses souvenirs de guerre. N'ayant qu'une modeste retraite de 1,750 fr., il s'était réfugié à Toulouse; il s'y rendit propriétaire d'une petite maison avec un très-petit jardin, où il donnait l'hospitalité à quelques vieux frères d'armes, qui venaient s'entretenir avec lui des grandes choses de l'Empire. Quand il passait dans les rues, on le saluait avec une déférence empressée, même les enfants, et Ton disait, après qu'il était passé :

« II était avec Napoléon en Egypte! »

C'était un homme d'une taille élevée, portant la tète haute. Ses traits, brunis par le hâle des conquêtes, étaient d'une régularité pleine de noblesse et de franchise; ses yeux bleus, d'une douceur extrême au repos, lançaient des regards d'aigle en s'animant; il était constamment vêtu d'une grande redingote bleue, sans ruban rouge : depuis la rentrée des Bourbons, il n'avait plus voulu porter de décoration. Il l'avait remise à sa boutonnière à la chute de Charles X; mais, voyant que l'exil de la famille de Napoléon continuait, par respect pour la mémoire de son Empereur, il l'avait déposée de nouveau : c'était sa manière d'être en deuil. Il fermait toujours sa chemise sur sa poitrine avec une épingle immuable, dont la tête, à double face, ren fermait d'un côté l'effigie de Napoléon , de l'autre celle de Louis Bonaparte. Chaque soir en la quittant, chaque :nalin en la reprenant, il l'approchait de ses lèvres avec une religieuse émotion.

Il avait fait de sa chambre une sorte de chapelle impériale et de petit temple militaire. Partout sur les murs on voyait des gravures et des tableaux de toutes dimensions représentant les portraits du grand homme : son couronnement , ses grandes batailles, ses traits de générosité et de clémence , son retour de l'île d'Elbe, sa captivité et sa mort; enfin toute l'épopée napoléonienne. Un long crêpe, entrelacé à une couronne d'immortelles, était suspendu au-dessus d'une grande lithographie représentant les funérailles de l'illustre captif; on pouvait remarquer deux ou trois larges taches sur le cercueil : c'étaient des larmes que le brave homme n'avait pu retenir la première fois qu'il avait contemplé cette scène de désola-

tion. Il serait mort à la peine, si on ne l'avait arrachée de ses mains : il sanglotait comme nn enfant. A chaque retour du 5 mai, même désolation, mêmes devoirs pieux rendus à sa chère idole, même deuil , mêmes pleurs. On ne le voyait paraître nulle part ce jour-là , i et les voisins se disaient : i

« Il n'est pas sorti , c'est aujourd'hui la mort de l'Empereur. »

Au pied de son lit, en face de son sommeil , hélas! et de ses longues insomnies, sur une petite corniche de bois doré, il avait placé le petit buste en plâtre de son cher dieu. Au-dessous, il avait suspendu sa croix d'honneur, mise sous verre; des deux côtés, ses epaulettes d'argent pâli, et au-dessus une aigle entourée de trophées et de ses insignes militaires, à lui. 11 ne s'endormait jamais sans avoir souri à son Empereur en lui disant adieu^II avait une vieille domestique qu'il avait prise en grande affection , parce qu'elle avait un soin parfait de ses reliques, et qu'à chaque retour du 15 août , elle honorait d'une couronne de laurier et d'un grand bouquet nouveau le buste sacré.

Ce jour-là , le digne Égyptien était d'une joie toute rayonnante. Depuis 1815, il avait la sainte coutume de célébrer une grande fête de son cœur avec quelques vieux compagnons de gloire. Le rendez-vous était chez le restaurateur le plus renommé de la ville. A ce banquet annuel , jamais il n'avait manqué que ceux que la mort avait enlevés à l'amitié des autres dans l'intervalle des deux anniversaires. Il y arrivait toujours le premier, portant sous sa redingote et sur son sein le petit buste, qu'il déposait avec sa couronne au milieu de la table bienheureuse. Tous les convives se découvraient en présence de l'image vénérée. Pendant tout le banquet, il n'était question que des merveilles du grand homme : le premier toast était toujours à sa mémoire. Les libations étaient fréquentes, et, malgré son extrême sobriété, notre Égyptien n'en refusait aucune : c'était son plus beau jour de l'année. Le soir , il rentrait chez lui, accompagné de sa vieille servante , qui venait le chercher, sachant bien qu'il en aurait pour quelques jours avant de se remettre de cette réjouissance , et qu'à la sortie du banquet commémoratif , il faudrait redoubler de soin auprès de lui. Toutes les fois qu'il se mettait à table, soit chez lui , soit ailleurs, au premier morceau de pain qu'il portait à sa bouche , il s'écriait a haute

voix qu'il devait le pain de sa vie à ses bienfaiteurs, Napoléon et Louis; il leur adressait de pieux et de graves remerciements; da reste , son extrême sobriété ne l'empêchait pas d'expier au moins une fois l'an, surtout depuis sa mise à la retraite, ses honorables et vieux services. Ses fatigues de guerre se payaient alors en douleurs aiguës : les rhumatismes vengeaient largement l'Europe par d'affreuses tortures. C'est alors que l'Égyptien , enchaîné sur son lit de misère, appelait à son aide toute la vigueur de son âme pour remporter sur ce dernier ennemi une dernière victoire ; c'est alors * qu'il invoquait son dieu favori. Quand les premières atteintes se faisaient sentir , il pre ait son parti en brave; il est vrai qu'il avait recours a un remède suprême qui ne manquait jamais son effet : un de ceux qui avai^pt assisté aux derniers moments de l'Empereur, à son retour de Sainte-Hélène, avait donné à notre enthousiaste Egyptien une précieuse relique qui l'avait presque rendu malade de bonheur : c'était une chemise de Napoléon mourant , ayant son chiffre couronné et portant des traces du sang du grand homme. Rien ne calmait les tortures du vieux soldat tomme la vue et l'imposition de ce talisman : ii ie plaçait en sautoir autour de son cou , après l'avoir baisé, et quand la crise était violente , les yeux fixés sur le buste chéri , il s'écriait d'une voix forte :

a Allons! tais- toi , vieux grognard , et ne te plains pas! tu portes sur ta poitrine la chemise de ton Empereur : voilà son sang, tais-toi !... Tu ne dois pas te plaindre en songeant à ce qu'il a souffert sur son rocher. Qu'est-ce que ta souffrance à côté de la sienne? Fais comme lui , sois calme et résigné. Tais-toi, grognard ! Napoléon le Grand est mort à Sainte-Hélène ! »

Et l'horrible douleur qui le rendait immobile était quelquefois vaincue et domptée. Le mal passé, il renfermait religieusement le talisman, et le cachait inexorablement à tout regard profane. Les intimes seuls, mais fidèles, étaient admis à l'honneur de le voir.

Enfin , comme sa vie n'était plus qu'une lutte moralcpresque autant que physique, il attendait son dernier jour dans le calme d'une conscience irréprochable, comme il le disait. H parlait souvent de sa future séparation , que ses pressentiments lui faisaient regarder comme prochaine. Il ne désirait qu'une dernière faveur du sort, c'était de mourir le 5 mai : il s'y était préparé depuis longtemps.

Quand ce mois funèbre commençait, il s'imaginait toujours que se» vœux allaient être accomplis : et ils ne le furent qu'à moitié.

C'était en 1836 : le 3 mai, vers le soir, il se sentit indisposé. Après avoir renvoyé sa domestique , il mit en ordre les papiers qu'il voulait transmettre à ses amis, et il brûla tous les autres, comme à la veille d'un long voyage ; puis il se mit tranquillement dans son lit. Comme sa vue s'était affaiblie , il plaça le buste de l'Empereur sur sa table de nuit , près de sa tôte, et il s'endormit d'un profond sommeil.

Le lendemain , sa vieille servante, en entrant dans sa chambre , poussa un cri en courant vers lui : elle le trouva assis sur un large fauteuil, en face du tableau du convoi de Sainte-Hélène , la tôte enveloppée dans la sainte chemise , dont un pn était pressé entre ses lèvres décolorées. Le buste était renversé à ses pieds : il paraît qu'il l'avait laissé échapper de ses mains dans un moment d'agonie. Comment était-il mort?... c'est ce que les médecins ne m'ont jamais pu expliquer. Un large papier avec un cachet noir était auprès de lui.

C'était son testament, où la noble originalité de son caractère conservait encore toute son énergie; où toute son âme de loyal officier lui survivait avec l'éternel souvenir des injustices dont il avait été la victime.

Voici ce testament tel que nous l'avons textuellement copié.

VOLONTÉS SUR MA SÉPl'LTL'RE.

« 1° Je mourrai fidèle à mon pays et à mon Empereur.

« 2° Quatre heures après ma mort , mon cœur sera ouvert et i! y sera incrusté les effigies do Napoléon le Grand, empereur des Français, vainqueur de l'Europe, et de S. M. Louis-Napoléon ltonapartc, roi de Hollande. Tous les deux m'ontcomblé de bontés et de bienfaits; et ma reconnaissance, mon dévouement et ma fidélité devant être éternels envers ces illustres souverains, il sera manifeste que je n'ai jamais fait partie des ingrats qui les ont lâchement abandonnés.

« Quoique mou corps reste inanimé, il m'est doux de penser que je conserverai , dans la tombe , l'image de mes deux augustes protecteurs et quo je leur rendrai, même après la vie, le même culte des sentiments qui ont fait battre si souvent mon cœur. C'est une consolation pour moi de savoir que nous ne nous quitterons plus.

« 3° Je veux que les deux effigies soient enveloppées du ruban qui est attaché à ma décoration.

a Quant à ma croix, je la lègue, comme un témoignage de ma respec-

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