‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 6 sur 52 · CHACUN A SA MANIÈRE DE VOIR · texte numérisé non relu

CHACUN A SA MANIÈRE DE VOIR

( Le tambour Romeuf. )

Le lendemain matin, le général Michelin, qui, la veille, s'était empressé de (aire parvenir l'ordre de sursis à qui de droit, se rendit à l'Abbaye et se fit reconnaître au directeur de la prison, qui s'empressa de le conduire à la chambre de Komeuf.

A fa vue de son colonel en grande tenue, à l'aspect de celui qui avait dû le condamner, les yeux du tambour s'agrandirent d'une manière effrayante ; un spasme convulsif contracta ses traits, mais il ne bougea pas : il semblait cloué à sa place.

La veille, lorsqu'il avait vu arriver l'heure à laquelle il savait qu'on devait le conduire à la plaine de Grenelle, il s'était promené avec un peu d'agitation ; mais comme le temps s'était écoulé sans que rien autour de lui indiquât que le moment fatal était venu, peu à peu cette agitation s'était calmée et il s'était couché avec le soleil, en disant :

« Ils auront changé de manière de voir ; ce sera pour demain.»

Et il s'était endormi, mais non sans rêver maintes fois qu'on le fusillait. Aussi, le lendemain, en s'éveillant, comme il n'était pas certain de n'être pas mort, il s'était tàlé. Ses membres n'ayant éprouvé aucune lésion, il eut la certitude d'être encore de ce monde. Consolé par cette idée, il achevait de s'habiller lorsque le général s'était offert tout à coup à sa vue, en ue lui adressant que ces courtes paroles :

a Suivez-moi 1 »

Romeuf monta dans la voiture de Michelin, qui les conduisit tous deux à Saint-Cloud, sans que le pauvre tambour sût de quoi il s'agissait. Aussi croyait-il rêver encore, car le général ne lui parla pas une seule fois pendant le trajet. Ce fut seulement lorsqu'ils péné-

trèrcnt dans les appartements du palais que Michelin lui dit d'un

ton sévère :

« C'est à l'Empereur que vous allez avoir à rendre compte de votre conduite. »

A ces mots, le tambour devint pôle comme un mort.

« A l'Empereur, mon colonel ? demanda-t-il en sentant ses genoux fléchir ; au petit Caporal en personne?

— A l'Empereur lui-même, vous dis-je.

— Oh! mon colonel, j'aime mieux être fusillé pendant vingtquatre heures de suite. »

Et Romeuf, ayant fait un demi-tour, se dirigeait déjà vers la porte du salon, lorsque le général le retint par la basque de son habit en lui disant d'un ton encore plus sévère que la première fois :

< L'un n'empêchera pas l'autre.

— Si c'est là votre manière de voir, mon colonel, je n'ai rien à dire. »

Un instant après, l'aide de camp de service introduisit les deux visiteurs dans le cabinet impérial. Napoléon était seul. Après avoir fait un signe de tête affectueux au général :

« Ah! ah! dit-il à Romeuf en allant à lui et en le prenant par une oreille, c'est donc toi qui prétends que les Russes et les Prussiens sont de mauvais soldats? »

Il paraît que cette opinion du tambour avait plus frappé l'Empereur que la faute qu'il avait commise, car ce furent là ses premières paroles.

A celte question inattendue, le pauvre Romeuf, ne sachant trop ce que Napoléon voulait dire, avait baissé la tète sans desserrer les dents.

L'Empereur lui secoua l'oreille plus fortement, comme pour provoquer une réponse.

« Eh bien! oui, mon Empereur, répondit cnGn celui-ci avec un gros soupir, c'est ma manière de voir. »

Napoléon, qoi heureusement se trouvait dans une bonne disposition d'esprit, se prit à dire presque avec gaieté :

« Cependant, toi et moi, nous avons battu les Prussiens et les Russes plus d'une fois, et nous savons ce qu'il en coûte. o

Ces mots, prononcés d'un ton de bonhomie, achevèrent de tranquilliser le tambour, qui répondit sans trouble et sans émotion :

« Pas très-cher, mon Empereur, attendu que ces paroissiens-là ne sont pas comme nous.

— Mais si nous n'avons battu que de mauvais soldats, où est donc la gloire?

— La gloire?... c'est différent, mon Empereur : avec eux il y en a toujours de reste ; mais le résidu est pour vous seul.

— Alors, je déclarerai, moi, que les Russes sont de bons et braves soldats.

— Si c'est votre manière de voir, mon Empereur, je ne m'y oppose pas; cependant...

— Quoi encore? interrompit Napoléon.

— Ce n'est pas ia mienne, à moi.

— Parbleu! s'écria Napoléon en s'adressant à Michelin, voici un drôle bien entêté! C'est peut-être la première fois, depuis dix ans, qu'un soldat ose avoir en ma présence un autre avis que le mien. Allons, ton insubordination à l'égard de ton supérieur est oubliée; mais c'est a In condition que si jamais tu te trouves en présence des Russes ou des Prussiens, tu auras la même opinion qu'aujourd'hui, et qu'ils ne t'effrayeront pas davantage.

— Mon Empereur, je n'ai jamais changé de manière de voir à cet égard. Quand voulez-vous qu'on me fusille?

— Te fusiller !... dit Napoléon avec surprise ; à quoi bon?» Et s'adressant au général:

« Il ne m'a pas compris, ajouta-t-il.

— Au fait, reprit Romeuf avec le, même flegme, cela ne profiterait à personne, pas même aux Prussiens; j'aime encore mieux

roc faire tuer pour vous, mon Empereur, ça peut vous 'tire plus lucratif et à moi plus flatteur.

— Je le crois, dit Napoléon en souriant; mais, en attendant, n'oublie pas que, en cas de récidive de ta part, je serais impitoyable ; je te ferais mettre du plomb dans la tête pour la rendre moins légère...

— Mon Empereur, vous aurez toujours le droit d'employer ce procédé, si <fest votre manière de voir.

— Oui, c'est ma manière de voir, répliqua Napoléon. A présent, retourne à ton corps, et fais en sorte que je n'entende plus parler de toi... qu'en bien», ajouta-t-il.

Romeuf quitta Saint-Cloud et revint toujours courant à l'Ecole militaire.

Prévenu de l'arrivée de Romeuf à l'Ecole militaire, Bonneville alla trouver le tambour dans sa chambrée, et là, en présence de plusieurs de ses camarades, il lui dit :

« Maintenant, monsieur Romeuf, si vous étiez mon égal en grade, je n'hésiterais pas à vous rendre raison, le sabre à la main, de ce qui s'est passé l'autre jour entre nous au petit poste de la Manufacture ; mais j'étais votre supérieur, comme je le suis encore, et vous n'avez pas voulu m'obéir ; contraint par devoir d'employer la force, il m'a fallu porter la main sur vous... Mais vous dire le regret que j'en ressentis après, et le chagrin que j'aurais eu si les choses eussent plus mal tourné, ce serait inutile, et d'ailleurs vous le savez déjà. Je viens donc simplement vous faire mes excuses en présence de nos camarades, et vous demander votre main devant eux, monsieur Romeuf . »

En disant ces mots, Bonneville s'avança et tendit la main au tambour.

« Brave sergent ! » crièrent les camarades de la chambrée.

Sans répondre, Romeuf se jeta dans les bras de Bonneville, et tous deux restèrent un instant étroitement embrassés. Romeuf s'écria ensuite avec exaltation ;

« An ! monsieur Bonneville, si tout le monde avait la même manière de voir que vous ! »

Une demi-heure après, le sergent emmenait Romeuf diner avec lui à la pension des sous-officiers du premier bataillon, où le tambour Tut complimenté par chacun d'eux. Inutile de dire qu'on but énormément à sa santé et à celle de Bonneville, et plus encore à celles de l'Empereur et du colonel Michelin.

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