‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 7 sur 52 · EN ATTENDANT · texte numérisé non relu

EN ATTENDANT

Cependant l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient fait alliance sur le tombeau du grand Frédéric. Les Russes s'avançaient à marches forcées sur Berlin, tandis que les phalanges napoléoniennes se rendaient en poste sur le Rhio. Napoléon rassembla son armée en face de la colonne de Rosbach, où la France avait jadis replié son étendard, et l'affront de 1757 fut vengé par la journée d'Iéna.

La Prusse battue, les Russes s'approchèrent. Napoléon marqua du doigt, sur la carte, le terrain de la bataille d'Eylau en disant :

« Je les battrai là... ici... et peut-être là encore. »

Il avait prévu les deux sanglantes journées d'Eylau et de Friedland.

Le jour de la bataille d'Eylau, Napoléon se montra partout. Chaque position fut prise et reprise : un cimetière était le point où les Russes avaient concentré leurs forces. L'occupation de ce cimetière devint le but d'une fureur sans égale ; le sang coula à grands flots. Napoléon mit pied à terre et indiqua l'endroit où il fallait placer une batterie d'artillerie légère qu'il fit pointer sur ces murs d'hommes qui restaient toujours debout devant l'église du cimetière.

« N'en finirons-nous donc pas avec ces Russes? s'écria-t-il en

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s'adressent aux chasseurs à pied de sa garde, qui, l'arme au bras, essuyaient sans sourciller le feu de l'ennemi.

— Oh 1 oh 1 les Russes I dit une voix qui partait du groupe des tambours, il ne suffit pas de les tuer pour qu'ils tombent; il faut encore les pousser..., c'est leur manière de voir...

— Colonel Michelin, faites avancer vos chasseurs; il nous faut cette église.

— En avant!... Vive l'Empereur!... Il lui faut l'église ! répondirent deux mille voix à la fois. »

Aussitôt tout s'émeut, les tambours battent, les baïonnettes se précipitent, l'artillerie avance. Napoléon a suivi de l'œil le mouvement. Âu milieu de ce cataclysme de fer et de feu, il voit passer un tambour la figure couverte de sang.

— Que fais-tu? lui crie Napoléon ; c'est à l'ambulance qu'il faut aller.

— ' Quand vous murez l'église! lui répond le tambour avec une sorte d'exaltation frénétique; c'est ma manière de voir. »

Le carnage dura quatre heures; enfin, la position fut prise et la victoire se décida. Le lendemain, le champ de bataille offrait un aspect terrifiant : le sang était congelé sur la neige ; des cris déchirants de Vive l'Empereur! se mêlaient aux cris des blessés ; auprès des batteries russes abandonnées dans le cimetière gisaient des monceaux de cadavres. Là, le 2V régiment d'infanterie était tombé comme un seul homme. Sur ce champ de mort on éleva une croix de bois sur laquelle on lisait ces mots, qui y avaient été incrustés avec la pointe d'une baïonnette :

a Ci-gît le valeureux 24" de ligne. »

Pendant quarante-huit heures on ne fut occupé qu'à enlever les morts et les mourants.

Cependant la journée de Friedland approchait ; Napoléon l'avait prévue. Ce jour-là le soleil se leva comme è Austerliti. C'étaient encore les mêmes Russes qui allaient combattre, c'étaient encore les mêmes Français qui allaient vaincre.

« C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo!» s'écria Napoléon en passant, le matin, la revue de son armée.

Cette fois ce ne fut qu'à la baïonnette que la lutte s'engagea et se termina. De part et d'autre le choc fut terrible. Enfin les Russes furent chassés de toutes leurs positions, et le gain de la bataille refoula l'armée moscovite jusque dans ses déserts.

Par cela même que Napoléon avait eu beaucoup à regretter dans ces deux terribles journées, il pouvait beaucoup récompenser. Deux jours après, à son quartier général de Vehlau, il fit savoir aux chefs de corps qu'il passerait la revue de son armée dans les plaines de Wriesen, où elle avait établi ses cantonnements provisoires. Dès le matin on fit placer en tète des bataillons de la garde ceux des officiers et des soldats qui, malgré la gravité de leurs blessures, n'avaient pas voulu demeurer à l'ambulance. Bien que celle que le tambour Romeuf avait reçue a la tête, à Eylau, ne fût pas complètement cicatrisée, il avait assisté à la bataille de Friedland, où un dragon russe l'avait gratifié d'un terrible coup de sabre sur le bras, et il faisait partie de ce valeureux peloton. Napoléon commença l'inspection par la gauche en marchant très-lentement. Le général Duvillars lui présenta d'abord l'officier d'artillerie légère dont les six pièces, à Eylau, avaient fait éprouver des pertes énormes à l'ennemi.

« Il est capitaine, répondit Napoléon, sans même regarder cet officier.

— Mon général, dit aussitôt le nouveau capitaine à l'oreille de Duvillars, qui, dans cette revue, suivait l'Empereur, c'est la croix que j'aurais voulue. Demandez donc pour moi la décoration à l'Empereur. »

Le général, profitant d'un temps d'arrêt, adressa ces paroles à Napoléon :

a Sire, voilà l'officier d'artillerie que Votre Majesté vient de nommer capitaine ; il ne se trouve pas heureux : il préférerait la croix. »

Napoléon se retourna vivement vers l'officier : « Jeune homme, lui dit-il sévèrement, vous demandez la décoration et vous n'avez pas encore de barbe...

— C'est vrai, Sire, répondit celui-ci sans se déconcerter ; mais ce n'était pas une paire de moustaches qui commandait ma batterie à Eylau.

— lia raison, ma foi ! dit l'Empereur, à qui la réponse ne déplut pas. Berthier, inscrivez le nom de cet officier : il est décoré.

— Quelle chance t dit à demi-voix un vieux maréchal des logis de l'escorte, dont la figure, ornée d'une paire de moustaches d'un demi-pied de long, était tatouée de blessures. Capitaine et décoré d'un seul coup ! quelle chance ! »

A quelques pas de là, le colonel Kormann présenta aussi un capitaine à l'Empereur, et sollicita pour lui le grade de commandant.

a Combien d'années de grade? demanda l'Empereur à l'officier.

— Quinze ans, Sire.

— C'est qu'on vous aura oublié. Capitaine, vous êtes commandant, ajouta-t-il ; tâchez de réparer le temps perdu. »

Arrivé au peloton des blessés, le général Michelin lui présenta le sergent Bonnevillc, qui avait été blessé à la charge exécutée par les cuirassiers russes, à Friedland, sur le carré des chasseurs à pied, en demandant de l'avancement pour lui. Napoléon, qui ne reconnut pas ce sous-officier, répondit au général :

a Blessé ! blessé ! mais ce n'est pas une raison.

— Sire, il a fait son devoir.

— Parbleu! tout le monde l'a fait, son devoir I vous tout le premier. Hais, à ce compte-là, il me faudrait donner de l'avancement aux douze mille hommes de ma garde. »

Et Napoléon passa. Décidément, Bonneville était né sous une mauvaise étoile.

A quelques pas plus loin, un tambour, le bras gauche en écharpe, sortit des rangs.

« Ahl ah! fit l'Empereur, toi aussi, ta voudrais de l'avancement? Eh bien ! que demandes-tu?

— Mon Empereur, dit Romeuf, je ne demande qu'une chose qui m' irait comme un gant, à présent que je n'ai plus qu'un bras de solide.

— Diable! est-ce que, par hasard, tu voudrais l'épaule tte?

— Mieux que cela, mon Empereur : les deux ensemble : je voudrais passer tant seulement tambour-major dans le premier de vos chasseurs.

— Tambour-major! répéta Napoléon, que ne demandes-tu à passer aux grenadiers? Mon pauvre garçon , tu es fou, je pense, tu n'as seulement pas quatre pieds dix pouces. N'as-tu donc jamais regardé Sénot, mon bon et brave Sénot1? II a au moins deux pieds de plus que toi, lui ! Nous sommes loin de compte, comme tu vois. Il ne lui manque que deux pieds, ajouta Napoléon en se retournant vers le général Mouton, qui se prit à sourire en voyant la taille exiguë du tambour.

— Je savais bien, mon Empereur, que cela ne vous irait pas, reprit Romeuf; mais alors je voudrais savoir lire. Je ne demande que cela.

— Allons donc! fit Napoléon avec ce petit geste d'épaule qui lui était habituel ; est-ce que les lions ont besoin de savoir lire?...

— Puisque c'est là votre manière de voir, mon Empereur, je me récupère dans mon rang et j'attendrai.

— Et tu feras bien, dit Napoléon sans même regarder le tambour, qni avait repris sa place derrière les officiers formant le front de ce peloton héroïque. Puis l'Empereur remonta à cheval pour

1 Le tambour- major du i" régiment de grenadiers à pied de la vieille garde s'appelait Sénot. C'était le plus bel bomme de l'armée. Il était capitaine dans un régiment de ligne, et ce ne fut qu'aux pressantes sollicitations de l'Empereur luimême qu'il consentit à passer dans la garde en qualité de tambour-major, en mettant toutefois pour condition qu'il conserverait son grade et les prérogatives qui y étaient attachées, ce que Napoléon lui accorda. Le capitaine Sénot était un brave officier qui avait reçu une excellente éducation, qui se distinguait par de trèsbonnes manières et s'exprimait avec élégance.

commencer la revne de la cavalerie, rangée en bataille à trois cents pas de distance de l'infanterie.

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