‹ Souvenirs intimes du temps de l'empireChapitre 8 sur 52 · LA VEILLE DB LA BATAILLE DR WAGBAM · texte numérisé non relu

LA VEILLE DB LA BATAILLE DR WAGBAM

L'avant-veille de la bataille de Wagram, au milieu de la nuit et par un orage épouvantable, Napoléon avait fait diriger une attaque vigoureuse contre la gauche de l'armée autrichienne, qui occupait le large plateau situé en avant de Neuwsiedel. Plus de cent pièces de canon répandirent l'effroi chez les paisibles habitants d'une des plus belles plaines du monde. L'ennemi, de son côté, avait soutenu courageusement cette attaque inattendue. Le fracas de notre artillerie s'unissant à celui de la foudre qui grondait sans relâche, les tourbillons de flammes qui n'avaient pas tardé à s'élever du village d'Enzerdorff, où les Autrichiens avaient essayé de se retrancher, vinrent bientôt compléter la sublime horreur de cette scène de destruction. Napoléon, calme au milieu de ce chaos, surveillait tout. Mouillé jusqu'aux os et affaissé sur son cheval, qui, à chaque pas, s'enfonçait jusqu'à mi-jambes dans une boue glaiseuse, il allait, venait et donnait ses ordres comme dans un jour de parade. Il proGta merveilleusement de la confusion pour masquer à l'archiduc Charles le mouvement qu'il faisait exécuter à ses troupes. Aussi, le lendemain, aux premiers rayons du jour, la grande armée, après s'être développée comme par enchantement, avait-elle forcé l'ennemi u changer totalement le plan de bataille qu'il avait longuement médité.

Une matinée magnifique succéda à cette affreuse nuit. Vers les dix heures du matin , Napoléon fit avancer ses premières lignes, et ce fut alors qu'on vit se mouvoir à la fois, dans l'immense plaine de Marchfeld, cette forêt de baïonnettes, que grossissaient h chaque instant des divisions, des régiments et des bataillons. Le soir, les

LE TAMBOUR DE WAGRAM. 63 feux des bivouacs de la vieille garde se dessinèrent à l'horiion sur une ligne immense. Les aides de camp et les officiers d'état-major se croisaient en tous sens pour aller porter des ordres. Les environs étaient si dépouillés d'arbres et si dévastés, qu'on avait eu grand'* peine à trouver quelques débris de portes et de volets pour construire une baraque à l'Empereur. La nuit était très-fraîche. Tous les officiers du quartier-général, debout et enveloppés dans leur manteau, se chauffaient silencieusement autour d'un feu de broussailles, lorsque leur attention fut tout, à coup attirée par les cris d'un soldat qui se débattait au milieu des guides d'escorte qui s'opposaient à ce qu'il pénétrât plus avant.

« Il faut que je parle à l'instant au petit Caporal, leur disait-il d'une voix animée. Son plan de bataille est fautif. Si je ne lui explique pas moi-même celui qu'il doit adopter demain, nous sommes tous fricassésl Je suis sûr de ma manière de voir. »

Des officiers, que cette scène avait attirés, souriaient de pitié, persuadés que ce tambour était ivre ou fou; car déjà les maréchaux et les chefs de corps avaient été appelés pour la dernière fois dans la tente impériale. Tout annonçait qu'une bataille décisive aurait lieu le lendemain, et ce soldat venait subitement changer les dispositions que le génie de Napoléon avait si merveilleusement combinées. Impatienté des clameurs que poussait cet homme, un capitaine donne l'ordre de le saisir ; mais celui-ci, qui semblait avoir prévu toutes les difficultés, répéta d'un ton si exaspéré que l'armée était perdue si on refusait de le laisser parler à l'Empereur, que ses cris parvinrent jusqu'à Napoléon lui-même, occupé à dicter au major-général ses dernières instructions.

« Qu'est-ce que ce bruit? demanda-t-il en fronçant le sourcil ; on se querelle! Berthier, allez donc voir ce que veulent ces énergumènes. »

Le major-général revint bientôt lui apprendre la cause de ce tumulte.

• Ah! ah! fit Napoléon en souriant : c'est un tambour, et il

prétend que mon plan ne vaut rien? A quel corps appartient cet homme?

— Sire, au 1" régiment des chasseurs à pied de la garde; ce tambour est décoré. »

Soit qu'une inspiration soudaine lui traversât l'esprit, soit qu'il n'obéit qu'à ce sentiment de bienveillance qu'il avait pour ses vieux soldats, Napoléon dit au major-général :

« S'il est décoré, je dois le connaître ; qu'on me l'amène ; je me charge de le calmer. Cette condescendance produira un bon effet sur ses camarades ; ils m'en sauront gré et le prouveront demain. »

Sans paraître trop embarrassé, le tambour entra dans la baraque impériale et s'arrêta à quelques pas de l'Empereur; puis, le revers de la main gauche collé sur son bonnet à poils, il allait prendre la parole, sans même attendre qu'on l'eût interrogé, lorsque Napoléon le prévint en lui demandant sans le regarder :

a Qu'as-tu donc de si pressé à me dire?

— Mon Empereur, je. . . »

Au son de cette voix qui lui était bien connue, Napoléon leva les yeux, et reconnaissant Romeuf :

« Gomment, c'est encore toi I lui dit-il.

— Oui, mon Empereur, encore moi et toujours moi, jusqu'à la fin des fins.

— Eh bien 1 parle et sois bref.

— Oui, mon Empereur. »

Et changeant d'intonation, le tambour dit d'une voix de fausset et avec beaucoup de volubilité :

« Pour lors, vous saurez que ce que j'ai à vous communiquer ne sera pas plus long que la chose en elle-même. Vous devez livrer bataille demain, c'est positif, je le sais. Vous avez tiré votre plan ; mais, foi de Romeuf, et pour parler à mots couverts, il ne vaut pas une chique de tabac : voilà ma manière de voir. »

En entendant ces paroles, Napoléon n'avait pu se contenir, et,

se laissant aller enfin à un mouvement de colère, il saisit sa cravache et la leva en s'écriant d'une voix terrible : « Insolent! pas un mot de plus! »

Puis, comme honteux de son emportement, il jeta la cravache loin de/ lui, et l'épithète de drôle, articulée sourdement, sortit de sa bouche. Pendant ce temps, Romeuf, toujours dans la même position, n'avait pas bronché, tandis que Berthier et ceux qui entouraient l'Empereur respiraient à peine., ébahis qu'ils étaient de la hardiesse de ce soldat qui leur semblait un pygmée devant un géant.

a Eh bien ! messieurs, vous l'avez entendu », dit-il enfin avec calme après un silence.

Personne n'ayant répondu, Romeuf prit la parole et dit d'un ton ému :

« Mon Empereur, ne vous fâchez pas; je vais vous faire toucher la chose au doigt et à l'œil , puis après vous me ferez piler à coups de baïonnette dans un mortier, si cela peut vous être agréable ; Romeuf s'estimera encore trop heureux s'il a rendu service à son Empereur, à qui il doit déjà la vie, l'honneur, et plusieurs autres choses qu'on ne saurait énumérer clandestinement. »

Napoléon fit un geste, comme pour lui dire de continuer. Le tambour poursuivit donc du même ton :

« Primo d'abord, vous avez appuyé votre droite d'une batterie de huit obusiers et vingt-quatre pièces de campagne commandées par le général...

— • Assez ! » fit Napoléon, car ces paroles venaient de produire sur lui comme un effet électrique. II jeta ça et là des regards inquiets, puis il ajouta d'un ton plus doux : « Eloignez-vous un peu, messieurs. » Et , se rapprochant du soldat : « Est-ce là tout ce que tu sais? lui demanda-t-il à voix basse; qui te l'a appris? parle vite!

— Excusez, mon Empereur, mais je crois que ce que je viens de vous dire ne vous a point satisfait : je crains de m 'entortiller dans les feux de file : j'aime mieux m'en aller...

— Non ! non ! s'écria Napoléon en retenant le soldat par le bras ;

parle, te dis-je, car si tu ne roc dis à l'instant de qui tu tiens cette particularité, je te fais fusiller sous mes yeux. »

Cette menace ne parut produire sur Romeuf aucun effet, et, portant de nouveau la main à son bonnet, il répondit avec un sang-froid imperturbable :

« Alors c'est différent, mon Empereur; vous en avez le droit comme il y a trois ans ; cela fera quitte à quitte. Mais, à votre place, je ne me ferais fusiller que demain, parce que d'ici là vous voiriez. Ce que je vous en dis n'est que dons votre pur intérêt et d'après mn manière de voir.

— Parle donc, malheureux ! s'écria Napoléon avec une impatience qui n'avait plus de bornes, tu vois bien que jet'écoutc. »

Alors Romeuf prit une des baguettes passées à son baudrier, mit un genou en terre, et commença à tracer sur la terre une espèce de plan en disant :

« Vous avez mis dans ce coin la batterie en question; tandis que votre droite se déploiera jusqu'ici, nous autres nous resterons là-bas en réserve, et... »

Le tambour parla ainsi pendant dix minutes, et expliqua exactement à l'Empereur, qui ne revenait pas de sa surprise, les dispositions qu'il avait arrêtées pour la bataille du lendemain, et que les chefs de corps auxquels il les avait communiquées devaient seuls connaître. En écoutant, les yeux de l'Empereur avaient suivi attentivement les lignes tracées par le soldat; son agitation, son inquiétude avaient été en croissant.

« Il faut qu'il y ait ici quelques traîtres! dit-il enfin tout bas. Malheur à eux ! »

Cependant, pour arriver plus sûrement à la découverte de la vérité. Napoléon s'était contenu et avait dit^au tambour Romeuf avec une apparente tranquillité :

« Puisque tu trouves mon plan vicieux ot que tu parais si bien instruit, communique-moi le tien, je ne serais pas fâché de le juger à mon tour.

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