‹ Souvenirs intimes du temps de l'Empire (volume 2)Chapitre 16 sur 23 · I.E JELNF, VÉMTF · texte numérisé non relu

I.E JELNF, VÉMTF

sif et silencieux, on voyait qu'un grand projet occupait son esprit : le lendemain l'infanterie se dirigeait en poste sur la Prusse, la cavalerie et Tartillerio la suivaient à marche forcée.

Le 14 octobre, Napoléon rencontra l'armëe prussienne h lëna: cette armée était encore remplie de souvenirs du Grand-Frédéric et se croyait invincible. L'empereur lui livra la bataille et la défit com[)létement. Dans celte journée les enfans vengèrent noblement les désastres de leurs pères à Rosbach. La cavalerie de la garde n'eut pas le bonheur d'assister à cette bataille, elle était encore à deux jours de marche en arrière : à cette glorieuse époque la victoire allait si vite qu'il n'était pas facile de la suivre.

L'empereur fit son entrée dans Berlin à la tète de sa garde, et pendant un mois les vainqueurs jouirent dans cette capitale de la Prusse de toutes les délices de la victoire.

Le jeune vélite avait bien supporté la fatigue des marches forcées , il commençait à se donner des airs, il laissait bruire son sabre à la hussarde sur le pavé , cl portait son bonnet de police coquettement posé sur l'oreille

droite. Quelques jolies Berlinoises, qui avaient remarqué sa tête blonde et rose , lui eurent bientôt appris à valser h la prussienne. Les vieux chasseurs l'avaient pris en affection, parce qu'il écoutait avec déférence leurs longues histoires de guerre, et aussi parce qu'il était le secrétaire intime de la plupart de ces messieurs, et qu'il n'avait jamais révélé leurs secrets de famille ou d'amour.

Bientôt on apprit à Berhn que les Russes venaient au secours du roi Guillaume. L'empereur voulut leur éviter la moitié du chemin et transporta son quartier-général à Varsovie. 11 quitta cette ville le 23 décembre, et le lendemain un vif combat eut lieu au passage du Bug. Ce fut à cette journée que le vélite entendit pour la première fois tonner le canon ; le champ de bataille lui causa une profonde émotion ; mais quand il vit une batterie d'artillerie légère traverser la plaine au grand galop, broyant les cadavres sous la roue des caissons, alors les cheveux lui dressèrent sur la tête , la guerre lui parut une horrible barbarie. Il était livré à ces pénibles impressions, quand Murât parut devant le front du régi-

ment; le prince était vêtu d'une polonaise garnie de fourrure, une toque de velours surmontée d'une aigrette de diamans ornait sa tête guerrière , ses longs cheveux noirs bouclés flottaient sur ses épaules. Il montait un superbe cheval isabelle qu'il maniait avec une admirable aisance.

Messieurs , dit-il gaîment aux officiers , en faisant avec son damas un admirable moulinet, je viens vous prendre pour faire une partie de coups de sabre !

Le régiment se mit à l'instant en marche, et quelques minutes après il était sous le feu d'une batterie russe ; les boulets se succédaient rapidement dans les rangs : un homme fut tué à côté du jeune vélile qui crut toucher à sa dernière heure. Il est vrai que tout concourait à lui porter la terreur dans l'ame : le temps était sombre et triste, le régiment se trouvait adossé h une forêt de sapins que l'imagination du jeune homme transforma en cyprès ; des milliers de corbeaux que le bruit du canon avait effrayés s'élevèrent de la foret ; ces oiseaux de mauvais augure tourbillonnaient en l'air, et leurs lugubres cris arrivaient comme

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un glas aux oreilles du jeune soldat. Un grognard, placé h droite, lui dit tout bas en lui tendant sa gourde :

— Tiens, petit vélite, bois une goutte d'eaude-vie , c'est le vrai remède.

La potion venait d'être prise quand la voix éclatante de Murât fit entendre ces mots :

— Trompettes , sonnez la charge !

Le régiment se lance avec la i-apidité de l'éclair sur la batterie ; deux régimens de cavalerie russe accourent pour la soutenir; une mêlée a lieu. Qui pouvait résister aux chasseurs de la garde, conduits par Murât? Les Russes furent culbutés , sabrés, et six pièces de canon restèrent au pouvoir des vainqueurs. Pendant l'aclion, Murât fut entouré d'ennemis que lui attirait son brillant costume. Nouvel Achille, il semblait invulnérable et immolait tout ce qui arrivait h sa portée. Quand il se sentit trop pressé , il fit une trouée et se dirigea sur un autre point où de nouvelles victimes tombèrent sous ses coups.

Cettecampagne d'hiver, si pénible, si meurtrière, se continuait avec des chances diverses. L'empereur montait h cheval tous les matins

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avant le jour, il se rendait aux avant-postes, suivi d'un seul escadron de service, et l'armée se mettait en marche; îivarit midi il descendait de cheval, les chasseurs allumaient un grand feu sur une hauteur et lui faisaient un abri avec de la ])aille et des branches d'arbres. C'était là qu'il recevait le rapport des maréchaux et qu'il leur donnait ses ordres ; le mameluk Roustan préparait le déjeuner, ei le moka bouillait au {"en du bivouac dans un filtre d'argent. L'empereur, pendant ces haltes, avait constamment autour de lui une demi-douzaine de chasseurs , armés de leur carabine, baïonnette au bout du canon: ses regards tombèrent sur l'un d'eux : sa jolie figure, quoiqu'un peu pale et sans apparence de barbe, l'avait frappé.

— Qui t'a mis dans magarde'Mui demandat-il.

— C'est Votre Majesté, répondit sans hésiter le jeune vélite.

— Explique-toi ?

— Sire , vous avez rendu un décret qui permet aux jeunes gens de famille , âgés de dixhuit ans, de servir dans votre garde, en payant

trois cents francs de pension ; je réunis les conditions, et je suis à mon poste.

— Cependant tu es bien petit.

— Sire , je fais mon service comme un grand.

— Comment trouves-tu le métier ?

— Quelquefois doux, plus souvent bien dur ; mais le bonheur de voir chaque jour Votre Majesté adoucit tous les maux et fait supporter gaîment les privations.

— As-tu déjà été au feu ?

— Oui , sire ; j'étais au passage du Bug.

— Au fait, il y faisait chaud; tu as dû avoir peur, n'est-ce pas?

A cette question le jeune soldat rougit jusqu'aux oreilles et garda le silence en baissant les yeux.

— Tu rougis et tu ne réponds pas , reprit Napoléon ; est-ce que j'aurais dit vrai ?

— Eh bien, oui sire, je l'avoue, j'ai eu peur; mais cela n'a duré qu'un moment.

— Console-toi , va ! il y en a eu bien d'autres que toi. Puis , après un moment de silence : Allons, tues un bon jeune homme; comme tout le monde tu as payé le tribut : tu

vas déjeuner avec moi . cela te fait-il plaisir?

— Certainement , sire ! s'écria le vélite avec l'exaltation de la joie qu'un tel honneur lui causait; et il posa sa carabine près de lui.

Alors Roustan , avec toute la déférence qu'il aurait eu pour un grand officier de 1 empire , lui servit, dans une petite assiette d'argent, une tranche de jambon. Le vélite la mangea avec loiit l'appétit de son âge , aiguillonné encore par quelques jours de diète ; et, lorsque le mameluck lui versa le Chambertin dans une timbale de vermeil , Napoléon lui dit en souriant :

— Ah! ah! garçon, lu es bien aise d'être servi dans un gobelet , parce qu'on ne voit pas ce que tu bois : je parie que tu l'as fait emplir?

— Sire, jusqu'au ras, je ne m'en défends pas ; mais c'était pour mieux boire h la santé de Votre Majesté.

Pendant le peu de temps que dura ce déjeuner impromptu , Napoléon lutina constamment avec son jeune convié, qui répondit toujours avec esprit et à propos. Après le café, l'empereur lui demanda son nom.

?54 l'E JEliNE VÉLITE.

— Sire , je me iioimne Laurain.

— Eh bien! monsieur Laurain, voilà la connaissance faite entre nous. Conduisez- vous bien, j'aurai soin de votre avancement quand le temps sera venu.

Le vélite remercia , reprit sa carabine et continua gaîment sa faction.

^ La campagne se termina par la bataille de Friedland, qui amena le glorieux traité de Tilsitt. La garde revint h Paris. Napoléon étant allé chasser aux environs de Trianon , voulut voir les vélites qui depuis avaient été séparés des vieux chasseurs de la garde, et tenaient garnison à Versailles. Quand il s'approcha de l'escadron , il dit au commandant Francq:

,— Faites sortir du rang le vélite Laurain V avec qui j'ai déjeuné en Prusse.

— Sire , répondit ce commandant , Volre^' Majesté l'a fait passer officier dans un régimeiit de hussards qui est actuellement en Espagne.

— Pourquoi la-t-on présenté? Ce n'était encore qu'un enfanî.

— Sire, ii avait lue de sa main deux énor-

mes grenadiers russes à la vue de tout le régiment.

— C'est différent : on a bien fait et lui aussi. Je le rejoindrai ailleurs.

Hélas! l'infortuné jeune homme ne devait jamais revoir l'empereur. 11 eut le malheur de tomber vivant entre les mains de guérillas espagnols qui le firent mourir dans d'horribles tortures... II les supporta toutes avec un courage héroïque , et avant de rendre le dernier soupir il ne prononça qu'un mot: le nom de sa cousine.

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lES PETITS CADEAUX

ENTRETIENNENT L'AMITIK,

La manière de donner vaut mieux que ce qu'on donne : cet axiome vulgaire trouvait son application chez Napoléon, qui possédait à un haut degré le don exquis de distribuer les faveurs et de semer les bienfaits avec une gracieuse bonhomie. 11 savait rehausser les moindres cadeaux qu'il faisait par de sédui- I. 17

santés paroles. Dans ces circonslances, ordinairement imprévues , le son de sa voix avait quelque chose de ilatteur et de caressant; ses yeux respiraient la bonté la plus indulgente , et son sourire, ce sourire qui suffisait à rassurer les rois dont les couronnes vacillantes étaient menacées par le gain dune dernière victoire . se reposait sur vous avec un charme indicible.

Toutefois rempereui' n'était pas prodigue. Le budget de sa maison, connue celui de l'état, était tenu avec une sévérité puritaine. En veut-on la preuve? Un jour que son premier valet de chambre avait été chargé par lui de reconduire le roi de Kome auprès de madame de Montesquiou , sa gous ernanle , qui l'avait amené, Constant vint lui rendre compte de sa mission. Napoléon le retint à causer; puis, ' après lui avoir légèrement tiré les oreilles, selon sonhabiSude, et lui avoir adressé quelques questions personnelles :

-— A propos , ajouta-t-il , de combien sont vos appointemens?

.- — De six mille francs par au, sire.

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j)fi — Et Collin . savez- vous quels sont les siens?

-èb-* Sire, M. (Collin a douze mille francs.

— Douze mille francs !... Constant, cela n est pas jusle. Vous éles mon premier \alet (le (liambre, vous ne devez pas avoir moins que mon premier ronti'ôleur : dès à présent je double vos appoinlemens. Allez dire à Eslève de venir, je venx lui parlera ce sujet.

iLe trésorier de la < ouroime se présente : Naj)ol<''OH r informe de !a nouvelle décision qu'il vient âo prendre à l'égard de Constant. h. —Sire, lui j'épond Estève, les comptes de rannëe sont faits. Votre Majesté a elle-même arrêté les dépenses et signé le budget de sa niaison ; pour eene auiT-n^^ntation de fonds, une ordonnance m'est indispensable.

— C'est juste, reprit l'empereur, ce qui est fait est fait. Je ne dois ni ne veux rien changer à votie comptabilité: vous la tenez trop bien [»onrcela, monsieur le comte Estève : i' m arrangerai îmlremeiv!. C'est très bien.

Et sur un signe, le ire.sorier-général s'étani retiré , Napoléon dit à Constant :

— bisqu'à la fin de l'année, ce sera le ba-

ron Fain qui vous donnera chaque mois cinq cents francs sur ma cassette particulière ; Tannée prochaine , je ferai réguhiriser cette dépense , soyez-en bien sûr.

Comme on le voit , l'emploi des moindres sommes dans la maison de leurs majestés était justifié avec une scrupuleuse exactitude. L'omission de quelques centimes dans un compte général eût fait encourir de graves reproches à r intendant-général de la liste civile ; mais autant Napoléon aimait, comme Sully, à se rendre raison des plus minces dépenses , autant, dans les occasions importantes, il aimait aussi à ne point calcider la portée d'une largesse ou la magnificence d'un cadeau. L" impératrice Joséphine le plaisantait quelquefois sur ce qu'elle appelait spirituellement ses houf' fées de générosilé. Napoléon lui répondait avec malice :

— Oui , moque-toi de moi ! C'est bien à toi à parler, toi qui netecontentes pasde brûler la bougie par les deux bouts à la fois : afin d'aller plus vite, tu l'entames par le milieu.

— Cela n'empêche pas, reprenait Joséphine, que souvent tu ne sois plus prodigue

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