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que l'empereiir trouva que le chiffre des dépenses occasionées par ces deux solennités s'était élevé beaucoup plus haut qu'il ne l'avait présumé. Cependant , dans les premiers jours de janvier 1812, et sans aucune circonstance déterminante, si ce n'était celle du jour de l'an , Napoléon dit un matin à son premier valet de chambre, comme celui-ci finissait de l'habiller :
• — Constant, continuez à me servir comme vous le (îules, j'aurai soin de vous.
En même temps il lui mit dans la main trois papiers chiffonnés qui ressemblaient à des papillottes de bonbons, en ajoutant :
— Voilà de mes pastilles de sucre de pommes , prenez-les; vous êtes enrhumé, elles vous feront du bien.
Et puis, ayant mis son chapeau sur sa tête, il passa sans paraître écouler les remercîmens que son premier valet de chambre , plus ému de l'intérêt que son maître daignait prendre à sa santé que de la valeur de son cadeau , lui adressait le plus sincèrement du monde : mais à peine Napoléon s'était éloigné, que Constant, voulant faire usnge du remède , déroula les
diablotins de sucre de pommes : c'étaient trois pièces de quarante francs eiUourëes chacune d'un billet de mille francs. Nous ne savons si on trouvera bien intéressans ces détails intimes ; mais ils nous ont paru propres à faire connaître le caractère de l'empereur et ses manières habituelles avec les gens de sa maison. En outre, ces particularités peuvent faire apprécier la sévère économie qu'il apportait dans son ultérieur , économie qui , chez lui , était une règle de prudence dont il s'écartait volontiers, connue on le voit, lorsque sa générosité ou sa bonté naturelle F y entraînait.
On sait aussi que Napoléon ne souffrait pas qu'on le fît attendre, et qu'il aimait assez à avoir tout son monde sous la main ; c'est pour ces deux raisons qu'un soii', après avoir beaucoup travaillé avec Real , il se prit ii dire à ce conseillei- d'état : -:
— A propos! avez-vous une campagne?
— Oui, sire, répondit celui-ci, j'en ai une assez gentillette, à cinq lieues de Paris.
— C'est trop loin : à tout moment je puis avoir besoin de vous. On ne peut vous aller chercber à cinq lieues d ici : il faut que vous
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en acheliez une autre beaucoup plus rapprocliee de moi , et cela tout de suite.
— Sire , je ne puis acheter une autre maison sans avoir vendu l'ancienne; Votre Majesté sait très bien qu'on ne se défait pas d'une propriété du joui- au lendemain. ;-j
— Nous ne nous entendons pas du tout , mon cher ; je ne vous dis pas de vejidre votre maison, moi ; je vous dis au contraire d'en acheter une autre. Je comprends parfaitement qu'après avoir travaillé avec moi comme vous l'avez fait aujourd hui , vous ayez besoin de repos , d'un peu de distraction , (ju'il vous faille respirer le grand air, à une lieue ou deux lieues tout au plus de Paris, parce que vous comprenez à votre tour que si j'ai besoin de vous, il ne vous faut qu'un quart-d heuie pour être ici : achetez donc une autre campagne , c'est essentiel.
— Sire, je comprends très bien ce que Votre Majesté daigne mexpliquer; mais, règle générale, pour acheter, il faut de l'argejit.
— Eh bien, monsieur, n'avez- vous pas d'assez beaux traitemens? ,j rtonuod
— Sirv, je in«' fais honneur de la générosité
de Vôtre Majesté, mais je ne fais pas d'économies.
— Et vous avez tort. Au surplus, faites tout ce que vous voudrez, arrangez-vous comme bon vous semblera ; mais achetez une autre campagne , achetez-la tout de suite , dès demain, il le faut ; je le veux.
Le lendemain , après la séance du conseil d'état, que Napoléon avait lui-même présidée et à laquelle Real avait assisté :
• — Eh bien ! lui demanda l'empereur, avezvous enfin trouvé une campagne à acheter?
— Eh ! mon Dieu , sire , ce ne sont pas les campagnes à acheter qui manquent , ce sont les acheloirs.
— Le mot est nouveau , reprit Napoléon en riant; mais, n'importe, cherchez toujours.
— Sire , j'aurai beau chercher. Votre Majesté sait aussi bien que moi que, grâce h elle, nous ne sommes plus au temps où les propriétés se donnaient pour rien.
— Qui sait? cherchez bien , vous dis-je ; les bonnes idées viennent quelquefois en dormant.
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Le lendemain , à son réveil , Real recevait un bon de 400,000 francs payables à vue au trésor et destinés uniquement h l'acquisition d'une maison de plaisance. C'est ainsi que ce conseiller détat devint [iropriélaire de la délicieuse babitalion de Boulogne , que possède aujourd'hui M. le baron Rothschild.
Il arrivait quelquefois qu'un général avait besoin de se remonter, ou qu'un célèbre manufacturier éprouvait une gène momentanée dans son commerce, ou enfin qu'un grand dignitaire voulait payer ses dettes ; en ce cas, il suffisait de demander une audience particulière à l'empereur, pour lui faire un emprunt qu'il ne refusait jamais lorsque le solliciteur était digne d'intérêt. Après avoir écouté le réclamant , Napoléon faisait formuler h l'instant même par un de ses secrétaires une ordonnance , sur sa cassette particulière , de cent , deux cent , trois cent mille francs , plus ou moins . selon les besoins exprimés , et remettait lui-même cette ordonnance au solliciteur. Puis , séance tejianle ; il se faisait faire par ce dernier une simple reconnaissance ou bien un billet à ordre de la valeur de la somme avan-
cée, après lui avoir fait la recommandation
inévitable de donner un bon emploi à cet
argent.
Un matin, à l'heure ordinaire de sa visite,
Corvisart entre fort ému dans la chambre h
coucher de l'empereur.
un
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, docteur?
lui demantla le maître de ce ton goguenard qu'il avait toujours avec son premier médecin , vous avez la physionomie bouleversée : auriez-vous tué quelqu'un avec préméditation ?
— Pardon, sire, mais je n'ai pas sujet de rire ; je viens de voir iu\e chose qui m'a vivement affligé.
— Quoi donc !... Tous vos malades seraientils sur pied ?
— Au contraire, sire. Le pauvre Laville- Leroux vient de tomber frappé d'apoplexie , ici même , au bas du grand escalier de Votre Majesté.
— Comment! chez moi, docteur, s'écria l'empereur : c'est une perte véritable pour le sénat. Diable!
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— Sire, j'ai prodigué à ce sénateur tous les soins; mais il était trop lard.
— C'est cela! toujours le même refrain, reprit l empereur avec un mouvement d'impatience ; vous voyez bien, docteur, que vous avez tort de ne pas coucher ici; mais vous êtes d'un entêtement!... Ce pauvre Laville- Leroux ! c'était un brave et honnête homme. Tenez. Corvisart, ajouta l'empereur avec bienveillance, puisque vous l'avez assisté à ses derniers momens. il est juste que vous soyez un de ses héritiers. Je lui ai prêté, il y a un an, cent mille francs : il m'a fait son billet que jai là, je vais vous le donner, il servira à établir une sorte de compensation, comme dit M. Azaïs, pour les personnes auxquelles vous avez sauvé la vie et qui ne vous ont payé que d'ingratitude.
Corvisart , ignorant la position pécuniaire dans laquelle se trouvait M. Laville-Leroux au moment de sa mort, sachant d'ailleurs qu'il laissait des héritiers directs et craignant, en homme prudent qu'il était toujours dans de semblables aifaires, que le billet ne fût pas payé à rue, dit spirituellement à lerapereur
le lendemain , en venant comme de coutume faire sa visite du matin :
— Sire, hier Votre Majesté a oublié une chose essentielle en me donnant le billet de M. La ville-Leroux.
— Quoi donc, docteur? répondit l'empereur d'un air étonné.
— Oh ! presque rien , sire , une petite formalité. Votre Majesté n'a pas songé qu'il fallait que ce billet fût endossé par elle et passé à mon ordre , pour être réguher.
— Ah ! je comprends', s'écria l'empereur en riant et en tirant une oreille à son médecin. C'est juste, docteur : vous faites bien de ne vouloir pas courir le risque d'un protêt.
Et Napoléon écrivit de sa main ces mots en travers du billet :
« Bon pour cent mille francs , à valoir sur mon compte du prochain trimestre , que le comte Estève paiera à vue au baron Corvisart. »
« Napoléon. »
Nous devons ajouter que ces cent mille
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francs furent religieusement restitués, bientôt après, à M. Estève par la famille de ce sénateur, lorsque le partage des biens qu'il avait acquis par les plus honorables travaux fut effectué. Le même jour que ce triste événement avait eu lieu, h peine l'empereur avaitil fini de déjeuner, que ïalma fut introduit. II avait fait appeler le grand artiste pour le consulter sur l'effet que produirait le rôle d'une tragédie que la Comédie-Française remettait au répertoire. Après une demi-heure d'entretien , Napoléon niontre au célèbre tragédien un magnifique camée antique qu'il avait reçu d'Italie : c'était une tête d'empereur romain dont le travail était admirable.
— Comment le trouvez-vous , Talma ? lui demanda-t-il avec intérêt.
— Fort beau, sire.
— Est-ce que vous n'y voyez rien de particulier? Regardez-le bien.
— Sire, en l'examinant avec attention, il me semble que ce profd a une grande ressemblance avec celui de Votre Majesté.
— C'est vrai, et je suis enchanté que vous vous soyez aperçu de celte ressemblance,