‹ Souvenirs intimes du temps de l'Empire (volume 2)Chapitre 19 sur 23 · LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ

parce que ce camée , comme bijou , eût été une bagatelle que je n'aurais pas osé vous of~ frir, tandis que, comme portrait, c'est un souvenir qui vous plaira et que vous ne pouvez vous dispenser d'accepter de moi.

Et puis il ajouta, comme d'habitude, en souriant :

— Talma, les petits cadeaux entretiennent l'amitié.

Et lorsque, quelques années après, Napo^, léon, oublié à Sainte-Hélène, faisait au comte Bertrand l'honneur d'échanger sa montre contre la sienne , il savait encore trouver le moyen de rattacher à ce troc un souvenir de gloire pour son grand maréchal.

— Tenez, Bertrand, lui dit-il, cette montre sonnait deux heures de la nuit, à Rivoli, lorsque j'ordonnai à Joubert d'attaquer. "* ^

C'est ainsi que savait donner l'empereur.

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^lll.

APiits mi

Après là bataille dléna. le premier ordre que donna Napoléon à son aide-de-camp Savary en entrant à Berlin, le 27 octobre 1806, fut d'aller immédiatement s'emparer de la poste.

On intercepta une lettre qui était adressée au roi de Prusse. Elle fut décachetée : elle

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était tout entière écrite et signée de la main du prince de Hatzfeld , resté à Berlin comme député auprès de Napoléon et membre du gouvernement provisoire prussien. Dans cette lettre, il rendait un compte détaillé à son souverain de tout ce qui s'était passé dans la capitale depuis son départ, et il joignait à des réflexions qui n'avaient rien de flatteur pour Napoléon une énumération complète de la force de nos troupes, de la quantité de munitions, du nombre de pièces d'artillerie qu'on avait parquées dans l'intérieur de la ville, etc. Comme c'était un prince qui avait écrit cette lettre, efle fut aussitôt envoyée à l'empereur : c'était évidemment un fait de haute trahison. Ce mode d'espionnage pouvait devenir d'autant plus dangereux qu'il aurait été facile de l'employer avec succès par le moyen des bourgmestres et d'entourer ainsi notre armée d'une surveillance tefle, qu'elle n'eût pu faire un mouvement sans que l'ennemi en eût été imn édiatement informé.

Napoléon lut cette lettre plusieurs fois, et à chaque phrase il faisait entendre ces exclamations ; « Mais c'est abominable! On n'a pas

APRÈS IliNA. 277

d'idée d'une pareille effronterie!... C'est, parbleu ! bien cela : il ne se trompe pas ! » Puis ayant mis la lettre dans sa pocbe, il ajouta, en se mordant les lèvres et en hochant la tète.

— Quand je ferais fusiller ce monsieur-là, j'espère bienqu'on n'y trouverait rien à redire! C'est aussi par trop fort!... Eh bien! je le ferai aujourd'hui même , et sans rémission.

Et il donna l'ordre d'arrêter sur-le-champ M. de Hatzfeld. Fort heureusement pour le prince, Napoléon oublia de joindre à son ordre la lettre qui était la seule pièce de conviction à mettre sous les yeux de la commission militaire appelée à juger le fait.

,,-Le général Savary, en sa qualité de commandant de la gendarmerie impériale, était ordinairement chargé de ces sortes d'arrestations ; mais Napoléon l'avait envoyé en mission le matin , et comme il n'était pas encore de retour, Rapp, à son grand regret, fui obligé de suppléer à cette absence.

Napoléon, resté seul avec Berthier, lui dit de s'asseoir pour écrire l'ordre en vertu duquel M. de Hatzfeld devait être traduit devant une commission militaire. Le major-général

27 s ÀPRfcS lÉ.NA.

essaya encore quelques représentalions. Na- |)oîéon perdit patience et, de ses deux poings fermes, frappa d'une telle force sur le bureau devant lequel le major-général était assis, que tout ce qui se trouva dessus sauta en l'air, même la lourde écritoire. Bertliier se leva tranquillement et sortit du salon. L'empereur, comme honteux de son emportement et ne trouvant plus de paroles sur ses lèvres , se croisa les bras et suivit Berthier des yeux eh restant immobile. ' : ' '"i

Devenu un peu plus calmfeVîf appela 'fepjV, qui s'était teini comme retranché dans la pièce voisine.

— Rapp , lui dit-il , mettez-vous à cette table et écrivez.

Et comme l'aide-de-càmp semblait apporter quelque hésitation à obéir :

— Allons, allons ! dépêchons, s'il se peut! s'écria Napoléon en frappant du pied ; et sans interrompre sa pi'omenade il dicta ce qui suit :

« Notre cousin le maréchal Davoust , au » reçu de la présente , nommera immédiate- M ment une commission militaire composée

APRÈS lÉNA. 279

» de sept colonels de son corps d'armée , dont » il sera président , aQn de faire juger comme «/convaincu... » (Soulignez ronr«mcw, inter- » rompit l'empereur en élevant la voix- ) « de » trahison et d'espionnage le prince de Hatz- » feld. Le jugement devra être rendu et exé- » cute... » (Souligne exécuté, dit encore l'empereur en appuyant sur le mot. } « aujour- )) d'iîui , avanl six heures du soir. Les troupes » du cor[>s d'armée de notre cousin le maré- » chai Davoust prendront les armes et assis- »*îeront à la lecture du jugement, qui sera »^ faite au condamné en leur présence, ainsi 5 qu'à son exécution. »

Napoléon ])rit la plume des mains «!e Kapp, fut .à voix basse ce qu'il venait de lui dicter : rt C'est cela , n dit-il après avoir signé. Puis , changeant de ton et de langage :

' — À la bonne heure, loi! lu ui'obéis , lu as ibi en ton empereur, tu es son ami , lu ne le maltraites pas comme font certains autres. Tiens! continua-t-il eh lui remettant la lettre de M. de Hatzfeld , expédie sur-le-champ cet ordre, auquel tu joindras la lettre que voici.

Rapp up fit rien de tout c(>Ia . bien qu'il

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tremblât pour lui et pour le prince , puisque au lieu de l'avoir envoyé au quartier-général de Davoust il l'avait laissé au palais, malgré l'ordre formel que l'empereur lui avait donné. Il mit les deux lettres dans sa poche en se disant : « Il en arrivera ce qu'il pourra ! »

Cependant un avis officieux avait prévenu madame de Halzfeld de l'arrestation de son mari. Elle était accourue auprès du grand-maréchal , lorsque tout à coup le cri : Aux armes! elles tambours se firent entendre audehors. C'était Napoléon qui rentrait au palais. Le grand-maréchal quitta la princesse et courut à la rencontre de l'empereur, qui, suivi de Rapp et de Savary, était déjà parvenu au haut de l'escalier. Duroc n'étant pas dans l'habitude de se trouver en pareil cas sur sou passage, sa présence le surprit :

— Eh bien ! monsieur le grand-maréchal , lui demanda-t-il , est-ce qu'il y aurait encore du nouveau?

— Oui, sire , répondit Duroc.

— En ce cas, suivez-moi, reprit l'empereur en pressant le pas ; nous allons voir cela.

Mais à peine était-il entré dans le premier

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salon, que tout à coup une femme s'élança d'une des portes adjacentes et vint se jeter tout éplorée à ses pieds en déclinant son nom et en s' écriant :

— Justice ! sire , justice !

Napoléon la releva avec bonté, fit un signe à Savary pour qu'il ne laissât pénétrer personne, et entra dans son cabinet, suivi de Rapp, qui avait offert le secours de son bras à madame de Hatzfeld , à qui son émotion et son état de grossesse permettaient à peine de se soutenir. L'empereur ne put s'empêcher de répéter plusieurs fois : « Pauvre femme ! malheureuse femme ! » Et croyant que les ordres du matin avaient été exécutés, il fit signe à la princesse de s'asseoir dans un fauteuil placé près de la cheminée; puis s' approchant de Rapp , il lui dit sans affectation de manière à n'être entendu que de lui seul :

— Écrivez à l'instant au maréchal de suspendre le jugement.

Pour toute réponse , l'aide-de-camp baissa les yeux et lui remit un papier.

— Qu'est-ce que cela ? dit Napoléon.

Et ayant déplié ce papier , il reconnut la

*82 JV/i:v c.1?î-:a

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lettre du prince quil avait remise a Rapp quelques heures auparavant. Il lui jeîta un regard qui semblait pardonner à sa désobéissance et ajouta à vois, basse :

— Je ne t'en veux pas ; puis élevant la voix : Maintenant , madame , dit-il avec bonté , parlez, je vous écoute.

Madame de Hatzfeld , dans toute la candeur de son ame, se plaignit fort longuement de ce qu'on avait injustement calomnié son mari et termina en lui demandant justice contre ses accusateurs. Napoléon , placé en face d'elle , l'avait écouté patiemment ; les jambes croisées et les coudes appuyés sur les bras de son large fauteuil , il n'avait cessé de regarder ses pouces , (jii'il Ibisait tourner l'un autour de l'antre. Quand elle eut achevé, il se leva en lui disant avec ménagement :

— Eh bien ! madame . vous saurez que votre mari s'est mis dans un cas tellement grave que , d'après les lois , il a mérité la mort. Tenez, lisez.

Et en même temps il lui donna la lettre du prince.

Madame de Hatzfeld jeta les yeux sur cette

[)ièce accusatrice. Â mesure qu'elle lisait , 1 effroi se manifestait sur tous ses traits ; dans sa stupéfaction. «'Ile rie s'interrompit que pour bégayer ces mots :'^'

— Ah! mon Dieu! sire!... c'est bien son écriture... Je la recomiais. ' '*^"^

La princesse regardait Napoléon avec une iinmobilité qui tenait du délire ; elle tomba sur les genoux , et , les yeux hagards . tendit les bras vers lui.

— An! sire!... grâce : grâce pour mes enfans ! s"écria-t-elle avec l'accent du j>lus pro'-' fond désespoii". '^-

— Madame . continua Napoléon en se rap~ prochant d'elle . sans cette maudite lettre^ il n'y aurait point de preuves contré votre mari. ^-"^« '^

— Hélas î sire . c'est la vérité , mais je ifi^'' puis le nier. i" • " '^^

— Alors je ne vois pas d'aiidW ttiDj^âfii l]H^' de la brûlei'. Qu'en pensez- vous?

La princesse tenait toujours le fatal papier dans ses mains agitées d'un tremblement con-"^ vulsif; et, ne comprenant pas bien les paroles de Napoléon , plie rie sHv,4it plus ni ce qu'elle

284 APRÈS lÉNA.

avait à dire , ni ce qu'elle avait à faire. L'empereur remarquant cette indécision, s'approcha d'elle davantage et lui indiquant des yeux et du geste le feu ardent qui pétillait dans la cheminée :

— Allons, madame , lui dit-il d'un ton pénétré , faites comme si vous étiez seule... Vous n'osez pas? Allons donc !

D'une main l'empereur s'était emparé du bras de la princesse et l'avait dirigé jusque dans l'àtre de la cheminée, tandis que de l'autre main il avait saisi la lettre et l'avait jetée au feu en disant :

— Maintenant, madame, je n'ai plus de preuves : M. de Hatzfeld a sa grâce.

Puis ayant aidé la princesse à se relever , il chargea Savary de la reconduire jusqu'à son hôtel.

Deux jours après cette scène, Joséphine disait à ses dames :

— Bientôt minuit , et cependant je ne puis me décider à vous quitter, persuadée que ce soir j'aurai des nouvelles de l'empereur.

A peine avait-elle prononcé ces mots , que le galop d'un cheval mêlé aux claquemens

APRÈS lÉNA. 285

d'un fouet de poste se faisait entendre dans la cour des Tuileries.

— Ah ! s'ëcria-t-elle en sautant de joie et en battant des mains , une lettre I une lettre ! j'en étais sûre.

En effet , c'était Moustache (le courrier favori de l'empereur) qui ariivait de Berlin à franc étrier; il avait franchi 245 lieues en soixante heures. Quelques minulos après , M. d'Aubusson de Lafeuillade, chambellan de service, entrait dans le salon d'un pas grave et mesuré, et présentait à l'impératrice la lettre suivante :

» Berlin , 6 novembre 1806 , neuf heures du soir.

» Ma chère amie , j'ai reçu ta lettre où tu » me parais fâchée du mal que je dis des fem- » mes. Il est vrai que je hais au delà de tout » celles qui sont intrigantes et qui mènent leur » mari par le nez ; je ne suis accoutumé qu'aux » femmes bonnes et conciliantes : ce sont les » seules que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est » pas ma faute, mais la tienne. Au reste , tu » apprendras que j'ai été fort bon pour une

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» femme qui s'est montrée sensible, attachée » a son mari, et dont l'accent allait a l'ame; » si elle fût venue deux heures plus tard, c'é- » tait fait de lui , tandis qu'en ce moment il » est tranquille auprès d'elle , et cette femme » est heureuse. Tu vois donc bien que j'aime » les femmes naïves et douces; mais c'est que » celles-là seules te ressemblent. Adieu . tout » à toi.

» Napoléon. »

Telle fui la conduite de l'empereur à l'égard de madame de Hatzfeld.

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ZIT.

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^Enl808, Napoléon ef Alexandre s'étaient

donné rendez-vous, pour la (in de septembre;

n Erfurt , petite ville enclavée dans la Saxe '

ducale , et dépendante alors du grand-duché

de Francfort, lis y étaient réunis le 27. Tous

les souverains d'Allemagne, petits rois, grands- , . ... , . . ;'wî

uucSj prmces et prmcipions y étaient aussi aç-

288 A EBFDRT.

courus des bords du Danube, du Rhin, de l'Elbe et de la Baltique. Ils venaient renouveler leurs hommages et les protestations de leur dévoûment au soldat couronné par la victoire, et, a ce titre, protecteur de la confédération du Rhin , distributeur de trônes et grand faiseur de rois.

L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse ne s'étaient point rendus à Erfurt ; Napoléon les avait vaincus , leur avait pardonné , leur avait rendu leurs états, mais ne les admettait pas, comme Alexandre, dans la confidence de ses projets. M. de Vincent, ambassadeur d'Autriche, et le jeune prince Guillaume de Prusse, semblaient n'être venus là que pour méditer sur la valeur et la sainteté des alliances royales. Délaissés de tous les anciens amis de leurs souverains, ils les voyaient se presser dans le palais du prince primat, alors occupé par Napoléon. Alexandre habitait une maison modeste , mais jolie. Les rois et les princes étaient entassés chez les bourgeois et jusque chez les cordonniers dont l'industrie enrichit Erfurt par ses exportations.

Talma venait d'arriver avec mademoiselle

Duchesiiois et rélile des acteurs de la Comédie-Française; Napoléon lui avait promis un parterre de rois. Talma , roi de la scène , vint , comme tous les rois de la façon de Napoléon, prendre possession de ses nouveaux domaines. Eh ! quel ihéàtre que celui d'Erfurt! quel palais! quel temple pour Auguste, pour Sémiramis, pour Joad! La salle pouvait le disputer d'élégance à celle de Limoges ou de Quimper-(]orentin ; mais qu'importe la salle , qu'importe la pièce , qu'importent les acteurs! L'auditoire seul absorbe ici toute l'attention. C'est la que sont les seuls, les véritables acteurs de la fêle.

Les loges se remplissent rapidement, parce qu'avec Napoléon, l'heure ^u spectacle est précise comme celle dune revue militaire. Des princesses, des dames d'honneur, déjeunes et belles femmes, richement parées, sont venues s'y ranger, et foiment une brillante et fraîche guirlande. On dislingue , dans la loge du milieu , les princesses Stéphanie de Beauharnais et Catherine de Wurtemberg : la première , mariée au grand-duc de Bade , et la I. 19

590 A ERIURT.

seconde , devenue reine de Westphalie par son mariage avec Jérôme Bonaparte. Les princesses d'outre-Rhin ne refusaient point alors d'épouser des Français , et n'exigeaient même pas qu'ils fussent nés princes. Eugène de Beauharnais, noble et brave jeune homme, venait d'épouser la princesse Amélie, fille aînée du roi de Bavière; Berthier. qui n'était ni jeune ni beau , épousait plus tard la princesse Elisabeth, nièce du même roi. La France alors était la grande nation. Ces mariages francogermains étaient alors fort à la mode ; la mode en est passée depuis que l'auréole a disparu.

On aperçoit aussi mademoiselle Bourgoing au fond dune loge. Elle a pensé, avec raison peut-être , (\\i Iphi génie , d'ailleurs fort jolie femme , ne peut être déplacée dans ce nouvel Aulide. Un préfet du palais l'avertit néanmoins qu'elle peut se croire reine sur la scène , tant qu'elle pourra ; mais que hors de là , ce rôle lui est absolument interdit par ordre supérieur.

Cependant le parterre se remplit , moins les places réservées aux deux augustes per-

sonnages impatiemment attendus. Il n'y a point d'orchestre ; les vétérans de la symphonie, qu'au Théâtre-Français on appelait alors des musiciens, sont restés h Paris et remettent à l'étude les airs du Bourgeois gentilhomme ou la marche du Malade imaginaire. A la place de l'orchestre, huit fauteuils sont disposés sur un seul rang : six sont occupés par les rois de Saxe, di' Bavière, de Wurtemberg, de Westphalie, par M. de Vincent, ambassadeur d'Autriche, ei par le prince Guillaume de Prusse; les deux fauteuils vides, placés au milieu et à quelque distance des autres, sont réservés aux deux empereurs.

Le roi de Westphalie quitte son fauteuil et va s'asseoir dans une loge piès de la reine ; les rois de Saxe , de Bavière et de Wurtemberg vont successivement saluer M. de Talleyrand, placé avec Berthier, dans une petite loge à droite sur le théâtre. On voit avec peine le roi de Saxe Frédéric- Auguste , ce roi honnête homme, si malheureux depuis pour avoir cru à la sainteté du serment, s'incliner devant celui qui s'est moqué de tous ceux qu'il a

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faits, devant M. de Talleyrand; dont le sourire mystificateur semble lui répondre :

Les rois sont ifi-bas pour nos menus plaisirs.

Au roi de Saxe succède le roi de Bavière , Maximilien -Joseph, connu autrefois en France sous le nom de prince Max, et colonel de l'ancien régiment d'Alsace, quand les colonels brodaient et faisaient du fdet. On reconnaît aux salutations obséquieuses que le nouveau roi adresse à M. de Talleyrand , qu'il n'a nullement renoncé à ses anciennes habitudes de courtisan, et ne veut pas s'apercevoir de l'humilité de sa position. Notons ici qu'on doit au prince Max, colonel du régiment d'Alsace, l'invention de la bavaroise au lait, et qu'il ne s'en montra jamais plus fier pour cela.

Le roi de Wurtemberg arrive le dernier ; il est écrasé sous le poids de sa monstrueuse obésité. Nous ne pouvons pas dire que sa figure énergique et fortement caractérisée commande le respect à M. de Talleyrand qui ne respecte rien, mais nous remarquons cependant que . dans cet entretien , M. le grand-

A ERFIRT. 293

chambellan n'a plus ce sourire moqueur que le roi ne lui eût peul-êlre pas jjermis.

Sur des bancs rangés parallèlement au Ihéâtre , et coupés perpendiculairement par un intervalle assez considérable pour que deux personnes puissent y passer h l'aise et de front, nous remarquons les grands-ducs de Bade, de Weymar, de Hesse-Darmstàdt e* de Wurtzbourg ; Constantin, frère de l'empereur Alexandre ; les ducs de Nassau et de Holstein-Oldembourg ; deux ducs de Mecklembourg, trois ducs de Saxe, et une foule de princes d'Anhalt, de Hohenzollern, de Reuss, etc. Les états du plus puissant des princes de ce nom ( Hohenzollern-Sigmaringen ) ont en superficie 1,007 kilomètres carrés ; le chiffre de l'armée est de 320 hommes. Puis viennent des ministres, des conseillers, des chambellans, tous bien et dûment couverts de plaques et chamarrés de grands cordons de toutes couleurs ; tous les yeux fixés vers la porte de la salle et prêts à se lever quand Napoléon paraîtra; tous désireux d'obtenir un regard, un sourire de bienveillance du roi des rois ; trop heureux s'ils pouvaient h son passage dire un seul

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mot qui pût mérilei" son attention. Mais il ne leur en donnera pas le temps ; les tambours et les trompettes aimoncenf son arrivée. Les deux empereurs eolrenl ensemble , passent rapidement et saluent. A peine sont-ils assis, que la toile se lève sans que princes ou rois aient eu le temps de leur adresser un seul mot.

Telle était l'étiquette suivie à Erfurt ; mais l'étiquette a tout glacé : la salle est froide , le parterre est froid, les acteurs sont froids ; point d'ensemble , point d'illusion. A part quelques beaux momens de Talma et de Duchesnois, justement admirés, les illustres spectateurs pourront dire qu'ils se sont royalement ennuyés.

Détournons les yeux de cette scène qui languit . pour les reporter sur ce parterre si bariolé , si éblouissant de plaques. La croix de la Légion-d' Honneur brille parmi toutes ces décorations, comme un soleil parmi ses satellites, ou scintille sur la poitrine de plusieurs généraux français, au nombre desquels nous remarquons les ducs de Vicence et de Montebello.

\ LKH'KI. 295

Puissti-l-elU'. comme alors, ne récompenser jamais que de nol)les services !

Un speclaleur placé sur un des derniers bancs de la salle , el qui est exempt de tout grand cordon , prêle une attention religieuse aux l)eau\ vers de lUicine , et paraît à peu près seul, dans celte foule dorée , les apprécier et les sentir.

Cependant le spectacle finit : les empereui's se lèvent ens<imble, et se retirent avec autant de solennité qu'à leur entrée. Napoléon ne salue d'un sourire affectueux que le spectateur modeste dont nous avons remarqué Tattention. Il le salue . non point parce qu'il est ministre ou conseiller du grand-duc de Weimar, mais parce quil est homme de génie et s'appelle Goethe. Les rois disparaissent à la suite des deux majestés impériales, les princes les suivent; les loges se dégarnissent et le parterre se dépouille de ses rois.

Ainsi se passa la première représentation théâtrale qui eut lieu à Erfurl. Elle fut suivie de quatre autres où furent représentés successivement : Cinna , Andromaque , Britannicus et Zaïre. L éliquetle demeura invariable, et le

parterre se barioia chaque soii' des mêmes inajeslés.

Les deux empereurs quittèrent Erlurt lo 14 octobre. Un libraire de la yille annonçait alors un ouvrage ayant pour titre : Erfurt dans sa plus haute splendeur, orné des portraits de fous les princes. Nous ne savons si l'ouvrage a paru ; mais hors Napoléon, qui a des souvenirs si puissans, la haute splendeur, les hautes célébrités , les portraits . les originaux , tous ceux qui se trouvaient là en un mot. sont aujourd'hui singulièrement oubliés.

ZT.

\APOLEO.\ .IRŒIÏtCït,

Les moiiiuuens plaisaient à l'iiiiaginalion de I empereur. Ses projets de cpnslruc^tioiis'gigantesqties i'<'iiiplissaient mieux que quoi qiie ce fût le vide des momens d inaction. 11 disait :

— Les monumens font partie de l'histoire des peuj»les; loui^ longue durée témoigne de leur civilisation long-temps après que ces peu-

298 NAPOLEON AUCHITEGTE.

pies ont disparu delà terre, ce sont d'irrécusables témoins qui attestent comme vraies, aux générations à venir, des conquêtes qu'elles ser'aient souvent tentées de regarder comme fabuleuses.

Napoléon savait aussi que les beaux-arts donnent aux grandes actions une longue renommée et consacrent le souvenir des princes qui les ont encouragés.

— Une grande réputation, disait-il encore, c'est un grand bruit : plus ce bruit est grand, plus il s'étend au loin. Les institutions , les nations , tout cela tombe ; mais le bruit reste et se prolonge d'échos en échos , jusqu'aux siècles les plus reculés.

L'empereur aimait d'ailleurs la France avec passion ; il voulait que son nom fût attaché à elle par des liens indestiuctibles. Dans toutes ses actions on retrouve ce sentiment instinctif de l'avenir de même que partout où le conduisaient ses victoires ; sa seule préoccupation , c'était l'opinion de la France. A l'exemple d'Alexandre à Arbeiles, qui s'applaudissait moins d'avoir vaincu Darius que d'avoir conquis le suffrage des Aihénicns, il dit îesoir d<'la ba-

NAPOLKON ARCIUTECIT. 299

laille d'Auslerlit/ . en |H'éseuce de ^jcux qui rentoiiraient :

— On parlera de moi i\ Paris !

Dès les premiers jours de sa puissaiice consulaire , Napoléon avait appeli' au})rès de lui les pli|s habiles architectes et leur avait ordonné de s'occuper de la i-estauralion de l'iiôiel des invalides. La première pensée d'un homme qui devait le pouvoir suprême à la carrière des armes, devait èlre d'embellir |a retraite des compagnons et des témoins de sa gloire.

— Ce sera l'Elysée des braves, dit-il à ce sujet, et , pour eux , la plus noble des illustrations.

Le lion de Saint-Marc, rapporté de Venise, orna la belle fontaine bâtie au milieu de l'Esplanade. Les quatre chevaux de Corinthe , cette ancienne création du génie des Grecs , ce trophée de tant de victoires , transporté , dans la suite des âges, de la Grèce à Rome, de Rome à Constantinople , de Constantinople à Venise . et enfin de Venise à Paris, fut destiné à servir d'attelage au char de la Victoire qui devait être placé sur l'aro-de-îriomphe du

300 NVPOLÉON ARCHITECTE,

Carrousel , consacré à la gloire de la grande armée. On sait qu'à la restauration . conformément au Iraiié de Paris conclu en 1815, avec les puissances étrangères , Canova fut délégué par l'Autriche pour venir enlever ces chevaux, en même temps qu'un grand nombre de statues et de tableaux qui ornaient le Musée Napoléon . Le célèbre sculpteur s'étant présenté chez M. de Talleyrand pour lui faire part des instructions qu'il avait reçues , l'ex-grandchambellan de l'empereur lui lit cette demande :

— Mais en quelle qualité ètes-vous accrédité aupi'ès de nous?

— Prince, c'est en qualité d'ambassadeur , lui répondit Canova.

— Vous vous trompez : c'est d'emballeur que vous voulez dire . reprit M. de Talleyrand.

Mais revenons. Au retour de la première campagne de Prusse, à peine Napoléon avaitil pris le temps de se reposer des fatigues du voyage, qu'il parcourut le château des Tuileries pour examiner les réparations et juger des embellissemens qu'on y avait faits pendant

son absence. Selon son habitude , il criiiqua beaucoup el s'emporta contre les ai'chilectes, qui, disait-il plaisamment, sont la ruine des empires. Regardant alors par une des fenêtres de la salle des maréchaux, il demanda à M. de Fleurieu, gouverneur du château, qui l'accompagnait avec le premier architecte, pourquoi le haut de l'arc-de-triompho du (Carrousel était recouvert d'une toile :

— Sire, c'est à cause des dispositions qu'il est nécessaire de prendre pour la pose de la statue de Votre Majesté, qui va être placée dans le char, entre deux (iénies qui le conduisent.

— Comment!... Qu'est-ce que cela signitie?... s'écria vivement Napoléon. Je ne le veux pas !

Puis, se retournant vers M. Fontaine, il ajouta :

— Est-ce que ma statue était dans le dessin que vous m'avez présenté?

— Non, sire, c'était celle du dieu Mars.

— Eh bien! pourquoi me mettre à la place du dieu Mars ?

— Sire, ce n'est pas moi : ("est M. Denon.

— Denon a eu tort , reprit Napoléon avec impatience. De la flatterie , toujours de la flatterie ! Et Ion s'imagine me plaire ou me servir! Je veux qu'on ôte cette statue, entendez-vous , monsieur Fontaine ; je veux qu'elle disparaisse! cela n'a pas le sens commun ! Est-ce à moi à m' ériger des statues ? Que le char et les Génies soient achevés ; mais que le char reste vide; comprenez-vous?

Ainsi fut fait. La statue immédiatement descendue et reléguée dans l'orangerie, située sous la galerie des tableaux du Louvre , y était encore en 1830; elle était en plomb et remarquable par sa ressemblance.

C'était en 1804 que l'empereur avait conçu l'idée d'élever l'arc-de-triomphe du Carrousel. Quoique tous les devis fussent faits et les détails réglés , il restait une question importante à décider : celle de l'emplacement du monument. Les raisonneurs . ceux qui s'empressent toujours de donner des avis qui ne leur sont pas demandés , répétèrent que V endroit proposé , en face de la grande entrée des Tuileries du côté du Carrousel, était mal choisi : les uns voulaient que le monument fût bâti au pont-

tournant; les autres sur la place Louis XV; ceux-ci dans la grande allée des Champs-Elysées: ceux-là sur la place de la Bastille. Ces divers propos revinrent à Napoléon.

— Tous ces gens-là sont étranges , dit-il : les uns craignent que l'arc ne tue le château , les autres que le château ne tue l'arc. Comment faire pour contenter tout le monde ?

Et il exprima le désir de voir répondre à ces observations par une discussion puljlique dans les journaux.

— Sii-e , la meillem-e réponse à toutes ces objections sera la construction de l'arc même , dit M. Fontaine.

Ce ton de confiance décida l'empereur . qui répondit :

— Vous avez raison ; ces gens-là n'y entendent rien, vous dis-je ; ils s'occupent de niaiseries et négligent la chose principale. J'ai toujours \ai faiie ime porte à une grille , mais je n'ai jama s vu faire de grille à une porte.

C'est à la suite de cette discussion qu'il dit , en parlant des nombreux embellissemens projetés pour la capitale :

— Paris manque d'édifices, il faut lui en don-

30/l NAPOLÉON ARCHITECTE.

lier. C'est à tort que l'on a cherché à borner cette grande cité ; sa population peut sans inconvénient être doublée, et elle le sera un jour. Il peut se présenter telle circonstance où tous les rois de l'Europe s'y trouveront ensemble ; il leur faut donc un palais et tout ce qui en dépend. Si le cas échéait, pourrais-je décemment les loger en hôtel garni ?

Ce fut encore Napoléon qui , contre l'avis d une connnissioLi de marins et d'ingénieiu^s , voulut faire dAnvers un port où pussent entrer les gros vaisseaux de guerre. L'avis de la commission ne hiissait (jue le choix de Flessingue et de Terneuse. Napoléon ne voulut ni de Inn ni de lautre.

— Flessingue nest qu'une avant-garde, objecta-t-il : l'ennemi peut voir tout ce qui s'y passe; quant h Terneuse, on serait dans la boue ; l'air' y esl pestilentiel ; il n'y a nulle popidation. Anvers a , au contraire , un air sain et cent mille âmes : il faut que l'Escaut devienne navisçable.

On lui représenta que c'était impossible. Napoléon leva les épaules en insistant davantage encore, et rimpossil)ilité disparut. Cett«"

NAPOLÉON Ar.CniTECTE. 305

expression forte de la volonté de lempereur se lie à une autre anecdote dont elle sera le passeport.

Les opérations des ingénieurs chargés de vérifier les sondes et les passes de l'Escaut étaient décrites sur une carte immense qu'ils fallut dérouler sur le tapis du cabinet impérial. Tandis que l'un des membres de la commission lisait son rapport, lempereur et le ministre de la marine Decrès , couchés sur cette carte, suivaient de l'œil le détail des sondes, et examinaient les points présentés comme obstacles par le peu de profondeur de l'eau et par la formation de bancs qui , détachés de leurs gisemens naturels, iraient se reformer ailleurs , obstacles que Napoléon s'attachait à contester, et qu'il prétendait n'être pas invincibles. Après d'inutiles remontrances sur la question de possibilité, on se rejeta sur l'excessive dépense qu'entraînerait une entreprise aussi colossale. L'objection étant encore repoussée , M. Decrès finit i>ar ouvrir son ame tout entière :

— Mais, sire, dit-il, après tant de sacrifices pour ce grand établissement maritime, I. 20

306 NAl'OUON ARCHITECTE.

si un jour Anvers cessaii d'apparlenir à la France ?

A ces mots, l'enipereur , moitié colère, moitié plaisanterie, se relève brusquement, saisit le coin de la carte sur laquelle le ministre est encore étendu et l'enveloppe dans l'énorme toile, en lui disant :

— Eh bien, monsieur, même en ce cas, je ne regretterais pas mon argent : Anvers appartiendra toujours h un ennemi de l'Angleterre.

Napoléon tenait aussi à honneur de continuer les ouvrages commencés avant lui. En s'occupant de terminer le Panthéon, il conçut la pensée de rendre cet édifice à sa première destination.

— Le maîire-autel , dit-il, sera dédié à sainte Geneviève, patronne de Paris. On placera dans cette église les tombeaux qui sont au musée des Pelils-Augustins, en les rangeant comme ils le sont par ordre de siècles. Ils sortent des temples, il convient de les y faire rentrer.

A la même époque, il décida que l'église de Saint-Denis, qui, selon .'=on expression, nV-

NAPOl.KON AUCHlil-CTE. 307

tait qiCan vaste cercueil rempli d'une poussière de rois oubliés, et qui servait alors d'hôpilal mililaire, serai! évacuée pour être mise en éial tle recevoir le chapitre impérial. Il fit pins, il alla un matin visiter celle basilique, et indiqua lui-même tous les changemens qu'il désirait iju'on y Ht , désigna l'emplacement des nouvelles chapelles, et ordonna que les noms des rois qui avaient eu leur sépulture dans l'église fussent, seloii leur rang dans les dynasties royales, gravés sur des tables de b.onzcî et de marbre noir. P^niln il arrêta le pl.jn du caveau qui devait recevoir les dé- [ ouilles mort''lIes des membres de la famille inipérialo.

Mais, au milieu des soins donnés aux travaux de l'ordre le i»lus élevé, aux ouvrages propres à éblouir les yeux de la France et des étrangers, Na[)oléon [>orlail un intérêt non moins vif à des o))jeîs de détail, à d 's amélicr.îlions d'une obscure utilité dont assurément il ne calculait pas qu'on dût jamais lui fc ire un mérite. Les bornes établies dans les ni"S delà capitale, pour [»roléger les piétons contre les voilures, avaient . par l'extension alu-

310 NAPOLÉON AKCHITFXTE.

plus; mais il t'aul que ce barbouilleur honore bien peu les femmes pour avoir commis une pareille inconvenance. Ce doit èlre une bêle que cet homme-là, je le parierais. Qu'on fasse en sorte de ne plus l'employer, du moins pour moi.

Dans toutes les circonstances de sa vie , Napoléon montra toujours un grand respect pour tout ce qui tenait aux convenances. En voici une autre preuve. Lorsqu'il fut question de décorer la place Louis XV d'une fontaine, ayant demandé à l'architecte chargé des travaux de lui soumettre un plan, celui-ci le lui présenta. 11 se composait de quatre naïades jetant de l'eau par les mamelles. Cette idée parut inconvenante h l'empereur, qui rendit le plan à l'architecte en lui disant d'un tonde mauvaise humeur :

— Olez-moi ces nourrices , monsieur ; les naïades étaient vierges.

Depuis long-temps l'empereui' avait l'intention de restaurer le château de Versailles^ mais le chiffre de dépenses que lui avait présenté l'architecte Gaudoin , charge de ces travaux, lavait tellement épouvanté qu'il les

NATuf-UoN \r.r.Hni;f;rr:. .-JH

avait ajournés indéfiiiinicfil. ('epondaul , au mois (le mars 1809, au sortir dune visite qu'il avait faite à lécole de Saint-Cyr, il fit arrêter sa voiture devant Tescalier de l'orangerie de Versailles, appelé /e.s' cent marches , traversa les cours du château et , s'arrétant devant la grille de la place d'Armes, se mit à contempler silencieusement cette masse imposante de bâtimens magnifiques restés déserts depuis la révolution. Après un quart d'heure d'exameu , Napoléon ayant fait ce geste de tête qui lui était habituel lorsqu'il avait pris une grande détermination , remonta en voiture en disant au duc de Vicence, sur le bras duquel il était appuyé :

— Décidément , il me faut en passer par les six millions que Gaudoin demande ; je ne puis laisser plus long-temps messieurs les rats manger ce château , ou bien dans trois siècles on viendra visiter les ruines de Versailles cojume on va visiter celles de Babylone , où , par pai-enthèse . on ne voit pas une pierre. C'est maintenant une question de nationalité.

Quelques jours après l'empereui* dictait La note suivan((^ an baron Fain:

ol2 NAPOLÉON ARCHITECTE.

« Je ne demande pas mieux que de m'oc- » cuper du chaleau de Versailles, si M. Fon- » taine me présente un projet raisonnable , » dont la dépense ne puisse excéder six mil- » lions; mais aux conditions suivantes:

» TMoi, l'impératrice et notre maison nous » serons logés commodément ; je veux un cabi- » net et une salle de bains entièrement isolés. » 2' On trouvera six logemens de rois, douze » de princes, vingt-quatre de grands officiers ; » des écuries pour deux cents chevaux. 3° On » réparera le côté du château appelé Pavillon » des ministres et on en rebâtira un autre pa- » rallèle à celui-ci, dont l'architecture est dé- » lestable. 4" On léparera également l'inten- » dance, la chancellerie, la petite salle de » spectacle, appelée VOpéra, et la chapelle; il » y faudra des tableaux ; il doit s'en trouver » en quantité dans les greniers du château. » 5° On reconstruira entièrement le grand es- » calier. 6" On abattra les vieilles constructions » de Louis XIlï, elles n'avaient pas le sens » commun. 7" Tous les appartemens devront » communiquer entre eux de plain-pied , de- » puis la premièi-e pièce de l'aile gauche jus-

» qu'à la dernière de l'aile droite, de manière » à ne faire de ces apparlenieiis quïme seule » et longue enfilade , et comme une immense » galerie de tableaux. 8° On ne devia nid- » lenient perdre de vue ma manufaciure » d'armes, à laquelle je liens beaucoup; elle » fait d'ailleurs gi'and bien à la ville de Ver- » sailles : ou pourra la caser, soit à l'inten- » dance , soit à la grande chancellerie , on » verra. Alors, le château deviendia habita- » ble, et je pourrai bien y aller passer une par- » tie de létë chaque année. Mais avant quon » exécute ce projet, il faut que l'architecte » chaigé des travaux puisse certifier, sur pa- » rôle, cpi'il ne dépassera pas, dans leur exé- » cution, les six millions que j'accorderai vo- » lontiers ; sinon , je ne veux plus en entendi'e » parler, et les travaux qu'il aura commencés » resteront à sa charge. »

On voit , d'après cette note, que nous transcrivons textuellement , que, dans la restauration et les embellissemens qui viennent d'être faits au château de Versailles, les nouveaux entrepreneurs ont suivi et exécuté, pour ainsi

SIA NAPOLÉON AUCHITECTE.

dire mot à mot , le projet que Napoléon avait conçu vingt-cinq ans aujjaiavant.

Peu (le temps après la naissance du roi de Rome, ayant fait appeler M. Fontaine, un matin, tandis qu'il était en (rain de déjeuner, il lui demanda ce qu'on dépenserait pour élever, à l'extiémité de la terrasse du bord de l'eau, un petit pavillon avec ses dépendances , afin d'y aller quelquefois déjeuner avec l'impératrice et son fils. Tandis que M. Fontaine essayait d'établir un devis approximatif, il ajoute :

— Voyons, ne marchandons pas, dites-moi le prix au juste.

— Mais, sire, cela ne peut pas coûter moins de cinq cent mille francs.

— Cinq cent mille francs ! répéta Napoléon en se levant de table avec vivacité ; comment ! cinq cent mille francs pour pouvoir déjeuner à l'air quand il fait beau ! Dix mille francs, au plus, voilà ce que je veux dépenser.

— Sire, c'est impossible.

— En ce cas, j'aime mieux prendre mon café près de la fenêtre ; de cette manière mon déjeuner ne me coûtera pas plus de trente

NAPOLÉON ARCHITECri:. 315

SOUS. Cinq cent mille francs ! répéta-i-il encore en se promenant dans le salon ; mais j<? ne m étonne pas du tout que les architectes

aient ruiné Louis XIV C'est une honte,

ajouta-t-il un moment après en regardant par l'une des croisées de la pièce le quartier de la garde impériale, situé sur le quai d'Orsay ; c'est une honte de faire des bâtimens si affreux.

Et ayant ordonné qu'on lui présentât plusieurs plans pour cette caserne, il en choisit un d'après lequel fut immédiatement commencé le magnifique palais que Ion admire aujourd'hui sur le quai dOisay, au coin de la rue Belle-Chasse , et qui n'a été achevé qu'en

Jamais salle de spectacle ne subit en moins de temps plus de révolutions que celle du château des Tuileries. Commencée en 1805, et élevée sur les débris de la salle des séances de la Convention . elle ne fut enlièrenjent terminée qu'au mois de décend»re 1811. La démolition de celte salle donna lieu à des observations curieuses de la part de Napoléon , qui dit , entre autres choses . un jour qu'il était

l'esté à voir les ouvriers dépecer la vieille charpente :

— Cette construction est parfaitement en harmonie avec l'époque où elle a été faite. On voit bien que les entrepreneurs obéissaient à des maîtres qui commandaient la hache à la main. Je ne conçois pas comment cette salle ne s'est pas écroulée vingt fois sous le poids de cette foule agitée, toujours turbulente et trépignante que la passion y rassemblait sans cesse ; et si cet accident , par un effet naturel, fût arrivé pendant une de ces honteuses séances, et eût causé la mort de quelques fougueux montagnards, je le demande, que d'épouvantables suspicions ! Qui en aurait été la cause? l'ignorance d'un architecte!... Ah! bon Dieu ! que les révolutions des empires tiennent quelquefois à peu de chose !

A quelques jours de là , Talma était chez l'empereur :

— Parbleu ! mon cher Talma , lui dit Napoléon, je veux que vous puissiez juger des changemens que j'ai fait subir à la salle de spectacle ; vous allez venir avec moi ; je veux vous

montrer tout cela ; seulement vous prendrez garde de vous casser le cou.

— Sire, je ne crains rien ; je serai là sur mon terrain.

— J'avoue que ce n'est pas le mien , reprit gaîment Napoléon.

Et prenant le bras du grand arliste , il le guida lui-même à traveis les cori'idois les plus obscurs ; puis , après avoir escaladé les loges , les banquettes du parterre et les balustrades de l'orchestre, ils arrivèrent sur le plancher du théâtre. Les nouveaux travaux que Napoléon avait fait exécuter étaient en effet fort importans et fort curieux, parce qu'il avait voulu qu'on pût représenter de grands opéras et des ballets. Les changemens à vue , les trappes, les vols de char avaient exigé des machines difficiles à établir dans un emplacement si étroit ; mais tout s'était aplani devant sa puissante volonté. Lui et Talma étaient seuls ; la pâle lueur d'un quinquet les éclairait h peine ; tout à coup Napoléon dit au célèbre tragédien :

— Savez-vous qu'il y a des Anglais qui paieraient bien cher pour être h votre place ! S ils

âl8 NAPOLÉON AhCHlTI'CTE.

pouvaient y glisser un de leurs agens. roccasion serait belle pour se défaire de moi.

— Ah ! sire , s'écria Talma , vous me faites frémir ; si quelqu'un, caché...

— Rassurez-vous , l'eprii Napoléon en fra[)pant familièrement siu' l'épaule de Talma ; rhistoire se respecte trop pour me laisser mourir dans une trappe comme un héros de mélodiame ; je suis persuadé quelle me réserve quelque chose de mieux !

Le goût de bâtir est une passion comnnme même aux princes les plus vulgaires. Ce qui importe au peuple , c'est que ce goût s'applique à des objets d'un intérêt vérital)le. On a prétendu que l'empereur, dans les immenses travaux qu'il avait ordonnés, cherchait plutôt l'éclat que l'utilité : c'est une erreur et une injustice. Sa principale étude, au contraire, était de restreindre chaque genre de construction dans la limite des convenances. Deux pensées l'occupaient en même temps: servir le pays par des constructions nouvelles, et fournir par ce moyen du travail à des classes dont la guerre rendait les professions inactives.

En 1813 . après les victoires de Lutzen et de

NAPOLEON ARCHITlXlt. 319

Bautzen, par lesquelles laimée française semblait avoir ressaisi sa vieille gloire , Napoléon donna de nouveaux ordres pour que les enibeîlissemens de Paris se continuassent avec activité ; puis , laissant son armée sur les bords du Rhin , il revint à Sainl-Cloud le 7 novembre, se rendit au sénat le 9, et !e 10 appela tous ses architectes pom- qu'ils eussent à rendre compte de l'état dans lequel se trouvaient les constructions qu'il leur avait confiées avant de partir pour la Saxe. Le 19 du même mois il vint résider à Paris , et le 21 il visita cans le plus grand détail les nouvelles galeries du Musée (celles du rez-de-chaussée) et les bàtimens qui avaient été ajoutés au Louvre du côté de larueSainl- Honoré. 11 crut s'apercevoir qu'on avait fait peu de besogne depuis l'époque de son départ. Cette idée n'était pas juste ; seulement îa disposition de son esprit n'était plus la même. En rentrant aux Tuileries, il demanda ses chevaux, sortit du palais par la place du CaiTousel, et alla visiter la Halle-au-Blé , dont il admira la nouvelle couvertm'e en fer, ouvrage entrepris sous la direction du célèbie Boulanger ; puis , ayant passé par le quartier des halle.^ , i\x\\\ d'une

foule prodigieuse qui criait vive V empereur! lui présentait des pétitions et lui offrait en termes énergiques des bras pour le défendre , il traversa le Pont-Neuf pour aller visiter les travaux qui s'exécutaient au Luxendjourg. Il ne s'était fait accompagner que de l' aide-de-camp de service , d'un écuyer et de son premier architecte. Ce jour-là un de ses pages ayant profité de l'absence du maître pour aller, lui aussi, faire sa promenade sur les quais , se ti'ouva sur le passage de Sa Majesté au moment où, arrivée à l'entrée de la rue de Seine , elle se dirigeait vers le Luxembouig. Poussé malgré lui parles flots de la foule, le page se vit porté jusque sous la tête de son cheval. L'affluence et le tumulte lui firentespérer qu'ilne serait pas aperçu, car il était expressément défendu aux pages de sortir du palais lorsqu'ils étaient de service, et encore bien plus de revêtir l'habit bourgeois ; mais le jeune étourdi acquit bientôt la preuve du contraire : l'empereur l'avait parfaitement reconnu. Le soir, avant de se mettre à table pour dîner , l'empereur lui Ut un signe du doigt , en lui disant : — Venez ici!

Puis le prenant par une oreille qu'il lira oette fois un peu plus fort que de roulume . il ajouta :

— Ah ! ah ! monsieur le clrùle ! que faisiezvous donc ce matin, si près de moi. dans le faubourg Saint-Germain ?

Le page baissa la tète et n'essaya même pas de se justifier.

— Ah ! vous vous déguisez pour courir la prétentaine ! Vous connaissez cependant Tordre ! mais bast ! on se moque de Tordre , n'est-ce pas? Je vois ce que c'est : vous vous mêlez aussi de m'espionner!

Ce reproche , que Tempereur ne lui adressait que pour plaisanter, fut pris au sérieux par le jeune homme qui , relevant la tête avec une sorte de (ierlé et sans proférer un mot, lança à Tempereur un regard qui avait plus d'éloquence que toutes les paroles cpi'il eût pu trouver pour se jusîitier dun tel soupçon. Napoléon comprit toute la pensée de son page , car lâchant aussitôt Toreille qu'il avait tenue jusqu'alors il lui donna du bout des doigts un de ces petits soufflets qui équi- I. 21

322 NAPOLÉON AIICHITLCTH.

valaient de sa paît aux plus grands compliniens , et il lui dit d'un Ion de bienveillance :

— Eh bien ! je me trompe ; ce n -était pas pour m'espionner. Mais rétléchis un peu : si lorsque je vais me promener , tout le monde faisait comme toi , qui est-€e qui garderait la maison ?

Le dernier ordre que Napoléon donna le 25 janvier 1814, quelques heures avant son départ pour commencer cette admirable et fatale campagne de France , fut d'assigner de nombreux travaux h la classe indigente , car il sentait plus que jamais le besoin de se populariser, et il craignait toujours qu'en son absence les ouvriers de la capitale , qu'il aimait tant , ne vinssent à manquer de moyens d'existence.

Comme on le voit , et comme surtout l'attestent à la fois les beaux et iimoinbrables monumens et les gloires nationales de son règne. Napoléon aimait la bâtisse , selon l'expression vulgaire; mais il n'aimait pas que cela. S'il est vi'ai qu'il se plût à manier la truelle, ce n'était jamais que jK)ur se reposer un instant

la main des autres plus lourds et plus utiles attributs de sa puissance : la main de justice et réi)ée. 11 avait donné le Rhin pour frontière à la France et il avait créé le Gode , lorsqu'il songea à ressusciter Versailles.

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La ti-agédic de Mahomet (1) fui représentée le 9 mars 1811, c'esl-à-dire peu de jours avant !a naissance du roi de Home. Talma . chargé du rôle principal . en lelarda long-temps la

(1) De if. Buuiir-Lorniian. C"e!<l à Ju biemeillance de cet honorable et siivant académicien que nous de\ons !''s d(5tails piqnans qn'on va lire pl qu'il a bit^n voulu nnu'^fomiTHiniiîucr.

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