PREMIER AMOUR
prière du soir. Et pourtant on a accusé Napoléon de n'être qu'un comédien lorsqu'il assislait aux cérémonies religieuses, tandis que plus que personne il détestait les athées, méprisait la femme qui ne priait pas, disant que les Italiennes avaient au moins cet avantage sur les Françaises : qu'elles demandaient par- <ion h Dieu au moment où elles venaient de Jaillir.
— Une fenune sans remords, disait-il encore, est une triste et bien méprisable conquête.
Parmi les traits caractéristiques que je peux citer de Napoléon, se trouve présent à ma mémoire un de ceux qui peuvent le mieux prouver son extrême délicatesse envers les femmes. * Quand il était commandant d'artillerie à Toulon, moi j'étais sous-olïiciei' (1); nous étions assez liés, puisqu'il me racontait franchement ses affaires , el particulièrement ses affaires d'amour.
— Toi , me disait-il , si tu avais une fortune laite , tu la mangerais avec les femmes , tu serais leur esclave, elles te conduiraient comme un enfant ; moi , je les révère , je les adore,
(1) C'est toujours le général M..... qui parle.
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lelles irritent fortement mon imagination ; mais je crois avoir une idée assez juste de leur organisation morale pour ne jamais me laisser dominer par elles. D'ailleurs , ajouta-t-il en frappant de la main son front déjà rêveur, j'ai là quelque chose qui m'occupe avant tout. Cependant, Napoléon était organisé de manière à ressentir toute la puissance des femmes; et la preuve en est qu'un soir il s'arrêta devant moi , et me dit avec sa parole brève :
— Louis , décidément je suis amoureux.
— Amoureux ! m'écriai-je.
— Tout à fait amoureux d'une jeune fille qui demeure dans une petite maison derrière les remparts : elle n'a rien que sa beauté, mais elle est vraiment ravissante ; de plus elle possède un esprit fin et rempli de gentillesse ; je passe des heures à l'écouter, à regarder ses beaux yeux noirs, sa taille svelte et légère... Elle a surtout des mains et des pieds admirables.
— Et sans doute elle vous aime?
— Comme une petite folle, à l'italienne, enfin , car elle est florentine , sans mesure , sans raisonnement , sans grimaces , et nulle-
AO PKEMIEU AMOLK.
ment comme la femme du monde, qui s'assure si elle est bien coiffée avant de vous regarder tendrement.
Eh bien ! reî)ris-je en rian( , ce doit être une jolie maîtresse pour vous.
— Non , vraiment; cette enfant a une mère qui m'impose d'une manière étonnante. Son mari , qui était d'une bonne famille, atout s^.îciilié pour l'épouser, parce que la vertu de la dame resta sévère; je crois que le pauvre lionmie est mort de chagrin et de misère. EHc veut conserver sa fille honnête et pure, et vraiment elle a pris le bon moyen avec moi, c'est de me montrer, comme elle le fait, une confiance aveugle dans ma loyauté. Cependant;, Tau Ire soir, après avoir renvoyé sa (ille, elle me dit : — Monsieur Bonaparte , vous aimez Naddi? — Je ne répondis pas ; elle répéta : ■— Vous aimez Naddi. C'est pour cela qu'il ne faut plus venir ici , ou me jurer sur l'épée que vous portez que vous respecterez mon enfimt , (]ue vous n'abuserez pas de son innocence, en un mot que vous ne l'entraînerez dans ap.cune démarche qui pourrait lui faire oublier ses devoirs ou l'éloigner de sa
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mère. Elle n a pour loule i'ortuiie que le travail de mes mains et des siennes qui sont encore inhabiles ; mais j'ai jure à son père , qui est mort pour m'avoir trop aimée , et n'avoir pas voulu me déshonorer, que sa fille ne faillirait jamais tant que moi, Thérésa . sa mère, je serais de ce monde. Tenez, croyez-moi, je lui [)rouverais , ainsi qu'à vous, que si elle s'oubliait , moi je n'oublierais pas mon stylet italien Pourtant, il ne faut pas que la pauvre petite ait trop à combattre , il est de mon devoir d'éloigner d'elle le danger : aussi estce une prière que je vous fais lorsque je vous l>rie de ne plus revenir ici ; à moins que vous ne me fassiez le serment que j'exige : le jurezvous ?
Je l'ai juré, continua Napoléon , et en effet, je ne regarde plus Naddi , je ne lui parle plus quen présence de sa mère ; mais je suis bien malheureux.
— Et counnent avez-vous connu ces dames ? lui demandai-je.
— On voulait abattre leur maison, c'est-àdire que ces messieurs du comité du génie , naturellement très renverseurs , l'avaient jugé
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ainsi. Ils m'ont chargé de voir cela , et j'ai trouvé que la petite habitation de Thérésa ne gênait en rien nos opérations. Cette commission m'a donné mon entrée chez ces dames, et voilà où j'en suis.
Pendant plusieurs jours, le commandant fut triste et soucieux ; enfin il me demanda ce que je pensais d'un mariage d'inclination.
— C'est selon, lui dis-je 5 pour l'homme qui n'a point d'ambition , c'est une destinée souvent heureuse ; mais celui qui a de l'avenir devant lui ne doit jamais faire un mariage d'amour ; en agir ainsi, c'est paralyser son existence et se barrer le chemin de la fortune.
— C'est vrai, dit-il, c'est vrai; vous avez raison, mon cher Louis.
Je fus deux jours sans voir Napoléon ; le troisième , il m'écrivit un petit billet plus indéchiffrable encore que de coutume, pour me prier de venir le trouver, parce qu'il était malade : il avait la fièvre.
J'y fus , et je le trouvai assis auprès d'une grande cafetière pleine de café léger , dont il se versait une tasse de quart d'heure en quart d'heure. Je lui fis observer que ce régime,
PREMIEK AMOUR. ^S
loin d'être bon pour son indisposition , n'avait pas le sens commun :
— J'ai un rapport à faire ce soir, me dit-il , il faut que je me dégage la tête ; et puis , quand je suis de mauvaise humeur, le café' me remonte.
— Est-ce que l'amour va mal?
— Au contraire, me répondit-il, peu s'en est fallu qu'il n'allât trop bien ; heureusement que j'ai su me vaincre.
Je le regardais avec une curiosité interrogative qu'il comprit , car il me dit aussitôt :
— Je n'aime pas beaucoup à parler de moi , et surtout des choses que les hommes regardent comme des enfantillages; cependant j'éprouve le besoin de te conter ce qui s'est passé , car j'ai réellement du chagrin. Avanthier , poursuivit-il , je suis arrivé chez la veuve : elle était sortie ; mais Naddi était là, belle et tendre comme de coutume ; elle m'attendait. Long-temps je me suis tenu loin d'elle, répondant le plus froidement possible à ses innocentes agaceries ; mais elle s'est mise à pleurer et à me reprocher ma froideur. J'ai voulu la rassurer , la consoler ; et je me suis
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trouvé si près d'elle que le danger était imminent. Naddi pleurait , doucement appuyée sur mes bras ; je la consolais de mon mieux sans trop savoir ce que je lui disais ; je promettais bien des choses, j'allais même, je crois, m'engager, quand Naddi, à moitié vaincue, m'a doucement repoussé, et saisissant le pommeau de mon épée , m'a sommé de jurer par elle que je serais son mari. Alors un froid m'a saisi , un frisson m'a passé dans le cœur, et fort heureusement pour elle , et pour moi surtout , je me suis senti la force de demeurer honnête homme, en lui disant que je ne pouvais jurer une chose semblable. Mais ces diables de femmes , continua Napoléon , rien ne les arrête quand elles aiment. Malgré mon refus , Naddi se montrait encore bien tendre ; moi , je me suis dégagé de ses bras , et j'ai eu le courage de la quitter. A quelques pas de la maison . j'ai rencontré sa mère à qui j'ai tout conté. Elle m'a remercié avec eifusion ; mais elle m'a engagé à cesser tout-h-fait de voir sa lille. — Cependant, a-t-elle ajouté, ma pauvre enfant va être bien malheureuse. Si je pouvais retourner à Florence , la distraction
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du voyage et l'absence la guéiiraient peiUvlve; ici , elle passe une vie si triste , el je suis si souffrante... — Si vous voulez me prouvei' votre estime , lui ai-je répondu, acceptez de moi ce qu'il vous faut pour retourner chez vous; ne m'oubliez pas, mais ne dites pas non plus h Naddi de me chasser entièrement do son souvenir.... Si tu avais vu, Louis, comme
elle m'a serré les mains ! Et ce matin, je
lui ai envoyé Irois mois de mes appointemens que j'ai empruntés, sans savoir conmicnl je les rendrai ; mais n'importe , on verra ; d'ici là il se passera bien des choses ; quoi qu'il en soit , Naddi m'a fait passer des momens aussi doux que ceux qui s'écoulaient auprès d'Adélaïde , il y a sept ans , loi'sque j'étais en garnison à Valence.
— Quelle était donc cel(e Adélaïde? lui demandai-je curieusement : vous ne m'en avez jamais parlé.
— C'était la fille d'une madame du Colombier, reprit Napoléon avec un gros soupir. J'allais passer chez elletoutes les soirées que javais de libres ; on ne pouvait pas être plus innocent que nous l'étions, sa fdle et moi. Iniagine-loi
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que nous nous ménagions des petits rendez* vous au milieu de l'été , au point du jour, et tu le croiras avec peine , tout notre bonheur se réduisait à manger des cerises ensemble , comme Jean-Jacques avec je ne sais plus quelles demoiselles. . . .
Ici j'interrompis le commandant par un grand éclat de rire. Napoléon haussa les épaules ; et , me regardant avec une sorte de pitié :
— Mon cher Louis , me dit-il , l'espèce humaine possède deux grandes vertus qu'on ne saurait jamais trop respecter : le courage chez l'homme et la pudeur chez la femme.
Puis il prit une nouvelle tasse de café et me congédia.
Et cependant celui qui venait d'agir avec tant de générosité et de délicatesse à la fois ; celui qui venait de prononcer de si sages paroles était sans fortune et presque dans le besoin ! Bientôt après , il commanda des armées , et s'assit sur un trône quiil avait su élever au-dessus de tous les trônes de l'Europe. Un jour, aux Tuileries, j'osai rappeler à l'empereur le souvenir de Naddi.
— Ah! mon cher, me répondit-il, ne me
Ptmim momt kl
parlez pas de cela, c'est un des amours les plus vrais et les plus forts que j'aie ressentis en ma vie ; mais alors , je n'étais que pauvre commandant d'artillerie.
Depuis ce temps , Napoléon a encore aimé , mais un peu en despote , brisant le cœur et maîtrisant la pensée des femmes. Devenu un peu plus puissant et surtout un peu plus riche qu'il ne l'était à Toulon, mais ayant perdu cette bonne foi en amour et cette délicatesse sî rare et si pure , il eut encore un moment de délicatesse non moins beau , non moins sublime.... Je vous le dirai une autre fois, car j'aime à parler de mon empereur, de mon héros, de cet être à part, de ce génie immense qui comprenait tout d'un mot , et embrassait le monde d'un coup d'œil. w
Tel fut le récit du général M
ZZI.
..« soir du 5 août 1796, jour de la bataille
• ii ^lasliglione , quelques vieux soldats, assis
;i'iUMU' du feu d'un bivouac, dissertaient à leur
1' -uère sur les opérations de la journée. Si
,' p ijiser et ses lieutenans n'étaient pas mé-
îau ' par les orateurs de ce club improvisé ,
' 'ij.'tu d'eux , en revanche^ s'extasiait à tour 1- L^
de rôle sur les moyens et la capacité du jeune général qui commandait alors en chef l'armée d'Italie.
— Faut convenir , disait le vieux Latouche, dont le bras gauche en écharpe était décoré de trois chevrons, faut convenir tout de même que le p'tit caporal leur z'y taille de fameuses croupières , à ces kinzerlichs ! Avanthier , à Lonato , bloquée l'Autriche! Aujourd'hui , à Castiglione , v'ià que cet archivieux pousse-cailloux de Wurmser vient de se fair^ démolir comme une vieille baraque, quoi! Enfin, gn'y a pas à dire, c'est qu'ils n'ont pas seulement eu le temps de humer une chique , tous ces généraux de Pitt etCobourg. Eh bien! quej'dis, fameux! le petit caporal : n'est-ce pas, vous autres?
— Fameux ! père Latouche , répondit-on h la ronde.
— Et vous ne vouliez pas me croire , quand je vous disais au passage des Alpes , que je l'avais vu un peu manœuvrer à Toulon , et qu'il se peignait dur. Pourtant, faut être juste : l'armée d'Italie est composée de lurons d'une certaine espèce, et j'ignore ousqu'il trouverait
(les lapins taillés de celle irciiipe-là. Mais c'est égal , il faiil un solide aplomb tout de même , pour se renuier comme il se remue. Et ces tartufes d'Italiens qui croyaient que Wurmser allait nous avaler tout crus , nous et le p'til caporal! Ah! oui, le plus souvent! même qu'il va crânement se dissimuler incognito, votre Wurmser, allez, et remonter le Tyrol un peu vile. Ah ! vieux carotteur ! Bonaparte t'a signé ta feuille de route aujourd'hui , hein? Faut jouer des quilles , mon vieux , et t'as <lfux gars à tes trousses , Masséna et Augereau,, qui te feront doubler l'étape d'une solide manière , je t'en réponds.
— Ah ça , père Latouche , dit alors un des plus jeunes du cercle , il m'est d'avis, d'après tout cela , que depuis Lodi il a mérité de monter en grade , notre petit caporal !
— Pas mal observé, fit Latouche. Ecoutez, vous autres les vieux!... parlons peu, mais parlons bien ! Je m'en vas donc vous récapituler ses titres à l'avancement. V Le troupier français n'avait pas de pain , pas de souhers , pas d'habits , pas de paye ; eh bien ! aujourd'hui, eu veux-tu? en voilà: il a de tout, le
troupier d'Italie ; même qu'il a la satisfaction de gratter les écus de ces vieux sournois de pontifes à calottes rouges. Et d'un. 2° Ces propres à rien d'Italiens assassinent nos camarades à Milan et à Pavie : le p'iit caporal leur z'y a fait payer cher le caprice ; nous avons allumé nos pipes à l'incendie de Binasque, et tous ceux qui étaient h Pavie peuvent avoir dans leur sac , comme votre serviteur , quelque fine relique en or , ou quelques bons dieux d'argent, sans compter... mais chut ' faut pas tout dire , les agrémens comme ies désagrémens! Et de deux. 3° Â Borgh^lio; le p'tit caporal , qui se dit : « Ces pieds crottés de cavaliers ça se fait firer l'oreille , au lieur que mes pauvres troupiers donnent toujours; mettons en danse la cavalerie , Murât en tête , et voyons voir un peu ce que ça fera. » C'est des purs Français tout de même , les cavaliers; aussi Dieu de Dieu! quelle averse de coups de sabre sur ces mangeurs de soupe d'Autrichiens! Et de trois. 4" Mantoue bloquée, et Beaulieu disloqué, sans avoir le temps de numéroter ses membres ^ et v'ià que l'Autriche envoie le citoyen Wurmser pour se dire
deux mots avec le p'tit caporal, qui te le renverra par ce vieux farceur de télégraphe. Et de quatre. Et à Lonato, à Reveredo , à Castiglione aujourd'hui , est-ce que vous prenez ça pour de la camelote , vous autres ? Eh bien ! maintenant , voyons voir ; trouvez- vous qu'il ait mérité de l'avancement, celui qui a fricassé toutes ces pommes de terre en deux tours de casserole? Allons ! que chacun donne son avis. Les opinions sont libres , comme disent h Paris ces muscadins du Directoire .^'^e ça n"a que de la langue et des toupets poiil. "'s.
— Excusez! père Latouche, à propos de muscadins et de toupet, voilà pas mal de temps que vous astiquez la parole , ce m'semble , se mit alors à dire Morel, dit le Parisien , en accompagnant sa réflexion d'un bruyant éclat de rire.
— Oui, c'est vrai, répliqua Latouche visiblement piqué de la réflexion ; mais j'ai plus que de la langue, moi!... j'ai là un briquet qui a un fameux fil.
Et , en disant ces mots, le vieux soldat frap-
pait sur la poignée de son sabre , et son regard iixe provoquait le Parisien.
— Allons, allons! connu! s'écria tout le cercle en s'interposant. Père Latouche , il est décidé que le petit caporal a mérité de l'avancement. Rirrrrran , — fit-il , en imitant le roulement d'un tambour, — faites-le reconnaître.
Alors Latouche , étendant sa large main, dit d'une voix forte :
— Soldats de l'armée d'Italie ! au nom des vieux troupiers ici })résens , vous reconnaîtra le citoyen Napoléon Bonaparte pour 7-. y sergent, et vous lui obéirez en conséqu-ence.
En ce moment l'orateur fut interrompu par un petit homme à la figure pâle, au teint maladif, aux yeux étincelans, vêtu d'une redingote grise , coifl\î d'un petit chapeau à trois cornes sans bordure ni plumet , et ne portant aucune maïque de distinction. Ce petit homme lui frappa légèrement sur l'épaule, en lui disant avec bienveillance :
— Et à quelle époque le sergent peut-il espérer de passer sous-lieutenant ?
A cette voix bien connue , tous portèrent
respectueusement le revers de la niaio droite à leur front.
— Nous verrons , citoyen général , répondit Latouche d'un air sérieux , en retroussant fièrement sa moustache.