‹ Souvenirs intimes du temps de l'Empire (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · IT · texte numérisé non relu

IT

Ce que je vais vous dire n'est point un conte fait h plaisir : c'est une biographie vraie, bien qu'elle soit contemporaine.

L'homme dont j'ai à vous parler, je lai vu , j'ai entendu de sa bouche le récit des événemens de sa vie. Je n'ai fait que mettre en or-

dre mes impressions et mes souvenirs (1).

Depuis long-temps 89 était débordé : trois assemblées et une monarchie étaient tombées pêle-mêle dans le gouffre béant de la révolution. A l'intérieur une politique terrible promenait encore sur les places publiques son niveau d'acier. Le Directoire continuait la Convention qu'il avait tuée ; mais le pays n'était pour rien dans ses mesures de terreu' ce n'était plus le fanatisme de la liberté ce n'était plus la foi... c'était la peur. Au de-ors, la France reposait avec orgueil ses regards Mgués sur les plus jeunes et les plus nobles de ses enfans : quatorze armées , sorties des flancs généreux de la mère-patrie, opposaient des soldats improvisés aux vieilles bandes de l'Europe ; là aussi sans doute coulait du sang généreux ; mais là au moins on ne jugeait pas, on se battait.

(1) Nous devons celle nouvelle îi l'obligeance de notre ancien camarade du Lycée Impérial , M. Cli. Dupeuty, auteur du drame si palpitant d'intérêt et si nfiUonal de Napoléon à Schœnbrunn et à SainU'Hélène. (Note de l'auteur.)

Tous ces corps, olïiciers et soldats, se composaient presque entièrement de volontaires, et parmi ces jeunes aventuriers était l'homme obscur quia donné son nom à cet article. Hébert faisait ])artie de cette première armée d'Italie qui resta trois ans dans les Alpes, sous Dumerbion , Kellermann et Schérer.

Au premier cri : A la frontière! il s'était mis en route, tambour battant , au son d'une musique fort belle, mais fort mal exécutée ; et, comme le cornet à piston n'était pas encore Inveaté, il figurait lui-même . en qualité de fi-lre, h la tète delà colonne, écorchant noblement les oreilles des patriotes , depuis la capitale jusqu'au quartier-général de l'armée des Hautes-Alpes.

De son propre aveu, l'enthousiasme se refroidit un peu dans son cœur, la première année de sa station dans les montaones : mais il était à la fois brave et industrieux ; il montrait à danser au son de son instrument favori, et il cumulait même, lambitieux, ces joyeuses fonctions de maestro avec celles de barbier de la compagnie. L'or et l'argent n'étaient pas communs à l'armée des Alpes , pas plus dans

les goussets que sur les uniformes, et , pour comble de malheur, les assignats ne passaient pas. Mais comme Hébert avait lu , je ne sais où, que les peuples primitifs méprisaient la monnaie qu'ils ne savaient pas fabriquer, et faisaient le commerce par échange, il apphqua ce système des premiers Ages aux vices de la civilisation.

11 apprenait donc volontiers le pas de basque pour une ration d'eau-de-vie, et il faisait la barbe, pendant huit jours, moyennant une ration de pain de munition : ce n'était pas cher. Pourtant ce genre de commerce ;>vitvia lui devenir fatal : il manqua d'être lu ^'lé comme receleur, un jour qu'un adjudant de de mauvaise humeur trouva dans son sac une poule maraudée j Hébert tenait cette innocente femelle du coq gaulois, d'un Parisien auquel il avait enseigné à danser la gavotte. Par bonheur, l'adjudant était à jeun depuis deux jours : il mangea généreusement le corps du délit , et les preuves matérielles manquèrent devant le conseil de guerre.

Hébert prenait donc son métier de héros en patience ; mais il faut le dire pourtant , quand

HKBERT. 61

il était en faction sur ces cimes brûlées par le soleil du jour, et glacées par les brises de la nuit , il lui arrivait de répéter plus d'une fois :

— Diable! c'est superbe, la gloire ; niais c'est embetaul.

Que voulez- vous? c'était un blaspbème. ou au moins un barbarisme ; mais ce pauvre garçon , qui ciiail : « Vive la pairie ! » ne savait pas bien au juste ce (juc c'était quune ji.Ui'ie; son intelligence ne concevait pas bien jrour (|ui et pourquoi il se vouait à celte dure jiTofession de soldat; il lui fallait un objet plus net , plus distinct, pour s'attacher à toujours. Le moment n'était pas éloigné où son dévoimienl allai l trouver à qui s'adresser, où sa vie tout entière devait se confondre dans une autre existence supérieure à la sienne , où le Séide en un mot allait trouver son Mahomet.

ir.

Or, vers le mois de mars 179G, il arriva à cette armée . oubliée dans les rochers de la Ligurie . un jeune officier -général. Il était

petit, brun et de cette pâleur jaune si commune aux tempéramens lymphatiques', rien, dans l'extérieur du nouveau venu, ne plaisait à l'œil , au premier abord , si ce n" était une main blanche et soignée qu'il avait déjà fort belle.

Un étranger se serait donc étonné que le Directoire , qui avait à produire tant d'hommes nouveaux, dont la force herculéenne égalait le courage , eût précisément choisi , pour retremper le moral d'une armée nue , sans pain et sans munitions , ce petit Corse , dont la frêle constitution semblait ne pouvoir résister h deux nuits de bivouac Et pourt;ml, tandis que cet homme promenait son regard calme et scrutateur sur ces glorieux débris de l'armée d'Italie, et qu'il recevait le commandement des mains inhabiles de Schérer , le soldat faisait retentir l'air de ses acclamations , et les échos des Alpes durent porter jusqu'aux avant-postes de Beaulieu le cri de : Vive le général Bonaparte ! C'est que le soldat se souvenait du siège de Toulon , de la première campagne du Piémont, et, sans confiance dans ses généraux, il acceptait

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comme une espérance celui que bientôt il ne devait plus appeler que le petit caporal. Aussi, comme on s'était l'ait brave pour le recevoir ! comme cette alfreusc misère d'unilbrmes en lambeaux était devenue tout à coup riche de propreté! La compagnie d'Hébert , entre autres , se faisait remarquer par la coquetterie des queues et de la barbe : il convenait modestement kii-menu qu'il s'était surpassé. Bonaparte , à qui rien n'échappait , éprouva une satisfaction visible de cet amour-propre physique de l'armée : le soldat découragé était redevenu homme ; il ne pouvait cacher son dénûment; mais il avait trouvé moyen de s'en faire une parure; c'était pauvre, bien pauvre ; mais c'était sublime de misère.

Quelques dignes et simples paroles échappèrent au jeune général , quelques-uns de ces mots dont il possédait déjà le secret ; il accola de nobles épithètes à ces fragmens d" uniformes si bien portés. Or, comme , eu ce moment , il s'était arrêté devant le rang d Hébert, le barbier-soldat prit cela directement pour lui; et, quoiqu'il fiit interdit de parler dans les rangs , il se permit de dire assez haut : ^

6/j HÉBERT.

— Voilà un général qui s'y connaît , et celui qui a l'honneur d'être son perruquier est un être bien heureux.

Bonaparte sourit , regarda fixement le volontaire ; mais il ne demanda pas son nom. Peut-être avait-il pensé un moment à combler les vœux du pauvre diable ; mais ces fonctions ambitionnées étaient remplies auprès de lui par un domestique qu'il aimait beaucoup ; il passa donc sans dire mot. « Enfoncé ! » dit tout bas Hébert ; et , comme on venait de rompre les rangs , il fil un immense jeté-battu en forme d'ailes de pigeon, dans l'exécution duquel il entrait certainement plus de dépit que de légèreté.

— Imaginez-vous , disait Hébert, quand il en était à raconter cette partie de sa vie , imaginez-vous que, quinze jours après, je ne sais pas comment le petit caporal avait fait , ni nous non plus ; mais nous étions descendus en Italie , sur le dos des Autrichiens , conmie sur une montagne russe ; nous avions tous des habits neufs, des souliers neufs, des plumets neufs, de la vraie argent dans le gousset, et nous consommions le riz , le vin et le maca-

roni à tliscrélion ; sans compter les Italiennes qui étaient beaucoup plus belles et pas si cruelles que les ours de leurs montagnes. C'étaient des étapes du bon Dieu !

Nous abrégeons le bulletin pour arriver à l'époque où le grand homme et l'homme obscur vont faire enfin connaissance.

JIT.

C'était après Reveredo , Bassano et Saint- Georges; l'aide-de-camp Marmont était allé porter au Diiectoire les drapeaux autrichiens: et, toute la ligne bien gardée, l'armée était au repos, tandis que Bonaparte se délassait, à Milan, des fatigues de la guerre, par ces liavaux administratifs qui sont devenus des nionumens impérissables. De temps à autre, pourtant, il s'échappait, montait à cheval, et allait promener l'œil du maître sur les cantonnemens épars.

Les plus heureux, parmi les divers corps,

avaient été logés dans les villes ; mais, dans

un pays où le fanatisme pouvait, à chaque

instant, appeler les populations à la révolte,

on campait plus généralemenl , et cela au milieu des faisceaux d'armes, prêts à répondre par le bruit du canon aux cloches des Pâques vévonaises. C'étaient partout des hameaux , des villages de bois ; chaque escouade avait sa cabane ornée de toutes les allégories si familières à l'esprit du soldai. On admirait ici des boutiques, là des bals champêtres, des cafés, des traiteurs; tout cela décoré d'enseignes et de noms empruntés au boulevari du Temple, aux Champs-Elysées et au Palais-Royal. On aurait dit la Fête des Loges au milieu des plaines de la Lombardie.

En parcourant ces campemens si animés et si variés, le général en chef jeta les yeux sui" une des boutiques les plus apparentes, dont la iaçade se faisait remai'quer par une superbe couche de bleu clair, sur laquelle l'artiste avait ingénieusement appliqué des étoiles en [)apier d'or ; c'était d'un luxe insolent. Audessus de la porte, sur le même fond bleu, étaient découpées, en papier d'argent, des lettres qui formaient l'enseigne suivante : au Rasoire iVhonneure lléhert-perruquetier. L'inscription était surmontée de l'instrument dé-

signé, soutenu et suspendu au moyen d'une laveur tricolore.

Le général, en lisant ces mots burlesques, fronça le sourcil : il convient d'en dire le motif.

Depuis quelque temps, Bonaparte avait institué des sabres et des fusils d'honneur, qui devenaient la récompense d'une action d'éclal, et il savait que ses rivaux de Tannée (lu Rhin avaient cherché à tourner celle institution en ridicule ; enlre autres plaisanleries^ il lui élait r-evenu que Moreau avait décerné à son cuisinier une cassciole d'honneur. Or, il crut voir quelque analogie entre ce fait, qui lui avait élé rapporlé , et l'inscription (}u'il avait sous les yeux; il donna donc l'ordre qu'on fit venir le propriétaire de la cabane, et voulut l'inlcrrogef hii-mcme.

— Ton nom?

— Hébert, < omme mon père et ma mère.

— N'as-lu pas fait partie de l'armée du Rhin?

— Jamais. Volontaire d'ïialie; j'aime mieux ça.

— Pourquoi l'es-tu permis de te moquer,

par cette ridicule inscription, des armes d'honneur que j'accorde aux plus braves de mes soldats?

— Citoyen général , je le jure par le firmament, qui est de la couleur de ma boutique, s'il y a une plaisanterie là-dessous, elle n'est pas de moi, elle est de mes camarades.

— Explique-toi , si tu n'aimes mieux la prison.

— J'aime mieux m'expliquer. Voilà la chose : Il y a de ça trois semaines; avant le campement, je me trouvais en train de raser à l'ambulance un grenadier de la 32' demi-brigade , qui avait été un peu égratigné à Lodi , et qui allait. reprendre son service. Mais, comme de raison, il voulait se parer pour la fête, et ne pas se présenter en négligé aux Autrichiens.

— Au fait.

— Il était donc assis sur une borne, vu qu'il n'y avait pas de chaises, et je le rajeunissais pendant qu'on se battait à deux cents pas de là.

— Abrège, abrège.

— Il avait déjà la moitié de la ligure supérieurement rasée, et j'attaquais l'autre côté...

nÉBERi". 69

Mais ne voilh-t-il pas qu'il nous arrive, h une toise de nous, une grenade ou un obus des autres, qui nous couvre de terre des pieds à la tête...

— Le grenadier n'a pas bougé, j'en suis sûr.

— Ni moi non plus, citoyen général. . . C'està-dire si, j'ai bougé, au contraire, « Ne vous dérangez pas, camarade, que je dis à l'ancien; » et là-dessus je m'approche de l'obus, j'en arrache la mèche , je l'éteins sous mon pied, et je reviens achever mon homme, sans lui faire seulement une goutte de sang. C'est d'après ça que les camarades ont cru devoir me rendre l'hommage que vous voyez audessus de ma cabane. Voilà la vérité, citoyen général , la vérité vraie , aussi vrai que vous vous appelez le petit caporal.

Bonaparte n'avait pu contenir un mouvement de joie, car il venait de trouver un de ces hommes de fer dont il aimait à s'entourer, quel que fût le grade ou l'emploi qu'il destinât à chacun d'eux auprès de sa personne.

— Tu ne trembles pas facilement, à ce qu'il parait ?

: — Comme VOUS voyez, général.

■ — Eh bien, Hébert, viens me trouver à Milan.

Et il piqua des deux.

— Qui est-ce qui veut ma baraque , mon sabre, mon fusil? Qui est-ce qui veut mon argent? Ohî eh! les camarades, partagez- vous tout, excepté le rasoir d'honneur. Cherchez un barbier pour la compagnie, j'ai ma pratique , moi ; je vais à Milan ; je vais raser le ptit caporal. Vive le p' lit caporal!

Tels étaient les cris et mille autres plus extravagans encore que faisait entendre , après le départ du général, notre nouveau parvenu; et, après avoir grisé tous ceux qu'il rencontra, y compris le grenadier de LoJi , lui-même, plus ivre encore de joie que de vin d'Italie, partit pour Milan au grand galop , sur un vieux cheval de réforme qu'il avait acheté huit francs.

Quelques jours après, Hébert était logé dans les communs d'un beau palais, convenablement vêtu à la bourgeoise, et d'une gravité sérieuse qui sentait d'une heue les fonctions qu'il remplissait : il était définitivement atta-

ché au menton du général. Plus tard, le reste de la tête lui fut également dévolu, par la retraite du coiffeur en titre, et aucune expression ne saurait dire les bouffées d'orgueil qui lui montèrent alors au cerveau : Masséna n'était pas son cousin! Malheureusement, pour donner une idée de l'état de son ame à celte époque de sa vie, il n'a pas écrit de mémoires, et l'on n'a rétrouvé que des fragmens' épars des lettres qu'il adressait h son vieux père.

En voici un échantillon.

« De notre quartier-général dé .Milan, le 6 octobre 1796.

» Mon cher père, nous venons encore d'envoyer douze millions à ce scélérat de Dhecloire. Je vous envoie, par la môme occasion, sur mes économies, trois louis pour faire le garçon. »

«Le 10. — Je saisis l'occasion, mon cher père, d'une caisse de table^aux de M. Raphaël et d'une foule d'autres particuliers, que nous expédions à Paris, i)0ur vous adresser mon portrait et celui du héros poiii- lequel je me ferais couper la queue s'il le lallait. Jai profité du dessin que vous m'avez fait apprendre pour

le peindre moi-même, en pied et assis, au moment oîi je lui fais la barbe, etc., etc. »

« Du 3 novembre. — Il paraît que les Autrichiens n'en ont pas encore assez, car ils recommencent; mais nous allons monter à cheval. Soyez calme. y>

<( Du 14. — Ça chauffe,, mon cher père. Le général Yaubois s'entortille depuis quelques jours ; il n'y a pas besoin de longue- vue pour voir ça. Aujourd'hui j'ai eu peur... pas pour moi, s'entend ! mais pour celui qui est mon autre père. Le petit caporal a eu deux chevaux blessés sous lui, et les balles sifflaient que c'était une bénédiction : s'il y en a une pour lui à l'avenir, je la demande pour moi au bon Dieu. »

Les autres débris de lettres ne signifient rien , ou ne présentent aucun sens , à l'exception du dernier :

« Enfin , noun avons signé le traité de Campo-Formio, dit-il ; vous verrez ça, papa ; nous avons donné la paix à l'Europe , et nous partons demain : par exemple, je ne sais pas à quelle heure ; mais ce sera de bon matin ;

car je suis commandé pour une heure après minuit. »

Hébert suivit le général en chef à Rastadl , puis à Paris, et descendit avec lui rue Clianlereine.

Hors de son service, le valet de chambre coiffeur aimait h s'arrêter dans les lieux publics , sur les boulevarts . et là , se mêlait aux groupes, partout où il entendait l'éloge de son maître. Il est vrai qu'il n'aurait pas fallu que quelque citoyen mal avisé eût l'air même d'en penser mal : Hébert aurait compromis sa dignité. Heureusement, un tel malheur n'était pas à craindre , car jamais popularité ne fut portée h un plus haut degré : depuis MM. les directeurs , si jaloux de sa gloire , jusqu'au dernier homme du peuple qui en était si reconnaissant , le nom de Bonaparte était vraiment l'objet d'un culte national. Et, en rentrant a l'hôtel, Hébert se disait, comme doutant encore de son bonheur :

« Et c'est moi qui ai 1 honneur daccommoder cette tête-là! Ce n'est pas possible, je rêve. »

Aussi, qu'on Tût venu lui offrir des mon-

lU HÉBERT.

ceaux d'or pour remplir le même office, même auprès du Grand-Turc , il aurait refusé avec indignation. Ses mains devaient être pures de tout autre contact , et il ne se permettait même pas de se raser lui-même : il avait son perruquier.

« Terre ! » crient de toutes parts les matelots en vigie , sur VOrient , le Franklin , le Peuple Souverain^ la Sérieuse et le Tonnant , qui formaientl'avant-gai'dede l'escadre française... « Terre ! terre ! » répèlent , sur la seconde ligne et l'arrière-garde de la Hotte , les équipages du Spartiate , de la Diane ^ du Guillaume-Tell, de TAifuilou y (lu Généreux et de la Justiee. « feire ! teire ! terre ! » redisent les trente mille voix des vainqueurs d'Arcole et de Rivoli , et les tambours battent aux champs, les li'oiiq)ettes font résonner leurs lanfares , et la Marseillaise donne un concert aux hôtes étonnés de la Méditerranée : l'armée d'Italie est devenue une armée navale , et le petit ca[)oral est passé grand-amiral.

On;est devant Malte ; les chevaliers de Jérusalem voient flotter devant leur rocher les larges plis du pavillon tricolore , et l'île inexpugnable devient la conquête de la république , en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter. Au large , toutes voiles dehors , Tescadre continue bientôt sa marche audacieuse : la fortune dérobe tous ses mouvemens à l'amiral Nelson , et bientôt Bonaparte, la main appuyée sur la large épaule de Kléber, saute sur cette terre d'Egypte , objet de ses rêves et de son ambition.

Hébert , comme on le pense bien , avait suivi son général sans savoii' où il allait , sans le demander jamais, mais content et glorieux , parce quil était avec lui. Sa position s'était sensiblement améliorée , sous le rapport des appointemens, et surtout sous celui de l'amourpropre; carie général, dans ses mouvemens de bonne humeur, lui adressait souvent la parole. Un jour même , il lui avait publiquement tiré l'oreille; c'était un témoignage tout spécial de sa faveur. Donc , une fois , entre autres, au Caire ou à Alexandrie, le dialogue suivant s'établit entre nos deux héros :

— Eh bien , Hébert , que penses-tu de ce pays-ci ?

— Citoyen général , je trouve qu'il y fait très chaud ; mais comme vous avez aussi chaud que moi, je ne dis rien.

— Et les Pyramides ?

— C'est bon pour écrire son nom, comme au belvéder du Jardin-des-Plantes.

— El les habitans ?

— Ces indigènes n'ont pas assez de cheveux, et beaucoup trop de barbe.

— Et les Mamelucks?

— Excusez , général , mais je ne peux rien en dire , vu que vous avez jugé à propos d'en prendre un à voire service : ce petit Arabe de Pioustan...

— Silence , Hébert ; vous êtes jaloux , ce n'est pas bien. C'est un essai que j'ai voulu faire; les Mamelucks sont de braves cavaliers, j'en veux avoir un escadron dans mon armée : ce sera un beau trophée h rapporter en France.

Hébert ne souffla pas le mot . essuya soigneusement des rasoirs de la plus grande finesse , les serra dans un nécessaire de vermeil qui portait le chiffre de Joséphine Beau-

harnais, et, son service terminé, il se retira respectueusement. Pourtant ses traits étaient bouleversés, car ce n'était jamais sans une rage concentrée qu'il parlait de Rouslan ; une haine instinctive en avait fait pour lui l'objet d'une antipathie insurmontable. En sortant, il trouva le Mameluck couché en travers de la porte , sur un tapis de peaux de lions. Un moment l'envie de le broyer sous les pieds lui traversa la cervelle: heureusement que cette idée ne fit que passer.

L'Egypte fut dure au soldat de Bonaparte, dure au matelot de Br.ueys . diue à la France dont les braves enfans crièienl en vain : Patrie ! dans ces affreux déserts.

Tout souftrait , tout mourait . au souffle empesté de Jalïa : le général comme le simple cavalier , le médecin connue son malade , l'ennemi comme son ennemi : terrible égalité du malheur qui devait se renouveler, douze ans plus tard . sous le ciel glacé de la Russie !

Pendant ces rudes épreuves , Hébert ne pensait pas même à être malade : il s'apercevait à peine que le sang sortait de ses yeux , que sa bouche altérée ne buvait que du sable.

en traversant le désert. Le regard attaché sur son général , il avait inventé des soins nouveaux pour diminuer ses fatigues , pour donner à son corps une force égale à celle de la grande ame qui l'habitait. Quand , après une marche pénible, brûlante , homicide, il était ti'ompé, connne toute l'armée , par ce prestige du mirage qui vous fait voir à l'horizon de riantes et fraîches campagnes, il sautait de joie, riait comme iin enfant, puis il ajoutait :

— Oh ! comme mon général va goûter un doux repos sous cet ombrage !

Enfin , ni la peste dont le sauva Desgeneltes, ni une balle turque qui lui fracassa la mâchoire à Saint-Jean-d'Acre, ne purent lui faire peur, lui arracher une plainte , une seule larme; mais un événement alfreux , une blessure plus cuisante que toutes celles du sabre des Mamelucks, devait bientôt déchire!" ce cœur si dévoué.

Un matin , Ton apprit que le général Bonaparte venait de s'embarquer pour la France avec Berthier, Lan nés , Marmont, Mural; il avait emmené avec lui Koustan! ! !... et lui , lui Hébert , il l'avait oublié !

Pour la première fois de sa vie, il pleura; sa raison parut l'abandonner , sa blessure se rouvrit , et il fit une maladie longue et dangereuse. Quant il fut guéri , Kléber, qui l'aimait, voulut se l'attacher.

— Merci . général . lui répondit Hébert avec une mélancolie à la (ois comique ei louchante: vous avez certainement de fort beaux cheveux :

mais ce ne sont pas les siens ! Et tous les

jours, les yeux fixés sur le rivage . il répétait à tous et à tout propos :

— Quand donc partira-l-il un vaisseau pour l'Europe?

Verdau ! Verdau ! Verdau ! Ce cri répété trois fois par une sentinelle avancée , et resté trois fois sans réponse, fut suivi d'une explosion d'arme à feu, el le grenadier hongrois qui avait tiré se replia sur un poste de Kaizcrliks qui gardait un petit bois près du village de Marengo.

L'alerte avait été donnée , et , quelques instans après, l'homme que la balle n'avait pas

80 HÉCEIIT.

atteint fut amené par une forte patrouille devant le commandant aulricliien. Cet homme avait été pris au moment où il allait se jeter à la nage, et traverser un large ruisseau pour gagner la plaine. Son costume devait naturellement inspirer peu de confiance , et ses habits en lambeaux , ses pieds sangians et déchirés , disaient assez qu'il n'avait pas suivi les routes fréquentées. Il devait, en outre, avoir un motif bien important pour se dérober à la curiosité des troupes allemandes au milieu desquelles il venait de tomber.

Aussi , l'oflicier autrichien , assis militairement sur l'aiïiit d'un canon, ne vit-il en lui qu'un espion de l'armée française, et son interrogatoire ne lut ni long ni poli.

— ■ Qui es-lu ?

— Autrefois j'étais quelque chose, aujourd'hui je ne suis plus rien.

— D'où viens-tu ?

— D'Egypte, sans m'arréier.

— Tu mens... tu veux me tromper.

— Commandant , je n'ai jamais menli ; une fois un homme m'avait dit cela, il ne Ta jamais dit à d'autres.

— Ah ! tu as de l'audace, du courage ; tant mieux pour loi , tu vas en avoir besoin. Où allais-tu lorsqu'on t'a surpris?

— Au quartier-général des Français.

— Comme soldat ?

— Non , pas connue soldat.

— Alors c'était pour y rapporter sans douie ce que tuas vu, ce que tu as entendu. Tu joues ta vie contre quelques pièces d'or ; eh bien, je t'annonce que tu as perdu la partie.

— Moi ! . . . un espion ?. . .

Et le rouge monta à la figure du pauvre homme déguenillé.

— Commandant, ajou(a-t-il , vous n'avez pas le droit d'insulter un prisonnier.

— Eh bien ! réponds.. . si tu n'es pas un vagabond ou mieux que cela , qu'allais-tu faire au quartier-général des Français ?

— Ce que les Autrichiens n'ont jamais pu faire... j'allais faire la queue au premier consul.

A cette réponse très peu mesurée, TAuirichien leva la canne sur laquelle il s'appuyait , mais , craignant sans doute de salir son jonc aristocratique, il le ramena vers la terre, s'en

aida pour se lever , et , avec tout le flegme d'un héros germanique , il prononça cette sentence :

— Qu'on emmène cet homme, et s'il ne peut justifier d'une feuille de route comme soldat, qu'on le fusille comme espion. Ma pipe !

Et il se mit gravement à fumer.

Hélas ! il n'avait rien de ce qu'on lui demandait , le malheureux ! et un sergent se disposait déjà à exécuter les ordres de son commandant. Encore quelques minutes , et nous n'aurions jamais su , ni vous , ni moi , quel était ce pauvre diable qui avait si maladroitement donné dans une embuscade autrichienne. Les Allemands eux-mêmes, en supposant qu'ils eussent relenu quelques mots de français, n'auraient pu s'en douter ; car le prisonnier, dont f attitude était calme et résignée, n'avait prononcé que ces paroles:

— Allons , c'est fini , je ne le verrai plus ! Par bonheur, comme dans les mélodrames,

les choses vraies ont quelquefois aussi leurs dénoûmens providentiels. Or, ce jour-là , le Deus ex machina aiTÏyn fort à propos. Ce

Dieu, c'étail tout uniment le général Gardanne qui accourait , par ordre du premier consul , pour déloger un corps de 5,000 Autrichiens , et les rejeter au delà de la Bormida. L'action venait de sengager h T improviste ; les boulets français tombaient déjà comme un orage qui l'rappe avant d'avoir menacé , et notre prisonnier , espion ou honnête homme . eut la salisl'aclion de voir couper en deux, par un de ces projectiles intelligens , rofticier tudesque qui l'avait condamné : cela lui arriva au moment où il montait à cheval . après avoir, au préalable , achevé sa bienlieureiise pipe.

Ce fut une affreuse mêlée , un combat court, mais acharné, puis une déroute complète.

Oublié par les Autiichiens , tué peut-être par un Allemand ou par un Français, quétail devenu pendant ce temps-lii celui qu'on voulait fusiller tout à l'heure ? Ce ne fut que le lendemain qu'on eut de ses nouvelles.

Le lendemain donc , le premier consul était

8/l HÉBERT.

SOUS sa tente , à la Pedra-Bona. Près de lui , on voyait Berthier, son major-général, puis des secrétaires, des aides-de-camp , des généraux. Tout cela écrivait, recevait des instructions, ou partait, avec l'élan de la jeunesse et du dévoûment , porter des ordres rapides qui devaient être plus rapidement encore exécutés.

C'était la veille de la bataille de Marengo ! Un moment de repos avait succédé à cette matinée si active , et le premier consul s'était retiré dans la partie de sa tente où il accordait quelques instans aux soins domestiques.

Un bruit inaccoutumé se lit entendre en dehors.

— Qu'y a-t-il? demanda le général.

— Oh! rien, citoyen premier consul, répliqua un officier : un homme d'un aspect plus qu'équivoque qui voulait absolument pénétrer jusqu'à vous.

— Peut-être un de ces Italiens fanatiques qui en veulent à vos jours , dit un autre.

— Pourquoi cela ? reprit Bonaparte. Quand je ne crains pas le poignard , devez-vous le craindre pour moi?

En ce moment le bruit redouble ; l'homme insistait, et, malgré les deux grenadiers de la garde consulaire qui étaient en faction , malgré Roustan qui l'avait saisi au corps, il voulait parler au premier consul.

Berthier sortit : l'homme l'appela par son nom , par son litre ; puis il parla du Caire , d'Alexandrie, des Pyramides. Berthier rentra, rendit compte de ces particularités à Bonaparte, dont la curiosité fut vivement piquée.

— Qu'on lui demande comment il se nomme , s'écria Bonaparte.

— Hébert, dit un officier , qui revint aussitôt.

— Hébert! reprit le premier consul, comme recueillant un souvenir... Qu'il entre.

On sait comme le grand capitaine avait la mémoire des noms et de la figure du dernier de ses soldats comme de ses serviteurs. Aussi, malgré l'extérieur peu soigné de son ancien barbier, un premier coup d'œil lui suffit pour le reconnaître. Hébert, de son côté, n'eut pas besoin du moindre examen pour se rappeler ces traits caractérisés dont l'image ne l'avait pas abandonné un seul instant.

Et cependant il y avait quelque (lifférence entre le général qu'il avait pei'du en Egypte et le premier consul qu'il retrouvait en Italie. Une remarque particulière à ses habitudes et à sa profession le frappa surtout d'une manière pénible : les longs cheveux du général Bonaparte étaient tombés sous le ciseau , ce qui sans doute avait donné naissance au changement que les soldats avaient apporté dans le surnom familier qu'ils donnaient jadis à leur chef: le petit caporal avait été débaptisé ; on l'appelait alors le petit tondu.

— Toi ici , mon pauvre Hébert ! furent les premiers mots qu'une voix chérie et respectée envoya comme une consolation au fidèle serviteur.

— Moi-même, citoyen consul. J'ai donné tout ce que j'avais, après votredépartd'Egypte, pour une place à fond de cale sur un vaisseau qui revenait en Europe.

— Et comme, moi , tu as échappé aux Anglais?

— Arrivé en France , j'ai appris que vous vous étiez nommé consul, après avoir fait sauter les autres parles fenêtres. à Saint-Cloud =

— Il fallait venir me trouver à Paris.

— C'est aussi ce que j'ai fait ; mais vous étiez parti pour l'Italie. Alors je vous ai suivi , sans le sou, mendiant mon pain, marchant la nuit, pour éviter les Autrichiens , et bien décidé à vous rejoindre , pour vous prouver que je ne vous en voulais pas de m' a voir oublié en Egypte.

Bonaparte le regarda fixement ; puis , prenant le ton de sévérité douteuse qui annonce d'ordinaire une p3nsée contraire à la parole :

— Ah ! tu ne m'en veux pas!... Mais si je t'en voulais, moi, de celte liberté que lu prends? Puis, qu'espérez-vous, monsieur; savez- vous si j'ai besoin de vous , si vous n'êtes pas remplacé?...

— Citoyen consul, j'étais de votre chambre en Egypte, il faut que j'en sois encore en Italie.

— Ah! il faut! Et si je vous refusais?

— Je vous servirais malgré vous.

— Et comment cela, s'il vous plaît?

— Je me remettrais soldat , et je me ferais tuer pour vous.

Comme tout le monde s'était retiré, la suite

de la conversation n'a pu être connue que plus tard, par une indiscrétion d'Hébert.

• — J'ai oublié bien du monde en Egypte , dit Bonaparte ; mais la France m'appelait. Quant à toi , le mal peut se réparer : je suis monté en grade , il est juste que tu en profites , Hébert. A demain : tu es maintenant mon premier valet de chambre.

En sortant de la tente , Hébert fut accueilli tout différemment qu'à son entrée. Roustan lui-même lui offrit la main. Mais le nouveau venu passa outre sans regarder le Mameluck, et alla se préparer à ses importantes fonctions.

La matinée qui suivit ce jour mémorable fut plus mémorable encore. Le général Mêlas, qui avait fui la veille , revint subitement sur ses pas, et ses 40,000 hommes, se déployant avec ordre, se formèrent en bataille devant les 20,000 conscrits du premier consul. Un instant le grand homme de guerre fut étonné ; mais un instant aussi lui suffît pour concevoir le plan de la bataille sanglante qu'on venait lui offrir. Ses instructions données à ses braves lieutenans , Bonaparte reprit le cahne ha-

bituel à toutes les grandes actions de sa vie. Hébert fut appelé, et c'est lui qui fit la toilette de Marengo.

Deux jours après, l'Autriche demandait la paix , et M. Hébert trinquait avec une ancienne pratique qu'il avait rencontrée sur le champ de bataille : c'était le grenadier de la 32', le grenadier de Lodi , que vous connaissez , et qui venait de passer dans la garde consulaire, base première de cette colonne de granit qu'on appela plus tard la vieille garde.

Nous n'avons pas la prétention, dans un récit aussi simple , de dire les merveilles de cette époque du consulat, h laquelle il n"a manqué qu'un poète. De cette source si pure naquit l'empire, qui eut aussi ses gloires, mais qui tua la liberté.

Vous concevez bien qu'Hébert n'était pas un de ceux qui blâmaient l'avènement du héros. Pour lui, la loi divine et humaine était là.

Napoléon empereur , Hébert fut nommé concierge du château de Rambouillet , et son vieux père huissier du palais.

Une jeune fille fraîche et blonde s'éïait ren-

contrée qui lui avait plu pour elle-même et non pour sa fortune. Le château de Rambouillet devint sa demeure , et l'empereur paya la dot de madame Hébert.

Tous ceux qui ont vécu sous l'empire ne savent pas également qu'après Saint-Cloud le château de Rambouillet était la résidence favorite de l'empereur. Cette connaissance est plus particulière à ceux doni les familles avaient leurs propriétés dans cette partie du département de Seine-et-Oise.

Dans les intervalles trop courts de ce long duel à mort que la France soutenait contre toute l'Europe , la cour de Rambouillet était belle à voir, moins riche , mais plus gaie que la cour splendide des Tuileries.

Là, jai vu neuf rois, vingt maiéchaux et trente princes ; là , j'ai vu Eugène, Hortense et Joséphine ;... là aussi , j'ai vu Marie-Louise

et le roi de Rome le roi de Rome qui seul

avait fait pardonner le divorce.

Des chasses brillantes avaient donné la vie

à la lorèt silencieuse ; mais rempereui- , ([ui aimait mieux la guerre que son image , ne prenait guère à ces plaisirs qu'une part oificielle.

Pendant que tout ce monde historique qui l'entourait se lançait avec ardeur à la pour- . suite du cerf ou du sanglier, lui , dans sa calèche , avec Duroc et Berthier , traversait au pas les longues allées de chasse. Dans sa voiture , une petite table avait été disposée , et il dictait des projets de décrets, de monumens : il piéparait ces travaux inmiortels que devait compléter son conseil d'état.

La chasse finie , il sautait d'un seul bond sur un de ces chevaux arabes qu'on lui a connus , et faisant quelquefois un détour de plusieurs lieues, il revenait au château par la pente rapide qui fait face à la grille. Cette montagne , il la descendait toujours au grand galop ; puis , arrivé à la grille , il arrêtait subilement son cheval , manœuvre à lui famihère, mais qui lit souvent vider les étriers aux gens de l'escorte qui tenaient à honneur de l'imiter.

Je me souviens particulièrement , à ce sujet,

d'un monsieur fort bien né, un noble rallié de l'ancien régime , qui ne manquait jamais cette chute involontaire. Il eût été désolé que r usurpateur s'aperçût de sa mésaventure ; aussi était-ce toujours à voix basse qu'il disait à un autre compagnon d'infortune :

— Ce Bonaparte est un casse-cou ! jamais il ne saura montera cheval.

Au milieu de ces fêtes souvent interrompues par des campagnes et renouvelées après des victoires, Hébert était heureux. Sa femme avait été mise à la tête de la lingerie par le grand-maréchal du palais. Outre ce surcroît de bien-être , madame Hébert avait encore donné h son mari deux beaux enfans, dont l'aîné fut envoyé par l'empereur, et à ses frais, au lycée de Versailles.

En ce moment , Napoléon et Hébert étaient arrivés au comble de la fortune.

La fortune se lassa Un jour arriva oii

tout cet édifice croula par la base. Une armée engloutie sous les glaces de la Russie, une autre armée anéantie par les patriotes espagnols, livrèrent l'empereur aux colères et aux vengeances des rois si long-temps vaincus. En

HÉBERT. as

vain le héros se débattit , avec des débris héroïques , sur le sol de la France : Dieu se décida pour les gros bataillons.

Napoléon abdiquant h Fontainebleau , Hébert dut abdiquer à Rambouillet , et un monsieur noble vint lui demander les clés de son château. Hébert voulut suivre son maître à l'île d'Elbe ; mais quarante mille liommes demandèrent la même faveur: bien peu loblinrent , et le vieux soldat d'Egypte ne fut pas du nombre : on le trouva peut-être trop fidèle.

Cependant Napoléon n'avait pas dit son dernier mot : les Cent-Jours devaient encore étonner, soulever la France , el lui demander le reste du sang de ses braves.

A la première nouvelle du retour de l'empereur, Hébert partit pour Rambouillet, et le monsieur noble fut obligé de lui rendre son château : c'était trop juste.

Hélas! ce ne fut qu'un éclair!... Celui qui avait deux fois rendu leurs étals à Frédéric et à François il , qui avait donné la vie sauve à Alexandre, le jour d'Âusierlilz , était proscrit

9/l HÉBERT.

pour la seconde fois par Alexandre , par Frédéric et par François lï.

Avant de quitter la France, Napoléon avait voulu revoir la Mal maison. Il v a un srand enseignement dans cette simple visite , un grand acte de repentir. La Malmaison ! le tombeau de Joséphine ! Le général Bonaparte retrouvait là les souvenirs de son bonheur ; l'empereur malheureux , l'expiation de la plus grande de ses fautes.

Hébert était parti pour Paris; car, cette fois, il était bien décidé à réclamer ses droits , et à suivre Napoléon partout où il plairait à la Sainte- Alliance de fixer le lieu de son exil.

Vains efforts ! dévoûment inutile! Au moment où Hébert était absent , une voiture de I voyage , à deux chevaux , de la plus grande simplicité , s'arrêtait devant la grille fermée du château de Rambouillet : cette voiture contenait quatre personnes : le général Becker , Rovigo, Bertrand et Napoléon.

Sa première parole, en descendant de voiture , fut :

— Hébert ! où donc est Hébert ?

— Personne ne se présentait pour lui ouvrir la grille. Madame Hébert accourut, pâle, défaite , se soutenant à peine , et pourtant sa main si faible tenait l'énorme trousseau de clés , ouvrait les grilles , les appartemens , comme eût fait la main de Thomme le plus vigoureux.

L'empereui- passa la nuit à Rambouillet, et, le lendemain , au moment de son départ , la pauvre femme, tombant à deux genoux , couvrait de pleurs et de baisers les mains de Napoléon. Il la releva, la consola, et lui donna des ordres avec calme, pour lenvoi de quelques meubles à Rochefort, où il se rendait. Puis, comme elle pleurait toujours, il la baisa au front, elle, simple femme de concierge, qui faisait honte à une impératrice !

— « Dites à Hébert que je ne l'oublierai pas, » furent ses dernières paroles.

11 partit ; et , une heure après , quand Hébert revint au château, il trouva sa femme étendue sans connaissance , près d'une croisée , où sans doute elle avait voulu suivre le proscrit d'un dernier regard. Depuis ce moment , une pâleur mortelle remplaça les frai-

clies couleurs de son visage , un amaigrissement progressif creusa ses joues , et ses forces l'abandonnèrent : elle avait été frappée à mort.

Un petit noml)re d'anciens officiers à demisolde et quelques commis ou négocians lyonnais se souviennent peut-être encore d'un hôtel garni tenu par Hébert, en 1817, rue de Grenelle-Saint-Honoré. On payait tant qu'on pouvait , mais on ne payait pas toujours • car les bri(jaiids de la Loire étaient bien pauvres, pour des brigands. La maison allait mal, si mal, qu'un malin, il ne restait que l'honneur pour tout l)ien au pi'opriélaire, qui suivait le convoi de sa femme à son dernier asile , avec ses deux fils , ruinés comme lui ; lui qui avait été l'ami de Napoléon , eux qui avaient sauté sur les genoux de deux impératrices !

Hébert partit pour Munich, à pied, sans ressources, et le priuce Eugène raccueillit avec bienveillance; mais tant de Français étaient là qui demandaient!... Il fallut revenir.

Oh! alors ce fut une misère sans exemple ! (Je crois qu'il avait perdu ses deux enfans. ) Le pain lui manqua bientôt , et il serait mort de faim, si le duc d'Orléans, depuis roi, ne Tavait fait inscrire au nombre des travailleurs qui traînaient la brouette à Neuilly. Hébert ganaii 30 sous par jour, et voyait venir la vieillesse. Certes , il eut plus d'une fois l'envie d'en finir avec la vie , et le courage ne lui manqua pas... Mais une pensée dominait son esprit : il croyait fermement que l'empereur reviendrait un jour.

Cette dernière illusion ne devait pas lui rester long-temps.

Vers les premiers jours du mois de juillet 1821, le bruit se répandit rapidement à Paris que le climat de Sainte-Hélène avait dévoré sa victime. La nouvelle fatale se confirma , et la France dut renoncer à recevoir même les cendres de son héros : TKurope avait peur de r ombre de Napoléon.

Tout était fini pour Hébert ; sa vie semblait s'être éteinte : la misère même, il la défiait; car, à une époque donnée, 1 s'était promis d'y échapper. Plus de femme, plus d'enfans,

plus d'empereur! Dieu avait tout frappé... Dieu ne pouvait lui défendre d'aller les rejoindre. Yoici donc l'arrangement qu'il avait pris avec lui-même : dès le premier jour où la nouvelle de la mort de l'empereur lui parut certaine , un crêpe parut à son chapeau ; ce deuil , il devait le porter un an, et l'année expirée , il se serait tué.

Mais le Dieu des bonnes gens ne pouvait abandonner ainsi une de ses meilleures créatures : le ciel lui devait un dédommagement, le plus cher, le plus précieux de tous : un souvenir de son empereur.

Napoléon avait fait un testament : des copies nombreuses en circulèrent bientôt en France , et à côté des noms de Muiron , de Dugommier , de Bertrand , de Gourgaud , de Larrey, de Bessières et de tant d'autres , un nom obscur se trouva comme témoignage de cette vertu du grand homme : la mémoire du cœur pour les services qui partaient du cœur.

A la fm d'un des codicilles du proscrit de Sainte-Hélène , Hébert lut ces mots , à travers les larmes qui venaient obscurcir ses yeux :

«20,000 francs à Hébert, dernièrement concierge à Rambouillet , et qui était de ma chambre en Egypte (1). »

Hébert l'égyptien est mort depuis quelques années , et il a dû mourir au-dessus du besoin, si le legs a été acquitté ; pour moi , je ne sais qui l'on doit le plus admirer , ou du maître qui s'était souvenu , ou du fidèle serviteur qui n'avait jamais oublié.

(1) Voir le testamont de Napoléon.

Cl m\mm\ m umm.

Depuis deux mois environ , Napoléon régnait sur le Kaire el sur l'Ëg^^te. Quarante jours avaient suffi à cette conquête.

Maître de la vallée du Nil , le général en chef de l'expédition dÉgyple commençait à se lasser de n'avoir rien à vaincre. La catastrophe navale d'Âboukir, qui l'acculait dans sa

conquête comme dans une impasse , pesait sur ses rêves d'avenir et versait de l'amertume sur ses gloires. Il était harassé d'inaction. Dans les premières semaines de l'occupation , quelques distractions militaires , administratives , scientifiques ou littéraires , avaient donné une sorte d'emploi à son activité infatigable. Avec Poussielgue, il avait organisé pour le pays une nouvelle assiette d'impôts; avec Cafarelli, il avait tracé le plan d'une ceinture de forts destinés à défendre la capitale contre les ennemis du dedans et du dehors ; avec Denon et Dolomieu , il avait réglé le programme des incursions archéologiques ; avec Mongc et Berthollet , il avait fondé l'Institut d'Egypte. 11 avait en outre improvisé un laboratoire de chimie , une bibliothèque, deux hôpitaux, une imprimerie française, une imprimerie arabe, des moulins à vent sur l'île de Raoudab , des ateliers pour la fabrication des poudres : tout cela en deux mois, au milieu des mouvemens du corps de l'armée de Desaix et de la courte campagne de Salahié. C'eût été vingt l'ois trop pour un autre, ce n'était pas assez pour lui.

UNE DISTRACTION DE NAPOliON. 103

Après les affaires sérieuses , vinrent les choses frivoles. A la suite de rarmée étaient débarqués des milliers d'industriels , qui s'abattirent sur l'Egypte comme sur un Eldorado imaginaire. Ces gens-là croyaient y trouver des pyramides d'or massil', des momies avec une escarboucle au front et des diamans à tous les doigts. Désappointés, ils Hrenl comme les enfans du laboureur, ils fécondèrent le champ où ils avaient cherché un trésor l'antastique. Grâce à eux , le Kaire prit en peu de jours une physionomie française; on y vit bientôt des cafés et des resta urans, des boutiques de bottiers, d'ébénistes, des brasseries anglaises où l'on remplaça le houblon par des plantes indigènes. On eut un théâtre d'amateurs avec une troupe. Tel officier d'état-major que nous pourrions nommer tenait alors , avec une grande distinction , Temploi des jeunes premières , et chantait la romance devenue célèbre : Petits oiseaux j le prinlemps vient de naître, que Rigel, attaché à l 'expédition, composa en Egypte. Il y a plus, le Kaire eut son Tivoli. Un sieur Dargevel , ancien garde-ducp^-ç^^ et condisciple de Napoléon à l'école de

Brienne, créa, dans le palais d'un bey fugitif, un jardin public qui prit ce nom. C'était un vaste et beau local, ombragé d'orangers et de citronniers , coupé de ruisseaux limpides , et parsemé de pelouses. Aux jours non fériés, le Tivoli égyptien devenait un simple lieu de causerie et de délassement ; mais , dans les grandes fêtes , cette enceinte s'illuminait de feux, s'animait des jeux d'acrobates, de jongleurs et de psylles, de danses d'aimées, les bayadères de l'Orient.

Ce fut dans une fête de ce genre que Napoléon aperçut pour la première fois madame ***, sa passion en Egypte. Par suite d'ordres très sévères, peu de femmes avaient suivi l'armée : cette dame n'avait pu braver la consigne qu'à la faveur d'un déguisement. Elle aimait tant alors!... non pas Napoléon, mais son mari , simple officier. Ce couple , au moment du départ, en était h la plus douce phase de sa lune de miel ; comment se séparer en de telles heures , quand on s'abandonne si doucement aux saintes illusions de la jeunesse , quanci on croit à l'éternité de cette fièvre du cœur? Dans ces occasions, si l'on se nomme

UNE DISTRACTIOiN DE NAPOLÉON. 105

Juliette , on s'empoisonne ; Virginie , on se noie ; madame ***, on se déguise et l'on s'embarque. La passion est si ingénieuse ! La passion brave les risques de mer, les chances de captivité , les dangers des batailles , les privations de toute nature ; son rôle est de soulfrir.

Madame *** était donc en Egypte par dévoiiment conjugal. Ce qu'une guerre entraîne d'ennuis et de peines lui était rendu en amour. Elle ne regrettait rien , elle ne désirait rien : elle était heureuse. Douée de cette beauté qui se tient sur la limite des deux nuances tranchées, ni blonde, ni brune, ni petite, ni grande, madame "* attirait h elle, non pas d'une façon impérieuse et brusque, mais d'une manière douce, insensible et continue. Elle frappait moins qu'elle ne plaisait; on ne disait pas : « Qu'elle est belle ! » mais on s'oubliait à le penser. Sa taille gracieuse, ses beaux cheveux cendrés, ses yeux charmans de langueur , toute sa personne potelée et délicate avait singulièrement ému le brillant état-major d'Egypte ; mais la jeune épouse frayait peu avec les ofticiers, et l'union de ce couple était

demeurée jusqu'alors l'envie et rédification de l'armée.

Malheureusement Napoléon désœuvré, Napoléon couronné d'Arcole et de Rivoli , vainqueur aux Pyramides et presque Pharaon d'Egypte , Napoléon se rencontra sur le chemin de cette pauvre colombe si aimante. Mon Dieu ! qu'est-ce donc que nos vertus humaines, si iragiles qu'un souftle les brise, si incertaines qu'un grain de sable les renverse sur le terrain le plus uni ? Un seul homme dans toute l'armée pouvait troubler ce ménage calme et pur : et cet homme, h qui d'habitude le temps, l'occasion, la volonté manquaient, se trouve avoir , cette lois , la volonté , l'occasion , le temps. Napoléon aperçut madame *** au Tivoli égyptien, un soir de l'ète; à travers le prisme des illuminations, et au miheu des enivremens de la musique , il la distingua et ce lut lini. Pendant toute la soirée, il ne cessa de tenir fixé sur elle son regard profond et expressif; puis, quand il eut ainsi fiiit pénétrer peu à peu dans l'ame de celle femme et sa volonté et son désii*, il s'approcha d'elle avec une grâce charmante, causa long-temps , al-

fecta des petits soins significatifs , et mit en public , pour parier ainsi , une taclie au front de cet ange. Elle, confuse et tremblante, sentit alors l'appel de Torgueil , bien plus puissant que celui de l'amour ; elle s'épanouit de vanité; elle trouva au fond de son cœur la justification de ces hommages dans le rang , dans le nom , dans les gloires de celui qui les lui adressait, et dès ce soir-là , quoique pure encore de fait, elle était déjà coupable au fond du cœur.

Cette ivresse de l' amour-propre se fût dissipée sans doute , si Napoléon n'eût appliqué à la conquête de ce cœur son obstination et sa vivacité césariennes. Ce qu'il avait d'abord pris pour un caprice devint une passion réelle et profonde ; et comme, revenue de la fascination du premier jour, madame *** opposait à celte poursuite une force née du sentiment de son devoir, l'amour du héros s'exalta de tous les obstacles qu'il éprouvait. Les prétextes de rencontres ne manquaient pas à un hemme qui régnait militairement sur toutes les volontés. La générale Yernier et la femme du capitaine étaient à peu près les seules

Françaises de distinction qui eussent suivi l'armée , et leur concours , dans les premiers jours de l'occupation , était utile , tant pour établir quelques relations avec les dames franques , juives ou chrétiennes établies au Kaire, que pour pénétrer dans les secrets des harems des beys fugitifs.

Madame *** était donc ainsi soumise h une espèce de réquisition politique, h laquelle elle ne pouvait pas se soustraire , et à des visites de Napoléon qui devenaient de jour en jour plus dangereuses pour elle. Bon gré , mal gré, il fallut qu'elle se résignât à faire les honneurs des salons du palais de l'Esbekiéh.

Le général en chef n'abusa point de cette circonstance : h son âge on est généreux , on ne calcule pas l'amour. D'ailleurs, c'était dans un moment où son ame était tourmentée de confidences poignantes au sujet de Joséphine, et on eût dit que toute la puissance de ce cœur méridional cherchait un aliment et une issue. A la passion qui s'impose avait succédé la passion qui supplie. Madame *** avait trouvé en elle assez de souvenirs de vertu , assez de conscience du devoir, pour vaincre la pre-

mière;elle ne fui pas aussi forio coiilro la seconde.

On conçoit loui ce qu'une pareille liaison , avec un tel homme, dut éveiller en elle d'exaltation passionnée et de dévoûment absolu. Il lui sembla dès lors que sa destinée, obscure et modeste , allait se fondre dans cette grande destinée, et que les rellels de celte auréole lumineuse allaient dorer son jeune Iront. Belles et fugitives illusions!

Un embarras existait loulel'ois encoic. Lépoux était un homme d'honneur: on le Irompa d'abord. Promu au i^rade de chef d'escadron, il leçul l ordre de s'embaïquer sur-le-champ et de poi tei' au Direcloiie quelques-uns des drapeaux conquis sur les Mameluks. En effet . le chef d'escadron quitta Alexandrie ; mais, capturé par les Anglais ii la hauteur de Malte , il reparu î en Egypte à la suite d'un cartel d'échange. Sa disgrâce conjugale lui fut révélée par ses camarades. In divorce devint inévitable : il fut prononcé devant un commissaire des guerres.

Voilà donc madame '** presque reine d'Egypte, et pour lui donner l'équivalent de ce

litre^ les soldats la nommaient la Clioupâte. Logée clans le palais même du général en chef, toujours élégamment et richement costumée , elle faisait les honneurs de sa table et rornement de son salon. Bonne d'ailleurs, douce , affable , spirituelle, elle conquit parmi les intimes de l' état-major des amitiés honorables et précieuses ; elle obligea avec grâce et discernement. Quel songe d'or pour une femme ! Elle tenait là , sous sa main , lié par des chaînes de fleurs, l'homme dont le génie remplissait le monde; elle était l'héroïne du plus beau, du plus glorieux roman; elle avait autour d'elle une cour où l'on distinguait des noms comme ceux <le Monge , de Berihollel , de Denon,de Murât, d'Eugène Beauharnais, noms promis à l'avenir de nos fastes ; elle était jeune , elle étail jolie , elle était reine. « Vivre six mois ainsi, puis mourir! » diront quelques femmes, non pas celles qui s'enveloppent dans leur bonheur (îomine dans un chaste vêtemenl ; mais celles qui aspirent à des conquêtes éclatâmes, celles qui mettent toute leur ame à la suite d'un météore. Du reste, entre Napoléon et madame **', ce

fut long-lemps une passion toujours croissante. On avait dressé pour elle un joli cheval arabe, et presque tous les jours, revêtue d'un riche uniforme, elle suivait le générai en chef dans ses excursions les plus lointaines, caracolait à ses côtés, arpentait la plaine de Giséli ou visitait les sombres cavernes des Pyramides. Allait-on visiter les travaux de l'île de Radouah; elle se mêlait à l'escorte. Allait-on rendre visite au vieux cheyck el-Bekri, président du Caire ; elle en était encore , buvait le café du digne musulman , fumait ses pipes et avalait ses sorbets parfumés. Elle portait au cou le portrait du héros ; lui , les cheveux de sa maîtresse ; en un mot , c'était un échange de soins infinis et de tendresses incessantes. Quand l'expédition de Syrie eut été résolue , madame *** déclara qu'elle voulait suivre l'armée, et long-temps il fallut combattre ses projets d'amazone ; elle voulait entrer en campagne , combattre , faire le service d"aide-deeamp.

Enfin elle se désista ; mais , pour la consoler de l'absence , il fallut que Napoléon lui écrivît les lettres les plus tendres. Là . quii-

tant le style de chef d'armée , il lui détaillait ses traverses et ses inquiétudes , les ravages de la peste , les longueurs du siège , les chances fatales et sombres de l'avenir. Ces lettres existent, nous en avons eu plusieurs entre les mains qui font foi d'un abandon qui venait du cœur.

Cet amour, né en Egypte et réchauffé par son soleil, dura, ainsi frais et vif, jusqu'au moment où il s'agit de quitter cette terre lointaine. Napoléon se lassa à la fois de ces deux conquêtes. L'ambition étouffa l'amour. Après la bataille d'Aboukii-, quand les iroupes ottomanes eurent été rejetées dans les flots qui les avaient vomies, la pensée d'un retour en France prit chez le vainqueui' un caractère fixe et opiniâtre. H sentait que la patrie avait besoin de lui. Maispoui' cela il fallait troniper l'armée , tromper ses inlimes , ti omper sa maîtresse. Une indiscrétion eût été fatale. Madame *** fut sacrifiée h ce mobile. Napoléon, simulant une tournée dans le Delta , la laissa au Kaire, comme la preuve vivante que son absence ne serait pas de longue durée; elle fut cette l'ois un instrument dans ses mains.

Cependant , la veille du départ , la pauvre Ariane semblait avoir le pressentiment d'un abandon prochain. Arrivée en costume de hussard dans le jardin du palais , où le général cherchait à endormir les indiscrétions de Monge et de Bcrthier, qu'il savait un peu commères, madame *** ne perdit pas Napoléon un seul instant de vue , observant avec inquiétude ses gestes et ses mouvemens, cherchant à creuser sa pensée sous l'enveloppe dont il la couvrait. Bonaparte fut impénétrable : seulement , de temps à autre , il disait gaîment et avec une familiarité gracieuse :

— Diable ! diable ! voilà un petit hussard qui nous espionne. Gardez-moi cela à vue , Berthollet.

Berthollet était du voyage.

Le héros partit et madame ***fut veuve pour la seconde fois. Cependant , comme elle fit quelque bruit de ses douleurs auprès de Kléber, celui-ci; soit de guerre lasse , soit pour envoyer un embarras à Napoléon, en retour de ceux que le général en cheflui avait légués, autorisa la jeune délaissée à s'embarquer sur 'America, transport français qui emmenait I. «

Junot, Rigel et Lallemand. Les infortunes de notre héroïne n'étaient pas terminées. L' America fut prise par les Anglais, qui conduisirent les passagers à Malte. Relâchée au bout de quatre mois seulement, madame "* fut débarquée à Marseille, où l'attendait un cruel et dernier désappointement : Napoléon avait retrouvé sa femme, et pour sa maîtresse, il avait alors assez de l'autorité souveraine. Un ordre formel, parti de Paris , obligea madame *** à fixer sa résidence dans la Provence , où une pension lui fut assurée. Plus tard, toutefois, le premier consul se départit de cette rigueur, ïl acheta pour elle un beau château aux environs de la capitale , et chargea un de ses intimes de lui chercher un parti convenable. On trouva un ancien propriétaire, dont les forêts étaient engagées dans une affaire de cartons de bureau, et compromises [r.ir la législation confuse de l'époque. Comme cadeau de noces, Napoléon y ajouta un consulat, l'un des plus productifs et des plus beaux que l'on connût ; ainsi fixée de nouveau, madame *** renonça à ses doux rêves.

Son premier époux eut, en revanche, assez

de bonheur. En 1814, il voulut, au retour des guerres impériales, convoler en secondes noces. Sa femme s' étant remariée sans obstacle, il ne croyait pas que la chose fît question pour lui. Cela fut pourtant ainsi. Le divorce prononcé en Egypte, devant un simple commissaire des guerres , péchait par les formes légales : on prétendit qu'il était nul. Il fallut de longues démarches pour établir en droit qu'on ne pouvait être l'époux d'une femme mariée régulièrement à un autre, et que, celle-là manquant , on était libre d'en choisir une autre.

Telle est l'histoire de cette passion de Napoléon. Onlui en a imputé de fausses, celle-ci est vraie ; tous les soldats d'Egypte s'en souviennent. Il n"y joua point, comme dans la foule des aventures controuvées, le rôle dun roué de la régence , ou celui d'un Tibère faisant enlever de force , par ses prétoriens , les actrices dont il s'était subitement épris. Il s'attacha à cette femme , naïve et jeune , peutêtre par désœuvrement , puis par amour sincère ; et s'il la quitta d'une façon si brusque, c'est que do telles choses no devaient être ,

dans cette grande et belle vie . que des accidens ordinaires ; c'est qu'il y avait en haut une étoile toujours mobile , dans la direction de laquelle il devait fatalement marcher.

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