‹ Souvenirs intimes du temps de l'Empire (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · TI · texte numérisé non relu

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DEUX SÉA.1ES DE L'IMITUT.

La première fois que je vis Napoléon , me disait dernièrement un de mes parens, membre de l'Académie des Sciences, c'était un soir, à l'Institut national où m'avait mené mon père. J'avais environ quatorze ou quinze ans, et je m'étais figuré , comme beaucoup d'autres, que le héros de l'armée d'Italie devait

avoir une taille colossale. Certes, ma surprise fut grande en voyant un petit homme, maigre et jaune, eoiffésans poudre et portant une longue queue. Napoléon jouissait déjà d'une gloire qui était en route pour Taire le tour du monde et l'immorlaliser. Quelques jours plus tard, je reconnus mon héros à une séance pubhque du jnênie Institut national, qui était déjà commencée quand il y arriva. L'enceinte était fermée par une balustrade en bois blanc, et ce ne fut pas sans surprise que je vis le futur empereur des Français, roi d'Italie, etc., etc., enjamber la balustrade et passer tout bonnement par-dessus, pour s'éviter de fah'e quelques pas de plus et d'entrer dans l'enceinte par la porte ordinaire réservée aux membres de l'Institut.

Peu de temps après, c'est-à-dire à la fin du mois de décembre 1797, après avoir subi les honneurs que la politique d'un gouvernement jaloux et peureux avoir cru devoir lui décerner après son retour d'Italie . et le banquet où l'avaient convié les deux conseils ( celui des anciens et celui des cinq cents ), dont la bienveillance n'était' guère plus franche que celle

du Directoire , Napoléon fut nommé membre de rinsliliU , en remplacement de Carnot , proscrit comme royaliste et mort civilement à la suite des événemens de la journée du 18 fructidor. J'assistai à sa réception.

(]e jour-lh, à six hem-es du soir (les séances académiques avaient lieu alors après le dîner), Napoléon se rendit , de sa petite maison de la rue de la Victoire, au Louvre où l'Institut siégeait.

Durant ce trajet, me fut-il assuré, on arrêta plusieurs fois sa voiture pour la visiter, en conséquence d'un décj-et du Directoire, qui ordonnait la combustion de toutes les marchandises anglaises. Le général supporta très patiemment celte mesure vexatoire , qu'il pouvait faire cesser d'un mot: mais il avait recommandé à son cocher de ne pas le faire connaître. Ces messieurs inspectèrent donc et fouillèrent le modeste coupé de Napoléon qui resta calme et impassible tout le temps que dura cette visite.

La séance fut brillante. Lassemblée était composée de l'élite de la société de Paris. Le désir de voir l'homme à qui on devait une paix

acquise par tant de victoires, y attira plus de spectateurs que l'éloquence des académiciens n'y avait amené d'auditeurs; aussi regardaiton plus qu'on n'écoutait.

Un seul lecteur captiva l'attention publique, mais par cela même qu'il n'y faisait pas distraction : ce fut Clîénier. Il lut un poème à la louange du général Hoche. Ce poème, où respirait la haine la plus énergique contre l'Angleterre, fut écouté avec une sorte de satisfaction, qui se changea bientôt en enthousiasme, quand du héros mon, passant au héros vivant, et s' adressant à un sentiment non moins vif que les regrets dus aux rares qualités de Hoche, je veux dire l'espérance que l'on fondait sur le génie de Napoléon , il le désigna par le surnom d'Italique. Les applaudissemens, les acclamations qui s'élevèrent de toutes parts , prouvèrent que ces beaux vers exprimaient les sentimens de toute l'assemblée (1).

(1) ChLMiier s'exprimait ainsi :

« Si jadis un Français, des rives de Neustrie Descendit dans leurs ports, précédé de l'effroi, Vint, combattit, vainquit, fnt conquérant et roi,

La séance levée, Napoléon retourna chez lui, où il n'arriva pas sans avoir été arrêté et interpellé de nouveau ; mais ces import uni lés ne durent pas lui faire oublier les honmiages qui lui avaient été prodigués dans cette soirée. Au surplus personne ne dut attacher plus de prix que lui au titre de membre de l'Institul, car, à dater de ce jour-là, il le prit dans tous ses actes publics.

Neuf ans plus tard, c'était, je crois, un lundi du mois d'octobre 1806, j'assistais h une des séances ordinaires de l'Institut , non plus comme simple spectateur, mais bien comme membre, attaché à la section des sciences physiques. M. Geoffroy Saint-Hilaire présidait la séance ; le comte Davy était vice-président ; Cuvier et Delambre , secrétaires perpétuels , étaient au bureau. Ampère occupait en ce moment la tribune, et lisait un mémoire du plus haut intérêt sur son admirable Théorie des

Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,

Quand Neptune irrité lancera dans leur île

D'Arcolc et de Lodi les terribles soldats ,

Tous ces jeunes héros, vieux dans l'art des combats,

La grande nation à vaincre accoutumée,

Et le grand général guidant la grande armée?... n

courans électriques. L'Académie était absorbée par l attention que commandait ce travail d'une haute intelligence, lorsque tout à coup une agitation extraordinaire, suivie d'un murmure général, vint à se répandre parmi les membres, h la vue d'un étranger qui, vêtu d'un habit bleu foncé et décoré de la Légion-d' Honneur, parut à la porte de la salle , entra mystérieusement, fit de la main un geste qui arrêta tout à coup ce murmure, et, s'étant approché d'un lauteuil vide, y prit place.

Cependant M. Ampère, chez lequel il y avait autant du Leibnitz que du La Fontaine et dont l'extrême distraction était aussi connue que son vaste savoir, navait pas remarqué ce mouvement , bientôt diminué par l'intérêt même de sa lecture, et sans doute aussi par le soin qu'avait mis à le calmer l'inconnu dès son arrivée. Le mémoire lu, Ampère le déposa sur le bureau de l'Académie, et recueillit de toutes parts les témoignages d'admiration que ce beau travail méritait à de si justes titres. Cette manifestalion de l'estime de ses confrères avait retenu quelques minutes l'honorable académicien au bas de la tribune , de sorte qu'il

ii'élail retourné que plus tard à sa place. Mais quel est son étonneinent ! son fauteuil est occupé par l'étranger qui vient d'arriver et qu'il ne connaissait pas du tout. Ampère, un peu piqué, tourne autour de ce siège avec une sorte de gêne , n'osant prier celui qui loccupe de le lui céder ; il tousse avec affectation , et cherche, avec cette politesse naïve qui était une de ses habitudes, à faire deviner à l'étranger tout-à-fait sans gène qu'il a usurpé la place qui lui appartient. Mais, soit que l'inconnu ne le comprît pas, ou qu'il ne voulût pas le comprendre, il le regardait froidement, mais ne bougeait pas. Ampère, s'enhardissanl de plus en plus, commence à murmurer plus distinctement; et, s'adressant enfin à ses voisins, il leur dit de manière ii être entendu distinctement de l'inconnu :

— Il est vraiment étrange qu'on vienne ainsi, et sans autres formes , s'emparer d'une place qui ne vous appartient pas !

Mais le savant ne rencontre partout qu'un sourire silencieux ; alors, poussé à bout, il dit à haute voix à M. Geoffroy Saint-Hilaire :

— Monsieur le président, js dois vous faire

V2k DEUX SÉAXCES DE L'INSTITUT.

remarquer qu'une personne totalement étrangère à r Académie s'est emparée de ma place, et siège parmi nous.

Cette espèce de dénonciation occasionne tout à coup une nouvelle rumeur. M. Geoffroy Saint-Hilaire répond au plaignant :

— Vous êtes dans l'erreur, monsieur ; cette personne à laquelle vous faites allusion est membre de l'Académie des Sciences.

— Et depuis quand? demande Ampère fort étonné.

— Depuis le 3 nivôse an vi , répondit l'étranger.

— Et dans quelle section, s'il vous plaît, monsieur? demande encore Ampère d'un ton ironique.

— Dans la section de mécanique, mon cher et savant collègue, répondit encore en souriant l'étranger.

— Cela est un peu fort! s'écrie Ampère; et, prenant un annuaire de l'Institut, ill' ouvre avec vivacité, et lit a cette date : « Napoléon Bonaparte, membre de l'Académie des Sciences, nommé dans la section de mécanique le 5 nivôse an vi. »

DELX SÉANCES DF, L'INSTITLT, 125

Celait Napoléon qui élail venu ce jour-là courber sa tète sous le niveau de la sc'ence.

Ampère, excessivement troublé, se confond en excuses; sa vue était tellement atfaiblie depuis deux ans, qu'il n'avait pas reconnu l'empereur...

— Voilà, monsieur, lui dit gaîmenî Napoléon, l'inconvénient qu'il y a de ne pas Iréquenter ses collègues. Je ne vous vois jamais aux Tuileries : je saurai bien vous forcer à venir au moins m'y soubaiter le bonjour.

Ces paroles, dites avec une extrême bienveillance, rassurèrent le grand mathématicien ; et, ayant aperçu un fauteuil vide un peu plus loin, il alla s'y asseoir Iranquillemenl et comme s'il ne s'était rien passé.

Alors M. GeofFioy Saint-Hilaire demanda à l'empereur s'il voulait bien que la séance continuât.

— Mais sans doute, monsieur le président, lui répondit Napoléon; il n'y a rien de nouveau : seulement l'assemblée s'étant augmentée d'un de ses membres, elle est plus complète, et voilà tout.

Le comte Laplace païul à la tribune, et

communiqua un Mémoire sur les prohahilités, que l'empereur parut écouter avec un vif intérêt.

Un ingénieur, étranger à l'Académie, M. Brunel, succéda à Laplace. 11 lut un Mémoire sur les routes souterraines que l'on peut construire sous le lit des fleuves, et entra, à ce sujet, dans quelques détails sur les merveilleux travaux qu'il avait eu l'occasion d'achever en Angleterre.

Pendant tout le temps que dura cette lecture , l'empereur parut absorbé dans ses réflexions. M. Brunel descendu de la tribune, M. Geoffroy Saint-Hilaire eut à nommer une commission pour faire un rapport sur ce qui venait d'être entendu. L'Académie éprouva une profonde surprise quand le président dit à haute voix :

— Je nomme membres de la commission qui examinera le travail de M. Brunel : S. M. l'empereur et roi et MM. Monge et Poisson.

Alors tous les regards se dirigèrent vers Napoléon qui , se levant à demi :

— Monsieur le président , dit-il , j'accepte avec plaisir.

Cette mémorable séance fut levée.

Avant de partir , l'empereur causa quelques instans, au milieu des illustres sa vans qui lui prodiguaient toutes les marques de leur reconnaissance et de leur admiration ; puis , après les avoir engagés à venir le voir aux Tuileries j)lus souvent, il se retourna vers Ampère , et lui dit le plus gaîment du monde en lui tendant la main :

— Quant à vous , mon cher collègue , je vous attends demain à dîner ; ce sera pour sept heures ; je vous placerai à côté de l'impératrice , afin que vous ne la preniez pas pour une autre.

Puis il monta en voilure et retourna aux Tuileries.

Le lendemain , l'empereur ne se mit à table qu'à huit heures du soir, après avoir attendu son collègue de l'Institut pendant une heure. Ampère avait oublié l'invitation.

L'une des facullés les pins précieuses el les plus extraordinaires de Napoléon, c'était de pouvoir concentrer toule son attention sur un point donné. A Marengo , à Austerlilz , à léna, à Eylau , à Fiiedland , à Wagrani , etc. , il n'avait qu'une seule idée : la victoire. Celte victoire obtenue, su pensée ressaisissait im-

médiatement tous les intérêts dont elle s'était séparée pour un seul ; son caractère reprenait le dessus, et à la gravité silencieuse succédaient chez lui l'entrain de propos et l'originalité qui lui étaient ordinaires. Il en était de même dans les affaires d'administration et de gouvernement.

Habituellement, la veille d'une bataille, avant de prendre un moment de repos, il passait dans la petite tente qui lui servait de cabinet , et faisait appeler le major-général :

— Allons, Berthier, lui disait-il d'un aii* affairé, c'est demain le grand jour ; nous avons beau jeu; expédions les ordres : il faut mettre le feu au pétard en attendant l'explosion de la bombe : écrivez.

Et le prince de Neufchàtel , assis à l'un des coins de la grande table des cartes, éclairée par vingt bougies transparentes, écrivait sous sa dictée les ordres nombreux à iransmettie à chacun des chefs de corps de la grande armée.

Le lendemain, pendant l'action, l'empereur, constamment à cheval , se montrait partout, prévoyait tout, continuait d'ordonner

tout, et ne quittait le champ de bataille que lorsque les résultats certains de la journée étaient connus.

Le soir , un grand nombre de dépêches se trouvaient entassées dans sa tente , parce qu'il n'avait pu, ce jour-là, donner une attention suivie à l'immense correspondance qu'il entretenait lorsqu'il était en campagne. Il chargeait ses secrétaires de la lire , d'y répondre et de lui faire le rapport de tout ce qu'elle contenait; puis il dictait ces sublimes bulletins qui apprenaient ii la France qu'elle pouvait enregistrer dans ses annales un triomphe de plus. Aidé du duc de Dassano, il expédiait le travail journalier de chacun de ses ministres, sans perdre de vue, avec ses premiers lieutenans, la poursuite de l'ennemi et les avantages de la victoire. Enfin , le lendemain matin, il visitait le champ de bataille, accordait les éloges et les récompenses sur le terrain même , et ne regagnait son quartier-général qu'après avoir encouragé et consolé les soldats blessés. Ceux quil n'était pas possible de sauver, au moins les aidait-il à mourir , comme* à Austerhtz, comme àWagram.

Cette bataille d'Austerlitz est bien l'un des plus beaux monumens de gloire de Napoléon. Là, comme en Italie, il battit l'ennemi avec l'infériorité du nombre et par la seule force de son génie. Le malin même , lorsqu'il vit la direction que prenaient les colonnes russes :

— Bon ! dit-il à Lannes en se frottant les mains , je les tiens : ils font justement ce que je voulais.

Ce fut à Austerlitz que l'on vit pour la première fois des cuirassiers français charger sur des batteries ennemies.

Le soir de la bataille , Napoléon vint passer la nuit dans une chaumière abandonnée, située sur la route de Brunn , au point d'embranchement avec la route d'Austerlitz. Malgré son extrême fatigue, il était en même temps si satisfait de la manière dont tout le monde avait fait son devoir qu'il fut d'une humeur singulièrement enjouée. Il ne refusait rien de ce qu'on lui demandait. 11 invita à souper tous ceux qui se trouvaient là. Quand je dis souper, je veux dire qu'on s'assit à sa table , où l'on ne servit , pour tout menu , que des pommes de terre Ijoitillies ^ des fruits secs

et des noix. En revanche , on vit figurer sur cette table , recouverie du plus beau linge damassé, pour plus de cent mille francs d'argenterie , de vermeil et de cristaux. Lassiette de porcelaine de Sèvres que chaque convive avait devant lui ne valait pas moins de soixante francs. La réussite de ses plans avait inspiré tant de joie à Napoléon qu'il débitait mille folies. Comme il avait demandé du pain et du vin de Chambertin , on lui fil observer que le pain du pays , le seul qu'on eût , était de mauvaise farine de seigle remplie de longs morceaux de paille.

— Et les soldats, que mangent-ils donc? s'écria-t-il.

Je vous laisse h penser, lorsque les soldats apprirent que leur empereur avait mangé de leur pain, si aucun d'entre eux eût osé se plaindre.

Ce frugal repas achevé , Napoléon fit partir son aide-de-camp Lebrun pour porter à Paris la nouvelle du succès de la bataille; puis, après avoir congédié tout son monde de la manière la plus aimable et avoir donné de nouveaux ordres à ses maréchaux . il s'enve-

Ma LES LENDEMAINS.

loppa de son manteau bleu, s'étendit sur un banc, la tête appuyce sur son chapeau en suise d'oreiller, s'endormit, et ne se réveilla que le lendemain à cinq heures du matin avec une légère courbature. 11 appela lui-même l'aide-de-camp de service qui dormait sur une botte de paille placée en travers de la porte , et, après lui avoir secoué légèrement l'épaule, il lui dit :

— Allons, Savary, tout le monde debout! nous allons faire notre tournée.

Et , tandis que celui-ci allait éveiller les officiers d'état- major qui devaient accompagner l'empereur, Napoléon sortit de la chaumière pour consulter l'état du temps. Il faisait encore plus froid que la veille ; le clair de lune était magnifique. Il aperçut à quelques pas un grenadier en faction, vieux soldat qui, sachant que les honneurs militaires ne sont dus à personne entre la retraite battue et la diane, s'était mis à l'aise, le fusil entre les jambes, et continuait en présence de l'empereur de charger tranquillement une pipe qui n'avait jamais eu de tuyau.

— Dis-donc! lui cria l'empereur, ne croirait-on pas qu'il fait froid ce matin?

— H est sûr et certain qu'il faisait un peu plus chaud hier, reprit le grenadier en soufliant dans ses doigts , et en voulant par ces paroles faire allusion à la bataille de la veille.

— Bah ! bah ! c'est une idée que tu as !

— C'est plutôt vous qui en avez eu une fameuse hier, quand vous les avez attirés dans le trou pour leur chauffer un bain h grands coups de canon.

— Tu crois donc que cela a bien Jait ?

— Je crois que ça été pour eux un dégel qui leur apprendra à être polis une aulre fois.

— Sire, dit Savary, qui avait rejoint lenipereur pendant ce court dialogue , quoiqu'en plaisantant , ce soldat dit la vérité : jamais Votre Majesté n'a été si bien inspirée ; jamais sa brave armée n'a montré plus de valeur.

— Ils ont voulu la guerre , reprit Napoléon en continuant sa promenade devant la chaumière , je la leur ai donnée bonne î Mais jusqu'au bout, il nous iaut la faire en braves gens. Il doit y avoir encore bien du monde sur le terrain.

— Sire, l'armée russe a éprouvé des pertes énormes.

— Nous allons en juger... mais c'est qu'à les en croire , ajouta Napoléon en se retournant brusquement vers le factionnaire , ces gens-là n'avaient plus qu'à nous avaler!

— Oui , oui !.. . mais minute , nous nous sommes mis en travers , dit le vieux grenadier en portant les armes.

Ce bon mot fit beaucoup rire Napoléon , qui déjà avait le pied dans l'élrier pour monter à cheval et commencer une longue revue mortuaire. Il visita tout le champ de bataille. 11 avait recommandé le silence à tous ceux qui l'accompagnaient afin d'entendre les plaintes des blessés qu'il ne pouvait apercevoir. Alors il mettait pied à terre et faisait boire luimôme à ceux-là un verre d'eau-de-vie de la cantine qui le suivait toujours. L'escadron d'escorte n'était occupé qu'à ramasser les capotes des Russes morts, pour en couvrir ceux qui n'étaient que blessés. Avant de remonter à cheval , Napoléon faisait alhmier du feu près de chacun d'eux , envoyait chei'clier un commissaire des guerres et ne se relirait pas

que celui-ci ne fût arrivé. Il laissait avec le blessé deux hommes de son escorte , et leur enjoignait de ne pas le quitter qu'il ne lût transporté à l'ambulance.

Or, le jour commençait à poindre et l'empereur, regardant attentivement à droite et à gauche, crut distinguer à quelques pas un soldat mutilé qui faisait de vains elTorts pour essayer de se lever. Napoléon s'approche de lui :

— Ton nom? lui demanda-t-il avec douceur, en se penchant sur l'arçon de sa selle.

— Jabalot dit le Parisien, sergent de voltigeurs, prévôt breveté, au 4' de ligne.

— Oui, je te reconnais; seulement je ne me rappelais plus ton nom. Monsieur I s'écrie ensuite Napoléon en se retournant vers un ofTicier de son étal-mîijor, je vous charge de veiller h ce que cet homme soit pansé sur-lechamp : vous me repondrez de lui.

— Laissez donc, major, reprend Jabalot soutenu dans les bras de l'officier qui avait mis pied à terre aussitôt, ce n'était pas la peine de vous déranger, je suis frit.

— J'es[)ère bien que non, dit lempereur;

un Parisien ne se laisse pas abattre pour une botte qu'il n'a pas su parer à temps.

— Excusez ! s'écrie Jabalot en faisant un etîort, touché en plein par un boulet!... Il l'audrait être un fameux maître d'armes pour parer un coup droit de ce calibre-là.

— A toi la croix et l'épaulette à la première revue, te dis-je.

— Je manquerai à l'appel, mon empereur, dit encore Jabalot d'une voix presque éteinte ; mais il n'y aura pas de déshonneur : un sergent de moins à l'efi'ectif de la compagnie , qu'est-ce que cela fait?... De l'avancement pour les collègues, et voilà tout!... Ça n'empêchera pas le i° de ligne de continuer à marcher crânement, la baïonnette au bout du fusil, et d'être toujours dans les invincibles ! . . .

Napoléon n'ajouta pas un mot et contiima Iristement son chemin en pressant le pas de son cheval.

Quant aux Russes, au lieu de la mort qu'ils attendaient, d'après l'absurde crainte qu'on leur avait inspirée, ils trouvaient dans leurs ennemis des vainqueurs généreux : leur étonnement était tel qu'ils se prosternaient devant

l'empereur en lui tendant leurs bras défaillans , en signe de reconnaissance.

De jetour à la chaumière où il avait passé la nuit , un des premiers soins de Na[)oléon avait été de charger un officier d'ordonnance d'aller à l'ambulance savoir des nouvelles, de Jabalot. Celui-ci élail revenu bientôt après.

— Eh bien, monsieur, comment va-l-il?

— Sire, il ne soulhe plus.

— Ah ! ah ! lit l'empereur en frappant plusieurs fois de sa cravache sur le pied de sa botte.

Puis, après un moment de silence, il ajouta •

— Vous irez celte après-midi vous informer auprès des chefs de corps de ce sous-officier s'il était marié, s'il avait des enfans, de la famille: vous me ferez un rapport écrit sur ses services. Le 4' de ligne sera dans deux heures cantonné à Brunn : ne l'oubliez pas.

Pendant que toute l'armée se niellait en mouvement, l'empereur remonta à cheval, et, se faisant suivre par toute la cavalerie de la garde, il prit le chemin d'Austerlitz. Il allait, comme à son ordinaire, de hauteur en hauteur et envoyait des officiers en reconnaissance

partout, OÙ il ne pouvait pas aller lui-même. Arrivé dans ce bourg, il demanda h qui appartenait le château qu'il apercevait sur le coteau.

— Sii'e, au prince de Kaunitz.

— C'est bien , j'y coucherai cette nuit. Qu'on aille prévenir le (;oncierge ; car, messieurs , ajouta-t-il gaîment en s'adressant à son élat-major, je veux vous y traiter ce soir aux frais de l'Autriche, et un peu mieux qu'hier vous ne l'avez été aux miens.

Apres s'être arrêté un moment devant le château de cet ancien ambassadeur d'Autriche et en avoir fait le tour, il poussa jusqu'à Brunn, où plusieurs divisions de l'armée se trouvaient déjà réunies; il les passa en revue immédiatement et témoigna à chacune d'elles sa satisfaction de leur brillante conduite. Arrivé devant le front d'un l)ataillon qui avait fléchi un moment sous Teffort d'une division de cavalerie de la garde impéiiale russe, son visage se rembrunit, et faisant reculer son cheval de quelques pas, tout en parcourant la ligne d'un regard irrité, il s'écria brusquement:

— Soldats ! qu'est devenue l'aigle que je

VOUS avais donnée ?... Vous m'aviez l'ail le serment de la dëfendie jusqu'à la mort !

Un léger murmure , suivi bientôt du plus profond silence, répondit seul h celle vive interpellation : le conmiandant de ce bataillon sortit des rangs et s'avança la pointe de l'épée basse :

— Sire , dit-il avec une sorte d'hésitation , le porte-drapeau a été lue au moment de la première charge, et ce n'est qu'après la seconde que le régiment ayant pu se former en carré, nous nous sommes aperçus de la disparition de notre aigle. .

— Et qu'avez-vous fail sans drapeau ? reprend Napoléon d'un ton sévère.

— Sire, nous sommes allés chercher ceuxci au milieu des cuirassiers russes , pour supplier Votre Majesté de nous rendre une aigle en échange.

Et deux sous-officiers sortirent des rangs , portant chacun un étendard russe sur Ie<pK'l biillait laigle noir à deux tètes. L'empereur considéra un instant ces trophées encore sanglans; il sembla hé.-.ilcr, puis il reprit :

— Soldats, me jurez-vous sur l'honneur

lié LES LENDEMAINS.

qu'aucun de vous ne s'est aperçu de la perte de son aigle?

— Nous le jurons ! répond le régiment tout d'une voix.

— Me jurez- vous que vous seriez tous morts pour la reprendre si vous l'aviez su?

— Oui ! oui !

— Et vous garderez bien à l'avenir celle que je vous donnerai , car, vous le savez, un soldat qui a perdu son drapeau a tout perdu !

Des acclamations frénétiaues répondirent cette fois.

— Eh bien donc , dit l'empereur en étendant la main , je consens à recevoir ces drapeaux et à vous rendre votre aigle. Quant à vous, commandant, ajouta- 1- il d'un ton moins sévère que la première fois, vous viendrez me trouver après la revue : j'ai à vous parler.

A peine cette longue inspection était-elle terminée que le chef de bataillon était en présence de l'empereur.

— Ah ! ah! monsieur, je suis bien aise de vous voir, lui dit-il en lui rendant un salut et

en l'attirant un peu à l'écart : c'est votre bataillon qui a faibli hier ?

— Sire , les Russes nous pressaient de si près qu'il nous a été impossible d'exécuter nos feux avec ensemble.

— Toujours des prétextes, des excuses. . .

— Sire , ce n'est pas de ma faute si je ne suis pas tué ! reprit l'officier avec une sorte dlmmeur.

— Ah ! commandant , que me dites-vous là ! vous me comprenez mal. A Dieu ne plaise que je vous fasse le reproche d'être aujourd'hui sain et sauf : au contraire , j'en suis enchanté ; seulement je voulais vous rappeler que c'est à vous autres , messieurs les chefs de bataillon, adonner l'exemple, à soutenir le moral de vos soldats. Les vôtres ont eu peur.

— Sire! s'écrie le brave officier en reculant de deux pas , les lèvres pâles et agitées ; sire ! je crois avoir fait mes preuves hier, et lorsque Votre Majesté me...

— Vos soldats ont eu peur ! vous dis-je . répète encore l'empereur en élevant la voix et en fixant sur le commandant des veux et in-

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celans. Je m'y connais, ce me semble, et il n'y a que des lâches ou des menteurs qui puissent se vanter de n'avoir pas eu peur, au moins une fois, en leur vie. Comprenez- vous maintenant ?

Puis , se rapprochant doucement de l'officier, il avise au collet de son habit une déchirure qui a noii'ci la couleur tranchante du drap.

— Quesl-ce que cela ? lui demande l'empereur avec un sourire plein d'intérêt , en même temps qu'il fourre un de ses doigts dans cette déchiruie i voilà une boutonnière qui n'est plus d'ordonnance aujourd'hui.

— Je ne sais , répond le commandant

d'un ton d'indifTérence : c'est peut-être un trou...

— Et cette épaulette ? continue Napoléon toujours du même ton ; voyez dans quel état elle est! Il vous en faut une autre, monsieur.

lui effet , la moitié de l' épaulette avait été enlevée par un bisca l'en: il n'en restait que la torsade , à laquelle pendaient encore quelques graines d'épinard écrasées.

— Sire , peut-être est-ce un balle , répond

r.KS LENDJiMAlNS. l'iS

l'officier sans avoir l'air d'allacher aucune importance à ces preuves irrécusables de son courage.

— Oui, une balle qui a faiJ un trou : c'est. cela... Un moment . monsieur ! vous êtes bien pressé , dit l" empereur avec impatience en frappant la terre du talon de sa botte , parce (pie le commandant avait fait mine de vouloir se retirer ; j'ai encore quelque cbose à vous dii'e.

Puis, fourrant de nouveau son doigt dans la déchirure du collet qu'il élargit encore d'avantage , il continue :

— Ce soir, monsieur le ntajor^ après avoir assisté à l'appel et avoir fait l inspection de vos hommes, vous irez trouver Berthier de ma part , et vous lui direz de vous donner une rosette pour boucher ce trou-là.

Napoléon , voyant que celui-ci s'atiendiissait , se liâta d'ajouter :

— Allons, soyons calme! pas d'enfantillage... Allez, et faites en sorte de ne pas vous faire tuer, comme vous aviez l'air tout à l'heure de m'en faire la menace , à moi votre empereur, à moi qui vous aiine et vous apprécie

mieux que personne. Est-ce là de la générosité ?. . . Hum ! mauvaise tête ! . . .

Et j après lui avoir légèrement tiré la moustache , il lui tourna brusquement le dos , sans doute pour éviter une scène de sensiblerie , comme il le disait, et rejoignit le groupe de ses maréchaux.

La bataille d'Austerlitz avait été un coup de foudre f selon Napoléon; car non seulement elle avait terminé la campagne de 1805, mais encore elle avait anéanti la troisième coalition formée contre la France. A Austerlitz , la victoire ne fut pas douteuse : les bulletins russes avouèrent même leur défaite ; mais il n'en fut pas de même pour la bataille d'Eylau, que Napoléon compara à un tremblement de terre, et que les Russes prétendirent avoir gagnée, bien que nous ne l'ayons jamais perdue. Cette bataille fut en effet l'une des plus terribles que la grande armée eût encore livrées. La matinée entière se passa en pourparlers de mort, pour nous servir de l'expression de Junot, qui, là comme ailleurs et selon son habitude , fit des prodiges de valeur. Vers les trois heures de l'après-midi , l'engagennent était devenu si

r^ LENDEMAINS. lAI

sanglant , que les plus déterminés en eurent horreur. Deux batteries tle la garde , composées de quatre pièces de 12, sous les ordres du général Lariboissière , et placées en avant de nos colonnes . tirèrent h mitraille sur les Russes pendant plus de deux heures, sans intervalle , et les broyèrent. La nuit seule mit lin au cainage , et notre armée bivouaqua sur le champ de bataille , dans les positions où elle avait combattu toute la journée.

Le lendemain , dès le point du jour. Napoléon était à cheval , parcourant les lignes. Les soldats dormaient encore; il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre les honneurs d'usage, et passa ensuite sur le champ de bataille des Russes. La terre était couverte d'une couche épaisse de neige que perçaient çà et là les morts , les blessés et les débris de toute espèce. Partout de larges traces de sang sillonnaient la blancheur du sol. Les endroits où avaient eu lieu les charges de cavalerie se faisaeint remarquer par une énorme quantité de chevaux tués. Des lignes de cadavres, à moitié dépouillés , dessinaient le plan de chaque bataillon. Les morts étaient entassés pèle-

148 LES LRNDEMAIN'î.

mêle avec les iiiourans an milieu des caissons brisés et des canons démoulés. Napoléon s'arrêtait à chaque pas , faisait questionner les blessés lorsqu'il ne les questionnait pas luimême; et donnait des consolations et des secours à tous. Le plus horrible à voir, c'était l'intérieur d'un ravin où presque tous les blessés, par un instinct naturel, s'étaient traînés pour s'éviter de nouveaux coups.

Le zèle et les efforts de Larrey , chirurgien en chef de l'armée , et ceux des employés au service d'ambulance qu'il avait organisé , avaient sufil à peine aux premiers pansemens. Les moyens de transport étaient devenus nuls ; car il n'existait plus ni chevaux ni voitures , tous les villages des alentours ayant été brûlés ou saccagés. Napoléon Gt appel à cette population errante et sans asile que le malheur avait aigrie contre nous, et promit 20 fr. à quiconque emporterait un blessé du champ de bataille. La vue de Napoléon et l'exemple qu'il donnait lui-même, plus encore que la promesse des 20 fr. , produisirent l'efl'et qu'il attendait. Les habitans accoururent de tous les côtés : hommes, femmes, jeunes lilles, enfans, vieil-

LtS LENDEMAINS, H9

lards , tous seiiipressèrent : chaque lamille avait sa brouette, et bientôt chaque blessé eut une famille.

En revenant dans la plaine, Napoléon passa sur le terrain où la vieille garde et le corps du maréchal Davoust avaient tenu tète à toute l'armée ennemie. Là, gisaient seizedenos généraux, parmi lesquels les braves d'Hautpoul, Dalhmann et Cor])ineau, commandans des divisions de la garde. En voyant cette horrible mosaïque de cadavres, il dit d'une voix sourde :

— Oh ! comme la mort a passé par-là !

Au même instant, Une longue file de chariots, de tombereaux et de brancards chargés de cadavres russes débouchait dans la plaine, et venait dans sa direction. Dès que ce funèbre cortège approcha :

— Halle î fit lempereur à son état-major en arrêtant court son cheval. Messieurs!... chapeaux bas ! . . .

Et, se découvrant lui-même avec une sorte de recueillement . au moment où le premier brancard arriva à sa hauteur :

— Honneur au courage malheureux ! ajoula-t-ilen faisant un salut.

Lorsque le dernier chariot eut f>assé devant lui, il tourna bride, et s'éloigna au galop.

 peine avait-il fait trois cents pas , qu'il aperçut au loin comme une masse informe qu'un homme portait sur ses épaules.

— Allez voir ce que c'est , dit-il à un officier d'ordonnance.

Celui-ci piqua des deux et revint aussitôt.

— Sire, c'est un jeune tambour que l'on conduit à l'ambulance. Il a les deux jambes emportées.

— Pauvre petit ! lit l'empereur.

Et faisant un mouvement brusque sur son cheval et fixant les yeux au ciel, comme si un souvenir pénible fût venu tout à coup traverser sa pensée, il ajouta :

Un jeune tambour , dites-vous?... Courez, monsieur, courez pour savoir son nom, le numéro de son régiment.

L'officier partit comme un trait. Pendant le peu de temps qu'il fut absent , Napoléon sembla agité d'une émotion qu'il tâchait vainement de maîtriser. Elle n'échappa à aucun de ceux qui étaient présens. L'officier revint :

— Sire , c'est un petit tambour du 4* ré-

giineni dariillerie... 11 se nomme Sibert ;

— Ah ! mon Dieu ! s ëcria l'empereur en interrompant le messager. Assez , assez , monsieur ; je n'en veux pas savoir davantage !

Il laissa toml^er les rênes de son cheval , se couvrit le visage de ses deux mains , et dit d'une voix entrecoupée :

— Malheureuse mère ! pauvre enfant ! Oh ! la guerre ! la guerre ! . . .

Puis, piquant des deux, il s'éloigna au galop. Tout le monde le suivit en silence.

La veille de la bataille, c'est-à-dire le 7 fe'- YTier 1807, en passant en revue, dans la vaste plaine qui borde la Passarge , le ^^ régiment d'artillerie à pied. Napoléon avait, en effet, remarqué le petit Sibert , âgé tout au plus de douze ans, tambour de la 1" compagnie de ce régiment, où son père, mort à Austerlitz, avait été canonnier. La mère du jeune Sibert était cantinière et veillait avec tendresse sur un autre de ses fils, un peu plus âgé, qui était fifre dans le 20e de ligne. L'empereur, surpris de la petite taille de Sibert , qui semblait avoir peine à porter sa caisse , s'était approché de

152 LES LL^DEMA1^'S^

lui en souriant, puis d'un geste caressant ui avait pris le menton et lui avait dit en lui relevant la tète :

— Quel âge as-tu donc, petit tapin ?

— Bientôi douze ans, mon empereur.

— Ceux qui t'ont amené ici ont eu tort; ils auraient dû ai tendra encore trois ou quatre ans.

— Mon empereur , c'est ma mère qui l'a voulu.

— ■ Tu IuL diras de iuu f)art, à ta maman , qu'elle n'apas le sens connnun. Au reste, elles sont toutes de même. Gomment s'appelle- 1elie, la mère ?

— Siljerl y uioji empereur ; elle est cantinièredu 20^ régiment de ligne. Elle vous connaît bien, allez 1 et mon frère François

aussi.

— Ali î tu as un frère. . . ïl est sans doute avec ta maman ?

— Oui, mou empereui" ; mais lui, il est plus grand que moi.

— Tu diras ii ta mère que je t'ai trouvé trop jeune pour faire cette campague. De beaux

riiS LIi^ DEMAIN?. lôS

soldats, ma i'oi , à opposer aux cuirassiers do WiUgenstein !

— Oh! que non î avait répondu Sibert , en se haussant sur la pointe des pieds, je connais déjà toutes mes batteries. M. Romeuf, notre tambour-maître, me donne tous les jours des leçons particuUères.

— Ah! c'est ditléreiit! avait repris Napoléon en Taisant un geste d'ai)probation dérisoire. Du moment que M. Komeuf, le tambour-maître, te donne des leçons particulières, il n'y a plus rien à dire : je nen savais lien. Au surplus , nous serons à même demain de juger de ses talens et des progrès que tu as pu taire avec ce professeur.

Kt l'empereur s'était éloigné en riant, et en imitant les manières du petit tambour.

Mais le lendemain le digne enfant avait tenu parole, car en battant la charge avec l'aplomb d'un Tieux soldat , au moment où une batterie russe cherchait à démonter celle de son régiment, un éclat datlùt avait broyé les deux genoux du petit Sibert qui s'était encore écrié gisant sur la neige :

. ,-r- Hfiut le bras ! feu ! vive l'empereur !

Puis il S était adressé à un vieux sergent de canonniers:

— 0 mon parrain ! lui avait-il dit d'une voix lamentable , ne me laisse pas là! ce soir lesKinserlichs me couperont en morceaux pour me manger! emporte-moi, je t'en prie, jusqu'aux fourgons du 20% pour que je puisse embrasser encore une fois maman avant de mourir.

L'artilleur l'avait déjà mis sous son bras et se disposait elTectivemenl à l'emporter , lorsqu'après avoir remis à un autre servant le refouloir qu'il faisait manœuvrer , un boulet russe en plein fouet vint couper en deux le vieux sergent : parrain et filleul restèrent sur la place. Ce ne fut que le lendemain qu'un charretier des ambulances s'apercevant que le petit tambour respirait encore, lui avait fait boire un demi-verre d'eau-de-vie, qui avait ranimé ses forces, et l'avait déjà chargé sur ses épaules lorsqu'il fit rencontre de l'empereur.

Le pauvre enfant supporta sans jeter un cri la double amputation, qui lui fut faite par le chirurgien-major de son régiment, et vécut assez long-temps pour recevoir la croix de la

LES LENDEMAINS. %h5

Légiou-d'iionneur que Napoléon avait envoyée sur-le-champ à son colonel pour qu'il la lui remît, mais non point assez pour voir accomplir le dernier vœu qu'il avait formé : celui d'embrasser sa mère, occupée loin de là à panser son autre fils François, qui, lui aussi, avait été blessé la veille.

Cette lugubre visite du champ de bataille , et surtout la rencontre du petit Sibert, avaient profondément attristé l'empereur. Le majorgénéral tâchait de le consoler en lui disant que nos pertes avaient été exagérées, et en lui faisant valoir la gloire nouvelle que la journée d'Eylau ajoutait à ses précédens triomphes :

— Bertlîier, répondit Napoléon , en de telles circonstances le cœur parle plus haut que la politique : c'est alors que la gloire n'a plus d'illusion.

La rédaction du bulletin de cette bataille offrit la trace des pénibles pensées qui remplissaient l'ame du vainqueur. Au bas de la minute, l'empereur avait ajouté de sa main : « Le spectacle du champ de bataille d'Eylau » est bien fait pour inspirer aux princes l'a- » mour de la paix et l'horreur de la guerre. »

156 LES LENDEMArVS.

Tout le temps que dura la campagne d'Autriche , Napoléon lut ce que Boileau eût appelé un foudre de guerre. Furieux que les Autrichiens eussent osé le prévenir en portant le premier coup , il fondit sur eux avec l'impétuosité d'une trombe ; en moins de trois mois il anéantit leur armée et entra dans Vienne , dont il força les vieux remparts à s'abaisser, pour la seconde fois, devant la grande armée. Davoust, Marmont et Macdonald furent les héros de cette mémorable campagne ; Lannes, Saint-Hilaire , Pouzet. Lasalle , d'Espagne et d'autres généraux non moins fameux en furent les glorieuses victimes; car, il faut le dire, dans cette campagne si remplie de prodiges, le deuil accompagna souvent le cortège triomphal du vainqueur. Napoléon disait-il à un des héros: 3/arc/ic / il marchait ; lui disaitil : Meurs! il mourait.

Le 3 mai, le combat d'Ebersberg fut comme la préface des victoires qui allaient bientôt se succéder. Le lendemain , \ , Napoléon entra dans cette ville à laquelle les Autrichiens avaient mis le feu la veille en l'abandonnant. Tous les édifices étaient réduits en cendre, et

les mal heureux blessés qui s'yélaienl réfugiés avaient été brûlés. Ou n'en retrouva qu'un petit nombre de vivans au niilieu de la grande place où les flammes n'avaient pu les atteindre; mais le reste des l'ues et des inaisoîi ^présentait le plus hideux spectacle. Wnu- achever le tableau , il sutllira de dire que l'incendie était à peine éteint . faute d'alimen^. , que l'on fut obligé de faire passeï' lés cuirassiers et l'artillerie k travers la ville, pour les porter sur la route de Vienne. Que Ton se figure tous ces hommes morts et torréfiés par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des chevaux et écrasés sous la I oue dos canons ! Pour sortir de la ville par la porte devant laquelle le général Cohorn avait perdu tant de momie, il fallait marcher dans un hourbier de chair humaine ; pour tout enterrer, on fut obligé de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin. En parcourant des yeux cet affreux spectacle, l'empereur dit à ses aides-de-camp : — 11 faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent de telles monstruosités : ils sauraient ce que leurs projets coûtent à l'humanité! :i ..

"5 5» LES LENDEMALNS.

Ce général Cohorn , descendant du célèbre ingénieur hollandais de ce nom, commandait, dans le corps d'armée de Masséna, une brigade d'infanterie légère, composée de Corses. Cohorn était un homme magnifique , grand dissipateur, aimant le jeu et la bonne chère par dessus tout, et se battant avec un courage vraiment surhumain. Il avait, à la tête de sa brigade, résisté aux attaques successives que les Autrichiens avaient tentées sur le point qu'il occupait , et voulant en finir avec eux , et s'emparer de la petite ville d'Ebersberg , il avait passé au pas de course toute la longueur du pont qui la défendait , sous le feu de douze pièces de canon ennemies placées à l'extrémité opposée, et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie qui lui était tirée des étages supérieurs de la ville. Il y avait là de quoi faire reculer d'effroi les plus intrépides ; mais Cohorn , dont la valeur s'exaltait en proportion du danger, ne s'en irrita que davantage , et malgré tout il arriva sur l'autre rive.

Or, le lendemain l'empereur, en passant devant le front de cette brigade dont il ne restait pas la moitié sur pied, adressa la parole

en italien à quelques-uns des soldats , pour s'assurer s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte effrayante qu'ils avaient éprouvée la veille ; puis, arrivé devimt leur chef:

— Général, lui dit-il d'un ton sévère, vous vous êtes imprudemment engagé hier; je n'aime pas les bravades inutiles.

— Sire, c'est que la gloire est comme le vin de Champagne, elle monte à la tête.

— Mais, monsieur, le sang des soldats n'est pas comme l'argent que vous jetez par les fenêtres : ce sang ne saurait être trop économisé. Voyez ce qui reste de votre brigade ! à peine la moitié !

— En ce cas, sire, il y en a encore pour une fois!

— Quel diable d'homme ! murmura Napoléon en s'éloignant , plein tout à la fois d'épouvante et d'admiration pour cette réponse d'un cynisme si sublime.

Trois semaines après l'affaire d'Ebersberg, c'est-à-dire le 22, un autre combat non moins opiniâtre, celui d'Esling, s'engageait entre les deux armées. Masséna y échangea son titre de duc contre celui de prince °. mais la France

160 LIls I.ENDKMAINS.

et Napoléon y lireiii une perte irréparable , celle du maréchal Laïuies , qui fut blessé moi'tellement. La bataille dura trente heures; des deux côtés les perles Jurent énormes; les Autrichiens conipièreni plus de neuf miiie morts. Le 23, les piemiers rayons du jour trouvèrent Napoléon parcourant le champ de bataille. La nuit avait été employée à relever les blessés ; de tous les côtés on ensevelissait des morts. Quelque horrible que fût ce spectacle , il avait attiré de toutes les campagnes environnantes un grand nombre de cmieux.^ De pauvres habilans s'occupaient à ramasser les boulets, les cuirasses et les armes qu'on voyait épars çà et là. Tous les villages avaient plus ou moins souffert par l'incendie et le pillage. Des paysans rôdaient tristement autour des restes de bivouacs pour lâcher de recueillir les débris de quelques portes, de quelques volets^ et retirer leurs meubles des tas de bois que les feux du camp n'avaient pas consumés. L'empereur, qui avait sous les yeux ce désolant tableau , se montra profondément . sensible aux calamités qui l'entouraient.

Li:S LENDEMAINS. i61

Son premier soin, en .irrivant à la maison du \ illagc d'Ehrsdorn, qui lui servait de quaitier-généralj fut de donnera la hâte ses instructions à tous les chefs de corps, après quoi il s'écria :

— Maintenant occupons-nous sérieusement des hôpitaux.

H donna l'ordre à ses aides-de-camp de les visitej- tous. Ceux-ci portèrent une gratification de 00 fr. en écus à cliacpje suidai hlessé, et de 150 fr. à 1,500 fr. aux olficiers, selon les diflérens grades : il en (il donner de plus considérables aux généraux qui étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours, les aides-decamp de l'empereur n'eurent pas d'autre mission. Napoléon avait recommandé qu'on ajoutât à cette distribution tout ce qui était fait pour consoler ces malheureux. On procédait ordinairement à ces visites en grand uniforme, en compagnie du commissaire des guerres, des officiers de santé , des médecins et chirurgiens en chef et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait en avant avec le registre des malades. Il les nommait à haute voix , ainsi que le régiment auquel ils a[)partenaienl, I. 11

puis on mettait douze pièces de cinq francs à la tête du lit du blessé ; il y avait pour cela quatre valets de pied de l'empereur, en grande livrée, portant des corbeilles pleines d'or et d'argent. Les sommes aflectëes à ces gralififications n'étaient jamais prélevées dans les caisses de l'armée : elles provenaient de la cassette particulière de Napoléon. On pourrait faire un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la gloire de la grande armée de toutes les expressions de la reconnaissance de ces braves gens : de grosses larmes disaient assez qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur empereur.

Pendant la bataille d'Essling , les ponts qui servaient aux communications de l'armée française, placée en quelque sorte à cheval sur le Danube, ayant été rompus, cet événement pouvait compromettre le sort des vainqueurs : le général Bertrand fit des prodiges d'audace en construisant trois ponts sur le fleuve. Ces travaux durèrent plus d'un mois, durant lequel les troupes furent réduites à manger une partie des chevaux de selle. Elle supportèrent gaîiïient toutes ces privations; 1 garde

même Cul obligée de faire la soupe dans le pectoral des cuirasses avec de la chair de cheval assaisonnée, en guise de sel, avec de la poudre à canon. Heureusement la sollicitude de Napoléon devait être bientôt couronnée de succès. Le 5 juillet, la bataille d'Enzersdoff , gagnée par les Français, et celle de Raabb, quinze jours auparavant, par l'armée d'Italie, qui venait d'opérer sa jonction avec la grande armée, lurent suivies de la fameuse bataille de Wagram qui, selon l'empereur, devait prouver aux Autrichiens qu'il n'y allait pas de main morte.

Le 5 juillet, veille de celle bataille, contre son habitude, il ne doimit pas du tout. Ses aides-de-camp se tenaient debout pour lui garantir les yeux de l'ardeur du feu avec le pan de leurs manteaux ; mais soit qu'il eût froid, soit que son esprit fut trop occupé des événemens qui devaient avoir lieu le lendemain, il voulut tout voir par lui-même et, revêtu de sa petite redingote grise, il alla inspecter les bivouacs que sa garde avait formés autour de son quartier. Il partit seul , à une heure du malin , par une nuit sombre et plu-

vieuse. Arrivé à un des bivouacs où lous les hommes s'étaient endormis auprès d'un feu presque éteint , il vit des pommes de terre qui cuisaient sous la cendre : il lui prit fantaisie d'en manger une, et il se mit en devoir de la tirer du feu en écartant quelques charbons à l'aide de la pointe de son épée. Au même instant l'un des dormeurs ouvrit les yeux, el apercevant un individu en train de lui ravir une part de son souper, il lui cria d'un ton brusque, sans cependant bouger de sa place:

— Eh ! dis donc, monsieur Snns-Gene ! si lu voulais bien respectoi' nos pommes de terre el aller chercher des comestibles ailleurs!

— Mon camarade, lépondit lempereur en se faisant un vavhe~nez du collet de sa l'edingote qu'il releva , j'ai tellement faim que lu me permettras bien d'en ju'cndre seulement une seule.

— Ah! c'est différent, passe pour une el même pour deux, puisque tu as de l'appétit : mais dépêche-loi; et demi-tour à dioite par file à gauche, pas accéléré... (ile.

(^omnie Napoléon ne se pressait pas d'obéii*

à l'invitation, le soldat répéta plus vivement encore son commandement, en ajoutant:

— Ne te le fais pas réitérer, car je ne suis pas de bonne humeur pour le moment.

Napoléon n'en continua pas moins à fouiller dans les cendres; alors le soldat, perdant palience, se leva, s'élança contre le maraudeui-, et déjà il lavait saisi par le collel lorsqu'il lecommt lempereui".

Peindre la stupéfaction, la honte et la douleur du grognard serait impossible. Tombant alors aux pieds de Napoléon :

— Mon empereur, lui dit-il en embrassant ses genoux, je suis un brigand! faites-moi fusiller indéfmiment ! j'ai mérité la mort !

— Tais-toi , lui répond l'empereur à voix basse eu lui mettant la main sur la bouche . tu vas réveiller tes camarades qui ont besoin de repos.

— Non, mon empereur, il faut que tout le monde sache que je suis un scélérat, que j'ai osé porter la main sui* vous, et que je mérite d'être fusillé...

— Relève-toi, le dis-je, je ne t'en veux pas ; c'est moi qui ai eu tort : j'ai été entêté ; je

n'aurais pas dû toucher à vos pommes de terre.

— Ah ! mon empereur ! tenez, tenez , prenez celle-ci, c'estla plus cuite...; non, celle-là, c'est la plus grosse... Ah! misérable que je suis!... prenez-les toutes, sire.

Et le soldat lui présentait , les unes après les autres, les pommes de terre qu'il allait chercher avec ses doigts au milieu des charbons ardens.

— Tu vas te brûler les mains, malheureux ! lui disait Napoléon en cherchant à le relever; garde tes pommes de terre, je n'ai plus faim.

— Oh ! sire, voyez comme celle-là est bien rissolée. Je suis un brigand. Pardonnez-moi, mon empereur, pardonnez-moi.

Puis il attirait à lui le pan de la redingote de Napoléon, qu'il couvrait de baisers. L'empereur, voulant mettre fm à cette scène qui pouvait devenir fatale à ce soldat si elle avait eu des témoins, lui dit d'un ton d'impatience :

— Ah ça, veux-tu bien te taire et me laisser partir, ou je me fâche!

Lui ayant enfin fait lâcher prise , il ajouta à voix basse :

— Je le pardonne, te dis-;e, je ne t'en veux plus; sois tranquille pour le présent comme pour l'avenir.

Et mettant le doigt sur ses lèvres, il ajouta :

— Mais surtout ne parle de ceci à personne.

Cela dit, il s'éloigna et revint h son quartier.

Le C juillet, h trois heures du malin, Napoléon était à cheval et parcourait les terrains en avant du centre de son armée.

— Il s'agit de voir clair dans l'échiquier, avait-il dit à son étal-major.

A quatre heures, par le plus beau temps du monde, une forêt de baïonnettes élincelait au soleil dans l'immense plaine de Wagram : une immense artillerie la précédait. Tel était le prélude de cette fameuse bataille où. durant l'action, au dire du général Dupas, une colonne entière d'Autrichiens disparut du champ de bataille sans qu'on pût jamais savoir quel avait été son sort. Cette large plaine, qui, deux jours auparavant, était couverte de riches moissons, n'était plus, le soir, qu'un horrible charnier où des cadavres entassés gisaient dans le sang parmi des habitations à demi consumées. Le carnage fut si grand que le 10,

1 68 Li;s I,lîx\DEMA]i\:5.

c'esl-à-(îire quatre jours après la bataille, ou ramassait encore au milieu des blés des hommes mutilés que leurs blessures n'empêchaient pas de crier : Vive l'empereur! Pour sa pari, Napoléon s'était exposé avec la témérité d'un soldat; et, au fort de l'action, dans le moment même où on se battait à coups de canon comme on se bal à coups de i'usil, quand on l'ait des ieux (!e peloton , le général Walhier, commandant les grenadiers à cheval de la garde, lui avait crié :

— Encore une lois , sire, ce n'est pas ici votre place î Retirez-vous, ou je vous fais enlever pai- mes grenadiers, et co^-er jusqu'à ce soir dans un de mes caissons.

— U en serait capable, avait dit Napoléon au prince de Neufchàtel. en s' éloignant au pas de son cheval.

Le soir, en présence de tous les chefs de corps qui s'étaient rassemblés à son bivouac, il dit en se froUanl les mains :

— Ah! ah! messieurs, je savais bien hier que je planterais aujourd'hui de la graine de maréchaux. Il en est parmi vous quelques-uns

rr.s r.EN'Dr-MATNs. 169

dont je veux clianger l'épée en un bâton brodé d'abeilles! Qu'en }iensez-vous?

Personne ne disait mot ; mais le cœur battait fortement à tous.

Parmi les cçénéraux de division qui étaient présens, se trouvait Marmont. Jusqu'alors il n'avait eu aucune part aux faveurs impériales. Tout fier d'avoir pu exécuter le matin un de ces mouvemejis qui décident du ç^ain d'une bataille . Marmont se mit aussitôt en évidence, croyant ainsi obtenir au moins une louange; mais napoléon a deviné son intention , et , passant biusqueuîent devant lui , il jette à cet orticiei'-généi'al un regard sévère.

Ce lemercîment était cruel , d'autant plus (jue Marmont s'était particulièrement distingué, et que plus que tout auîie il avait payé de sa personne. Aussi rentra-t-il à son quartier, le désespoir dans Tame.

— Mon ami , dit-il à un des généraux qui servaient sous ses ordres , après lui avoir raconté la manière dont l'empereur l'avait reçu, je suis un honune perdu , je dois m'atîendre h la plus éclatante disgrâce ! Quelle ingratitude !

— Allons donc, mon général, c'est une plaisanterie : l'empereur a voulu vous éprouver; vous savez que dans ses momens de gaîté, il est quelquefois un peu moqueur; mais au fond , il est bon , il est juste ; i^ est impossible que tôt ou tard il ne reconnaisse pas les services que vous avez rend as aujourd'hui.

— Non, mon ami, vous vous abusez. Je connais l'empereur mieux que vous : le coup d'œil qu'il m'a lancé m'en dit assez.

Au même instant, un aide-de-camp du prince de Neufchâtel entre dans la tente , et , s' adressant à Marmont :

— Mon général, l'empereur vous demande ; il vous attend.

A ces mots , Marmont tressaillit et changea de couleur.

— Eh bien ! mon cher, dit-il à son ami en hochant la tête , vous le voyez ! Après tant de dévoûment ! N'importe ! allons !

A peine vingt minutes s'étaient-elles écoulées que Marmont était de retour. Sa physionomie , l'instant d'avant si pâle et si triste , était cette fois fort animée. Il marchait vite ,

un papier à la main. Du plus loin que son ami l'aperçut, il ne clouta plus de son malheur.

— Hélas ! mon cher général , lui dit-il d'un ton apitoyé , c'est donc vrai ; l'empereur vous en veut décidément ?

— Mon cher , je suis duc et maréchal ! répondit Marmont en agitant au-dessus de sa tète le papier qui n'était autre que sa nomination.

Le lendemain de la bataille de Wagram, à quatre heures du matin , l'empereur sortit de sa tente, qui avait été dressée sur le champ de bataille même ; et , se promenant autour des bivouacs du quartier-général, seul , à pied, et, chose extraordinaire, sans chapeau, il s'entretint familièrement avec les soldats de sa gai'de. Sa figure exprimait la satisfaction et la confiance. Sin^ les six heures, étant monté à cheval, il se mit à parcourir le champ de bataille pour voir si fadministration de l'armée avait fait son devoir. On était au moment de la récolte ; les blés étaient très hauts , et l'on ne voyait pas les hommes couchés par terre ; de sorte que plusieurs de ces malheureux blessés , qui n'avaient point été aperçus

la veille , avaient , en guise de signal , mis leur mouchoir au bout de la crosse de leur fusil , fiché en terre du côté de la baïonnette , pour qu'on vînt à leur secours.

Napoléon alla lui-même à chaque endroit où il aperçut un de ces signaux , parla aux blessés qui s'y trouvaient , et ne voulut pas retourner à sa tente avant que le dernier n'eût été enlevé. Il n'avait gai'dé personne autour de lui, et avait ordonné au grand-maréchal de se charger de cette surveillance et de l'aire activer le plus possible le service des ambulances. Tout en continuant de parcourir le champ de bataille , Napoléon s'arrêta un moment sur l'emplacement qu'avaient occupé la veille les deux divisions de Macdonald et de Marmont. La terre y avait été labourée par les boulets, et il put juger de l'énormité des pertes qu'avaient laites les Autrichiens. Sur une étendue d'environ une lieue carrée, il n'y avait pas un endroit qui ne lût couvert de morts ou de blessés. Cela formait des montagnes de cadavres. Le reste du sol était couvert de biscaïens aussi nombreux que des grêlons après un violent orage.

L'empereur reconnut parmi les morls le colonel dun régiment d' in fan te rie de bataille, dont il avait eu h se plaindre. Cet officier, qui avait fait la campagne d'Egypte avec lui , avait ensuite lait preuve d'ingratitude envers son général en chef, croyant ainsi gagner les bonnes grâces du général Kléher. Au reloui- do Tannée d'Egypte en France. Napoléon, qui avait eu beaucoup de Inenveiilance pour ce chef de corps durant la campagne (l'Austcrlit/:, ne lui avait témoigné aucuii ressenlimenî ; mais en revanche il ne lui avait accordé aucune des laveurs dont il s éiait piu à comJjlcr tous ceux qui l'avaienl accompagné, soit en Italie , soit en Egypte. En le voyant étendu sur le champ de l)aiaille, l'enjpereur le regarda un moment dun œil aîlendri, oj dil ensuile ;

— Je suis lâché de n'avoir pas trouvé l'occasion de lui parler hier : je lui aurais dit que depuis long-temps j'avais (oui ouI)lié. excepté ses services.

A un cri de vire renij^rcur ! (itii vint alors frapper son oreille , Napoléon se ictourne et aperçoit à quelques pas de lui, étendu sur le revers dun peiii fossé, un canoimier du 6'

174 LES LCNDEMAINS.

régiment d'artillerie, qui n'avait plus de jambes ; il s'approche de ce soldat :

— Est- ce donc là tout ce que tu as à me dire? lui demande-t-il avec bienveillance.

— Pour le moment , oui , mon empereur ; cependant il est bon que vous sachiez que j'ai à moi seul démantibulé quatre pièces de canon à ces satanés de Kiuzeiiichs^ et que c'est le plaisir de les avoir enfoncés qui me lait oublier que je vais torliller de l'œil indéfiniment.

Napoléon ému serra la main de ce canonnier et lui dit :

— Si tu en reviens, mon brave, à toi l'hôtel des Invalides et la pension.

— Merci , mon empereur ; mais la saignée a été trop forte pour que j'aille jusque-là. Quant à ma pension, je crois qu'elle ne vous coûtera pas cher , car je vois bien qu'il faut descendre la garde pour la dernière fois ; ei voilà pourquoi je jouis de mon reste pour crier : Vive V empereur! Enfoncés les Kinzerlichs !

Non loin de ce petit fossé , l'empereur aperçut un jeune maréchal-des-logis de carabiniers qui vivait encore, quoiqu'un biscaïen lui eût

fracassé la tête ; mais la chaleur et la poussière ayant coagulé le sang presque aussitôt, le cerveau n'avait reçu aucune impression de l'air extérieur, et ce sous-officier pouvait espérer de survivre à cette blessure. Napoléon met pied à terre précipitamment , lui tâte le pouls, et , à l'aide de son mouchoir, lui ayant débouché les narines qui étaient pleines de terre , il lui versa quelques gouttes d'eau-de-vie sur les lèvres. Le blessé ouvrit les yeux, parut d'abord insensible à l'acte d'humanité dont il était l'objet , puis il fixa ses regards sur l'empereur qu'il reconnut ; alors ses yeux se remplirent de larmes ; quelques paroles entrecoupées s'échappèrent de sa bouche :

— 0 mon empereur! c'est bon de mourir comme cela , dit-il en faisant un effort pour saisir une des mains de Napoléon qui lui soutenait la tète ; mais dépêchez-vous : il y en a d'autres qui attendent ; pour moi , c'est fini !

Ce brave carabinier mourut entre les mains de l'empereur.

Napoléon remonta h cheval sans dire mot . et , rebroussant chemin , revint au milieu de ses troupes qui commençaient leur mouve-

116 LKS LENDEMAIJNS.

ment pour suivre rennemi en pleine retraite. Arrivé non loin du maréchal Macdonald, il s'arrêta et iui dii en lui tendant la main :

— Touchez là , Macdonald . et sans rancune. Maintenant nous serons toujours amis; pour gage de ma parole , je vous enveriai ce soir votre hâton de maréchal que vous avez si glorieusement gagné hiei'. Au levoir.

Depuis (|uei(jues années, Macdonald était resté (ians une r-,orte de disgrâce dont ii nous serait difficile d'expliquer le motif.

A peine Napoléon avait-il quitté ce maréchal qu'il aperçut un soldat qui semblait diriger ses pas cliancelans vers lui : son costume avait quelque chose d'étrange. La tète empaquetée dans des langes qui ressendjlaient assez aux turbans des Mamelucks de la garde, ce blessé avait sur les épaules un dohnan richement brodé qui provenait de la dépouille de quelque officier supérieur autrichien et portait un large pantalon de toile blanche fermé au-dessus de la cheville, comme les portaient les grenadiers de la garde en campagne.

— Qu'est-ce que cette mascarade? dit l'empereur en fronçant le sourcil et en arrêtant

LES LENDL.MALNS. 177

son cheval au luoment où ce singulier personnage était arrivé près de lui.

— Mon enipereur, s'écria le soldat en faisant le salut militaire, me revoilà I

— Ah ! ah ! lit Napoléon, se doutant bien à ce langage que cet homme , malgré sa mise hétéroclite, devait être un de ses grognards privilégiés; comment t"appelles-lu?...

— Est-ce que vous ne vous souvenez plus de moi , mon empereur?

— Comment veux-tu que je te reconnaisse aussi fagoté?

— C'est vrai; je dois avoir l'air d un Turc d'I^gypte. Ce sont ces farceurs de carabins qui m'ont déguisé ainsi , hier soir, après m'avoir ficelé la tète pour que je n'en perde pas les morceaux: mais, malgré les conseils de mes chefs, j'ai mieux aimé vous voir aujourd hui que de me rendre à l'hôpital, [tersuadé que cela me ferait plus de ])ien. Je me sens déjii plus de forces.

— J'en suis enchanté; mais Uml cela ne me dit pas qui tu es?...

— Je suis rhonune aux pommes de terre , dit le soldat dun ion mystérieux en l)aissanî

la voix et en se rapprochant de l'empereur : vous savez. . . avant-hier. . . c'est moi qui. . .

— Ah ! c'est toi ! se hâta d'ajouter Napoléon pour empêcher ce soldat d'en dire davantage ; tu as donc été hlessé grièvement h la tête?

— Un rien du tout : trois coups de latte sur la coloquinte ! Sans ma queue tout de même , ce grand Lansmann de je ne sais quel régiment me décollait la boule ; j'ai senli le moment où je n'avais plus qu'à courir après pour la ramasser. C'est égal, j'avais mérité pire que ça !

— Cela ne sera rien , tranquillise-toi ; avec un peu de repos et quelques compresses d'eaude-vie camphrée...

— C'est ce que les carabins m'ont dit. Aussi, depuis hier, j'en ai déjà bu pas mal.

Ici Napoléon ne put s'empêcher de rire de la manière dont le blessé avait jugé à propos de s'appliquer le remède ; puis, reprenant son sérieux , il ajouta d'un ton plein de bienveillance :

— Je sais que tous, vous vous êtes conduits en braves. Que veux-lii ?. . . est-ce de l'argent ?

— De l'argeiil ! . . . fi donc , mon empereur ! j'en ai de trop : ma masse est au grand complet; à votre service...

— C'est donc de l'avancement dans ton régiment ?

— Pas si conscrit ! je suis trop vieux maintenant. Depuis treize ans j'ai moisi dans les chevrons. Ce que je voudrais..: ô mon empereur!... voyez-vous , ce qu'il me faut... c'est...

Et comme le \ ieux grenadier mettait une sorte d'hésitation ou plutôt de modestie à faire l'aveu de l'objet de ses désirs, iSapoléon tâcha de l'enhardir en lui disant :

— Voyons, explique -toi, parle; je suis pressé, on m'attend.

— Eh bien! c'est le bijou en question que je voudrais, reprit le soldat, la poitrine comme soulagée d'un poids énorme.

— Âh! je comprends... tu n'es pas difficile^ loi !.. . mais l' as-tu mérité ?

A cette demande le vieux guerrier redressa la tête avec fierté, et fixant sur l'empereur un regard étincelant, il reprit avec emphase et eu traînant chacune de ses paroles :

180 T.lîS LENDEMAINS.

— Sijel'ai oiérilë?... Quelle bélise!... mais, mon empereur, puisque voilà cinq batailles de suite où je fais mon possible pour me ïn'ive tuer sans avoir ce bonheur-là : Austerlitz, îéna, Eylau, Friedland, el hier, avec ces grands Lansmanns qui ont des casques en pain de sucre et des sabres longs de deux aunes!... Si je l'ai mérité!...

— C'est bon ! c'est bon ! se hâta d'interrompre Napoléon pour en finir ; puisqu'il en est ainsi, je crois que lu Tas bien gagnée ; tiens ! . . . Mais promets-moi de te rendre à l'instant à l'hôpital pour te faire soigner.

En disant ces mots , Napoléon avait détaché sa croix et l'avait oft'erte au soldat.

Celui-ci, en la recevant des mains de l'empereur, était tombé à deux genoux et l'avait poi'tée convulsivement de son cœur à ses lèvres et de ses lèvres à son cœur, sans pouvoir înème, dans l'excès de son ravissement, trouver une parole de remercîment. Quant à Napoléon , accoutumé à ces sortes de scènes , il avait profité de l'extase dans laquelle le vieux brave était plongé pour continuer sa marche vei's Znaim où il devait aller coucher: seule-

ment, lorsqu'il eut fait une trentaine de pas, il tourna la tête , et apercevant le grenadier (jui, resté à genoux à la môme place, avait les les bras tendus vers lui , il lui fit de la main un signe amical , connue s'il eût voulu lui dire : AdicUy nous nous rcuerroiis .

Le soldat se releva et de nouveau couvrit de baisers cette croix qu'il contemplait avec ivresse ; puis il murmura d'une voix sombre et comme sous le poids d'un remords poignant :

— Et quand je pense que c'est à lui que j'ai refusé hier une pomme de terre !...

TIII.

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