LES ORPHELINES
mois de mars de cette année , un nouveau décret rendu par l'empereur l'arrêta définitivement : il donnait à la reine de Hollande le titre de protectrice des maisons impériales
fallait examiner pour savoir si les pas était formulés avec grâce et précision, c'était le visage de la respectable maîtresse de danse, dont les traits se contractaient à faire peine par l'impatience qu'elle éprouvait lorsque l'une do ses écolières venait à manquer son solo. iVouvelles sylphides, ces petites nymphes reprenaient ensuite leur vol aérien pour aller se jucher sur les régions les plus élevées de l'amphithéâtre.
Après le bal venait le concert ; il durait au moins une heure. On y entendait depuis la classique sonai me jusqu'à la brillante fantaisie de Kalbrenner ; depuis la plaintive romance de Plantade jusqu'au bruyant finale de Spontini. Les divers exercices étaient immédiatement suivis de la distribution des bons cachets : c'étaient les prix.
Il ne faut pas croire que ces prix ressemblaient à ceux que l'on donne aux jeunes gens dans les collèges; ce n'étaient ni de verdoyan. les couronnes, ni de beaux volumes dorés sur tranches. Leurs prix à elles, pauvres orphelines de la Légion-d'Honneur , ne consistaient qu'en de petits carrés de papier sur lesquels était écrit le nom de l'élève qui avait su les mériter, avec désignation de la spécialité d'é. lude dans laquelle elle s'était le plus distinguée. Eh bien ! ce modeste petit morceau de papier, bien fin, bien transparent, entouré d'une simple vignette, causait à celle qui le recevait une joie indicible. Oh ! qu'elles étaient fières de leurs petits papiers !
Cette distribution achevée, on passait à une autre : celle du pain de midi. Les bonnes le leur donnaient, et cette fois elles ne le mangeaient pas tant sec, grâce aux bonbons et aux tablettes de chocolat dont leurs parens avaient eu le soin de les approvisionner, la veille seulement, afin d'être sûrs qu'il leur en resterait pour le lendemain.
Après un moment d'entr'acle et de causeries particulières, de nouveau c/i w? / chut! mesdemoiselles! appelaient l'attention sur l'institutrice, qui prenait un grand registre dans lequel étaient inscrits les noms des élèves jugées dignes de passer dans une classe supérieure. Alors la distribution des ceintures qui distinguaient
DE LA Légion-d'honneur. 191
de la Légion-d'Honjieur ; la directrice échangea le sien contre celui de surinlendante. Du reste, rien ne fui changé aux habitudes intérieures ; seulement un établissement , à peu
ces classes se faisait en coinnieuçant par les petites. L'iiispeclrice nommait d'abord celles des t'ièves qui , dans chacune des sections, avaient mérita la médaille; le maréchal la leur remettait eu iescomplimenlant avecuiie bonté loulu paternelle, puis il distribuait lui-même les nouvelles ceintures aux élèves. La liste épuisée, un en appelait encore quelques autres : mais, hélas! c'étaient celles à qui la ceinture grise était dévolue! Elles devaient la garder six mois, de même que la médaille dont leurs compagnes avaient su se rendre dignes. Au reste, cette ceinture était la plus forte punition qui pût être imposée à la maison royale, si on en excepte celle du renvoi; mais cette peine n'était infligée que fort rarement, et pour des motifs extrêmement graves.
Le grand concours achevé, les élèves rentraient un moment dans leurs classes. Là, elles s'embrassaient , se félicitaient franchement au milieu des pleui s, des trépignemens et des plaintes des pauvres amies qui, n'ayant pas eu le bonheur de passer dans une section plus avancée, se désolaient d'être forcées de quitter leurs intimes.
L'heure du diner venue, toutes se rendaient auréfectoùe ; et quoique le menu ordinaire fut toujours bon et suflisant , on y ajoutait . ce jour-là, un plat d'excellente pâtisserie avec une crème. C'était rinstanl que le maréchal choisissail de préférence pour faire ses adieux.
Enfin cette journée, aussi fatigante que féconde en émotions diverses, se terminait par les justes témoignages de déférence, de gratitude et d'aniilié que les pensionnaires prodiguaient à leurs dames institutrices ; puis , toutes regagnaient leurs dortoirs , impatientes d'être au lendemain : car le lendemain était un jour de grand confjé. La plupart d'entre elles étaient bien sures d'embrasser leurs chères mamans, et de pouvoir leur montrer avec une sorte d'orgueil les bonnes cartes qui leur étaient échues en partage.
Note com,muniquée par une ancienne élève de la Maison royale de Sainl-Deuis.)
192 Li:S ORPHELINES
près semblable à celui-ci, Cul crée à SaiiU- Denis , où les jeunes personnes qui , aux termes du réglenienl d'admission, ne pouvaient pas être reçues gratuitement, n'y furent pas moins aibnises en payant 1.000 fr. de pension par au , ci même une demi-pension de 500 Ir,
Dans une visile que iit Napoléon aux élèves d'Ecouen, il leslroova réunies dans lesclasses, s'occupant d'ouvrages à l'aiguille. Après avoir adresse h chacune d'elles quelques questions ou un mot obligeant , il demande (ont à coup à mademoiselle Brouard cond)ien elle pensait employer d'aiguillées de fd poiu' ihire une chemise :
— Sire, lui répondit -elle, je n'en emploierais qu'une, si je pouvais la prendre assez longue.
Cette réponse, si juste et si naïve l\ la l'ois , valut à la jeune élcA^e une chaîne d'or quelempereur lui donna. Dans son enthousiasme, elle jura de ne s'en séparer jamais.
Six semaines environ après cette visite de Napoléon , qui avait eu lieu dans les premiers jours de janvier 1814^ comme il passait par
1)1- LV LM.luN-DllO.NNEUi. i^?>
lilcôuen jjour so reiidic au qjtarlier-géuéral . lo niaîlredeposle de ce village, qui savaii (jue les élèves atiendaieiil encoïc les bonbons que l'empereur leur avait promis pour leurs élrennes (ce maîlre de poste élait un ancien lieutenant de la garde (jui < oniplail sa (illi^ au nombre des élèves y, oiU la hardiesse do hii diie :
— Sire, vos |ielilesprol(''ii,é('S conq»lent toujuui's sui' les bonboris de N otre Majesté.
— Ali ! ali ! je mCii .souviens, répondil leuipereur en riant ; eh bien ! je ferai dire à Laco'pède de les leur envoyer.
Peut-être y son.v^ea-t-il ; mais il est probable que ce furent MM. les Cosaques qui s'en régalèrent, car, tout alléchées qu'elles étaient de cette nouvelle promesse, elles jie làlèient pas de ces friandises, parce que bientôt après, des fenêtres du château qui leur servait d'asile , les orphelines de la Légion-d honneur ])urent distinguer , dans la plaine qru s élendail à leurs yeux, les feux des Invouars russes et prussiens.
Après la restauration , le gi'aud-chancelier de la Légion-d' Honneur avant ojdonué à la
19/t LES ORPHELINES
surintendante de la maison royale de Saint- Denis , qui avait remplacé madame Campan , de faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler le souvenir de \ usurpateur^ quelques unes rendirent les petitscadeauxqu'elles en avaient reçus. Mademoiselle Brouard garda toujours sa chaîne cachée sur sa poitrine , quoique le règlement défendît aux ('lèves de porter aucun bijou.
Un jour quelle était au bain, une surveillante aperçoit la chaîne et veut la confisquer. Dans cette intention , elle ordonne à la jeune personne de la lui livrer. Celle-ci refuse en objectant qu'elle la tient cachée sous ses vêtemens , et qu'ainsi elle n'est pas répréhensible.
Une plainte est aussitôt portée par cette dame à l'inspectrice générale ; nouveau refus de la part de mademoiselle Brouard. Celle-ci la mène à l'instant devant la surintendante : toujours même résistance. Un la menace de faire venir deux hommes de peine pour la déshabiller et lui ôler de force ce qu'elle s'obstine à ne pas donner de gré ; mademoiselle Brouard; bien décidée à ne pas obéir^ dit que
DE LA LÉGIOX-D'HONNEUP.. 195
c'est un don de l'empereur, et qu'elle le conservera malgré tout jusqu'à la mort. La salle de correction, où elle reste pendant plusieurs jours, ne fait que l'affermir dans sa résolution. Enfin on fait un rapport au grand-chancelier sur la conduite de l'élève , et celui-ci vient h Saint-Denis où il fait donner rendezvous à sa mère, madame la baronne Jubé, mariée en secondes noces. Il ordonne que toutes les personnes de la maison soient rassemblées dans la salle d'inspection , et là , en présence de toutes ses compagnes , il dégrade la jeune coupable, c'est-à-dire , lui fait ôter sa ceinture; et puis, dans un discours adressé aux élèves, dans lequel il qualifie d'insubordination ce qui n'est qu'un sentiment naturel de reconnaissance, il leur conseille de profiter de la leçon; après quoi madame la baronne Jubé est engagée à emmener sa fdle qui , à partir de ce jour, ne doit plus faire partie de la maison royale de Saint-Denis.
Ce fut une grande désolation parmi les compagnes de la pauvre Brouard qui était généralement aimée ; toutes aussi s'écrièrent qu'on
196 LES ORPHELINES DE r,A LI.GlON-o'llûNNElR.
pouvait les renvoyer en niasse, paire quelles partageaient les mêmes sentimens.
Quelque temps après , ;\ la première visite que la duchesse dAngoulèine fit à la maison royale , dont elle voulut être la nouvelle protectrice , elle n'eut pas occasion d'être satisfaite des sentimens ([ue les élèves manifestèrent ; les dames ayant ordonné de crier tfive le roi! toutes les pensionnaires crièrent vive rempereiiil ce qui justide en quelque sorte la froideur (pie cetie [)rincesse témoigna ton jours à rétablissement de Saint-Denis et fenthousiasine que les anciennes élèves manifestaient et font encor*' ('dater aujoui'd'hui an seul nom de iNapoléon , quoique dès ce moment il leur eût été défendu , sous peine de renvoi, d'accorder même un souvenir à celui qui fut leur l»ienfaileur et leur second père.