RESTAURATION
Comme M. de Talleyrand était en poUsession de faire les honneurs de la haute politique, ce fut lui qui, en 1814, donna la main à la légitimité pour la faire asseoir sur le trône. A peine l'empereur Alexandre était-il installé dans le logement qu'il occupait chez le prince de Bénévent, qu'il avait tenu un conseil sur le parti politique que les alliés devaient adopter. M. de Talleyrand et ses principaux confidents n'avaient pas manqué d'être appelés à la délibération. Une conférence entre M. de Talleyrand et M. de Nesselrode avait précédé de quelques heures la tenue du conseil. M. de Talleyrand introduisit dans la salle où se tenait le conseil le baron Louis et M. de Pradt. On fut rangé de manière à ce que du côté droit le roi de Prusse et le prince de Schwartzemberg se trouvassent les plus rapprochés du meuble d'ornement qui est au milieu de l'appartement; M. le duc Dalberg était à la droite du prince de Schwartzemberg; MM. de Nesselrode, Pozzo di Borgo, le prince de Lichtenstein suivaient; M. de Talleyrand se trouvait à la gauche du roi de Prusse ; M. le baron Louis et M. de Pradt placés auprès de lui. Gomme l'empereur Alexandre hésitait sur le parti que les alliés devaient
SOUVENIRS INTIMES DE lï, pEr>AXLÏ|YkA.i5lÛ ;< ;\2lÇ)y \^
prendre. M, de Pradt éclata par la déclaration que tous les Français étaient royalistes. Alors l'empereur Alexandre déclara qu'il ne traiterait plus avec l'empereur Napoléon. On obtint de ce monarque que cette déclaration fût rendue publique : deux heures après, elle couvrait les murs de la capitale, par les soins de MM. Michaud, qui se trouvaient dans les appartements voisins de la salle du conseil.
Ainsi, comme on voit, c'est M. de Talleyrand qui a fait la déclaration, M. de Pradt qui a déclaré qu'elle était faite, et MM. Michaud qui l'ont affichée.
L'empereur Alexandre ayant demandé à M. de Talleyrand par quels moyens il se proposait d'accomplir la restauration, celui-ci répondit que ce serait par les autorités constituées, et qu'il se faisait fort du Sénat,
Louis XVIII étant à Saint-Ouen disait à M. de Talleyrand, en parlant de la proclamation du Sénat... conservateur du traitement de ses membres : « Après tout, cela n'est pas trop cher. » Quelques instants après , le roi lut au chef du gouvernement provisoire la charte constitutionnelle. M. de Talleyrand dit alors : « Si j'osais parler avec franchise à Votre Majesté, je me permettrais quelques observations sur une lacune.
— Laquelle? parlez.
— Sire, il n'y a point de traitement fixé pour les membres de la Chambre des députés.
— Non, sans doute; leurs fonctions seront d'autant plus honorables qu'elles seront gratuites.
^ Oui, sire, mais... gratuites... gratuites... cela sera bien cher! »
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On parlait avec indignation de la conduite d'un certain maréchal de France en 1814. On commentait avec amertume les effets de ce qu'on avait Timpertinence d'appeler l'initia» tive de la défection. « Oh! mon Dieu, dit le prince, tout cela ne prouve qu'une chose..., c'est que sa montre avançait, car tout le monde était à l'heure. »
Dans ces premiers temps, c'était un spectacle singulier que de voir les grands de l'empire s'empresser de porter leurs hommages aux princes rentrés dans leur patrie. Des ducs, des princes de l'empire, plus anoblis par la victoire que par les décrets qui n'avaient fait que sanctionner leurs illustres faits d'armes , portaient des titres étrangers, stigmates éternels attachés aux lieux qui les ont vus vaincre, mais qui n'étaient que rarement parvenus aux oreilles françaises de Londres et de l'Allemagne, Ces noms étrangers donnèrent lieu à plusieurs méprises, et le palais Bourbon fut témoin de scènes divertissantes.
Le brave prince de Gondé, depuis longtemps étranger à tout ce qui se passait , reçut , comme les autres princes français, les ducs et les princes de l'empire, et, à cette époque, sa tète commençait à s'affaiblir. Un jour on lui annonce le prince de Neufchâtel : il va droit à lui, lui fait l'accueil le, plus aimable et lui dit : — « Eh bien! moucher prince de Neufchâtel, nous voilà donc enfin rentrés dans notre patrie 1 Nous ne nous y attendions guère , n'est-ce pas ? car je pense que la révolution ne nous a pas plus épargnés que les autres ; il faut espérer que nous allons rentrer dans nos biens. Ces coquins s'en sont emparés, mais nous y mettrons bon ordre. Pourtant j'ai peur que M. de Provence (le roi) ne fasse des concessions ; il a des
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idées à lui, dps idées de charte, des idées fausses. Avec le temps tout s'arrangera. »
On peut juger de la bonne figure que faisait le prince de Neufchâtel pendant cette petite allocution.
Une autre fois , ce fut le tour de M. Barbé-Marbois, que le prince de Gondé ne cessa d'appeler mon cher M. de Nicolaï, parce que, depuis longtemps , avant la révolution , la cour des comptes avait toujours eu pour premier président un Nicolaï , et que le prince de Gondé ne concevait pas qu'un autre qu'un Nicolaï pût être premier président de la cour des comptes.
Enfin, le tour de M. de Talleyrand arriva. Annoncé sous le titre de prince de Bénévent , il reçut un accueil plus gracieux qu'aucun autre. Le ministre félicita sincèrement le prince de Gondé de l'excellent esprit qui le déterminait à recevoir ainsi les personnes qui avaient illustré la France sous l'Empire. — « Oui , oui , dit le prince de Gondé, je les recevrai volontiers... à l'exception d'un seul, pourtant; je ne verrai sûrement pas ce coquin de Talleyrand ; celuilà, par exemple, je lui ferai bien fermer ma porte. — Monseigneur , je suis bien sûr qu'il n'entrera pas, — Et il fera bien..., il fera bien. »
Rien ne serait plus instructif qu'un recueil des conversations de Louis XVIII et de M. de Talleyrand. Il serait curieux de voir comment l'un des premiers dignitaires du royaume conservait , à force d'esprit , l'avantage dans la discussion,' avec un souverain très-spirituel lui-môme, et qui trouvait le moyen de piquer vivement l'amour-propre
de rhomme, sans manquer en rien aux déférences dues à la majesté du monarque.
Louis XYIII abusait souvent de 1% supériorité de son esprit sur ceux qui l'entouraient ; quelquefois même on a pu lui reprocher de se servir de termes beaucoup trop énergiques, et de ne pas assez ménager la chasteté des oreilles féminines obligées de l'entendre. Si donc il se trouvait habituellement battu dans ses luttes de malice avec son grand chambellan , il y avait justice ; et, d'ailleurs, cette petite vengeance était bien due à l'excellent duc de la Chfttre, incapable^ de se venger lui-môme.
Louis 'XVIII ne niait point l'influence que M. de Talleyrand exerça sur la restauration de la maison de Bourbon. Déjà , dans les derniers mois de l'Empire, ce mot si connu/. « C'est Je commeneement de la ûn^ » avait couru tout Paris ; les mécontents et les ingrats se plaisaient à y voir une prédiction, et peut-être le prophète avait-il par devers lui quelques raisons de croire à l'exactitude de sa prophétie. Ce qu'il y a de certain, c'est que, pendant son s^our à Paris, l'empereur Alexandre dit un jour : « Quand je suis entré dans la capitale de la France, mes alliés et moi, nous n'avions d'autre but que de renverser le despotisme de Napoléon ; nous voulions laisser la France se choisir un gouvernement qui lui conviendrait; je suis descendu chez M. de Talleyrand, il tenait Napoléon II dans une main, et les Bourbons dans l'autre ; il a ouvert la main qu'il a voulu. » On conçoit aisément quel ascendant un homme aussi insinuant que M. de Talleyrand dut prendre, dans des relations continuelles , sur l'esprit d'un empereur qui n'était pas un aigle, quoiqu'il en eût deux dans ses armes.
<K J'admire, lui disait Louis XVIII, votre influence sur tout ce qui s'est passé en France. Gomment avez-vous fait pour abattre d'abord le Directoire, et, plus tard, la puissance colossale de Bonaparte? — Mon Dieu,*lBire, répliqua le ministre, je n'ai vraiment rien fait pour cela : c'est quelque chose d'inexplicable que j'ai en moi qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent. »