‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 11 sur 48 · MADAME DE TALLETRAND DANS LE DOMICILE CONJUGAL · texte numérisé non relu

MADAME DE TALLETRAND DANS LE DOMICILE CONJUGAL

Quelque temps après la Restauration, M. de Talleyrand, ennuyé de voir M^^ de Talleyrand dans le domicile conjugal, la fit partir pour l'Angleterre, où il lui faisait une pension de soixante mille francs, sous la seule condition de ne point revenir en France sans sa permission. M™« de Talleyrand y resta exactement pendant plusieurs années ; mais, sous le ministère de Decazes, elle revint, et M. de Talleyrand sut qu'il devait attribuer son retour à une malice royale. Le roi lui en parla à son lever, lui demandant, avec un touchant intérêt, s'il était vrai que }A^« de Talleyrand fût en France ? — « Rien n'est plus vrai, sire, il fallait bien que j'eusse aussi mon vingt mars. »

M. de Talleyrand a fait lui-môme son apologie à M. de Montalivet : t Vous avez un préjugé contre moi, lui disaitil, parce que votre père était impérialiste, et vous pensez que j'ai abandonné l'empereur. J'ai toujours été fidèle aux personnes aussi longtemps qu'elles ont obéi au sens commun. Si vous jugez toutes mes actions à la lumière de cette règle, vous verrez que j'ai toujours été conséquent. Quel est l'homme assez dégi^adé, quel est le citoyen assez méchant pour soumettre son intelligence ou sacrifier son pays à un

individu, qufels que soient la naissance ou le génie de ce dernier? »

M. deTalleyrand avait vu M. Decazes très-jeune, et dans une position honorable, sans doute, mais qui ne permettait pas de penser qu'il serait un jour appelé au poste élevé où il parvint depuis. Le vieux ministre n'épargnait point les épigrammes au jeune favori, et Louis XVIII, par taquinerie, se plaisait à en faire l'éloge devant M. de Talleyrand. t Qu'a-t-on à lui reprocher, lui dit un jour le roi ; il travaille beaucoup ; il m'aime beaucoup ; ici on ne l'aime pas : on le trouve un peu suffisant. — Oui, sire, suffisant et insuffisant. »

c Pourquoi, disait-il un jour, pourquoi ces gens-là ne sauveraient-ils pas la France? Les oies ont bien sauvé le Gapitole. »

Quelqu'un ayant demandé à M. de Talleyrand s'il pensait que M. de Richelieu pût être convenablement placé à la tête des affaires : « Je le crois bien, répondit-il ; c'est l'homme de France qui connaît le mieux la Grimée. »

La plus sérieuse escarmouche de Louis XVIII avec M. de Talleyrand eut lieu à l'occasion de l'opposition que celui-ci manifesta à là Chambre des pairs, et du discours , remarquable qu'il prononça contre la ridicule entreprise de la guerre d'Espagne. Peut-être aurait- on mieux fait d'écouter la voix d'un homme qui, treize ans auparavant, aVait déjà prévu avec tant de sagacité tout ce que devait entraîner de malheurs une entreprise sur ce pays. Quoi qu'il en soit, on parla dans Paris de disgrâce complète, d'exil même, comme

si Ton pouvait. exiler un pair de France sans jugement. Tout se borna à quelques mots assez piquants qui furent échangés, comme ceux-ci, par exemple : — « Est-ce que vous ne comptez pas retourner à la campagne? — Non, sire ; à moins que Votre Majesté n'aille à Fontainebleau ; alors j'aurais l'honneur de l'accompagner pour remplir les devoirs de ma charge. — Non, non, ce n'est pas cela que je veux dire : je demande si vous n'allez pas repartir pour vos terres? — Non, sire. — Ah!... mais dites-moi un peu, combien y a-t-il de Paris à Valençay? — Sire, il y a... quatorze lieues de plus que de Paris à Gand ! »

Quant à l'éohauffourée du duc de Rovigo, il est plus que probable que Tex-ministre de la police fut dupe des conseils de ses anciens amis, peut-être même de ses anciennes amies. Le duc de Rovigo voyait souvent le roi, et, dans le nombre des courtisans, quelques-uns pouvaient redouter les souvenirs d'un homme pour lequel il n'y avait pas eu de secrets. Il lança son Mémoire; on lui ferma la porte des Tuileries, et Louis XVIII dit à M. de Talleyrand, qui s'en était volontairement exilé depuis le commencement de cette affaire : — « Vous pouvez revenir ici, vous n'y trouverez plus personne qui vous déplaise. » Du reste, M. de Talleyrand se conduisit en cette occasion avec une noble hauteur, dédaignant de répondre aux graves inculpations dont il était l'objet. Il pria la Chambre des pairs de vouloir ordonner une enquête, prière qui ne serait pas toujours prudente de la part des ministres qu'on accuse.

M. Ferrand fut, heureusement pour lui, l'auteur de l'Esprit de l'histoire, et malheureusement pour lui et la France, auteur de la trop fameuse distinction entre la ligne courbe

et la ligne droite. Dans les derniers temps de sa vie, il ne pouvait presque plus se soutenir sur ses jambes, et ne Tenait à l'Académie et à la Chambre des pairs qu'appuyé sur les bras de deux laquais. M. de Talleyrand le voyant entrer en cet état dans la salle du Luxembourg : « Voyez, dit-il à son voisin, voyez Ferrand : c'est l'image du gouvernement; il croit marcher, on le porte. »

Des gens qui supposaient que Maubreuil avait pu réellement être chargé de faire un mauvais parti à Napoléon, se félicitaient de ce qu'aujourd'hui les princes avaient renoncé à ces assassinats politiques dont l'histoire de France n'offre que trop d'exemples. « Que voulez-vous, dit le prince, il n'y a plus de religion I »

La princesse de ***, sœur d'un brave, mort dans TElster, s'avisa un jour de lui demander comment allaient ses jambes. -^ « Gomme vous voyez. » La princesse est borgne.

Il n'est point de circonstance grave et importante qui ne puisse être, pour M. de Talleyrand, la cause d'un bon mot, l'objet d'une amusette. S'il avait composé une tragédie, sans aucun doute, ses héros feraient des épigrammes ou des malices, sans égard pour la dignité du genre. C'était presque une tragédie que la fameuse liste de proscription dressée quelque temps après la seconde Restauration, par

Fouché Par Fouché! M. de Talleyrand n'en était point

l'auteur, mais il en fut le censeur ; et cette fois du moins les ciseaux, ordinairement si funestes, furent bons à quel({ue chose. M. de Talleyrand retrancha de la liste une vingtaine de noms; mais il faut bien le dire, il en ajouta deux. La

liste, revue et corrigée, fut envoyée au Moniteur, et le ministre de la police ne vit pas d'un bon œil les mutilations faites à son beau travail. Cependant la signature royale y était apposée, et Fordonnance parut le lendemain dans la feuille officielle.

Quels étaient les deux noms ajoutés? Si Ton en croit les échos du cabinet de M. de Talleyrand, qui seuls ont pu être indiscrets, voici à peu près la scène qui s'y serait passée.

Deux personnages sont assis vis-à-vis Tunde Fautre, des deux- côtés d*un magnifique bureau. D*un côté est M. de Talleyrand, de l'autre M. de Montron. Stat ductis sortibus vrna, autrement dit, les noms favorisés par le sort sont rayés de la liste. Le ministre la tient dans sa main; tout est bien vu, bien examiné,' mais tout n'est pas fini, et voici le dialogue : « Montron I — Monseigneur I — Voilà la liste. Oui, monseigneur. — Une liste toute faite. — Oui, monseigneur. — C'est une occasion qui ne se représentera peutêtre j amais. — Gomment ! — Vous ne comprenez pas ? — Non, en vérité. — J'avais bien envie... — De quoi, monseigneur?

— M"»«de Staël. — Eh bien I — J'ai envie... Si je la mettais là-dessus... J'en serais... Et puis, vous voyez, c'est une occasion. — Eh bien, monseigneur, il n'y a qu'à la mettre.

— Là I » Et le nom de M«»e de Staël était déjà inscrit sur la liste, et le ministre se levait, et M. de Montron restait sur son fauteuil; et M. de Talleyrand, voyant cela, le dialogue recommença. « Qu'avez-vous donc, Montron? — Moi, monseigneur?, — Oui, vous avez quelque chose. — C'est que...

— Quoi? - — Gomme vous disiez tout à l'heure, la liste est toute faite, et c'est une occasion. — Eh bien!... avez-vous quelqu'un? — Je. pensais que... si... M*"* Hamelin... J'en serais... — Ce n'est que cela? il n'y à qu'à la mettre... Làî » Et les exilés eurent au moins la consolation de se trouver

110 SOUVRNIBB INTIMES

ea compaguie avec deux des femmes les plus spirituelles de Paris.

Ver» la fin 4e 1815, ua solliciteur de distinction eut recours à la protection du prince pour obtenir un emploi ; « Je suis disposé à vous servir, dit celui-ci, mais il faudrait avoir et faire valoir des droits . . . -* Mais, prince, je suis allé à Gand... — AGand. .. En ôtes-vou^ bien sûr? — Comment.!., ♦. -^ Oui, dites-moi franchement si vous y êtes allé, ou si vous. n'avez fait qu'en revenir. • .Car, voyezvous, j'y étais à Gand, moi. . . . Nous y étions sept ou huit cents; et, à ma connaissance, il en qst revenu plus de cinquante mille. »

M. de Talleyrand disait un jour que Ferdinand VII avait tort de compter dans ses titres ses anciens royaumes des ludes, le seul titi'e qu'on doive lui donner étant celui de roi d'Espagne et d'Iade.

Ceci rappelle la petite conversation du prince avec M. Guvier, un jour que celui-ci venait de défendre à la Chambre des pairs, en qualité de commissaire du gouvernement, un projet de loi du dernier ministère. « — Je parie, lui dit très-gravement M. de Talleyrand après la séance, que le premier naturaliste de l'Europe ne sait pas quels sont les plus reconnaissants de tous les animaux. — Monseigneur veut sans doute faire une plaisanterie? — Non point; je parle très-séricuscment. — J'ignore ce que ... — Vous ne le savez pas?. . . Eh bien! je vais vous le dire : les plus reconnaissants des animaux ce sont les dindons. Les jésuites les ont autrefois amenés en France, et aujourd'hui les dindons y ramènent les jésuites. »

DE H. DE TALLEYHAND. 111

M. de Talleyrand se trouvait un jour à la. cour au moment où le corps diplomatique venait présenter ses hommages au roi. Gomme il regardait avec beaucoup d'attention le plus exigu des personnages admis dans le salon bleu, et qui en ce moment tournait le dos, quelqu'un lui demanda quel était l'objet de son attention : « Vous me voyez, dit-il, dans le plus grand embarras, je ne puis distinguer si le bailli de Fé. . . a trois jambes, ou si c'est qu'il porte trois épées. »

Une autre fois, M. de Talleyrand fit dans la salle du trône une courte citation latine dont il serait .difficile de contester le mérite de l'à-propos* Le corps des trois cents y que Ton surnomma Spartiates, s'y trouvait réuni au grand complet; s'approchant doucement du premier ministre et indiquant tout ce monde avec un geste collectivement dédaigneux, il lui dit : Die m Un, Dainœta^ ou juin pecus?

On dix'ait que M. de Talleyrand est doué d'une sorte d'instinct qui le sert dans les occasions critiques, et lui fait dire ce qu'il faut, rien que ce qu'il faut pour se tirer d'affaire, lorsque, étant interpellé, il ne lui est plus possible de se taire. Il semble en convenir lui-même, en racontant certaines anecdotes de sa vie qu'il appelle des bêtises : mais un homme d'esprit ferait fortune avec les bêtises de M. de Talleyrand; l'immobilité de sa physionomie et cette sorte d'impassibilité qui le caractérise lui sont d'un grand secours dans beaucoup de circonstances. M. de Talleyrand en a tiré grand parti à une séance de la Chambre des pairs de la session de 1822. Le duc de Fitz-James fit un discours dans lequel il attaquait vigoureusement son collègue le noble pair, tantôt pfir cto& EPftrcftMBes amers, tantôt par des allusions sanglantes

Il Taccusa môme d'avoir également exploité la Révolution et la Restauration. Tous les regards étaient fixés sur M. de Talleyrand ; que faisait-il? Il ne levait les yeux de dessus Torateur que pour écrire un mot, ayant l'air de prendre note comme on fait quand on veut répliquer. Le discours fini, il dit à ses voisins que M. le duc de Fitz-James avait du talent, et qu'à l'-exception de petites choses un peu acerbes, son discours était très-bon.

A l'époque de l'affaire Fualdès, M"^ de L..., croyant mortifier M. de Talleyrand par un méchant calembour sur son infirmité, lui dit en entrant dans son salon : — « Mon Dieu! monsieur, croyez-vous qu'on vient d'écrire sur votre porte : Maison bancal? (1) — Que voulez-vous, madame, le monde est si méchant. . . On vous aura vu entrer. »

Non content de cette petite vengeance, il dit, quelques jours après, à quelqu'un qui lui faisait observer que les stores de sa voiture étaient maculés et chiffonnés : « Eh ! mon Dieu! voilà comme étaient les jupons de M"»» de L... à quinze ans. »

Un des ministres de Louis XVIII pressait vivement ce monarque do consentir à l'entrée des princes de son sang dans les conseils du gouvernement : ,« — Non, dit le roi, non, je ne le veux pas. Introduire l'héritier présomptif de la couronne dans ses conseils, c'est abdiquer ; et telle n'est pas mon intention. Savez-vous, mon cher ami, ce qui arrive en pareil cas? tout ce qui se fait de mal on l'attribue au roi; tout ce qui se fait de bien, à son successeur : Non ! »

(i) La maison où Fualdès avait été assassiné était tenue par une mauvaise vieille, appelée la femme Bancal {Êdit.)

DE M. DB TALLfiYRAND. 113

M. de Talleyrand était de l'avis de Louis XVIII; un prince le sut et lui en fit de vifs reproches. L'adroit courtisan répondit : « Un jour Votre Majesté me remerciera de ce qui déplaît aujourd'hui à Votre Altesse Royale. »

Lors de la formation de la Ghanabre introuvable , M. de Talleyrand disait : « Voilà qui va singulièrement; on veut éviter la révx)lution , c'est bien ; mais il faut prendre garde de verser de l'autre côté, d'autant plus qu'il est bien sale. »

A peu près vers cette époque, le princo était un soir dans le cabinet du roi, quand M. Decazes y entra par une petite porte: « — Ah! monsieur, dit-il, vous êtes bien grand pour passer par un si petit endroit. » Le roi se prit à rire, et le ministre, qui s'attendait à trouver Louis XVIII seul, fut fort déconcerté.

M. de Talleyrand a peint les émigrés par ce mot : « Des gens qui n'ont rien appris ni rien oublié depuis trente ans. »

11 les appelle aussi quelquefois les étrangers de l'intérieur (1).

Un collatéral de province se plaignait devant M. de Talleyrand du prix énorme, selon lui, que demandait un pharmacien pour embaumer son oncle défunt. « Je comptais, disait-il, dépenser cent cens, et l'on exige 3,000 francs. —

• (l) « Ces gens-là n'ont rien oublié ni rien appris. » Sou^ cette forme plus concise, M. de Talleyrand n'aurait fait que- s'approprier la phrase d'une lettre du chevalier de Passât à Mallet du Pan, datée de Londres, en 1796, phrase appliquée par le chevalier à l'émigration tout entière : «Personne n'est corrigé .personne n'a su rien Oublier ni rien apprendre.» Diuries of a lady of quality. (ÉdU.)

*ii4 SOUVENIRS INTIMES

Cent écus, dit tout bas le prince à son voisin.!, poiir ce prix-là Cadet ne le salerait pas. »

M. de Sémonville a partagé avec beaucoup d'autres le privilège dont on se passerait bien, d'exciter la verve épigrammatique de M. de Talleyrand. Un jour il demandait de ses nouvelles à l'un de leurs amis communs : « Il y a bien longtemps que je n'ai vu Sémonville, lui dit-il ; comment se porte-t-il? — Mais, très-bien, monseigneur; il engraisse même un peu. — Sémonville engraisse . . . Je ne comprends pas... — Quoi donc, monseigneur? — Non, je ne comprends pas quel intérêt Sémonville peut avoir à engraisser. »

Une autrefois, quelqu'un disait à M. de Talleyrand : «Au moins, dans la Chambre haute, il y a des consciences. — Oui, répondit-il, beaucoup. . . beaucoup de consciences. . . II y a môme Sémonville qui en a deux. »

« Savez- vous que M. de Sémonville est malade ? — Lui, malade ! . . . Eh bien, qu'est-ce qu'on pourra lui donner pour cela? »

Un des amis de M. de Talleyrand lui racontait un jour qu'il venait d'avoir une altercation très-vive avec la comtesse de Genlis, qui lui avait dit d'horribles sottise^. « Eh bien! qu'avez-vous fait? lui demanda M. de Talleyrand. — Ma foi! je lui en ai répondu. — Vous avez eu tort ; il y a deux sortes de personnes dont on peut recevoir un soufflet sans jamais se fâcher les femmes et les évoques. »

. Mais M. de Talleyrand pensait aussi que malgré l'Evangile qui dit au chrétien qu'il doit tendre la joue gauche quand

DE M. DH TALtBYRAND. 115

il reçoit un soufflet sur la droite, — un évêque môme ne doit pas recevoir un soufflet quand il est k la fois gentilhomme et évêque. Ainsi, lorsque le marquis de Maubreuil lui en eut infligé un si violent qu'il en fut renversé, le roi Louis XVIII ayant fait allusion a ce soufflet : « Sire, c'était un coup de poing, » lui dit M. de Talleyrand, avec Torgueil et l'esprit d'un gentilhomme qui acceptait un acte de Ijrutalité, mais non un affront.

Un jour que le duc de Laval sollicitait auprès de lui une place pour un jeune, homme que l'on voulait marier avec une demoiselle de bonne maison, M. de Talleyrand ne demanda ni le nom du jeune homme, ni quelle était sa famille, ni s'il était gentilhomme ; tout fut compris dans cette brève interrogation r — « Est-ce quelqu'un? »

Le dédain est chez M. de Talleyrand une sorte d'instinct : ses traits , le son de sa voix, ses moindres mouvements l'expriment quelquefois d'une manière si spontanée, que si un acteur, dans le rôle du Glorieux, parvenait à l'imiter, il serait couvert d'applaudissements. Personne ne sait mieux que lui donner de l'impertinence aux formules de la politesse la plus exquise, et convertir un éloge en critique. At-on l'air d'attendre de M. de Talleyrand un compliment sur un tableau, sur une pièce devers, il vous accable de ce peu de mots : « Je n'ai jamais rien vu de si beau! » Nous tenons d'ailleurs pour certain qu'il vaudrait mieux être mis à la porte d'une maison que de s'entendre dire, avec la voix brute de M. de Talleyrand : « Votre serviteur ben Jiumbe.»

Il est des noms si mal sonnants à l'oreille, qu'ils semblent fermer à ceux qui les portent la voie de la célébrité. Rivarol,

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dans son Petit Dictionnaire de nos grands boinmes^ en fait la remarque à l'occasion de trois académiciens : Fenonillot- YnWyeri deKingé,Gronbert de Grouhental, et Lonis-Thomas de la Mistringne. M. de Talleyrand, qui partage à cet égard le sentiment de Rivarol, n'en revenait pas lorsqu'il apprit qae M. Jac^juinot venait d'ajouter à son nom le nom de sa femme : « Une des choses que j'ai le plus de peine à concevoir, disait-il, c'est que, lorsque Ton a eu le malheur de recevoir de son père le nom de Jacquinot, on aille volontairement et de gaieté de cœur y joindre le nom de Pampelune! »

Lorsque Fhonorahle M. Delaveau fut nommé préfet de police, à la grande satisfaction des dévots de toute robe, on approchait de l'époque de l'année où l'Opéra donne des bals mosqués. Les Gâtons de la police firent à leur chef un rappoi't bien noir sur l'épouvantable scandale de ces damnables réunions. Ce rapport fut présenté à près de minuit, le soir même où avait lieu le premier bal masqué. La pendule du foyer de l'Opéra y était dénoncée comme pervei-se, immorale, hérétique peut-être ; on l'accusait sans ménagement, sans l'admettre à se justifier, de favoriser une foule de rendez-vous illicites : « C'est auprès d'elle, disait-on, que les mants déguisés conviennent de se retrouver à tel)e ou telle heure.» M. Delaveau se signait, il ne pouvait le croire, mais le scandale était évident. Aussitôt donc, un gendarme fut mandé, et, porteur d'une dépêche édifiante, se rendit en toute hâte auprès de l'administrateur de l'Opéra, obligé de BO conformer au contenu de la dépêche. La pendule cessa do marquer les heures durant toute cette nuit de perdition. Co fait, de la plus scrupuleuse exactitude, fut raconté le lendemain dans le salon de M. de Talleyrand. — « C'est pous-

ser, dit-il, un peu trop loin la manie des arrestations que de faille arrêter la pendule de l'Opéra par la gendarmerie. »

Quelle que soit l'opinion que l'on ait eue de la prétendue mission de Maubreuil, il n'est point d'âme honnête qui n'ait été indignée de l'attentat d'un homme encore jeune sur un vieillard, et tout Paris s'empressa de se faire inscrire chez M. de Talleyrand. Ayant quelques moments de loisir, il se fit apporter toutes les listes, moins pour lire les noms inscrits que pour chercher ceux qui n'y étaient pas. M. Delaveau se trouva, pour un moment, ressembler par l'absence de son nom aux images de Cassius et de Brutus. M. de Talleyrand en ayant fait la remarque dit à la duchesse de Dino, qui se trouvait près de lui : « — Dites donc, ma nièce, Delaveau est bien peu ciirieux pour un préfet de police? » .

Nous avons parlé ailleurs de l'effet que produisit l'apparition de la brochure du duc de Rovigo, relativement à la mort du duc d'Enghien. Voici une des circonstances les plus remarquables de cette affaire : M. de Talleyrand fut obligé, dans le premier moment des vives contrariétés que lui causa une attaque aussi imprévue, de s'expliquer auprès de Louis XVIII. Il rédigea donc un mémoire, qui remplissait douze feuilles de papier à lettre, et dont les termes, comme on peut le croire, étaient mesurés avec tout ce que la prudence peut ajouter à l'esprit; les premiers mots de ce mémoire étaient remarquables, il commençait ainsi : « Sire, je n'apprendrai rien à Votre Majesté. » Et telle était effectivement la franchise de ce début, que Louis XVIII n'apprit rien à la lecture de ce mémoire.

Nous sommes, nous, profondément convaincus que

M. de Talleyrand fut totalement étranger au crime politique qui frappa ce rejeton de la branche royale que M. Pitt appela un jour la branche de laurier; il paraît même que cette conviction est entrée dahs les esprits où M. de Talleyrand souhaite le plus ardemment de la voir pénétrer. .S'il en était autrement, comment un grand rapprochement aurait-il eu lieu? Gomment M. de Talleyrand se serait-il trouvé avec M. le duc de Qourbon, il n*y a pas fort longtemps, à la bénédiction nuptiale de M°»« de Feuchères? Ce n'est pas tout : M. de Talleyrand a été toute sa vie un diplomate trop habile pour entamer une négociation sans d'heureuses chances de succès, et, en ce moment même, il négocie, il met beaucoup de suite, beaucoup d'intérêt à ses démarches. Il ne s'agit ni de bouleversement d'États, ïù d'un congrès ; le but unique qu'il se propose est d'amener M. le prince de Condé à chasser à Valençay. On croit que M. ^le Talleyrand a déjà essayé son habit de chasse.

On demandait à M. de Talleyi^and ce qui s'était passé dans une séance où la discussion s'était établie entre M. d'Hermopolis et M. Pasquier : — a Le ministre des affaires ecclésiastiques, dit-il..., a été comme le trois pour cent : toujours au-dessous du pair. »

Certain courtisan qui faisait profession d'abhorrer l'industrie tout en profitant amplement des subsides qu'elle fournit aux voies et moyens du budget, se plaignait de voir tant de vénérables manoirs se transformer en usines ou en ateliers: — «Décidément, disait-il, les industriels envahissent tout. — Ah! mon Dieu oui, reprit le prince..., ils

pénètrent jusque dans le palais.... Voyez plutôt la dernière exposition :

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en détend point les roisi »

Après Tune des séances de la Chambre des pairs où M. Pasquier traita de maître à clerc avec M. de Peyronnet, comme on parlait chez M. de Talleyrand de l'incroyable humiliation du garde des sceaux, on assure que le prince prit la défense du ministre : a Je conviens, dit-il, que M. de Peyronnet ne savait plus où il en était ; le peu d'habitude de se trouver avec des gens comme nous explique assez son embarras ; malgré cela, je puis vous assurer qu'il a fait de l'ôffet, mais beaucoup d'effet. — Comment cela? — Comme une médecine. »

Quoique M. de Talleyrand ait un grand train de maison, beaueoup de domestiques, "beaucoup de chevaux, il n'affiche point à Paris un luxe extérieur, c'est à Valençay qu'il déploie toute la magnificence que permet son immense fortune. De sa personne, il est fort simple, et il est rare que chez lui son costume soit autre qu'une longue redingote bleue boutonnée jusqu'en haut. Il ne fait qu'un seul repas, où il boit fort peik de vin, à Fexeeption de quelques verres de vin de Madère ; en général, la bonne chèro n'a jamais eu pour lui qu'un rang très-secondaire dans les plaisirs de la vie, quoique les circonstances l'aient quelquefois fopeé à connaître la mauvaise. A l'exception des femmes, pour lesquelles peu d'hommes ont été aussi passionnés, on pourrait dire que tous ses plaisirs ont été intellectuels, n'était lé besoin de faire tous les jourfi une partie de v^hist. 11 en fit une un jour fort remai'quable par la singularité des

conditions, ayant pour partner le feu duc de... Nous la livrons avec confiance à la méditation des parieurs anglais. Ces messieurs convinrent, avec leurs adversaires, de faire cent robers dans un nombre de soirées donné ; quand ils perdaient, ils ne payaient rien; leurs adversaires, au contraire, leur donnaient cinq louis par chaque fiche perdue, mais on tenait note exactement de chaque Jeton perdu ou gagné; et si, à la fin du dernier rober, M. de Talleyrand et le duc de... avaient été en perte d'un seul jeton, ils étaient convenus de payer cent mille francs à leurs adversaires. Le sort, ou plutôt le bien jouer, les favorisa, car M. de Talleyrand est très-fort au ^Yhist.

On parlait du rejet de la proposition de M. Romain Desèze, qui demandait à la cour royale de Paris de faire poursuivre deux journaux comme coupables de tendance. Le jeune président de chambre n'avait pas un seul approbateur dans le salon de la rue Saint-Florentin. « Savezvous, dit M. de Talleyrand, ce qui va arriver?... C'est que M. Séguier prendra pour devise ce vers de Corneille :

Je rends grâces aux cieux de n'être pas Itomain. »

11 est de sottes discussions qui font quelquefois naître un mot spirituel, et en voici un exemple : M. de Talleyrand entendant discuter dans le salon de M»»* de Luynes sur la prééminence de l'Empire ou de la Restauration, mit les interlocuteurs d'accord par ce peu de mots : « — Sous l'Empire on était fort en retard ; on ne faisait que des merveilles, tandis qu'actuellement on fait des miracles. »

Lorsque M. P..., un de ces malencontreux parasites (jui parlent souvent de ce qu*il faudrait taire; vint faire à

M. de Tallevrand son compliment de condoléance sur une faillite où le prince perdait deux millions, le philosophe diplomate lui répondît : « Mon pauvre P. .., voyez-vous, le bon Dieu nous a mis des yeux dans le front, afin que nous regardions devant et jamais derrière. »

« — Monseigneur, que pensez-vous du projet de loi sur la presse, présenté au nom du ministère par M. de Peyronnet ? — Je pense qu'il n*est pas français, car il est bête. » -

« — Comment vous trouvez-vous dans ce fauteuil dont j'ai fait rembourrer pour moi le dossier extraordinairement ? — Mais pas trop bien, madame ; votre fauteuil est comme le temps qui court, il fait hausser les épaules. »

Madame DE V. : — « Pourquoi cet homme écrit-il tant? — Pour ce qu'il pense, apparemment ? — Du tout, on n'écrit pas pour ce qu'on pense, mais pour ce qu'on dépense. »

11 y a quelques années qu'une lettre datée de Sainte- Pélagie rappela à M. de Talleyrand un souvenir de sa jeunesse. On lui écrivait qu'un pauvre prisonnier de sa connaissance, parvenu enfin à espérer sa liberté prochaine, lui demandait la permission de se présenter devant lui. Le prince donna ordre de le recevoir. A peu de jours de là, il vint en effej; un vieillard. Mais M. de Talleyrand ne se souvint pas de l'avoir jaQiais vu. — « Vous ne me reconnaissez pas, monseigneur? — Mais bien confusément. — J'ai été autrefois établi richement au faubourg Saint-Germain. Mon père fet moi après lui) nous étions rôtisseurs près de Saint-Sulpice ; nous avons fait d'assez mauvaises affaires, et je voudrais bien par votre crédit obtenir une

petite place. — Gomment? — C'était notre maison, monseigneur^ qui fournissait les volailles rôties que vous manl^iez les jours maigres quand vous étiez au séminaire.

— C'est bon, c'est bon, interrompit M, de Talleyrand.

— Vous vous souvenez bien? Vous les emportiez quelquefois vpus-même sous votre manchon.

— Assez, vous dis-jç. »

Et le pauvre Picot est maintenant commis de l'octroi à la barrière du Maine. •

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