A MADAME DE
Enghien, 5 juin ass.
J'ai gardé votive Album un peu plus de trois jours, ma bonne amie, parce que M. de S... était allé pour sa santé faire un petit voyage à Aubonne, à Montlignon, à Franconvillie, et dans tous les environs de Montmorency. J!ai pensé qu'il ne serait pas bien que je remerciasse toute seule son ingénieuse protectrice, et j'ai voulu que la petite poche de soie bleue fût, au retour du volume, aussi bien employée qu'au départ. Quand on est mis, de gré ou de force, pour quelque chose dans les bonnes actions, il est permis de vouloir s'associer aux petits profits de la reconnaissance. Je désire donc que vous soyez aussi contente de moi que je l'ai été de votre recueil.
Je vous le renvoie par la poste, plutôt que par un curieux laquais, parce que j'ai entendu dire à votre diplomate luimême qu'on cherchait quelquefois bien loin des finesses que les bonnes gens trouvaient tout seuls; que les cachoteries éveillaient toujours les soupçons, et que celui qui semble le plus niais était bien souvent le plus habile.
Combien de femmes, en effet, n'oseraient prendre des mains d*an agent mystérieux un billet, même sans adresse, caché dans un bouquet, ou demi-couvert par les étoffes d'une marchande à la toilette, qui s'emparent sans hésiter d'une missive apportée par le facteur. Le plus jaloux, en voyant la suscription timbrée et le chiffre bourgeois des quinze centimes, dédaigne de s'informer de l'auteur d'un tel envoi. Couturière, pense-t-il négligemment; demande d'argent sur un mémoire ; invitation à dîner ou quête dans la paroisse. Et il passe à côté d'un secret sans le pressentir; et il fait quelquefois jouer dans ses doigts la preuve écrite de la perfidie qu'il redoute.
En mettant ici trois cachets sur cette enveloppe, je suis assurée de lui donner un air ministériel, qui dégoûtera de l'ouvrir les plus intrépides. Ou bien si on me fait la grâce de ne pas .me croire attachée à la sous^préfecture de Saint- Denis, on pensera que votre procureur vous renvoie je ne sais quel dossier dont vous n'avez que faire.
Maintenant, ma belle, laissez-moi vous parler un peu de votre livre, car c'en est un. Savez-vous que vous êtes un intrépide panégyriste ? J'explique la partialité que vous avez pour le héros; je comprends comment il se peint avec tant d'avantages dans vos beaux yeux ; mais l'amour seul aurait le droit d'être aveugle, et il ne vous est pas permis de refuser ici la lumière. Souffrez donc la contradiction, et laissez-moi vous demander si l'homme dont je vais vous esquisser à mon tour quelques traits n'est pas le même que celui dont vous avez si minutieusement consigné les faits et les gestes.
D'abord, où est-il le jeune et fringant abbé qui, portant manteau court et cheveux au vent, suivait d'un peu loin les belles dames du Luxembourg, et de fort près les grisettes
de la rue Garancière ? Qu'est-il devenu Tadolescent évêque, redoutant, craignant l'excès de sa propre hilarité au pied de Fautel de la fédéi^ation? L'ambassadeur d'Angleterre, l'exilé de Saint-Domingue et le ministre du Directoire, se dessinent à peine dans mon imagination, par le secours du portrait gravé par Desnoyers. Et comme les temps du vicegrand-électeur de TEmpire, même ceux du chambellan de la Restauration, me reportent aux jours de mon enfance, je. ne me peins, bien nettement M. le prince de Bénévent, que comme je Tai vu dans Tannée de grâce 1828. La première fois, c'était au salon de peinture : nous vîmes venir, ou plutôt traîner entre deux valets habillés de noir, une espèce de figure immobile, qui glissa du même pas devant lesiîroûtes et les chefs-d'œuvre; au pied des tableaux de Coudert et de la Czarine de M. Picot. Je le pris pour un personnage de Gurlius, dont la cire serait un peu trop jaune, ou pour une de ces machines automatiques, traversant le Louvre pour aller se placer à l'exposition de l'industrie française. La seconde fois, c'était à son hôtel : vous m'entraînâtes, dans toute la ferveur de notre récente amitié, jusqu'à son cabinet, pour lui demander ses chevaux, à notre seul profit pendant toute la journée, et nous le surprîmes lisant les gazettes avec une attention singulière. Il en était entouré, flanqué, inondé! Vêtu d'une robe de chambre à fleurs, coiffé de cinq ou six bonnets de coton avec un large ruban aurore, il tenait la gazette de Francfort fixée sur une planchette. Tous les journaux de l'Europe étaient autour de lui, et tous étaient attachés de même sur un morceau d'acajou, comme pour le^ lecteurs du café des Tuileries. Il lisait de cet air que devait avoir la sybille, au milieu de feuilles éparses de tous les autres augures. On aurait dit un astrologue interrogeant quelques cartons cabalistiques.
Maintenant je vais placer sous vos yeux une suite de faits (jue ines amis et moi nous nous sommes amusés, dans ces matinées dernières, à chercher dans une foule de vieilles et très-sûres^ mémoires. Ce sera comme le revers de la médaille que vous avez frappée en l'honneur de votre homme d'État.
Vous êtes trop amie de la liberté de penser et de toutes les libertés possibles pour nous empêcher de remonter, à notre façon, le fleuve de cette vie, si bizarrement agité ; et vous savez qu'on profite de la médisance plus que de la flatterie.
Commençons.
En 1791, M. de Lautrec, ancien ami de^ la famille Périgord, parlant à M . de Talleyrand de sa conduite politique, lui disait, dans un mouvement de colère: « Si votre père eût pu prévoir toutes ces belles choses, il vous eût arrangé les bras comme vous avez les jambes. »
Le 28 avril 1787, Mirabeau s'exprimait de la manière suivante dans une lettre' à un de ses amis ; on sait que Mirabeau était violent :
« ... Ma position assombrie par l'infâme conduite de « l'abbé de Périgord est devenue intolérable. Je vous envoie, « sous cachet volant, la lettre que je lui répète, jugez-la, et « envoyez-la-lui : je récris : envoyez-la-lui, car j'aime à pence ser que cet homme vous est inconnu, et je suis bien sûr au « moins qu'il devrait l'être à tout homme de votre trempe. « Mais l'histoire de mes malheurs m'a jeté entre ses mains, « et il me faut encore user de ménagement avec cet homme, « avide , bas et intrigant ; c'est de la boue et de l'argent
« qu'il lui faut. Pour de l'argent il a vendu son honneur et « son ami ; pour de l'argent il vendrait son âme, et il aurait « raison, car il troquerait son fumier contre de l'or... »
Paris, ru6 Sainte-AoQO, hôtel de G6nes, 28 avril nsT.
On trouve dans le» Aotps des apôtres l'^igramme suivante^ publiée à propos de la fameuse adresse aux provinces :
Dans ses écrits chacun a sa manière :
L'un brillé en un discours, l'autre^ dans un rapport * Quant au préfet que la France révère, On sait que l'adresse est son fort« Du brûlot qu'en ce jour on prône avec transport. Ami, veux-tu savoir le père?
Tout le moelleuse est à Chantfprt, A Siéyès tout l'incendiaire, Tout ce qui cloche à Périgord.
Dans la pièce intitulée : le Noël Priaicrotique^ ou dans le même recueil, on disait, en parlant de l'évoque d'Autan :
Mais un prélat qui semble.
Lorsqu'il ne rampe pas, Aller l'aubin ou l'amble, Traîne là-haut ses pas.
On attribue à Ghénier cette épigramme ;
Roquette dans son temp^i
Talleyrand dans le nôtre.
Furent tous deux à l'évôché d'Autun.
Tartuffe est le portrait de l'un, Ah! si Molière eût connu l'autre!
Lorsque, sous le Consulat, on créa F Argus, journal anglais qui parut trois fois par semaine, et dont la rédaction
devait être faite dans les bureaux secrets du ministère des affaires étrangères, M. 'de Talleyrand envoya . chercher Goldsmith. Celui-ci assure qu'il répt)ndit au ministre : « Je ne' loue pas et je ne vends pas ma plume pour* de l'argegit. » A quoi M. de Talleyrand aurait répliqué : « Vous êtes un niais ; au reste, écrivez comme vous voudrez, vous n*aurez pas de censeur et vous ne serez pas soumis aux restrictions de la police. » Le jour où parut le premier numéro, il fut saisi par la police à sept heures du matin, et relâché à deux heures après midi. 11 était soumis à la censure d'un M. A.,,, que Goldsmith désigne comme un des espions de M. de Talleyrand. Au bout de quatre mois on ne se contenta pas d'ôter à Goldsmith la rédactioa de l'Argus ; il fut arrêté, mis au secret, au cachot, à la préfecture de police, et enfin renvoyé de France après avoir subi de cruelles persécutions. La vérité est que tous ces ordres sévères émanaient du cabinet du premier consul. Seulement, en adroit courtisan^ M. de Talleyrand ne fit rien pour empêcher que toute cette affaire lui fût attribuée. Il se peut que Goldsmith ait été mal informé ; mais malgré son emprisonnement, malgré son brusque renvoi, deux circonstances bien propres à lui donner de. l'humeur, Goldsmith a probablement voulu se venger plutôt que de rendre hommage à la vérité, quand il a imprimé dans un pamphlet publié à Londres, sous le titre de Cabinet de Saint-Cloud, les phrases suivantes : « Mirabeau et Talleyrand avaient été gagnés par la cour; mais le dernier, craignant les conséquences de l'imprudence à laquelle il avait été entraîné, et fidèle à la maxime que le crime ne doit pas avoir de confidents, trouva moyen d'empoisonner Mirabeau dans une partie carrée qu'ils firent avec leurs maîtresses chez un restaurateur. Mirabeau expira dans les bras de Barrère , et ses
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dernières paroles furent (dit Goldsmith) : « C'est ce gueux de Talleyrand qui m'a donné mon dernier bouilloi^ ; madame*** vous dira le reste. »
Gambacérès dit un jour à M. de Talleyrand : « On fait force épigrammes contre le comte Siéyès, on a tort. Je vous assure que dans les différents discours que je lui ai entendu prononcer à la tribune de nos assemblées, je lui ai toujours reconnu un esprit très-profond. — Profond n'est pas le mot, c'est creux, très-creux que vous voulez dire. »
Au reste, . quelque temps auparavant, Siéyès avait fait, soit exprès, soit par préoccupation, une réponse que le mariage récent de M. de Talleyrand rendait fort piquante. Celui-ci le priait de faire placer dans l'instruction publique un homme auquel il s'intéressait. -- « Mais, dit l'abbé Siéyès, vous n'y pensez pas ; c'est impossible, votre protégé est un prêtre marié. »
Ces deux anecdotes, relatives à deux hommes diversement célèbres, nous ont fait penser que vous ne liriez pas sans curiosité le portrait de l'un et de l'autre, extraits d'un ouvrage très-rare que M. Saladin de Genève publia à Londres en 1800, sous le titre de : Coup d'œil politique sur le conti^ nent. Tout, dans cet ouvrage, n'est pas également judicieux, puisque l'auteur y dit que le 18 brumaire sera avantageux aux républicains. Mais voici un extrait du parallèle que l'auteur établit entre l'abbé Siéyès et l'ancien évêque d'Autun :
« Siéyès était abbé et grand vicaire de Chartres : il a été disposé de bonne heure à la méditation et à l'étude ; il a porté vers la politique un esprit susceptible d'être tourné
avec succès vers d'autres occupations, si les circonstances l'y eussent acheminé : la révolution le saisit dans sa maturité la plus parfaite ; il en prévit les suites et en dirigea souvent les ressorts sans se mettre néanmoins trop en évidence, et sans qu'il ait été accusé par les témoins oculaires de la tyrannie de Robespierre d'avoir participé aux mesures sanglantes qui déshonorèrent alors les comités gouvernant la France.
« 6'il s'est chargé d'un grand délit, il ne s'est pas du moins montré vindicatif.
« Siéyès, au rapport de tous ceux qui le connaissent, est foncièrement paresseux, et il est beaucoup moins dominé par Tambition de remplir un poste éminent que par le désir de voir adopter et cheminer un système conforme aux principes qu'il a longtemps mûris et roulés dans sa tête. — Il aurait pu se placer dans le Directoire dès sa création, et ensuite à chaque mutation ; il ne l'a pas voulu : il croyait que les frottements seraient moindres, les factions moins actives, et la guerre moins prolongée. — Il accepta avec peine la légation de Berlin ; tout rôle ostensible lui coûtait, et il fallut, pour le déterminer à celui-ci, la conviction qu'il serait d'une grande utilité à son gouvernement : il croyait que la paix serait conclue à Rastadt. — Si au printemps suivant il ne refusa pas le directorat, c'est qu'il avait apprécié les faiix principes de Rewbell et étudié, en pays étranger, quels étaient les vrais intérêts de la France, et quel mouvement il fallait imprimer a \fL direction des iiff aires.
« Après la secousse du 30 prairial, le -conseil dçs oinqcents lui manqua de foi, et au lieu d'élire les vrais amis de Siéyès (Talleyrand et Gambacérès) avec Ducos, suivant ce qui avait été convenu, on ne choisit que ce dernier, et on
lui accola deux membres (Gohier et Moulins) qui devaient favoriser les entreprises révolutionnaires du conseil. Barras se trouva alors dans la position où avait été La Réveillère- Lepraux au 18 fructidor. Barras, efféminé et corrompu, n'avait pas des vues bien étendues. Il fut facile de le faire pencher du côté des hommes qui inclinaient vers les Jacobins. Barras aimait une force d'apparat plutôt que cette force stable de douceur et de paix à laquelle visait Siéyès,
« Il y avait alors comme un schisme dans le gouvernement du Directoire : son influence se fit sentir sur les opérations militaires. Plus calme, Siéyès fut celui qui dut attendre ; il redouta les impatients , comme il a dit plus d'une fais, et médita eu silence une nouvelle mesure de salut.
« Pour exécuter cette mesure , il avait le choix entre Mo»reau et Bonaparte ; ce fut ce dernier qui eut la préférence, sans que l'on puisse cependant attribuer, sans crainte d'erreur, son retour d'Egypte à un appel de Siéyès. Les talents politiques de Siéyès furent reconnus à Berlin et à Paris ; son caractère froid et calme ne s'est point démenti dans toutes les épreuves de la révolution. La haine et la vengeance demeurèrent toujours étrangères à ses déterminations, et ses erreurs, quelque graves qu'elles aient pu être, n'eurent jamais pour mobile l'intérêt personnel.
« M. de Talleyrand, l'ami de l'abbé Siéyès et le compagnon de ses travaux politiques, n'est point sans ressemblance avec lui. M. de Talleyrand eut, au commencement de la révolution, des torts qui lui furent communs avec tous ceux qui aspiraient à de grands changements. Mais quel homme, en s'examinant bien , oserait nommer crimes de pareils torts ? Un des malheui*s de M. de Talleyrand a été de
se trouver à la tête de la noblesse comme Périgord, et du clergé comme évêque. S'élançant hors de la ligne que suivaient ces deux ordres, il était impossible que Tun et l'autre ne fussent pas irrités contre lui, et il paraît qu'il s'y attendait, car on ne l'en a jamais vu ému.
« Talleyrand a deux avantages sur Siéyès : de n'avoir pas voté la mort du roi, et de ne pouvoir pas même être suspecté d'avoir pris part au régime de la Terreur ni aux opérations de Robespierre , dont il fut au contraire la victime. Forcé de rester en Angleterre, ensuite de passer en Amérique, puis à Hambourg, on sait qu'il ne rentra en France , qu'à la fin de 1795, avec le général Montesquiou, et sans risques de passer pour émigré.
« Dès l'origine, il prit une très-grande part aux travaux, de l'Assemblée constituante. — Il fut du premier comité de constitution avec Siéyès, Gambacérès, Desmeuniers et Barnave. Il fut attaché à la légation d'Angleterre sous Chauvelin, qui a prétendu dès lors y avoir été le principal faiseur, ce que ses amis ne croient pas tout à fait. — Il a été membre du département de Paris avec MM. de La Rochefou- 'cauld, Desmeuniers , Garnier et d'autres hommes probes et éclairés, de ceux qui eussent désiré d'abord une monarchie mitigée, analogue au gouvernement anglais, ce qui, d'après le changement de circonstances , ne serait plus possible depuis longtemps sans retomber inévitablement peu après dans le royalisme.
« Talleyrand, né avec un esprit délié et une facilité remarquable pour le travail, a acquis des connaissances profondes en politique ; et c'est aussi ce qui le fait envisager au dehors comme un homme fort dangereux ; néanmoins la carrière est ouverte à toutes les nations, et si l'o.n récompense chez soi ceux qui s'y distinguent, comment a-t-on
droit de maudire les négociateurs étrangei-s doués du même talent !
« Talleyrand, plus aimable et plus dissipé que Siéyès, a néanmoins avec lui un rapport de caractère très-marqué; c'est un fonds de paresse et d'insouciance personnelle, et de douceur, qui ne se sont jamais démenties lorsqu'il a occupé, pendant deux ans, le ministère des affaires étrangères. En arrivant à ce ministère, son projet, ainsi que celui de Siéyès, était de faire dès lors ce qu'ils exécutent aujourd'hui. (Après le 18 brumaire.) Il conserva le ministère, malgré bien des circonstances pénibles et désagréables, jusqu'à la crise du printemps derniep, dans l'espérance que les chances détruites par la faction fructidorienne se présenteraient de nouveau,, et qu'il serait possible de travailler utilement à les faire réussir.
« Aucun de ses subordonnés, ni de ceux qui ont traité avec lui, ne se sont plaints de la moindre hauteur de sa part. Tout sentiment haineux, quant à ce qui le concerne, lui est étranger. U^ seul jeune homme, dirigé par Antonelle et consorts, auxquels M. de Talleyrand déplaisait fort, a été mis en avant contre lui. Il se trouva que ce personnage avait escroqué à la caisse des affaires étrangères une centaine de louis pour une mission qu'il n'a jamais remplie. On couvrait, en 1799, les murs de Paris de placards sur cette affaire, afin de nuire à M. de Talleyrand, qui n'a pris la peine d'y répondre qu'un an après, lorsque les Jacobins, devenus puissants , l'eurent assailli directement et furent enfin parvenus à l'éloigner du ministère en intimidant momentanément trois directeurs. »
Le 15 juillet 1797, M. de Talleyrand fut nommé ministre des relations extérieures de la République française ; il
1S4 SaUV£HIRjS INTIMES
donna sa démission le 19 juillet 4799. A cette époque, des. méfiances, des plaintes, des dénonciations s'étaient élevées contre lui; ce fut alors que parurent, sous la date du 25 messidor au vu (13 juillet 1799), les ÉcIairGiasements donnés par le citoyen Talleyrand à ses oonoitoyânSy dans lesquels, entre autres traits curieux, on trouve le passage suivant : « Ou bien la République s'affermira au mili^L de tant de chocs ; ou nous serons abîmés dans la confusion» dans la destruction de tout; ou la royauté reviendi'a nous asservir, mais avec un surcroît de rage et dé tyrannie. Toute autre supposition est pour moi une chimère , ot sans doute j'ai donné assez de garanties contre ces deux derniers régimes...,. Il est donc démontré que je n'ai, que je ne puis avoir d'autre vœu que celui de l'affermissement et de la gloire de la République. » (Pages 8 et 9.)
Pour justifier la rupture avec l'Angleterre, Bonaparte est inspiré ou bien servi par son ministre, le citoyen Talleyrand-Périgord, cet ex-évêque d'Autun, célèbre constituant (V. 2 novembre 1789), ce futur prince laïque (v. 5 juin 1806), celui-là même qu'on revoit dans toutes les phases de la révolution; ce patriote auquel la Convention permit par décret spécial fv. 4 septembre 1795) de revenir en France avec ses principes républicains; ce diplomate fortement inculpé d'avoir rédigé la note justificative de la journée du 10 août 1792 et de la déchéance de Louis XVI, note adressée aux cabinets étrangers (v. le Moniteur, w 490, an 1798) ; ce ministre du Directoire qui, dans sa correspondance avec le ministre des États-Unis, avait ouvert une négociation que les ministres américains ont publiée, et a mis la maison Bellamy, de Hambourg, dans une sorte de nécessité d'expliquer certaines parties de ses relations avec Talleyrand, dont les lettres sont devenues publiques.
DE M. DE tXllevrand. 486
2 novembre 4789. — Un décret rendu sur une motion primitive de l'évêque d'Autun met à Tentière disposition de la nation tous les biens ecclésiastiques à la charge de pourvoir, d'une manière convenable, aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres, et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces. . . L'évoque d'Autun cs^ce personnage fameux qu'on retrouve dans les principales phases de la révolution, croissant et diminuant comme elles, et célèbre enfin à force de variations politiques. (L'abbé de Montgaillard.)
La plupart des hommes publies ne sont souvent que les •parrains des ouvrages dont ils passent pour être les pères. L'évêque d'Autun acquit une grande réputation politique et littéraire par ses rapports et ses, discours à l'Assemblée constituante : mais on soupçonne qu'ils étaient l'ouvrage de l'abbé Bourlier, depuis évoque d'Évreux, que Talleyrand fit venir à Paris, et chargea de travailler pour lui. Après la mort de l'abbé Bourlier, Talleyrand eut recours à l'abbé Desrenaudes. C'est avec ce dernier qu'il a fait ses rapports, ses discours, ses compositions diplomatiques, et jusqu'à de simples lettres. L'ex-évêquo d'Autun a beaucoup d'esprit, mais peu d'instruction et de connaissances positives, et ne saurait passer pour un grand homme d'État qu'aux yeux des personnes qui prennent la souplesse de l'esprit pour le génie, et la représentation pour le talent.
Un jour (c'était sous le gouvernement directorial), Talleyrand est mandé à l'improviste par le Directoire. Rcwbell le charge de faire sans désemparer un rapport sur les puissances barbaresques et de donner son avis sur une affaire importante qui se négociait à Alger. « Voilà du papier et
des plumes, placez-vous à cette table, et rédigez le rapport, » dit Rewbell au ministre des affaires ^extérieures, quise met aussitôt à l'ouvrage . Mais la science diplomatique n'arrive pas, et Tesprit tout seul est insuffisant, lorsqu'il faut des développements positifs avec des preuves à l'appui. M. de Talleyrand griffonne, rature, tourne et retourne en tous sens : le travail n'avance pas. Rewbell s'impatiente, et traite assez cavalièrement le ministre de la diplomatie directoriale. Enfin M. de Talleyrand dit "au directeur : «Un semblable travail ne peut se fairç qu'à tête reposée ; il me faut le silence du cabinet. Ici, l'on sort, l'on entre à chaque instant. Je vais chez moi, et bientôt je vous rapporterai ce que vous demandez. » En effet, au bout de quelques heures, M. de Talleyrand donna au Directoire un travail excellent.
Quand M. de Talleyrand fut nommé vice-grand-électeur de l'Empire, Fouché, son éternel antagoniste, dit : « Danç le nombre, cela ne paraîtra pas; c'est un vice de plus. »• Nous aurions répugné à rapporter cette sorte de calembour sorti de la bouche de Fouché, homme peu plaisant de sa nature, si Fouché n'eût depuis été l'objet d'un sarcasme de M. de Talleyrand. Celui-ci racontait un jour que Fouché, ministre impérial, oubliant ses antécédents, disait, en parlant d'une discussion qu'il avait eue avec Robespierre, au comité de salut public : « Ce soir-là, j'étais fort embarrassé; je tenais tète à Robespierre, il pensa que j'avais tort; il me
dit: Permettez-moi, M. le duc d'Otrante — Ah! ah!...
duc. . . déjà. . . » Cette première attaque en amena d'autres. Il y eut pourtant du repos. Fouché, comme on le sait bien, fut exilé, sous le titre d'ambassadeur, à Dresde. M. de Talleyrand, alors premier ministre, le reçut; et Fouché, qui, malgré tout son esprit, n'avait pas pu comprendre qu'un
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régicide ne pouvait pas être longtemps ministre de Ixmis XVIII, lui dit : « Ainsi donc, coquin, tu me renvoies? — Oui. . . imbécile. »
M. de Talleyrand n'aimait pas le comte Rostopchine; il savait que cet illustre incendiaire avait écrit à un de ses amis qu'il venait à Paris pour y voir les deux plus grands farceurs de l'Europe : Potier et le prince de Talleyrand.
Voici comment un journal anglais, le Londoa Magazine, rend compte de l'entrevue de M. de Talleyrand avec le pré^ fet de police Angles, quelques instants après que celui-ci eut délivré à Maubreuil les ordres que tout le monde connaît.
Il paraît que Maubreuil s'était présenté chez M. Angles avec une lettre de M. Roux-Laborie, qui faisait alore près du prince les fonctions de secrétaire général. Cette lettre était à peu près conçue comme il suit :
« Mon cher,
« Remettez, je vous prie, à M. de Maubreuil, dont le royalisme et les bons sentiments sont connus, un' ordre analogue à celui que lui a remis le ministre de la guerre, et qu'il vous fera voir. »
Lorsque M. Angles eut signé l'ordre qu'on lui demandait, il ne tarda pas à réfléchir à l'imprudence qu'il avait commise en déléguant de tels pouvoirs sous la seule garantie de M. Laborie. Dans son trouble, il courut chez M. de Talleyrand pour savoir s'il avait autorisé M. Roux-Laborie à lui écrire de remettre l'ordre en question. M. de Talleyrand, avec ce visage impassible qu'on lui connaît, répondit ;
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« #6 nie sàîB C6 q^d «ela vent dire ; si I^aborie était ici, il nous l'expliquerait, mais il est sorti, et Je ne crois pas qu'il rentre de sitôt. — Mais, monseigneur, reprit le préfet de police dans le plus grand trouble, m'autorisez- vous à faire krMet M. de Maubreuil? » M. de Talleyralad répliqua avec sttn^-froid : fc VoiiS ferez à cet égard, mon cher, tout «e qui vous paraftpa convefnable. »
M.Ah^lè^ comprit qu'on laisserait retomber sur lui et sur le ministre de la guerre la responsabilité de tout ce •que Mattbredll pourrait faire* Il m décida à envoyer à la pôëte Tordre de* ne pas lui donner de chevaux, mais il était trop tard, Matibreuil était déjà sur la route de Fontaine* bleau.
« Ce qu'était et ce que dut être Thôtel Saint-Florentin à ce moment, M. Beugnot, dans ses Mémoires^ nous en a donné tin vif aperçu, et tous ceux qui ont vu de nos jours le quartier général d'un gouvernement provisoire, peuvent en avoir quelque idée. Toutes les tètes exaltées, les imaginations ardentes, les intrigants de toute espèce, les hommes à prçjçts et à espérances, y affluaieut et cherchaient à pénétrer, le^ uns jusqu'à Tempercur Alexandre, les autres au moins jusqu'à M. de Talleyrand, Un des plus singuliei^s, c'était l'imprimeur Michaud, un royaliste pur, celui ipême qui a fait depuis et compilé le terrible article biographique contre Talleyrand. Il venait de rendre un grand service en imprimant en toute hâte la Déclaration de l'empere'ur Alexandre à la nation française : mais en même temps il se présentait avec le poëme de Ja Pitié de Delille sons le bras, et il tenait absolument à l'offrir en personne à l'empereur Alexandre au débotté, attendu que dans ce poëme, qui datait de 1884, Delille avait adressé des vers prophétiques à ce
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môme empereur. — On recevait les uns, on éoonduisait les autres : les émissaires se succédaient à chaque minute; Laborie, le secrétaire, l'homme affairé entre tous, y contractait cette agitation haletante et essoufflée qui ne Ta plus quitté depuis. Dans toutes les pièces, dans tous les coins de l'entresol, des groupes et des pelotons bourdonnaient et bruissaient à ne pas s'entendre. Que lisait-on sur tous ces visages? Assurément pour l'ensemble du coup d'œil, Beugnot est bien : mais, ô Saint-Simon, l'homme au miroir magique, à la palette resplendissante, où es-tv? Cependant M. de Talleyrand ne perdait pas de vue son hôte : Napoléon était encore debout et menaçant.
C'est alors ou dans les journées suivantes que le fameux Maubreuil, lui aussi, se présenta. M. de Talleyrand a toujours nié l'avoir vu ; mais d'autres que lui le virent, et il est difficile de douter qu'il n'y ait réellement eu un conciliabule où l'on discuta le coup proposé par Maubreuil : — se défaire de Napoléon. On est allé jusqu'à citer les paroles dites; l'abbé de Pradt était bien assez pétulant, l'abbé Louis assez brutal de propos, pour les avoir proférées. — « Combien vous faut-il? » — <c Dix millions. » — « Dix millions! mais ce n'est rien pour débarrasser la France d'un tel fléau. » Ces paroles ont été dites, entendues et répétées. Quant à M. de Talleyrand, il n'était pas homme assurément à commander de pareils actes : il n'était pas homme non plus à les décourager; Il avait au besoin l'art (l'ignorer. » ( Sainte-Beuve. )
Je me suis entretenu pendant longtemps avec Nopoléon, ([ui était dans son bain, dit le docteur O'Méara {Écho de Sainte-HéJène, t. I, p. 204). Lui ayant demandé son opinion sur Talleyrand : « — Talleyrand , me dit-il, est le plus vil
des agioteurs, un bas flatteur, un homme, qui a trahi tous les partis, tous les individus ; prudent et circonspect, toujours traître, mais toujours en conspiration avec la fortune; Talleyrand traite ses ennemis comme s'ils devaient être un jour ses amis, et ses amis comme s'ils devaient devenir ses ennemis ; c'est un homme à talent, mais on ne peut rien faire avec lui qu'en le payant. Les rois de Bavière et de Wurtemberg m'ont fait tant de plaintes sur sa rapacité, que je lui retirai le portefeuille. J'appris en outre qu'il avait divulgué à quelques intrigants un secret des plus importants que j'avais confié à lui seul. Lorsque je revins de l'île d'Elbe, Talleyrand m'écrivit, en m'offrant ses services, pourvu que je lui pardonnasse et que je lui rendisse ma faveur. Il argumentait d'après une proclamation qu'il citait , et dans laquelle je disais qu'il était des circonstances auxquelles il était impossible de résister; mais je réfléchis que je devais faire quelques exceptions, et je le refusai, parce que si je n'avais puni personne, cela aurait excité l'indignation. »
Je lui demandai s'il était vrai que Talleyrand lui eût conseillé de détrôner le roi d'Espagne, ajoutant que je tenais du duc de Rovigo que Talleyrand avait dit en sa présence : « Votre Majesté ne sera jamais en sûreté sur son trône tant qu'un Bourbon en occupera un autre. » Napoléon répondit : « C'est vrai, il m'a conseillé de faire tout ce qui pourrait nuire aux Bourbons. »
Garnot n'était point un faiseur de bons mots : l'homme le plus positif qui ait peut-être existé ne pouvait exprimer ses jugements autrement que d'une manière positive comme lui-même, Cependant, un jour qu'il discutait avec Barras sur les diverses causes pour lesquelles on méprise les
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hommes, on l'entendit dire : « Talleyrand, lui, les méprise parce qu'il s*est beaucoup étudié. »
Le 6 juillet 1815, les troupes étrangères confédérées tirent leur entrée dans Paris, par la barrière de l'Etoile. On remarquait parmi leurs équipages une calèche de mince apparence, dans laquelle était enfoncé un individu qui apportait le plus grand soin à se soustraire aux regards curieux de la multitude. Cet individu était le prince de Talleyrand; le postillon et les chevaux de la calèche appartenaient aux Prussiens. Elle se trouvait parmi les bagages, et entourée de fourgons enlevés, sur lesquels on lisait : Garde impériale.
Sous le ministère du duc de Richelieu, M. de Talleyrand était en disgrâce. Aux cérémonies qui eurent lieu à Saint- Denis, p~our le service expiatoire de la mort de Louis XVI, M. de Talleyrand se présenta dans le chœur pour occuper la place destinée au grand chambellan ; M. de Dreux-Br^é, grand-maître des cérémonies de France, s'en étant aperçu, tâcha de persuader au prince disgracié de ne point rester à cette place. Sur ce que M. de Talleyrand faisait la sourde oreille, M. de Brézé lui déclara formellement qu'il eût à se retirer, et il fut obligé de sortir. M. de Talleyrand ne tarda pas à rentrer en grâce, et M™« de Staël, qui vivait encore, dit à cette occasion : a En vérité, le bon Maurice ressemble à ces petits bonshommes que Ton donne aux enfants, dont la tète est en liège et les jambes en plomb : on a beau les jeter, les renverser, ils se retrouvent toujours sur leurs pieds. »
Au revoir, ma toute belle.
i42 ' 80tJVBNlttB INTIME»
i^'esprit de madame de talleyrand.
Nous avons dû reproduire, d'abord textuellement, V Album perdu, en ce qui concerne M™« de Talleyrand, et voici, textuellement aussi, la chronique de la Revue Britannique, du moia d'avril 1868, qui en est la rectification :
Paris, avril <S68.
Beauty is a witch.
La beauté est une magicieime.
(SHAK8PEARE, Écoucoup de hruit pour rien, acte IV, se. i.)
l'U try this widow'g wiU J'éprouverai l'esprit de cette veuve.
(Shakspeare, 3« partie û' Henri VI, acte III, se. n.)
Connaiiâftez ^yOvlb une définition exacte et précise de résprit? i— tfe l'ai mainte fois demandée à des personnes de rtm et de l'autre sexe qui en ont, beaucoup môme, et plus que Voltaire peut-être. Aucun de ces hommes d'esprit et de 'èôs femmes d'esprit n'ont pu me satisfaire. QuelqucB-uns même 6e perdaient dans de telles périphrases, qu'impatienté, je leur aurais volontiers appliqué, sans m'excepter, l'exclamation de Figaro : « Mon Dieu, que les gens d'esprit sont bètes(l)! »
Eh bien t s'il est une chose plus difficile encore à définir que l'esprit, c'est sa négation, son absence plus ou moin^ complète. Vous vous en convaincrez rien qu'en ouvrant un dictionnaire à la page où se tro.uve le mot bêtise^ tant les lexicographes donnent à ce mot de syno-
(0 E^ anglais, ipit n'a pas encore été défini non plus à la satisfaction généfaïe depuis Addison; qui «snsacre à ce mot cinq à six essaie du Spectator»
DE M* BB TAIfU&TII^l^D. \^
nynxes qui n'en sont pas et qui vous exposent à confpq4r,<) dans une signification identique la bêtise et ringénuitéf, la simplicité et la sottise, la niaiserie et la nAïveté... Oui, I9 naïveté même dont feu M. de Barante disait i La nsaveié ^si le sublime (1), contradictoirement au P. BouhourSi qui avait dit : La naïveté exalat Je sublime.
Quoiqu'il y ait des « bêtises spirituelles, » vous aeri^a^ coupable d'une grossière injurôi si vous traitiez une per* sonne de, bête ou de niaise, tandis que c'est presque une louange que de dire qu'elle est ingénue ou naïve. Je croirai» du moins louer une jeune fille par ces épithètes, et j'en connais qui, après m'avoir charmé naguère par leur ingénuité et leur naïveté, sont devenues un peu moins aimables depuis qu'elles passent pour des fenunes d'esprit» san^ môme être tout à fait des bas-bleus.
J'ajoute, pour me rapprocher du but que je mie propose dans ma thèse, que s'il est des réputations usurpées en fait . d^esprit comme en fait de toute autre qualité, il est aussi des réputations usurpées en fait de bêtise.
Exemple : Jusqu'à ce que M"»® Charles Lenormant eût publié sur sa tante deux volumes de souvenirs personnels et de correspondances intimes, est-ce que ceux qui n'avaient pas connu personnellement M^" Récamier n'affirmaient pa^ que cette Égérie des plus beaux génies de notre époque n'avait eu pour les inspirer que sa beauté ? N'en faisait-on pas une Galathée à qui Pygmalion n'avait pu donner que la vie d'une image, parfaite selon les règles de l'art, mais restée idole muette, elle, cette adorable femme qui avait
(0 M. de Barante , cité par moa dictionnaire » disait , avec moinft de concision : « La gaieté . comme le sublime , demande une Borte 4« boime foi.» /
reçu du ciel, avec le sourire le plus enchanteur, le don de s'exprimer dans les termes les plus choisis et le son de voix le plus doux? Mais non^ quand vous rappeliez qu'elle fut l'amie de M"»« de Staël, vous étiez presque sûr d'entendre dire à votre auditeur : « Ah! oui, la belle et la bête» ï>
Parmi les contemporaines de M»« Récamier, il en fut une qui, très-belle aussi, avait vainement eu pour premier adorateur un des hommes les plus spirituels de l'Angleterre, sir Philip Francis, à qui sont attribuées les fameuses Lettres de JaniuSj et pour époux M. de Talleyrand, réputâ le plus lin des diplomates européens : il est universellement admis que M»« de Talleyrand était la bêtise personnifiée !
J'irai plus loin que le Chérubin de Beaumarchais, qui ne trouvait aucune femme laide ni vieille; je doute que Dieu ait créé une femme absolument bête, persuadé que, comme mon dictionnaire, Ton confond volontiers la naïveté
• avec la niaiserie, la simplicité avec la bêtise. Je n'ai pas cependant la prétention de prouver que M»»« de Talleyrand
" fût une femme d'esprit. Tout ce que je voudrais démontrer, c'est qu'il est impossible qu'elle ait été aussi, sotte qu'on Va proclamé jusqu'ici... en uq pouvant citer d'elle qu'une bêtise... oui, une seule... racontée avec quoique^ variantes, lesquelles m'ont justement mis sur la voie pour contester l'authenticité des unes et des autres.
Je pourrai avoir l'air, je le sais, de soutenir un paradoxe, quand parmi ceux qu'il s'agit de réfutj3r sont deux grandes autorités : M. de Talleyrand lui-même et Napoléon I«'.
^ Il me semblerait assez piquant de les réfuter l'un par l'autre, mais je n'espère pas y parvenir complètement.
.Essayons, néanmoins.
Et d'abord est-il vraisemblable que M. de Talleyrand
DE M. DE TALLEYRANO. 145
trouvât plaisant de faire les honneurs de la bêtise de sa femme comme d'autres maris font les honneurs de l'esprit de la leur? Est-il vraisemblable encore que, Napoléon lui ayant demandé pourquoi il avait épousé une femme qui lui ressemblait si peu par les qualités de Tesprit, M.deTalleyrand ait eu le mauvais goût de répondre : « Ma foi, sire, je n'ai pu en trouver une plus bôtel »
M. de Talleyrand pensait-il donc décidément comme le Ghrysale des Femmes savantes citant les anciens :
Qui disaient qa'une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Son idéal était-il celui d'Amolphe de r École des femmes ?
Je prétends que ma femme, en clartés peu sublime.
Môme ne sache pas ce que c'est qu'une rime,
Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon t. *
Et qu'on vienne lui dire, à son tour : « Qu*y met-on t »
Je veux qu'elle réponde : « Une tarte à la crème; »
En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême (i).
• Homme politique avant tout, M. de Talleyrand, pour expliquer son choix, aurait-il dit enfin des femmes en général, mais en appliquant plus directement l'apophthegme à la sienne : « Une femme d'esprit compromet souvent son mari, une femme sans esprit ne compromet qu'elle? »
Ce qu'il y a de certain, c'est que Napoléon, à Sainte- Hélène, parlant de M»« de Talleyrand comme tout le monde en avait parlé a sa cour, répétait que c'était une sotte, et racontait à l'appui de cette opinion l'anecdote populaire du dîner où Mm« de Talleyrand avait pris le savant voyageur
(1) Remarquez, je vous prie, qu'Agnès, de rÊcole des femmes, finit par être plus fine qu'Arnolphe, et conspire très-ingénieusement avec Borace.
HQ SOUVBNIBS INTIMES
Denon pour Robinson Grusoe; mais il ajoutait que s'il l'avait exclue de sa cour, c'était parce qu'il avait appris qu'elle s'était fait donner quatre cent mille francs par des marchands génois, qui espéraient, grâce à soa crédit, obtenir certains privilèges (i).
Certes, ce n'était pa^ là un apte f}^ prob^tp , majs cç n'était pas non plus un acte de béUsjB... (la bêtise pst généralç^en); plus ijbésii^éressée), et» ^u môme jtemps, n'est-ce pas un démenti doi^np à l'axiome de M. de Talleyr^nd, qui aurait été justement compromis par la femme qu'il avait choisie comme la plus bête possible... ou la moins compromettante?
On me dira que le mot est peut-être un 'de ceux qu'on a attribués à M. de Talleyrand et qu'il n'a jamais dits. C'est encore possible.
J'ai cru pouvoir assurer , ailleurs , que M. de Talleyrand acceptait volontiers les mots qu'on lui prêtait. Ceux qu'il disait réellement n'étaient pas tous improvisés. Il s'en faisait quelquefois faire par son secrétaire (M. Colmache), de même que, pour ses documents diplomatiques, il avait pour collaborateur le comte d'Hauterive. Mes relations avec ces deux collaborateurs me permettent de parler ici avec quelque certitude.^
Quoi qu'il en soit, comme l'anecdote de Robinson Grusoe est restée presque le seul acte d'ingénuité , d'ignorance, de sottise ou de bêtise qu'on ait jamais cité et qu'on cite encore
CO a C'était une femme très-belle, Anglaise ou Indienne, dit Napoléon, inûis sotte et d'une grossière ignorance. Je lui interdis ma cour parce que... je découvris que des marchands de Gênes lui avaient payé quatre t;ent mille francs, afin d'obtenir quelques avantages commerciaux par le moyen de son mari. » Relativement à Denon, pris pour Robinson Grusoe, Napoléon ajoute que « l'hii^toire courut tout Paris et <iue mime Talleyrand ©n fut humilié. >r
DE ^, DE T^LLEYRf^D. 147
cpptre M»"« (Je Talleyrand, je dois dire comment je suis arrivé à douter de son authenticité et, par suite, à douter que M™« de Talleyrand fût aussi ingénue, ignorante, sotte et bête qu'on l'a prétendu généralement.
Auparavant , je reproduirai la première version de l'anecdote, la plus dramatiqueijaent arrangée et la plus répandue, sans nier que je l'ai reproduite moi-même ailleurs une fois ou deux à peu près dans les mêmes termes, l'acceptant pour vraie :
« Peu de temps après le retour de l'armée d'Egypte et des savants qui avaient participé à cette glorieuse expédition, M. de Talleyrand invita M. Denon à dîner. « C'est, dit M. de Talleyrand à sa femme, un homme aussi aimable qu'érudit, un voyageur et un auteur. Les auteurs et les voyageurs aiment beaucoup qu'on leur parle de leurs voyages et de leurs ouvrages; je vous enverrai la relation que M. Denon a publiée et vous la lirez atin de pouvoir lui en parler. » En effet, M. de Talleyrand fit porter dans la chambre de M™'' de Talleyrand le volume promis, et celle-ci l'ayant lu se trouva en mesure de complimenter Tauteur, placé à sa droite à table : « Ah ! monsieur, lui dit-elle, je ne saurais vous dire tout le plaisir que j*ai éprouvé à la lecture de vos aventures. — Madame, voua êtes beaucoup trop indulgente. — Non, je vous assure. Vous m'avez vivement intéressée ; mon Dieu ! que vous avez dû vous ennuyer, tout seul dans une île déserte. . . — Mais il me semble, madame, que.,.. — Vous deviez avoir une drôle de figure avec votre grand chapeau pointu? — En vérité, madame, je ne comprends pas, . . — Ah ! moi, je comprends bien toutes vos tribulations. Vous avez assez souffert après votre naufrage I — Mais, madame, je ne sais... — Vous avez dû être bien heureux le jour où vous avez trouvé Ven- 4re(U? 9 M. 4^ Talleyrand avait donné à lire à sa femme.
peu liseuse ou peu lisarde, comme disait la maréchale Lefebvre, les Aventures de Robinsoa Crusoe. i>
C'est ainsi que l'anecdote a été racontée dans Y Album perdu par un des plus spirituels et des plus malins écrivains de notre temps, Henri Delatouche.
Si nous analysions les détails de cette version , nous prierions le lecteur d'observer que M. de Talleyrand aurait lui-même été bien inattentif en faisant porter dans la chambre de sa.femme le roman de Defoë au lieu de la Relation du voyage d'Egypte^ en supposant que cet ouvrage eût paru à la date de ]*histoire. Il faut encore admettre que M™^ de Talleyrand ignorât le nom du convive auquel elle avait demandé son bras pour se rendre à la salle à manger et l'y faire asseoir à sa droite ou à sa gauche. Le quiproqpio est si comique, qu'il a le même succès de rire quand on substitue le nom de Humboldt à celui de Denon, ainsi que le faisait encore, dans sa livraison de février 1868, le Blackwood Magazine, L'invraisemblance n'est guère plus forte. La méprise devient plus vraisemblable dans la variante adoptée parla Quarterly Beview et par sir H. Bulwer (arti*cle sur la biographie de Talleyrand), où le convive à qui M"** de Talleyrand demande des nouvelles de Vendredi est nommé sir George Robinson. Eh bien ! c'est en cherchant quel pouvait être cet homonyme du romanesque voyageur que je suis tombé sur une lettre d'Horace Walpole, datée d'octobre 1841, adressée à sir Horace Mann, et dans laquelle on lit :
« Toute la ville sera demain soir au bal de sir Thomas Robinson, qu'il donne à une des petites-filles du duc de Richmond. Il y a déjà deux cents personnes invitées, depuis les misses en bavette et en tablier jusqu'au lord-chancelier en bavette et avec les insignes de ses fonctions. Je vous en donnerai des nouvelles dans le prochain couirier. »
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Par le courrier du 2 novembre, Horace Walpole tient parole; mais ce qui m*a frappé, c'est cette note de l'éditeur de la correspondance : « Sir Thomas Robinson de Rokeby Park, Yorkshire, était communément surnommé Robinson le Long, à cause de sa haute taille et pour le distinguer de son homonyme sir Thomas Robinson, le diplomate, qui fut plus tard créé lord Grantham. Dans un autre passage de sa correspondance, Walpole l'appelle le nouveau Robinson Crusoe, et dit, en parlant de lui : « C'était un homme grand, d'une tournure vulgaire, et dont la haute taille était rencLue encore plus remarquable par son costume de chasse , un chapeau de postillon, une veste étroite de drap vert et des culottes de peau. Il était sujet à de soudaines lubies, et une fois il partit subitement, dans ce costume, pour aller voir sa sœur, qui était mariée et fixée à Paris î 11 arriva chez sa sœur à l'heure du dîner, lorsqu'il y avait à table une nombreuse compagnie. Le domestique annonça M, Robinson : Sir Thomas, en entrant, frappa d'étonnement tous les convives , entre autres un abbé français, qui porta trois fois sa fourchette à ses lèvres et trois fois la remit sur la table, avec un air tout ébahi. Ne pouvant retenir plus longtemps sa curiosité, cet abbé s* écria : « Excuseztt woi , monsieur : étos-vous le fameux Robinson Grusoe « dont l'histoire est si extraordinaire (1) ?, » .
Le lecteur avouera que si M"" de Talleyrand prit pour Robinson Grusoe, soit DenOn, soit Humboldt, soit un sir George Robinson, sa méprise perd beaucoup de son originalité, quand la même méprise avait été commise à Paris même, par un abbé, trente ans peut-être avant qu'elle fût
(0 Jo cite textuelloment, d'après la dernière édition des Lettres d'Horace Walpole, comte d'Oxford, publiée à Philadelphie, par Lea et Blanchard. (Année 'i8i20
née. Quant à moi, j*en conclus que l'anecdote dans laquelle Mme de Talleyrand est substituée à un abbé est apocryt)hé. Et, en ce cas, je réclame une autre preuve de cette bêtise dévenue presque proverbiale. Relativement à Tabbé de la véritable histoire, n'ayons pas moins de respect pour la soutane que pour la jupe, en faisant observer que le costume étrange de sir Thomas pouvait faire illusion à moins naïf que lui.
Provisoirement, je ne prétends pas, ai-je dit, que ^me Je Talleyrand ait été une femme d'esprit ; mais si le spirituel diplomate, son illustre mari, avait voulu épouser en elle une Agnès, il avait eu tort de négliger « d'aller aux renseignements », car M"»« Grand (c'était son nom de veuve) était arrivée de l'Inde à Paris, après un nonibre d'aventures suffisant pour rivaliser avec la fiancée du roi de Garbe. Je pense que c'est bien le cas de raconter ici le premier épisode de son histoire, qui n'était pas très-connu en France ni en Angleterre, avant les récents Mémoires sur sir Philip Francis, commencés par feu Joseph Parkes et complétés par M. Herman Merivale, le professeur d'histoire d'une des deux grandes Universités d'Angleterre.
Fille d'un nommé Worley ou Werley , capitaine du port de Pondichéry, elle n'a\Tiit que seize ans lorsque son père la maria à un Suisse, M. Grand, qui résida successivement à Chandernagor et à Calcutta. Ce fut dans cette dernière ville, qu'elle ^ut coux^tisée par Philip Francis, (fui cherchait dans les intrigues amoureuses une distraction à ses querelles avec Hastings, le gouverneur général de l'Inde. Si Philip Francis n'était pas précisément un menteur, il prouva plus tard, en emportant dans la tombe son secret, comme auteur des Lettres de Junius^ qu'il savait au besoin taire ou dissimuler la vérité. En confiant à sa femme ses amours avec M™« Grand, il déclarait n'avoir éprouvé pour
DE M. DÉ TALtEYRAND. iSi
la belle Indienne qu'un sentiment platonique, prétèiidaht que le jour où il fut surpris chez elle, il était tombé dans uii guet-apens imaginé par le mari, qui M intenta un procès en conversation criininelle, et le fit condamner à cinquante mille roupies de dommages-intérêts. C'était payer un peii cher une innocente admiration. Aussi Francis, condamné, voulut-il en avoir pour son argent, et il vécut pendant une année avec M°»« Grand, jusqu'à ce qu'elle se laissa enlever par un autre protecteur qui l'emmena en Europe (1).
Ce protecteur était-il avec elle à Paris sous le Directoire, lorsqu'elle captiva Tex-évôque d'Autun, alors ministre des relations extérieures? Je ne saurais le dire. V Album perdu ^ cité plus haut, la fait descendre seule dans un très-modeste appartement garni, rue Saint-Nicaise , celle où eut lieu plus tard l'explosion de la machine infek^nale. Le même album dit, qu'ayant passé par Londres, elle y avait connu des émigrés qui la chargèrent de quelques négociations plus ou moins impartantes, tnission singulièrement confiée à une femme sans esprit et qui, la mettant en relation avec des royalistes de l'intérieur, l'exposait à éveiller les soupçons
(4) Voici comment la Revue d'Edimbourg rapporte l'esclandre qui coûta si cher à notre personnage : « Le mari, qui se croyait trompé, ou qui feignait de le croire, n'atiendait qu'une occasion, soit pour se vengei^ soit, peut-être, pour tirer parti de son déshonneur. Un soir qu'il soupaii chez le conseiller Barewell, on vint l'avertir que Francis était en ce moment chez lui avec sa femme. M. Grand se fit prêter un sabre et se rendit aussitôt à son domicile. Arrivé là, il ne fut pas peu désappointé d'y trouver, au lieu de Francis, deux amis de ce dernier, attachés sur des chaises. Trompé dans son attente, il fit délivrer les deux prisonniers, et écrivit à Francis pour le provoquer en duel. Celui-ci refusa, en protestant de son innocence; n'ayant porté aucune atteinte à l'honneur de M. Grand, il n'avait, disait-il, aucun tort à réparer. Grand l'assigna alors devant la Cour suprême, qui condamna le prévenu à cinquante mille roupies de dommages. A la suite de ce procès, qui défraya largement la malignité des habitants de Calcutta, Francis vécut une année entière avecM»«>e Grand, séparée de son mari depuis la fameuse soirée.»
de la police. Probablement elle fut ou se crut menacée d'être arrêtée et révéla ses craintes à la marquise de Sainte-Croix, Zoé Talon, sœur de l'avocat général Talon et tante de M""« du Cayla, qui devait devenir la favorite du roi Louis XVIII (i). La marquise lui conseilla d'aller trouver M. de Talleyrand et de l'intéresser par l'aveu simple de tout ce qui avait pu alarmer contre elle les Argus de la république. Ici je vais citer textuellement le malicieux Henri Delatouche :
« M™* Grand monte dans un fiacre et se fait conduire , tremblante, rue du Bac, à l'ancien hôtel Galifet, où était alors le ministère des relations extérieures; il était dix heures du soir, et ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que le suisse Joris consentit à la laisser pénétrer jusqu'aux appartements du citoyen-ministre. Elle y parvient enfin et en se faisant annoncer comme une dame émigrée ayant les plus importantes révélations à lui confier. (Quelle ruse de la part d'une ingénue!) Reçue enfin dans un salon particulier, elle ne cache pas les poursuites dont elle est l'objet, et demande un asile. Le ministre craint d'abord de se compromettre et refuse. Cependant la vue d'une femme en larmes, la plus belle chevelure blonde qui ait peut-être jamais existé, tout cela amollit le cœur du diplomate : il donne immédiatement des ordres pour faire préparer une chambre pour la belle réfugiée, et le citoyen-ministre, après l'avoir fait conduire dans son appartement, rentre dans le salon de réception, le sourire sur les lèvres. Ce sourire n'échappe point aux regards de M. de Sainte-Foix et du
(0 La chronique du temps prétendit que M. Decazes, entrant dans le cabinet de Louis XVIII qui sommeillait sur son fauteuil, fut salué par le roi à demi réveillé de cette tendre apostrophe : « C'est vous, Zoé. » Et le ministre pris pour Tamie fut pendant quelque temps surnommé Crusoé, comme Robinson (Cru Zoé), la prononciation fautive de l'E muet prêtant à un calembour en français.
DE M. DE TALLETRAMD. 153
duc de Laval. Le ministre ne leur cache point quel genr.e d'hospitalité il venait d'accorder; on dit même que la conversation des trois amis aurait pu rappeler les vieillards de l'histoire de Daniel, si la belle Indienne eût mieux ressemblé à la chaste Suzanne.
« IjC lendemain, la politesse exigeait que le maître du lieu s'informât de la manière dont sa pensionnaire avait passé la nuit ; elle parut plus belle encore à son réveil et fut tout naturellement invitée à déjeuner, puis à dîner, puis M"»« Grand ne sortit plus de l'hôtel. »
Les détails minutieux de ce récit, y compris le nom du concierge de l'hôtel, semblent garantir que l'auteur de Fragoletta l'avait puisé à une source officielle. J'en connais cependant une autre version, avouée en partie, m'est-il assuré, par M. de Talleyrand lui-môme, avec cette variante que c'était en son absence que la belle Indienne avait été introduite dans ses appartements, où elle avait voulu l'attendre et où il l'avait trouvée endormie sur un canapé. — Avant même qu'elle se réveillât, il avait été séduit par la grâce de son attitude, et, à peine avait-elle ouvert les yeux, qu'il avait éprouvé, pour la première fois de sa vie, cet indéfinissable sentiment que les poètes appellent l'amour a première vue.
Cette rencontre romanesque risque cependant d'être conti*edite par la date d'une lettre dans laquelle M. de Talleyrand recommandait M™« Grand au directeur Barras.
Quelle que soit la manière dont M»« Grand fut installée au domicile ministériel, elle finit, en effet, par y demeurer comme femme légitime du ministre, quand l'ex-évéque d'Autun put faire légaliser son union par-devant un des maires de Paris, après avoir obtenu pour lui-même un bref du pape et fait annihiler les droits du premier mari, car M. Grand vivait encore, et le crédit de son successeur lui
valut une place en Hollande. Il paraîtrait au moins que ' M. Grand avait pardonné à sa femme non-seulement son second mari, mais encore son premier amant, car la Bévue d'Edimbourg, en terminant un article sur sir Philip Francis, prétend que M«»« de Talleyrand « reçut le même jour à dîner, dans sa villa de Neuilly, M. et Mrs. Fox, sir E. Impey, le président du tribunal de Calcutta, qui avait condamné sir Philip Francis à une indemnité de cinquanfe mille roupies pour conversation criminelle avec elle ; M. Grand, son premier mari; sir Philip, son premier amant, et M. de Talleyrand, qui remplaçait légitimement l'un et Tautre (1). »
Que nos lecteurs ne confondent pas Neuilly, où M™*» de Talleyrand donna ce dîner dans sa propre villa, avec Auteuil où plus tard, séparée de son second mari, elle avait loué un appartement en garni dans la villa de Beauséjour. Elle s'était attaché, comme dame de compagnie, une comtesse de Tancien régime qui la suivait à distance respectueuse quand elle sortait à pied. Si la comtesse s'approchait un peu trop de sa maîtresse, celle-ci se retournait et lui disait ; « Comtesse, vous perdez le respect. » L'anecdote citée n'était pas connue, je pense. Je répète la tenir de mon condisciple Beauvais, alors propriétaire de Beauséjour, et a qui Mme de Talleyrand faisait quelquefois l'honneur de demander l'appui de son bras, en l'absence de sa noble dame de compagnie.
Je laisse le lecteur tirer lui-même les conclusions de tout
(0 Edinburgh Review, numéro de février 1868.
Sous le Consulat, M. de Talleyrand avait scandalisé Napoléon comme prêtre concubiDaire ; sous la Restauration il scandalisa comme prêtre marié :
(c Au diable sofent les mœurs 1 disait Chateaubriand, Il faut* auprès de moi, que ma femme revienne. — JQ, rends ^âces aai( ;nœurs, répliquait Talleyrand, iè puis éâàn répudier là miènfie. »
ce qui précède. Je ne suis ni le neveu ni le cousin de M^ie de Talleyrand. Je suis très-désintéressé dans la réhabilitation de l'esprit d'une dame qui, lorsque jp l'aperçus un jour au bras de mon condisciple, avait perdu cette belle chevelure blonde qui méritait mieux que celle de M»«e Ida de Sainte- Elme les billets de banque dont l'auteur des Mémoires de là contemporaine prétendait que M. de Talleyrand lui fit des papillotes (1). Encore une fois, M«»« de Talleyrand n'était sans doute pas une femme d'esprit, mais peut-être aussi n'était^elle pas beaucoup plus ignorante ou plus superficielle que ces dames do notre époque qui, n'ayant pas suivi les cours patronnés par S. Exe. M. Duruy, ont mérité >qu'ûnô correspondante de Ms»^ Dupanloup écrivît à ce prélat :
« En général, on ne sait rien, absolument rien. Oh ne peut parler que toilette, modes , steeple-chases, ridicules des uns et des autres. Une femme connaît tous les acteurs et tous les chevaux en renom. Elïe sait par cœur le personnel de l'Opéra et celui des Variétés; le stud-Look lui est plus familier que Y Imitation ; l'nn passé, elle panait pour la Toucqiics,^ cette année pour Vormoiit , et elle assure que Bois-Roussel est pleiil d'avenir; le grand derby la passionne, et le triomphe de FilIo-de-l-Air a été pour elle une victoire nationale. Elle nous dira les couturières en renom, le sellier à la mode, le magasin qui fait fureur; elle pèsera le mérite respectif des écuries du comte Je Lagrànge, dii duc de Morny et de M. Delamarre. Mais, hélas! inettez la
(i) L«dy E.-S. Brownlow, qui vient de publier les Souvenirs d'une septuagénaire, dit de Mme de Talleyrand : « Lorsque je la vis, elle avait encore des restes de beauté; sa physionomie était celle d*une bontfB pâte de femme. » Par contre, lady Brownlow ajoute que la physionomie impassible de M., de Talleyrand ne laissait pas deviner son esprit. J'ai eu Thonheur d*ètre invité à dîner pà-r i"e grand diplomate, et je serais de l'avis de lady Brownlow.
156 souve:<irs intimes
conversation sur un sujet d'histoire ou de géographie, parlez du moyen âge, des croisades, des institutions de Gharlemagne ou de saint Louis, comparez Bossuet à Corneille, ou Racine à Fénelon; prononcez les noms de Gamoëns ou du Dante, de Royer-GoUard, de Frédéric Ozanam, du comte de Montalembert ou du père Gratry, la pauvre femme reste muette. Elle ne peut entretenir que des jeunes femmes, des jeunes gens légers^ incapables de parler ni d'affaires, ni d'art, ni de politique, ni de science (i). »
Je ne plains pas autant que Mk' Tévôque d'Orléans ces* dames si ignorantes. Une femme peut être très-aimable sans «voir lu les auteurs sérieux cités par sa correspondante. Mais je la plaindrais de ne pas avoir lu les Aventures de Bobinson Crusoe.
ÂMÉDÉE PiGHOT.
Encore Robinson Grasoe..^ Thomas Moore et Mm« de Talleyrand. — Une lecture de M. Viennet. — Le citoyen TaUeyrand au citoyen Barras. — Mm* de TaUeyrand à M. Van der Goes. etc., etc., etc.
La chronique qui procède, reproduite en partie par le Times, a valu au directeur de la Revue Britannique quelques lettres qui peuvent fournir les éléments d'un piquant chapitre dans la biographie du prince de Talleyrand, person* nage dont la vie privée se rattache encore à l'histoire de son temps ; car, dans un détail de ses affaires domestiques, le célèbre diplomate eut besoin de tout son crédit d'homme politique pour faire intervenir le pape de Rome et les
0) Lettre d'une dame, citée par Mr l'évéque d'Orléaqç, daps les Femmes êavntee et stitdiêusee, p. 3t.
DE M. DS TÂLLGTRAND. 157
autorités de deux républiques, la république française et la république batave... C'est de son mariage qu'il s'agit, mariage d'un ex-évêque, qui ne pouvait s'accomplir, soit dans l'Église, soit devant le magistrat civil, qu'après un bref de sécularisation, des disp'enses canoniques, un divorce qu'il fallait payer de deux ou trois manières au premier mari, etc. Et d'abord voici deux lettres que l'anecdote contestée par notre chronique a provoquées dans le Times et que nous ferons suivre d'un commentaire d'après lequel le Jfecteur jugera lui-môme si le chroniqueur avait tort de . douter qu'il eût été impossible à M. de Talleyrand de trouver iine femme plus a bête » que la sienne.
On lisait dans le Times du vendredi 17 avril :
V authenticité d'une anecdote.
a Monsieur,
« La citation que fait M. Amédée Pichot, des lettres de Walpole n'infirme pas l'anecdote de la princesse de Talleyrand prenant un célèbre voyageur contemporain pour Robinson Crusoe, pas plus que le fait très-authentique d'un Français d'aujourd'hui prenant une personne du nom de Yorick pour le bouffon de la cour du père d'Hamlet ne serait rendu apocryphe par une référence à l'inimitable histoire de Sterne. M. Amédée Pichot ne fait pas connaître l'auteur ni la date de la note qu'il cite, et comme je n'ai pas le bonheur de posséder un exemplaire des lettres de Walpole pour réparer l'omission, il m'est permis de présumer, si la note fut ajoutée dans une édition récente, qu'elle peut, après tout, avoir son origine dans l'anecdote généralement attribuée à la princesse de Talleyrand. Il n'est pas aisé de comprendre comment un gentleman annoncé comme M. RobinsoQ, et que l'hôtesse immédiatement sans doute déclara
être soti frère, aurait été pris pour Hobirison Cruàoè. D'ailleurs, est-il possible que le héros de Defoe fut aussi familier à l'esprit des Français que le suppose la note des lettres de Walpole. Je crois que ce fut seulement en 1784 qu'une traduction de Robinsoh Crasoe parut en France, quoiqu'il en eût été auparavant publié une à Amsterdam en 1720.
a L'histoire de la méprise attribuée à la princesse de Talleyrand est racontée d'une manière si amusante dans le Journal de Moore, que peut-être vous .voudrez bien l'insérer dans vos colonnes. A la date de Paris, 1821, Moore écrivait :
« Dîné avec les Villamils pour me trouver avec la jprin- « cesse Talleyrand, une comtesse et une marquise dont je (( n'ai pas retenu les noms. On dit de M»"» de Talleyrand « qu'un jour son mari, lui ayant annoncé que Denon venait « dîner, lui recommanda de lire quelques pages de son livre « sur l'Egypte, récemment publié, afin de pouvoir lui dire « quelque chose de poli sur l'ouvrage, ajoutant qu'il lais- « serait le volume pour elle sur la table de son cabinet. Il « l'oublia cependant, et madame, ne irouvaiil sur la table « (lu cabinet qu'un volume de Hobinson Crusoe^ le lui alten- « tivement, si bien qu'au dîner elle ne fut pas longtemps « sans entreprendre Denon sur l'ile déserte, sa manière d'y « vivre, etc., etc., au grand étonnement de ce pauvre Dènon « qui ne pouvait trouver ni queue ni tête à ce que M"^® de « Talleyrand disait. Enfin, quand elle lui dit : Et puis, ce « cher Vendredi, . .! Denon s'aperçut qu'elle le prenait pour « Robinson Grusoe. »
« Moore poursuit :
« Il court diverses histoires sûr sa nisisetiè, Quelqu'un « lui ajant demandé de quelle t)artié dd monde èllfe é!àit, « elle répondit : Je suis â'Indé,
?( Û W^ ïilaèë à éfttë S'èllè à ilnèî». Elle M ^khà éMu-
DE M. DE tALLEYRAND. 159
« coup de Lalla Rookh, qu'elle avait lue en prose française, ô Elle raconta avoir passé trois mois à Valençay avec le « roi d'Espagne , son frère et son oncle. Ce n'était pas Ferk dinand VII, dit-elle, qui avait brodé une jupe pour la « sainte Vierge, mais son oncle. Elle ne paraissait pas se a souvenir de rien de curieux sur ces princes, excepté « qu'elle avait un jour mangé un plat de petits poissons « péchés exprès pour elle par l'oncle du roi, et que Ferdi- « nand, qui avait toujours porté un uniforme, ayant mis « un habit neuf en velours, lui avait dit : « Je crois que j'ai « l'air d'un bourgeois aujourd'hui. «Elle paraissait trouver « tout cela intéressant. » « 0... »
Je me bornerai à faire remar([uer à M. 0. . ., l'auteur de cette lettre, qu'il semble plus tenir à attribuer la méprise iîUr Robinson Grùsoe à M"»« de Tàlleyrand que je ne tiens à l'attribuer à Vabbé de la note des lettres de Walpole. Mais la méprise de l'abbé me paraît là plus vraisemblable des deux, voilà tout ; et si elle n'exclut pas la méprise de la dame, je suis enchanté qu'il existe deux anecdoteô au lieu d'une, très-comiques toutes les deux. Quant à l'auteur de la note dont je n'ai pas donné la date, c'est lord Dover, un des derniers commentateurs des lettres de Walpole, et toutes ses notes ont été reproduites par l'édition américaine que je possède.
M. 0..., dans un article du Times antérieur à sa lettre, avait seulement fait allusion à la méprise de M"»® de Tàlleyrand. Pour prouver la niaiserie qu'il lui attribue, il se targue de l'opinion de Thomas Moore ; mais, sauf le calembour de la dinde (lequel n'est qu'une preuve suspecte), Th. Moore n'ajoute rien qui confirme la méprise surRohinson. Il nous apprend, en tout cas, que depuis qu'elle avait cru recevoir ft mtiét l4 héràê de Dèfôê, M»^* «é TàlliyfiM sfc {Jf^èjâràit
mieux à complimenter les auteurs présentés chez elle, puisqu'elle sut très-bien parler au poëte irlandais de sa Lalla Bookh (lue justement par elle dans ma traduction en prose qui venait de paraître). Je dis plus : dans cette môme page du Journal, si M. 0... l'avait citée jusqu'à la dernière ligne, il aurait vu que la princesse avait aussi fait à Thomas Moore un autre compliment qu'elle savait le flatter beaucoup — un compliment sur la beauté de Bessy (sa femme).
En protestant de nouveau que je ne suis pas le don Quichotte de l'esprit de M™» de Talleyrand, ni même de sa beauté, qu'il me soit permis de renvoyer M. 0... à la page 32é du susdit Journal de Tom Moore (tome III). Il y verra que la « princesse d'Inde, » si elle était restée illettrée elle-même, avait du moins le mérite de recevoir dans ses soirées les hommes de lettres et d'écouter les lectures qu'ils voulaient bien faire à sa société : j'espère que le toujours jeune et toujours spirituel nonagénaire, mon illustre cousin Viennet, avec sa riche mémoire, n'a pas oublié encore la lecture qu'il fit le 31 janvier 1822, chez M*»« de Talleyrand, et à laquelle assistait Thomas Moore :
« 31 janvier. — Allé chez la princesse Talleyrand pour entendre Viennet (auteur d'une tragédie supprimée, CJovis] lire une nouvelle tragédie de sa composition, Achille, — Entendu deux actes déclamés par lui avec la vraie gesticulation française ; — incident risible lorsqu'un des feuillets de son manuscrit venant à lui manquer au milieu d'une belle tirade, Viennet s'est écrié sur le même ton tragique : Grand Dieu! qu'est-ce que c'est ça? — Présenté à Viei>net, qui me dit qu'il aurait bien voulu avoir Talma pour jouer Priam / mais qu'il n'y avait pas moyen de le faire jouer avec Lafond, etc., etc., etc. »
Pour terminer la discussion sur l'anecdote de M"»« de Talleyrand confondant Denon, Humboldt ou un Robinson
X DS H. DE TALLETRAND. 161
quelconque avec Hobinson Grusoe, je dois mentionner encore que dans le Times du 18 avril est intervenu M. Dominic Golnaghi, nom bien connu de moi, et voici sa lettre :
t Monsieur, -
« A propos de l'anecdote sur M™« de Talleyrand, oseraisje vous importuner de quelques lignes? Mon père, M. Paul Golnaghi, était à Paris vers l'an 1806, et, pendant son séjour, il y rencontra la fille de son ami M. Dickinson, le fameux graveur en mezzotinte, Gette dame résidait alors avec M™» de Talleyrand comme dame de compagnie. Miss Dickinson raconta à mon père l'histoire en ces termes :
« Talleyrand dit un jour à sa femme : « Nous aurons à « dîner le fameux voyageur Denon. Voulez- vous demander « son ouvrage au bibliothécaire et le lire pour que vous « connaissiez ses voyages? » En allant trouver le biblio- « thécaire, M«« de Talleyrand oublia le nom de Denon et ' « demanda simplement le fameux voyage. Le bibliothécaire, « croyant qu'elle désirait l'ouvrage de Defoë^ lui donna Ro- « bittson Crasoe, qu'elle lut de bonne foi, d'où sa très-naïve « question : « Qu'était devenu son serviteur Vendredi ? »
« Je me rappelle combien nous étions amusés par cette histoire racontée par mon père ; et comme ce n'est pas une chose que j'aie lue, mais entendue dans le temps, il m'a semblé que cela pourrait intéresser vos lecteurs et aider à décider la question.
« Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur,
« DOMXNIG GOLNAGHI.
» 14, Pall-Mall. »
Gette légère variante de l'anecdote, j'en demande pardon à M. D. Golnaghi, n'en saurait prouver l'authenticité, car
168 sotfvENiRS Intime^
lin récit oral n*est pas plus authentique qu'ail récit écrit et Imprimé^ même quand Id narratrice est la damé de compagnie dé celle que son récit nous représente comme trèsnaïve. Nul n'est un héros pour son valet do chambre, dit un* proverbe, qui pourrait avoir pour coroIlai^e : Nulle n*est héroïne pour sa dame de compagnie. J'ajoute que la dame de compagnie qui était auprès de M"»« de Talleyrand à Beauséjour n'était plus miss Dickinson.
Notre chronique citait deux variantes de la manière dont M»"e Grand s'était fait connaître à M. de Talleyrand. C'est à cette autre anecdote que je dois quelques communications beaucoup plus intéressantes que la polémique sur la double anecdote des Robinsons, communications qui nous laissent quelques doutes encore cependant sur le lieu et l'époque où le célèbre diplomate avait vu pour la première fois sa future moitié. Sauf plus ample informé, il me semble démontré provisoirement que lorsque M. de Talleyrand trouva dans son hôtel la belle Indienne qui l'attendait, éveillée ou endormie sur un canapé, elle y venait pour remercier d'une protection déjà obtenue et non pour réclamer celte protection. La belle Indienne avait été arrêtée, paraît-il, et elle ne fut relâchée que grâce à la lettre ci-jointe adressée par le citoyen Talleyçand au citoyen Barras, le directeur :
« Citoyen directeur :
« On vient d'aiTêter M™« Grand comme conspiratrice. C'est la personne d'Europe la plus incapable de se mêler d'aucune affaire. C'est une Indienne, bien belle,.bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j'aie jamais rencontrées. Je vous demande intéi'êt pour elle. Je suis sûr qu'on ne lui trouvera pas l'ombre de prétexte pour ne pas terminer cette petite affaire à laquelle je serais bien
DE M. DE TALLÈYRÂND. 16^
fâché qu'on mît de l'éclat. Je l'aime — et je vous attesté à vous, d'homme à honïme, que de sa vie elle ne s'est mêlée et n'est en état de se mêler d'aucune affaire. C'est une véritable Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue. ^
« Salut et attachement. »
On ne peut qu'admirer, dans le style négligé de cette lettre, la concision du verbe : je J'aime — et en conclure que je vous aime avait déjà été dit à la prétendue conspiratrice elle-même par le citoyen Talleyrand.
Ce serait donc en sortant de prison que M™e Grand fut installée à l'hôtel Galifet, où elle resta la protégée du ministre, au même titre qu'elle avait été, à Calcutta, la protégée de sir Philip Francis, jusqu'à ce que, sous le Consulat, dans un accès d'orthodoxie conjugale, le chef de l'Etat (dit l'Album perdu) signifiât tout à coup à son ministre des relations extérieures qu'il devait, par respect pour les mœurs, épouser régulièrement celle qui l'avait charmé par sa beauté, sinon par son esprit.
Or, M. Grand vivait encore, il était même alors à Paris, et il faisait sémillant de vouloir réclamer sa femme. Afin de le faire consentir à renoncer à elle pour toujours par un divorce, il fallut non-seulement lui payer une assez grosse somme, mais encore lui donner une place. Ce fut, certes, de la part de M. de Talleyrand un acte de haute diplomatie et d'écûnomie nationale d'obtenir cette place du gouvernement de la république batave, qui, depuis 1795, n'avait rien à refuser au gouvernement de la république française. M™* de Talleyrand s'adressa pour cela sans scrupule au collègue néerlandais de son nouvel époux, M. Yan der Goes , qui très-galamment nomma M. Grand conseiller de Régence {Raad consulent van helt rjovemment) au cap de Bonne-Espé-
rance (1). Deux mille florins d'appointements étant attachés à cette fonction,* M. Grand se dit satisfait, signa tout ce qu'on voulut, et, le divorce prononcé, alla s'embarquer à Amsterdam. — Mais un mois après son départ de Paris, M. et M"»« de Talteyrand apprirent que le conseiller de Régence était encore en Hollande, et M™« de Talleyrand écrivit de sa propre main à M. Van der Goes :
« Monsieur,
a Je ne veux pas tarder davantage à vous remercier de votre obligeance et de tout ce que vous avez bien voulu faire pour M. Grand à ma demande.
« L'empressement et la grâce que vous y avez mis me prouvent, monsieur, que l'on ne compte pas eh vain sur votre amitié et cela m'autorise à vous demander un nouveau service. C'est celui de faire enjoindre à M. Grand de s'embarquer sans délai , étant tout à fait inconvenant qu'il prolonge son séjour à Amsterdam, où il est déjà depuis un mois, fort mal à propos,
« Je vous serai donc très-obligé de vouloir bien lui faire parvenir le plus tôt possible (chez MM. R. et Th. de Smeth, à Amsterdam) l'ordre pour son embarquement, vous priant, monsieur, de recevoir d'avance tous mes remercîments à •cet égard et d'agréer l'assurance de ma plus parfaite considération.
a TÀLLEYRANO-PÉRIGORD, née WORLÉE. »
En rapprochant cette lettre de celle du citoyen Talleyrand
Cl) Dans une lettrç de Mme de Talleyrand au minisire Van der Goes, datée du 3 fructidor an X, Mme de Talleyrand disait : a M. de Talleyrand m'autorise à vous mander qu'il vous .aura une obligation particulière de ce- que vous ferez pour moi à cette occasion...»
DE If. DE TALLEYRAND. 165
au citoyen Barras, on pourra remarquer que la « belle d'Inde » écrivait à peu près en aussi bon français que son époux, si toutefois son style ne nous autorise pas à supposer que ses lettres étaient écrites sous la dictée de celui-ci ; mais c'est encore M^« de Talleyraud qui signa les nouveaux remercîments adressés par elle personnellement à M. Van der Goes, lorsque ce ministre lui eut annoncé enfin rembarquement de M. Grand : « M. de Talleyrand, aussi sensible que je le suis à vos bons procédés, me charge de vous réitérer tout ce que je vous ai mandé déjà de ses dispositions et de son désir de vous donner des preuves de son attachement et de sa considération (13 nivôse an xi). »
C'eût été vraiment cruel de troubler la lune de miel prolongée de M. et de M»« de Talleyrand — à en juger par ce que madame avait écrit le !•' vendémiaire an xi, à M. Van der Goes, pour lui faire remarquer la signature de sa lettre:
« Vous observerez, monsieur, au nom que mon union avec M. de Talleyrand me donne le droit de porter, combien te tendre et sincère affection de cet aimable ami m'a rendue la plus heureuse des femmes. »
La rupture de la paix d^Amiens étant survenue pendant que M. Grand était encore en mer, M«»« de Talleyrand'eut un moment d'anxiété eu pensant que son ex-mari pouvait être fait prisonnier par un vaisseau anglais qui lui jouerait le mauvais tour de le ramener en Europe. M. Van der Goes fut le confident de cette anxiété, qu'il s'empressa de dissiper en apprenant à M™« de Talleyrand que M. le conseiller de Régence était arrivé sain et sauf au Gap.
Si on désirait des preuves de l'authenticité de cette correspondance, on les trouverait dans l'appendice d'une « Histoire des relations diplomatiques de la république batave, » publiée à la Haye, en 1864, par M. G.-G. Wraede, profes-
Jj86 SOUVENIRS INJIJIBS pE M. DE TALLEYRAND.
spur de droit public et de droit des gens, à l'université d'Utrecht. Ce consciencieux et savant historien voudra bien agréer mes remercîments pour son obligeance. Les documents autographes qu'il a bien voulu me transmettre lui avaient été communiqués à lui-même par M. le baron Van der Goes (trésorier de la maison du Roi, à la Haye), fils de l'homme d'Etat chargé du portefeuille des affaires étrangères de la république batave, à J'époque du mariage de }i. de Talleyrand.
AUÉDÉE PiCHOT.