M. DE TALLEYRAND, PROPHETE POLITIQUE
Les réflexions suivantes sont extraites des Mémoires de M. de Talleyrand. Dans une page relative au congrès de Vienne, M. de Talleyrand dit que Téquilibre européen fondé dans cette assemblée était menacé de grands dangers , l'un venant d'au-delà des mers, l'autre pouvant s'élever du cœur de l'Allemagne.
« Du côté de l'Amérique , dit le prince , l'Europe doit « toujours avoir les yeux ouverts , et . ne fournir ôucun « prétexte de récrimination ou de représailles. L'Amérique « s'accroît chaque jour. Elle deviendra un pouvoir colossal, « et un moment doit arriver où , placée vis-à-vis de l'Eu- « rope en communication plus facile par le moyen de «r nouvelles découvertes (1), elle désirera dire son mot « dans nos affaires, et y mettre la main. La prudence « politique impose donc aux gouvernements de l'ancien « continent le soin de veiller scrupuleusement à ce qu'aucun « prétexte ne s'offre pour une telle intervention. Le jour
(1) Le télégraphe transatlantique?
« OÙ l'Amérique posera son pied en Europe , la paix et la « sécurité en seront bannies pour longtemps. »
Le prince parle ensuite de l'Allemagne ; ici la prédiction n'a plus la forme d'une conjecture : c'est une sorte de récit anticipé :
« On ne doit pas se faire illusion ; l'équilibre européen « que nous avons fondé au congrès de Vienne n'est pas « éternel. Il succombera un jour ou l'autre; mais il nous « promet quelques années de paix./ Ce qui menace de le « rompre dans un temps plus ou moins éloigné, ce sont les « aspirations qui deviennent universelles dans le centre de « l'Allemagne. Les nécessités de la défense et un péril « commun ont préparé les esprits pour l'unité germanique. « Cette idée continuera à se développer, et quelque jour « l'une des grandes puissances qui font partie de la Gonfé- « dération désirera réaliser cette unité à son profit. L'Au- « triche n'est pas à craindre ; étant composée de pièces et « de morceaux et n'ayant pas d'unité chez elle, elle ne peut « pas songer à l'exporter au dehors. C'est donc la Prusse « qui doit être surveillée; elle tentera Tave/iture, et si elle « réussit , alors toutes les conditions de l'équilibre seront a changées ; il faudra chercher pour l'Europe de nouvelles « bases et une nouvelle organisation. »
Après avoir examiné les circonstances plus ou moins difficiles dans lesquelles cette reconstruction sera effectuée , M. de Talleyrand indique la France comme étant la nation la plus intéressée à combattre le mouvement d'unification" ou à en chercher la compensation.
M. DE TALLEYRAND, THEOLOGIEN.
M. le sénateur Bonjean n'a pas craint d'affirmer que le pape Pie VII « n'avait pas fait de difficultés sur les lois du Gon-
DE :M. DE TALLÉYRAND. ill
cordât lorsqu'il vint à Paris pour sacrer Napoléon h^, » Voici d'abord une dépêche du cardinal Fesch , alors notre représentant à Rome, qui indique à l'Empereur, son neveu, les conditions exigées par le Souverain-Pontife et moyennant lesquelles celui-ci consentira à se rendre à Paris :
« Sa Majesté voudra bien assurer à Sa Sainteté qu'elle lui donnera la satisfaction de l'écouter favorablement lorsqu'elle lui prouvera invinciblement qu'il y a quelques articles des lois organiques qui outrepassent les libertés de l'Église gallicane et les prétentions do l'ancien gouvernement. »
Letémoignage du cardinal Fesch, nous dit l'évêque de Nîmes, est confirmé par celui de M. de Talleyrand. Dans un rapport, le ministre de Napoléon lui expbse que , parmi les objections soulevées contre le voyage du Pape, il y a une difficulté dogmatique : « Le serment, disent les cardinaux, n'est pas catholique , en ce qu'il assimile au Concordat les lois organiques que la cour de Rome regarde, en quelques points importants, comme subversives des lois de l'Église. .))
Il ne servira de rien à M. le sénateur Bonjoan de répondre que le serment a été prêté en présence du Pape, qui, « sans aucune opposition, a entendu l'empereur jurer de maintenir les articles organiques. » Ici encore , l'évêque de Nîmes produit un texte écrasant qui détruit cette assertion sénatoriale. « Pie Vil , dit-il, n'a reçu le serment que parce qu'on lui avait certifié par avance que les lois organiques en seraient écartées. » Puis il cite, à l'appui de son dire, la réponse définitive adressée par M. de Talleyrand au cardinal légat dans le courant de messidor an xii.
En voici le texte :
« Ce serment n'est nullement susceptible de l'interprétation qu'on veut lui donner.* Les lois du Concordat sont
essentiellement le Concordat lui-même. Cet acte est le résultat de la volonté des deux puissances contractantes. Les lois organiques, au contraire , ne sont que le mo*de d'exécution adopté par Tune des deux puissances. Ce mode est susceptible de changement et d'amélioration suivant les circonstances. On ne peut donc sans injustice confondre indistinctement l'un et l'autre dans les mêmes expressions. »
COMMENT M. DE TALLEYRAND DECOUVRIT SOUS NAPOLEON V^ l'iÎTILITÉ du SENAT.
Loi*sque, après l'attentat de la machine infernale, Napoléon s'obstinant à l'attribuer aux anciens jacobins plutôt qu'aux royalistes ,^ s'adressa au conseil d'État pour obtenir la loi dont il avait besoin contre le parti qu'il voulait frapper , les conseillers hésitaient, non par scrupule , mais par l'embarras de trouver une rédaction qui pût être acceptée par le Corps législatif. Tlœderer et Regnault exprimaient des craintes relativement au tribunat. « Vous êtes toujours dans l'antichambre du tribunat, dit le premier consul, la mesure une fois reconnue nécessaire, il faut la prendre. Il faut un pouvoir extraordinaire. Qui a le droit de le donner? Si personne n'a ce droit , le gouvernement doit-il le prendre ? » M.deTalleyrand, qui avait écouté silencieusement, répondit alors à ces questions : « A quoi bon avoir un sénat , si ce n'est pour s'en servir? » Ce mot, consery^ par M. Miot de Melito, fut un trait de lumière. Il mettait tout le monde à Taise, dit M. Lanfrey (Histoire de Napoléon Z*"^, tome II): les conseillers d'État , en diminuant leur part de responsabilité ; le premier consul , en écartant le contrôle importun du Corps législatif et en do|inant une apparence de légalité
à ce qui était une flagrante violation de la constitution. Il fut donc résolu en principe que la mesure serait prise par le gouvernement comme une sorte de mesure de guerre , et qu'elle serait consacrée par un sénatus-consulte , arme commode empruntée au vieil arsenal du césarisme !