SOUVENIRS DE M. DE TALLEYRAND EN ANGLETERRE
« Je dînai un jour chez M. Stone, à Hackney, avec Fox, Sheridan , Talleyrand , M"»« de Genlis , Pamel|i et quelques autres célébrités de Tépoque. Un fils naturel de Fox, uu enfant muet (le portrait vivant de son père et qui mourut quelques années après, âgé à peu près de quinze ans), était lu aussi, Fox l'ayant fait sortir ce jour-là de l'histitution où il faisait son éducation. Fox ne s'occupait guère que de cet enfant, s'entretenant avec lui par signes, et échangeant des regards de tendresse. — « N'est-ce pas étrange, me dit Talleyrand, de dîner avec le plus grand orateur de l'Europe, et de le voir parler exclusivement avec ses doigts. » — Conversa^ lions de table de Samuel Rogers, p. 80.
Ce qui suit est presque littéralement traduit de la biographie du Rév, Sydney Smith. par sa fille, Ot c'est son père qu'elle fait parler :
« Ma liaison avec le grand diplomate datait de l'époque où il était émigré en Angleterre. Un jour qu'en présence de Talleyrand je disais à mon frère Bobus qui commençait alors sa carrière d'avocat : « Souvenez-vous , Bobus , que lorsque vous serez lord chancelier vous me conférerez un des meilleurs bénéfices à votre nomination. — Oui^ mon amii me répondit Bobus, mais d'abord je vous ferai commettre toutes, les bassesses dont les prêtres sont capables. »
A ces mots Talleyrand levant les mains et les yeux au ciel s'écria : « Mais quelle latitude énorme (1) ! »
« Un soir quelques amis étaient venus prendre le thé chez mon père , entre autres lord Jeffrey, le docteur Rolland et sa sœur. On vint à parler de Talleyrand : « Oh ! dit Sydney, lady Holland m'a méchamment soutenu que Talleyrand était un causeur agréable et qui -m'en voulait parce que son arrivée était habituellement le signal de mon départ (comme si j'étais jaloux de lui). Mais d'abord Talleyrand ne parlait jamais qu'après avoir dévoré et digéré sonr dîner, ce qui était long pour lui et n'était fait que lorsque tout le monde était allé se coucher, ou aurait dû être dans son lit à dormir; ensuite quand il parlait c'était d'une voix si inarticulée que je ne pouvais comprendre un mot de ce qu'il disait. — Ce n'en était pas ainsi pour moi, dit le docteur Holland. Je le comprends toujours facilement. — En vérité, mon cher Holland, reprit Sydney, n'est-ce pas un abus des termes d'appeler des paroles ce que disait Talleyrand : il n'avait ni dents, ni, je crois, un palais dans sa bouche; point d'amygdales, point de larynx, point de trachée, point d'épiglotte, rien. Ce n'était pas un parler, mais une gargouillade ; et maintenant que j'y pense, c'est peutêtre pour cela, ajouta-t-il en riant, que Holland le comprenait mieux que moi. »
«Aprè^ cette exagération, le spirituel chanoine ajouta :« Cependant personne n'avait plus d*esprit que Talleyrand... quand il en avait; et je conviens que plusieurs de ses mots -ont soutenu la pierre de touche du temps. On a abusé, contre son ami Montron, d'une anecdote dont les vrais interlocuteurs, selon lui, étaient le cardinal de la Roche'-
(l) Les mots soulignés sont en français dans l'original : Memoir o, ike - Rtv» Sidney Smith.
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Guyon, célèbre gourmand, et son confesseur. Mais c'est bien lui-même qui, assis à table entre M«»e de Staël et M»»* Hécamier, dit à la première : Ah ! madame, vous savez nager ! C'est bien encore lui qui, à ce convive s'écriant: Je suis entre l'esprit et la beauté, répliqua :
« — Oui, sans posséder l'une ni l'autre. » A une dame de mes amies il dit une fois : « jNJilady, voulez- vous me prêter ce livre ? — Oui, mais vous me le rendrez ? — Oui. — Parole d'honneur ? — Oui. — Vous êtes sûr? — Oui, oui, Milady, mais pour vous le rendre il faut absolument d'abord me le prêter (1). »
Ce fut un plaisir pour le Rév.' Sydney Smith, lorsqu'il fit un voyage à Paris, en 1826, de renouveler connaissance avec M. de Talleyrand, que dans ses lettres il appelle tantôt le prince Talleyrand, tantôt Talleyrand tout court. « J'ai dîné avec Talleyrand, écrivit-il à sa femme le 1" mai 1826. Son cuisinier passe pour le meilleur de Paris. Le duc de Uedford me mena avec lui. Il fut très-poli (Talleyrand, veux-je dire), comme aussi sa nièce la duchesse de Dino. J'étais assis à tablé au côté de M. Montron, le Luttrel de Paris, homme très-aimable et très-spirituel. Nous fûmes bientôt très-bons amis. »
Ia\ des convives du dîner nous a raconté depuis que Sydney Smith prétendait que M. de Montron et le cuisinier du prince en avaient fait tous les frais, l'un avec son esprit, l'autre avec sa science culinaire, mais qu'il avait payé son écot à l'amphytrion en le faisant rire par l'aveu de sa singulière méprise à l'égard de M. de Darante, avec lequel il avait dîné huit jours auparavant chez lord Holland, et qu'il avait pris pour l'ex-directeur Barras, si bien convaincu de
(2) Les mots soulignés sont en français dans l'original : Uemoir o the Rev. Sidney Smith.
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l*identité que le bon M. de Barante lui avait paru avoir réellement la physionomie d'un sardanapale jacobin.
« Je vais vous raconter une anecdote de Napoléon que je tiens de Talleyrand, « Napoléon (c'est Talleyrand qui parle) était à Boulogne avec l'armée d'Angleterre, lorsqu'il reçut la nouvelle que les Autrichiens, sous le commandement de Mack, étaient à Ulm. — « Si j'avais pu les placer là, « s'écria-t-il, je ne les eusse pas placés ailleurs. » Un moment après l'armée était en marche et Napoléon à Paris, — J'étais auprès de l'empereur à Strasbourg, nous étions logés à la préfecture et personne autre que nous dans sa chambre lorsque Napoléon eut son accès d'épilepsie avec l'écume à la bouche. 11 s'écria : «Fermez la porte » et il tomba évanoui sur le parquet. Je verrouillai la porte, en ce moment Berthier frappa: « On ne peut entrer. » — Après Berthier, ce fut l'impératrice à qui j'adressai les mêmes paroles. Or quelle eût été ma situation si Napoléon était mort I Mais il revint à lui au bout d'une demi-heure. Le lendemain matin, au point du jour, il était dans sa voiture, et à soixante heures de là les Autrichiens avaient capitulé. '
« Je répétai Tanecdote à Lucien Bonaparte (1), qui m'écouta avec un grand sang-froid. — « En avez- vous jamais c( ouï parler ? lui demandai-je. — Jamais non, mais plusieurs « grands hommes ont été sujets à des attaques d'épilepsie, « Jules César par exemple; mon frère daiis une autre occa- « sion eut réellement une espècede ces attaques, mais (ajouta « Lucien en souriant) c'était après avoir essuyé un échec (2). »
« Ayant demandé à Talleyrand si Napoléon avait été
(i) s. Rogers était intimement lié avec Lucien et Taimait beaucoup, sans pouvoir s'empêcher de rire de quelques vers de son poëme de Char^ lemagne, entre autres de celui-ci : «r L'ange maudit admire et contemple Judas > Gb. ix.
(â) Allusion discrète à une aventure avec une actrice.
réellement marié à Joséphine, il me répondit : Pas tQut k fait!
« Je lui demandai encore quel était le meilleur portrait de Napoléon, il me répondit : « Celui qui le représente à la « Malmaison : il est d'Isabey. Le buste en marbre parCanova « queje donnai à A. Baringest d'une ressemblance parfaite. »
« Napoléon, demandai-je, se rasait-ipui-même ? — Oui, me « répondit Talleyrand, mais très-lentement et eu causant pena dant Topération ; il avait coutume de dire que les rois de « naissance étaient rasés par d'autres, mais que celui qui « s'est fait roi se rase lui-même. »
« A ma que^on : La dépêche que Napojéon publia lorsqu'il abandonna Moscou fut-elle écrite par Napoléon lui-même? Talleyrand répondit^:» Oui, par lui-même certainement. » Sou-venirs de conversations de table de Samuel Rogers, p. 269,
Au congrès de Vienne, sur certaines questions et sur certains hommes, jamais M. de Talleyrand ne s'était servi d'expressions moins diplomatiques. Murât n'était, disait-il, qu'un bandit. Selon lui, pour faire disparaître F homme désigné sous le titre de roi de Naples, il suffirait de rétablir partout l'ordre et la légitimité. L'expression de brigand se trouve dans sa correspondance avec Louis XVIII. Alanou^ velle du débarquement de Napoléon à Cannes, ce fut Napoléon qui n'était plus qu'un brigand. Deux ans auparavant il se vantait d'avoir contribué à faire le premier roi, et le second empereur.
Le prince de Talleyrand disait quelquefois n'avoir jamais déployé autant d'habileté diplomatique que pendant le congrès de Vienne. M. L. de Vielcastel prétend même que ce fut lui seul, parmi tous les diplomates réunis dans la capitale de l'Autriche, qui montra de l'habileté. « Le but qu'il
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s'était proposé pouvait ne pas être le plus conforme aux intérêts permanents de la "France, mais il l'avait poursuivi avec une vigueur, une adresse, une ténacité incontestables, et il avait fini par l'atteindre. » D'autres historiens ont dit que M. de Talleyrand n'avait fait que brouiller les cartes et qu'il avait été fort heureux que le retour de l'île d'Elbe vînt rallier tous les souverains aux intérêts représentés par la diplomatie française. C'est ainsi que M. de Talleyrand eut le dernier mot, « car, ajoute notre auteur, sans cela cet homme d'esprit par excellence n'aurait pas eu même le bon mot au congrès qui lui avait été dérobé par le prince de Ligne : Le congrès ne marche p9s, il danse. »
M. de Talleyrand disait que sps disgrâces lui "avaient rapporté quelquefois plus que ses services. Lorsque Louis XVIII le remplaça par M. le duc de Richelieu, il , fallut compter avec lui et il ne consentit à donner sa démission qu'à la condition que le roi lui conférerait la dignité de grand chambellan, une des quatre premières charges de la cour, qui sous l'ancien régime appartenait, par un droit en quelque sorte héréditaire, à la maison princière de Bouillon. Il eut l'art de persuader au monarque que cette charge n'était pas une sinécure, et on y attacha un traitement de cent mille francs. Resté membre du conseil privé et ministre d'Etat, le nouveau grand chambellan ne faisait aucun doute qu'il ne tarderait pas à s'imposer au roi comme premier ministre, étant persuadé de l'insuffisance de ses suc^ cesseurs.