‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 15 sur 48 · LES SERMENTS DE M. DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

LES SERMENTS DE M. DE TALLEYRAND

Si quelques-uns des anciens généraux, ministres et hauts ou bas fonctionnaires de l'empire se firent un scrupule de

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prêter serment à Louis XVIII, M. de Talleyrand ne pouvait être de ce nombre, lui qui avait tant concouru au retour Qt à la- restauration des Bourbons. Ce n'était d'ailleurs qu'un serment de plus après en avoir prêté tant d'autres ; il paraît qu'il les avait comptés, lorsqu'il dit au roi, à propos de celui de 1815 : « Sire, c'est le treizième,,,.^' espère que ce sera le dernier. » Treize serments ! c'était un mauvais chiffre, aussi M. de Talleyrand ne fut pas fâché d'en prêter un quatorzième à Louis-Philippe, et ce quatorzième fut réellement le dernier.

, Si Louis-Philippe l'eût consulté en 1848, M. de Talleyrand aurait pu répéter sa réponse à son prédécesseur.

Charles X lui avait dit : « Un roi qu'on menace n'a de choix qu'entre le trône et l'échafaud. — Sire, lui répondit M. de Talleyrand, Votre Majesté oublie la chaise de poste. »

A propos des serments prêtés par M. de Talleyrand, c'est le cas de citer son éloge du fromage de Brie : « C'est pour moi le roi des fromages, il l'était dans ma jeunesse; il l'est encore aujourd'hui. » — « C'est peut-être la seule royauté à laquelle M. de Talleyrand soit resté fidèle, » disait Eugène Sue à qui on répétait le mot ; et, à son tour, un autre homme d'esprit, Emile Barateau, prétendait qu'Eugène Sue aurait pu ajouter : « A la vérité, M. de Talleyrand n'avait pas prêté serment à cette royauté-là. »

Était-ce pour justifier le chiffre de ses propres serments que M. de Talleyrand aurait dit du serment en général : « Le serment est une contre-marque qu'on prend à la porte d'une salle de spectacle afin de pouvoir y rentrer. »

LES PROFrrS DE LA DIPLOMATIE.

Talleyrand avait deux moyens de faire et d'accroître s^ fortune : lejen d'abord, Tagiotage, et ensuite, quand il fut au

pouToir, les cadeaux et douceurs qu'il i^ecevait des puissances grandes ou petites pour les servir. Quant au jeu, il commença de bonne heure, et sa réputation était faite dès le temps de la Constituante. Le ministre des États-Unis à Paris, Gouverneur Morris, témoin aussi impartial que bien informé^ et qui est fort à consulter sur Févêque d'Autun en 1789, nous a montré ces trois jeunes gens, Narbonne, Choiseul et Fabbé de Périgord, formant une sorte de triumvirat à la mode, et se donûant la main pour arriver :

« Ce sont trois jeunes gens de famille ^ hommes d'esprit et de plaisir. Les deux premiers avaient de la fortune, mais ils Vont dissipée. Ils étaient intimes tous trois, et ont couru tous trois la carrière de l'ambition pour rétablir leurs affaires. Quant à leur moralité, celle de l'un n'a pas été exemplaire plus que celle de l'autre : l'évêque surtout est particulièrement blâmé à cause du nombre et de la publicité de ses galanteries, de son goût pour le jeu et principalement pour l'agiotage auquel il se livra sous le ministère de M. de Calonne, avec qui il était très-lié, 11 trouva dans cette circonstance une facilité et des occasions don^ ses ennemis disent qu'il sut très-bien profiter. Cependant je n'y ajoute aucune ^i^ et je crois qu'à part ses amours et une certaine manière de voir un peu trop large pour un ecclésiastique, l'accusation est injuste ou au moins exagérée. »

M. de Talleyrand évaluait lui-même à soixante millions ce qu'il pouvait avoir reçu en tout des puissances grandes ou petites dans sa carrière diplomatique. Ce qu'il recevait ainsi par canal direct était plus sûr que ce qu'il pouvait gagner au jeu de Bourse, spéculation toujours plus ou moins aléatoire. Vieux, il donpait ce conseil à l'un de ses protégés : « Ne jouez pas, j'ai toujours joué sur des nouvelles certaines : et cela m'a coûté tant de millions! » et il disait

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un chiffre de perte. Il est à croire qu'en comptant ainsi, il oubliait un peu le chiffre des gains. » (Sainte-Beuve.)

Pour compléter ce qui précède, il faut lire les Mémoires du comte de Senfft, qui nous apprend que quand on voulait quune affaire réussît avec M. de Talleyrand, il fallait financer. Il est vrai qu'il ne se chargeait pas indifféremment de toutes les affaires, et il ne les traitait pas non plus directement. Il avait ses hommes à lui, comme il ne manque jamais de s*en produire autour des foyei*s de corruption, et il savait les employer selon les temps et les lieux. Ainsi, à l'occasion du séjour de M. de Talleyrand à Varsovie en 1807, parlant de M. de Gagern, ministre du duc de Nassau, que des intérêts de plus d*une sorte avaient retenu à Varsovie quelque temps de plus que les autres diplomates allemands, le comte de Senfft en fait le portrait suivant :

« Il avait été un des signataires de l'acte de la Confédération rhénane, et se trouvait mêlé à toutes les intrigues d'alors. Ne manquant ni d'idées ni d'une certaine hardiesse qui fait souvent réussir dans une position subalterne, il avait acquis du crédit auprès de M. de Talleyrand qui se servait de lui pour ses affaires d'argent avec les princes d'Allemagne. Ce fut par ce moyen que les princes de Schwarzbourg, deWaldeck, de Lippe et de Reuss obtinrent à Varsovie leur admission à la Confédération du Rhin. L'empereur a dit depuis qu'il avait été trompé à leur égard; que s'il avait su ce qu'il en était, jamais il n'aurait consenti à leur accession. H faut dire ici que M. de Talleyrand, tout en profitant de sa position pour augmenter sa fortune par des moyens quelquefois peu délicats, ne s'est jamais laissé engager, même par les motifs d'intérêts les plus puissants, à favoriser des plans qu'il pouvait regarder comme destructeurs pour le repos de l'Europe. C'était lui sans doute qui

avait le plus fait dans le principe pour Tasservissement de FAllemagne, et, ayant préparé par une politique artificieuse Timmense prépondérance de la France sur le continent, il s'était ôté lui-même les moyens d'arrêter l'ambition insatiable de celui qui gouvernait ce colosse de puissance : néanmoins, au risque môme de déplaire au maître, il s'opposa toujours aux projets qui, au milieu de la paix, tendaient à engager la France dans de nouvelles guerres interminables. C'est par ce motif qu'il refusa conptamment son appui aux intérêts de la nationalité polonaise. Une somme de quatre millions de florins, offerte à Varsovie par les magnats pour obtenir son suffrage en faveur du rétablissement de leur pays, leur fut restituée après être restée déposée pendant plusieurs jours entre les nlains du baron de Dalberg. Considérée sous ce point de vue, sa retraite du ministère après la paix de Tilsitt fut très-honorable. »

Ce n'est donc point un ennemi qui écrit, et c'est ce même témoin, si digne de foi, qui nous apprend que précédemment, en 1806, dans les négociations qui amenèrent la paix de Posen, et d'où résulta l'abaissement de la Saxe, un million de francs (une bagatelle) avait été mis à la disposition du plénipotentiaire saxon, le comte de Bose, pour M. de Talleyrand, et un demi-million pour un autre agent diplomatique français, M. Durant, et que ces sommes furent acceptées.

L'historien de la Pologne, Rulhière, s'étonnait un jour de la mauvaise réputation qu'on lui avait faite : « La main sur la conscience, disait-il, je ne me reproche qu'une seule méchanceté ! — Quand fmira-t-elle ? » lui demanda M. de Talleyrand.

M. de Talleyrand avait mandé au ministère un riche four-

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nisseur militaire ; on vint lui apprendre qu'il était allé à Baréges prendre les eaux. « Il faut donc toujours qu'il prenne quelque chose, » s'écria-t-il.

En sa qualité de grand chambellan, M. de Talleyrand voit entrer chez lui une dame qui, nommée à une charge de cour, venait prêter serment entre ses mains. Ayant remarqué sa toilette , plus convenable pour une soirée que pour une audience du matin : « Madame, lui dit-il, voici une jupe bien courte pour un serment de fidélité. »

Lors de la conspiration de Mallet, lorsqu'un des complice» vint arrêter le ministre de la police, la duchesse de Rovigo, épouvantée, se précipita hors du lit

Dans le simple appareil D'une beattté qa'on vient d'arracher an sommeil.

Le fidèle Achate de M. de Talleyrand, M. de Montron, en lui racontant cet épisode de la conspiration, dit : « Le ministre de la police a été faible, mais sa femme s'est bien montrée, »

IL n'y a QU'uit FRANÇAIS DE PLUS.

Il est des mots assez importants pour que M. de Talleyrand lui-même n'en puisse réclamer que l'inspiration et la révision : telle est la fameuse réponse historique faite par le comte d'Artois à M* de Talleyrand, lors de son entrée à Paris en 1814. M. Beugnot nous en a conservé toute Védi^ tion :

« Je trouvai, le soir, M. de Talleyrand s'eiitretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont de Nemours et Angles. M. de Talleyrand rappela qu'il fallait un article au Moniteur, Dupont offrit de le faire.

« — Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y mettriez de la poésie, je vous connais. Beugnot suffit pour cela. Qu^il passe dans la bibliothèque et qu'il broche bien vite un article pour que nous l'envoyons à Sauvo.

« Je me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse, mais, parvenu à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand. je suis embarrassé. Je reviens a M. de Talleyrand et lui fais part de la difficulté.

« — Voyons, me répondit-il, qu'a dit Monsieur ? Je n'ai pas entendu grand*chose, il me paraissait ému et fort curieux de continuer sa route, mais si ce quUl a dit ne vous convient pas, faites-lui une réponse.

.« — Mais comment faire un discours que Monsieur n'a pas tenu ?

« — Faites-le bon, convenable à la personne, au moment, et je vous promets que Monsieur l'acceptera; je crois même qu'au bout de deux jours il croira l'avoir fait et il l'aura fait. Vous n'y serez plus pour rien.

« — A la bonne heure.

« Je sortis; j'essaye une première version et je l'apporte à la censure.

« — Ce n'est pas cela, dit M. de Talleyrand. Monsieur ne fait pas d'antithèse, ni la plus petite fleur de rhétorique. Soyez court, soyez simple et dites ce qui convient davantage à celui qui parle et à ceux qui écoutent. Voilà tout.

« — 11 me semble, reprit M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre d'esprits, c'est la crainte des changements que doit occasionner le retour des princes de la maison de Bourbon. H faudrait peut-être toucher ce point , mais avec délicatesse.

« — Bien, et je le recommande I dit M. de Talleyrand.

« J'essaye une nouvelle version, et je suis renvoyé une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que le style est

apprêté. Enfin, j'accouche de la version qui est au Moniteur ^ et où je fais dire au prince : « Plus de divisions, la paix de la France; je la revois enfin! et rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un Français de plus. »

« — Pour cette fois, je me i*ends, dit enfin le grand censeur, c'est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c'est lui qui l'a fait. Vous pouvez être tranquille à présent.

a Et, en effet, le mot fit fortune, les jouraaux s'en emparèrent comme d'un à-propos heureux; on le réproduisit aussi comme un engagement pris par le prince, et le mot de Français de plus devint le passe-port obligé de toutes les harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts.

« Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses réponses et la prophétie de M. deTalleyrand fut complètement réalisée. »

M. DE TALLEYRAND ACCUSÉ PAR NAPOLÉON A l'ÎLE d'bLBE.

Dans le journal de ses conversations avec Napoléon, sir Neil Campbell, le commissaire anglais chargé par son gouvernement d'accompagner de Fontainebleau à Tîle d'Elbe le captif de la Sainte-Alliance, dit, p. 325 et 826 :

« 4 décembre. J'ai eu avec Napoléon un entretien qui a duré trois heures et demie.

« Après quelques questions générales sur ma santé et ma dernière excursion en Italie, il me dit que Talleyrand était un scélérat, un prêtre défroqué, un homme de révolution, en un mot tout ce qu'il y a de pire : — « Je savais, ajouta-t*il, qu'il était mon ennemi depuis longtemps et qu'il me trahirait si Toccasion s'en présentait. Je recommandai en Gonséquence à Gambacérès, chargé de rester à Paris

avec rimpératrice et qui raccompagna jusqu'à Orléans, de ne pas laisser Talleyrand seul à Paris ; mais Gambacérès eut la faiblesse de céder à ses pitoyables supplications. »

« Je demandai à Napoléon si la lettre qui avait |)aru dans quelques journaux, et supposée écrite par Talleyrand pour le dissuader de la guerre d'Espagne, était vraie : — « Non, me répondit-il, pas un mot de vrai. Cette lettre n'a jamais été écrite. C'est Talleyrand qui, le premier, me proposa l'invasion de l'Espagne. Après que je l'eus forcé de se démettre -de ses fonctions, en conséquence des représentations des rois de Bavière et de Wurtemberg à qui il avait, en diverses occasions, demandé de grosses sommes pour lui, il continua longtemps encore de fréquenter mes soirées avçc Fouché. Ce fut par l'espoir de retrouver son crédit ' auprès de moi, que Talleyrand me copseilla de profiter des dissensions qui existaient en Espagne entre Charles IV et son fils Ferdinand, pour mettre sur leur trône un membre de ma famille. Il me présenta, à cet effet, un mémoire rédigé en Espagne par un homme à lui, intime avec le prince de la Paix. Je vous répète que Talleyrand était le plus vil des Jacobins, qu'il me conseilla plus d'une fois de me débarrasser des Bourbons, en les faisant assassiner, ou au moins de les faire enlever d'Angleterre par une bande de contrebandiers, qui naviguaient continuellement d'une côte à l'autre. Je rejetai toujours cette proposition tant que les Bourbons s'abstinrent de mettre le pied en France.

« Ce fut différent pour le duc d'Engfaien qui s'était installé près de la frontière de France, et qui même venait jusqu'aux portes de Strasbourg y fomenter des conspirations ; mais sa mort fut encore un acte de Talleyrand. Ce fut Talleyrand qui m'excita à le faire arrêter, et, si ce n'eût été lui, sa vie aurait été épargnée, même après son arrestation. On me dit que le duc 4'Enghien désirait me parler. Cela me toucha.

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