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Je voulus voir ce jeune homùie, mais il était trop tard. Talleyrand avait pris ses mesures pour m'empôcher de le voir. » « Dans cette conversation , Napoléon se montrait fort irrité contre Talleyrand, mais sans émotion ni regret de l'exécution du jeune prince. »
(Sir Neil CampbelJ's Journal^ London, 1869.)
Voici maintenant Tappréciation de cette accusation par M. Sainte-Beuve :
« Sans compter même les reproches publics, que lui adressa plus d'une fois Napoléon à ce sujet et qui équivalent à un démenti, il semble que Talleyrand n'avait pu dès le principe se prononcer aussi absolument qu'il Ta prétendu confre toute intervention dans les affaires d'Espagne : sans cela, l'Empereur ne lui aurait pas écrit de Bayonne, comme il le faisait (25 avril 1808) : « Je continue mes dispositions militaires en Espagne. Cette tragédie, si je ne me trompe» est au cinquième acte : le dénouement va paraître, j» Il ne se serait point ouvert à lui comme à un confident sur le misérable caractère de cette royale famille espagnole, de ce brave homme ou benêt de roi, du prince des Asturies, de la reine, de ce méprisable et inséparable prince de la Paix, qui, disait-il, avait l'air d'un taureau : — «Le prince desÂsturies est très-bôte, très-méchant, très-ennemi de la France... La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie, c'est vous en dire assez. » Il ne lui eût pas confié ces princes en personne et ne les lui eût pas donnés tout d'abord pour hôtes à Yalençay pour « les bien traiter et leur faire passer agréablement le temps, » tout en lui recommandant de les isoler et « de faire surveiller autour d'eux. » Notez bien que cette année 1808, celle de la fourberie de Bayonne, ne fut point du tout une année de disgrâce pour Talleyrand. Il eut même un retour marqué de faveur lors du voyage
d'Erfurt, où il fut appelé et très-employé sous main par Napoléon auprès de l'empereur Alexandre ( septembreoctobre 1808). 11 fut encore employé dans le cours de Thiver auprès de M. de Mettemich. Ces commissions confidentielles lui maintenaient une position rivale et presque menaçante en regard du ministre en titre, M. de Champagny, honnête homme et travailleur, qui prêtait aux épigrammes, et sur le compte duquel il ne cessait de s'égayer. Enfin on trouve encore une lettre de Napoléon à Tàlleyrand adressée d'Espagne, d'Aranda, du 27 novembre 1808 : mais ici s'arrête la faveur avec la confiance. » (Sainte-Beuve.)
M">« de Staël ne croyait pas que M. de Tàlleyrand fût directement complice du meurtre du duc d'Enghien; elle croyait même au mot de blâme qu'on lui attribuait: car c'est de lui qu'elle parle, sans le nommer, dans ce passage des Considérations sur la Révolution française (tome II», p. 323) :
« Au moment où Bonaparte voulut se faire nommer empereur, il crut à la nécessité de rassurer d'une part les révolutionnaires sur la possibilité du retour des Bourbons, et de prouver de l'autre, aux royalistes, qu'en s'attachant à lui, ils rompaient sans retour avec l'ancienne dynastie. C'est pour remplir ce double but qu'il commit le meurtre d'un prince du sang, du duc d'Enghien. Il passa le Bubicon du crime, et de ce jour son malheur fut écrit dans le livre du Destin. Un des Machiavélistes de la cour de Bonaparte, dit, à cette occasion, que cet assassinat était bien pis qu'un crime puisque & était une faute. J'ai, je l'avoue, un profond mépris pour tous ces politiques dont l'habiloté consista à se montrer supérieurs à la vertu. Qu'ils se montrent donc une fois supérieurs à l'égoïsme» oela sera plus rare et même plus habile, »
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M»*» de Staël eut-elle jamais un sentiment tendre pour M. de Talleyrand, et réciproquement? Probablement ils ne s'aimèrent que par l'esprit, non par le cœur. Cette liaison eut ses brouilles et sçs raccommodements, jusqu'au jour où elle fut définitivement rompue. Évidemment, on pouvait inspirer une passion à M«« de Staël par une galanterie ingénieuse , comme elle pouvait en inspirer une elle-même par son éloquence. Mais Téloquence fatigue à la longue : quelqu'un s'étonnait devant ^^. de Talleyrand qu'un homme qui avait joui de l'intimité de M»« de Staël eût pu se laisser séduire par M*»»« Grand : « Ah ! dit-il, justement, il faut avoir aimé une femme de génie pour savourer le bonheur d'aimer une béte. »
— « Mais, vous, Madame , vous savez nager ! » — Cette manière de déclarer à M»« de Staël qu'on lui préférait M"»« Récamier était extrêmement fine sans doute, mais n'en était pas moins un coup de poignard dans le cœur, si réellement le cœur de M«»« de Staël était tendrement épris de M. de Talleyrand. — ^On lit dans le Journal des misses Berry, les amies d'Horace Walpole, à la date de 1791 : « Nous revînmes d'Italie à Paris vers la fin d'octobre et nous y trouvâmes l'ambassadrice de Suède, rue du Bac, dans tout le feu de sa passion pour Talleyrand. Nous soupâmes à son hôtel, invitées par son mari, qui nous vit tous les jours. Quant a madame, elle était trop occupée de sa passion pour s'apercevoir de notre existence. »
(Miss Berry*Sy t. I«% p. 370.)
Mrs Jameson, qui admire beaucoup la réponse faite par M. de Talleyrand à M"»* de Staël lui demandant laquelle des deux, M°»e Récamier ou elle, serait plus volontiers sauvée par lui, si elles risquaient toutes les deux ensemble de se noyer, prétend que ce bon mot en inspira un meilleur encore à un comte bavarois, lorsqu'il se promenait à Munich, sur les bords de l'isar, avec la belle M«» V***, alors Tobjet de son amoureuse préférence. Depuis quelcpies moments, il l'entretenait de sa mère, à qui, tout vaurien qu'était le comte, il avait toujours témoigné le plus tendre dévouement ; puis, sans transition, il se mit à parler à la dame de ses pensées avec toute l'éloquence de l'amant le plus passionné : « Je vous crois, dit M™« V*** en l'interrompant tout à coup, mais si votre mère et moi nous tombions dans cette rivière, au secours de laquelle vous précipiteriez- vous d'abord ? — Au secours de ma mère, répondit le comte. » Mais, regardant Mme Y*** avec ^n regard expressif, il ajouta aussitôt: «Vous sauver d'abord, vous, ce serait me sauver moi-même. » (Mrs Jameson, Common book, etc.)
Lorsque parut le roman de Delphine, on prétendit que M™« de Staël s'y était peinte elle-même sous les traits de Delphine et avait peint M. de Talleyrand sous ceux de M™« de Vernon. M. de Talleyrand, la rencontrant quelque temps après la publication de l'ouvrage, lui fit son compliment et ajouta de sa voix la plus douce : « On m'assure que nous y sommes tous les deux, vous et moi, déguisés en femmes, »
Il est juste de citer ce que M"»« de Staël disait elle-même de ses rapports politiques avec M. de Talleyrand. Dans ses Considérations sur la Révolution française, elle convient que ce fut à sa prière que Ghénier avait prononcé le discours . auquel il dut son rappeL Un an après, ce fut encore à sa
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recommandation que Barras rappela au ministère des affaires étrangères :
« M. de Talleyrand était revenu d'Amériqpie un an avant le 18 fructidor. Les honnêtes gens en général désiraient la paix avec TEurope, qui était alors disposée à traiter. Or, M. de Talleyrand pai^aissait devoir être ce qu'on Ta trouvé depuis, un négociateur fort habile. Les amis de la liberté souhaitaient que le Directoire s'affermît par des mesures constitutionnelles, et qu'il choisît dans ce but des ministres en état de ^soutenir le gouvernement. M. de Talleyrand semblait le meilleur choix possible pour le département des affaires étrangères, puisqu'il voulait bien l'accepter. Je le servis efficacement, à cet égard, en le faisant présenter à Barras par un de mes amis et en le recommandant avec force. M. de Talleyrand avait besoin qu'on l'aidât pour arriver au pouvoir ; mais il se passait ensuite très-bien des autres pour s'y maintenir. Sa nomination est la seule part que j'aie eue dans la crise qui a précédé le 18 fructidor et je croyais ainsi la prévenir ; car on pouvait espérer que l'esprit de M. de Talleyrand amènerait une conciliation entre les deux partis. Depuis, je n'ai pas eu le moindre rapport avec les diverses phases de sa carrière politique. »