‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 17 sur 48 · DÉPIT ET IMPATIENCE · texte numérisé non relu

DÉPIT ET IMPATIENCE

Malgré son impassibilité natuT'elle ou calculée, malgré sa sagacité à la fois prévoyante et résignée, M. de Talleyrand avait, dit-on, ses impatiences d'ambition déçue, ses emportements même quand il se croyait trop négligé, et sa 'mauvaise humeur lui inspirait parfois alors des paroles peu dignes d'un grand politique. Ainsi, sous le ministère Decazes, très-piqué de ne pas être rappelé aux affaires qu'il espérait n'avoir quittées que pour quelques instants, voyant

sa haute position s'amoindrir à i*ombre où ou le laissait, il s^avisa de se rapprocher des alliés royalistes et de déclamer avec eux contre le cabinet, qui, disait-il, « était anti-constitutionnel et asservissant la France. » Il rappelait les traités de 1815, comme des traités ruineux et honteux, qu'il n'avait pas voulu signer^ M. L. de Yielcastel, dans son Histoire de la Restauratioa, nous dit que M. de Talleyrand s'apercevant alors que, dans les conseils du roi, le ministre de la police remportait- sur le ministre des affaires étrangères, tourna ses batteries contre le premier, lui prodiguant les qualifications les plus méprisantes. Rencontrant un jour M. Pasquier, président de la Chambre des députés, à qui il ne pardonnait pas de s'être rallié au favori, il lui dit à haute voix : (c J'espère que vous ne traînerez pas la Chambre que vous présidez dans les boues de la police. »

Cette phrase fit assez de bruit pour que le roi fît intimer à M. de Talleyrand Tordre de ne plus se présenter à la cour où sa dignité de chambellan lui assignait une des premières places. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois que le duc de Richelieu lui fit accorder la permission de reparaître aux Tuileries. — Ne peut-on pas regai*der cet épisode de la vie politique du prince de Talleyrand comme une maladresse? M. L. de Vielcastel n'a pas tort de dire qu'il porta ainsi luimême une atteinte grave à la position factice qu'il s'était ménagée depuis la Restauration.

If. DE TALLEYRAND PEINT PAR MISS BERRT ET PAR LADY MORGAN

«... Sir Charles Stuart (l'ambassadeur d'Angleterre)* aura demain à dîner Talleyrand et tout son monde. Talleyrand! si vous pouviez le voirJ une masse de corruption morale et physique, tel qu'il apparaît à mes yeux, m'inspire

des sentiments si différents de ceux avec lesquels je considère les grandes âmes et les grandes actions, que je serais très-désolèe d'être obligée d'exprimer ce que je sens pour lui (1). »

(i/. et C. de Miss Berry, t. III, p. 77.)

« Jeudi, 2 décembre 1819. — Je suis allée chez M. deVaudemont où j'ai trouvé Talleyrand avec deux ou trois autres personnes seulement, et pour la première fois je suis entrée en conversation avec lui. Nous avons parlé de la Galathée (de Girodet) ; sa remarque fut qu'entre les trois personnages du tableau il n'y a qu'un seul œil... celui de Pygmalion qui est de profil. Nous parlâmes ensuite des deuils publics, de leurs effets dans les nombreuses réunions, etc. »

{Ibid., p. 183.)

« Dimanche, 12 mai. — Dîné chez l'ambassadeur. Talleyrand y était : il a été fort amusant sur les usages et la manière de vivre des vieilles dames de l'ancienne cour, dont il a dit qu'il ne reste aucun vestige et que &est une chose qui manque pour l'entretien des manières et de la langue. »

{Ibid,, p. 315.)

Dans son ouvrage sur la France, publié en 1817, lady Morgan raconte une séance de l'Institut. Le cicérone qui l'introduit dans la salle académique lui nomme les immortels a mesure qu'ils viennent prendre leur place. « Le premier qu'on me montra, dit-elle, était remarquable par le calme de sa physionomie, un vrai visage d*enfant endormi : ses cnains croisées, ses yeux à demi recouverts de leurs pau-

(i) Une page plus loin, miss Berry appelle encore M. de Talleyrand la corruj^ion per*on»ifUe.

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pières semblaient ne pas appartenir à un habitant de ce monde, — Cependant, répondit mon cicérone à l'observation que j'en fis, c'est M. de Talleyrand, mais jamais visage ne fut moins baromètre, »

( La France f par lady Morgan, t. II, p. 261 . )

Voici un second portrait que lady Morgan, dans le même ouvrage sur la France, traçait en 1816 de Talleyrand qu'elle vit à une représentation dramatique des Tuileries, en costume de grand chambellan et assis derrière le fauteuil de Louis XVIII.

« J'avais déjà fré(j[uemment vu ce célèbre personnage qui figurera dans l'histoire future, je l'avais vu à la cour, dans les fêtes publiques, au mariage d'un prince, sous le dôme de Notre-Dame, dans les scènes les plus tragiques et les scènes les plus comiques ; mais je l'avais vu toujours le môme, froid, immobile, ni distrait, ni réfléchi, toujours impassible, aucune teinte ne variant la pâleur livide de son visage, aucune expression no trahissant son caractère impénétrable. Était-il mort, était-il vivant, on pouvait en douter par moment : si le cœur battait ou si le cerveau vibrait, c'est ce qu'aucun observateur mortel ne pouvait vérifier. De l'âme de cet homme le monde semblait exclus dédaigneusement, ou si on pouvait hasarder une conjecture d'après ce qu'on en voyait, c'était pour reconnaître en lui l'énigmatique sphynx qui a dit: «La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée. » Ni l'amour le plus tendre, ni l'amitié la plus dévouée, ni la communauté d'intérêts ne pourraient faire parler ce visage qu'on peut seulement comparer à un livre écrit dans une langue morte. »

On a répété souvent le mot de Charles-Quint disant du cardinal d'Ossat que pour déjouer sa sagacité pénétrante il ne

suffisait pas de se taire devant lui, il fallait ne pas penser. L'impassibilité de M. de Talleyrand eût déjoué le cardinal d'Ossat lui-même... Ce n'était pas seulement par son langage qu'il déguisait sa pensée, mais aussi par son silence.

Une des plus spirituelles correspondantes de lady Morgan avait une antipathie pour M. de Talleyrand: « Je ne saurais me fier à lui, écrivait-elle en 1818. On vous dit que c'est un grand homme parce qu'il a toujours su se relever après ses chutes. Il a cela de commun avec les chats qui retombent toujours sur leurs pattes. Le chat aussi ne suit pas ses maîtres quand ils s'en vont: il reste fidèle... à la maison. »

Quelques-uns des meilleurs bons mots de M. de Talleyrand expriment et résument une situation de Tesprit public. A une de ces époques trop fréquentes de la révolution de Juillet où les changements succédaient rapidement aux changements et livraient la France à toutes les suppositions de l'incertitude : « Quelle est votre opinion aujourd'hui? demandait-on à l'impassible diplomate. — Moi, répondit-il, j'en ai une le matin, j'en ai une autre l'aprèsmidi, mais le soir je n'en ai plus du tout. »

Le duc de Wellington n'était pas naturellement admirateur de l'esprit, se reconnaissant incapable d'une réplique ; mais il admirait l'esprit de M. de Talleyrand parce que, selon lui, ses bons mots étaient en général sans réplique, 11 citait entre autres comme parfaitement diplomatique, sa réponse à un lord, qui le rencontrant au sortir d'un conseil des ministres où une importante question avait été longuement discutée, lui demanda: Que s' est-il donc passé dans ce conseil? — « Mylordy il s'est passé trois heures, »

Le duc trouvait excellente encore cette autre réponse à

an de ses collègues d'ambassade qui dînait avec lui chez le duc de Cambridge. La conversation avait été très-futile et M. de Talleyrand avait paru s'y intéresser médiocrement: « Ne trouvez-vous pas les protocoles de lord Palmerston très-ennuyeux ? lui demanda son voisin de table. — Non, répondit M. de Talleyrand, c'est le temps perdu qui m'ennuie, »

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