BONS SENTIMENTS ET LARMES DE M. DE TALLEYRAND
M. de Talleyrand fat un des premiers à deviner ce que serait un jour M. Thiers, lorsqu'il lui fut présenté, venant d*Aix où il n'avait eu que des succès à'étadiant, et avant méme^qull se fût fait connaître par sa première édition de Thistoire de la Révolution, laquelle ne fut publiée par la maison Lecointe et Duret qu'à la condition qu'elle serait précédée d'une introduction par Félix Bodin. Plus tard, devant M. de Talleyrand, quelqu'un disait de M. Thiers, ministre : C'est un par ve/2«.— « Dites qu'il est arrivé, » reprit M. de Talleyrand. On citait dernièrement cette réponse de M. Thiers à un ami qui l'engageait à réfuter une calomnie : « Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis quarante ans ; que me fait une goutte de plus ou de moins?» Le mot avait déjà été dit par M. de Talleyrand et, en tout cas y il était encore plus vrai dans sa bouche que dans celle de M. Thiers.
a J'ai été témoin une fois, nous a dît M""* C...., d'un élan de sensibilité, d'un souvenir tendre exprimé par le prince de Talleyrand, non-seulement par sa physionomie, mais encore par des paroles bien senties, comme ondit aujourd'hui. Sa nièce, la duchesse de Dino lui montrait un portrait de sa mère, la duchesse de Gourlande. Le prince de Talleyrand contempla cette image avec une émotion croissante, il essuya une larme et dit: — « Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu sur la terre une femme plus digne d'être adorée I... »
Le prince avait lui-môme adoré cet ange sur terre.
Selon M. Sainte-Beuve, M. de Talleyrand n'était pas et ne pouvait pas ôtre aussi insensible ni aussi égoïste qu'on Va dit: les hommes ne sont pas des monstres. Lorsqu'il
perdit sa vieille amie, la princesse de Vaudemont (janvier 1833), il se montra fort affecté. Il est vrai que Montron, qui en faisait la remarque, ajoutait : a C'est la première fois que je lui ai vu verser des larmes !»
Une autre fois encore, pendant son ambassade à Londres, comme il avait été l'objet, à* la Chambre des lords, d'une violente et inconvenante attaqpie du marquis de Londonderry, le duc de Wellington se leva aussitôt, et il défendit, il vengea en termes chaleureux son vieil ami le vétéran des diplomates. Le lendemain, M. de Talleyrand, lisant ces débats, fut surpris par un visiteur les larmes aux yeux, tant il était touché du procédé du duc de Wellington, et il lui échappa de dire : — « J'en suis d'autant plus reconnaissant à M. le duc, que c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du bien de moi. »