‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 20 sur 48 · M. DE TALLEYRAND ET M. DE CHOISEUL-GOUFFIER · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND ET M. DE CHOISEUL-GOUFFIER

Naturellement les premiers amis de M. de Talleyrand, les Amis de sa jeunesse, appartenaient à aa caste, et si les vicissitudes de la Révolution lui firent à la fois déserter les intérêts de cette caste, il resta fidèle aux individus, môme à ceux qui n'épousèrent pas comme lui la cause du tiers état. Un des amis dont il aimait le plus à parler dans les phases successives de ses transformations politiques était M. de Choiseul-Gouffier , envoyé comme ambassadeur à Constantinople en 1786. Deux lettres publiées pour la première fois, au mois d'août dernier, dans \q Bibliophile français, par M. Lorédan Larchey, sout de celles qui nous montrent le signataire \ sous son jour le plus aimable. M. de Talleyrand y confiait à son $imi ses opinions sur les hommes et sur les choses ; il l'entretenait surtout avec une franche expansion de ses sentiments

affectijeux, et il est impossible de ne pas le croire lorsqu'après avoir confessé son ambition de jeune abbé à qui il tarde d'être archevêque, il parle en homme non moins préoccupé de la fortune de son ami que de la sienne propre (1).

Dans ces lettres nous voyons aussi, deux ans avant 1789, le futur citoyen Talleyrand rallié déjà aux idées libérales qui ne sont pas encore des idées révolutionnaires : — « Il ne désespère pas de la monarchie ; mais c'est parce qu'il espère que le roi gouvernera pour le bonheur du peuple qui sera enûn compté pour quelque chose. » Il était de ceux qui croyaient encore ce bonheur possible avec un prince aussi bien intentionné que Louis XVI. Hélas 1 Louis XVI n'était pas encore désabusé lui-môme sur toutes ces professions d'amour du peuple qu'on répétait sans cesse autour de lui : il n'avait pas encore dit avec amertume ces paroles si sincères et si vraies qui réduisaient les amis du peuple à deux : Turgot et le roi lui-même.

Gomme style, les lettres à M. de Ghoiseul-rrouffier sont de celles qui prouvent que M. de Talleyrand pouvait se passer de secrétaire pour bien écrire, sans que ce disciple de Voltaire ait jamais cependant écrit beaucoup de lettres qu'on puisse citer réellement comme des chefs-d'œuvre épistolaires. On y trouve encore une faute de français, les mémoires au féminin (2). M. Lorédan Larchey est d'accord avecM. Sainte-Beuve pour les proclamer à la fois charmantes de sentiment, d'esprit et de forme. — « Ija première, dit M. Larchey, entièrement politique, se recommande par une appréciation très-sensée de la politique qu'aurait dû suivre M. de Galonné à l'égard des notables.» M. Sainte-Beuve

(i) M. de Talleyrand n'était alors qu'abbé de Saint-Denis.

(2) Ce n'est qu'une négligence ctpendant, car le mot est au masculin dans le premier alinéa de la même lettre, et la faute, si faute il y a, serait dans l'orthographe de l'adjectif : — publiques au lieu de publics.

ajoute : « C'est du Talleyrand d'avant la Révolution, d'avant Tépiscopat ; c'est vif, court, agréable, aimable, en même temps qu'on y sent un premier souffle de libéralisme sincère, un souci des intérêts populaires qui semble en vérité venir du cœur autant que de l'esprit.» Les voici toutes les deux :

A M. DB CHOISEUL-GOUPFIER, A CONSTANTIN OPLE (1).

a 4 avril 1787.

« Je t'envoie, mon ami, les discours de M. de Galonné à l'ouverture de l'assemblée des notables et les mémoires qui ont été soumis aux discussions des bureaux dans la première et seconde division. Ceux de la troisième et de la quatrième ne sont pas encore imprimés. Ainsi tu ne les pourras recevoir que par le courrier prochain.

« Tu trouveras dans cet envoi-ci d'excellente besogne ; c'est à peu près le résultat de tout ce que les bons esprits pensent depuis quelques années.

« IjOS oppositions sont extrêmement fortes ; M. de Calonue a eu le tort de ne p^s rendre publiques ses mémoires dès le commencement de l'Assemblée, le public instruit aurait contenu les notables qui ont mis leur gloire dans l'opposition et qu'il est bien difficile actuellement de tirer de cette route-lù.

« Pendant plusieurs semaines Paris a reçu son opinion de l'Assemblée , au lieu que Paris instruit aurait fait à l'Assemblée l'opinion qu'elle devait avoir,

tt Ce sont, comme de raison, les privilégiés qui mettent le plus d'activité dans toutes leurs attaques contre M. de Calonne et maintenant on a fait de l'affaire actuelle une affaire personnelle. On croit qu'en culbutant M. de Calonne, ce

(1) Cette pièce est dans les mains de M. Félix Platel, avocat au barreau de Paris, qui l'a communiquée à M. Lorédan Larchey.

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serait culbuter ses projets et c'est bien vraisemblable; mais il paraît impossible que le roi ne le ^soutienne pas ; encore quinze jours, et il a victoire gagnée.

« Alors il sera fait par Louis XYI le plus heureux changement dans Tadministration qu'il y ait eu à aucune époque.

« Des administrations provinciales, et plus de privilèges, — c'est la source de tous les biens.

« Il n'y a rien qui ne puisse être fait par les administrations provinciales, et il n'y a pas de changement heureux qui puisse être fait sans elles.

« Mon ami y le peuple sera donc enfin compté pour quelque chose.

« Tu attendras avec bien de l'impatience les lettres que t'apporteront le premier courrier. Il sera décidé de tout pendant cette quinzaine. Si le roi fait tous les changements annoncés, son règne sera celui de la monarchie et le plus brillant et le plus utile.

« Je n'ai pas autre chose dans la tête. Comme tu nous manques dans ce moment-ci, toi noble, élevé, populaire !

a Je t'ai écrit par Marseille une lettre fort longue sur tout cela, il y a quelques jours. Tu me manderas ce que tu penses des projets qui t'intéressent et dont je te parle avec détails.

« Mon archevêque de Bourges est plus mal depuis quel- (jues jours : on dit qu'il s'en va tout à fait. Les remèdes les plus actifs le sont moins que le mal . Cette époque sera vraisemblablement celle qui décidera de mon sort. Pour le moment, il me parait bien difficile qu'on ne me donne pas l'archevêché de Bourges. La malveillance de l'évêquc d'Autun ne me paraît pas pouvoir lui fournir les moyens de me le refuser.

« M. de Montmorin dit beaucoup de bien de toi. Il vient, pour se mettre au courant de toutes les affaires du moment, de relire tes dépêches depuis que tu es à Constan-

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tinople, et il a dit à M. de Grammont qu'il était impossible d'avoir une meilleure conduite que la tienne.

« Talleyrand. »

M. de Talleyrand faisait allusion dans cette lettre et dans la suivante à ses services comme agent général du clergé. L'usage voulait que cette place menât tout droit à un évôché. M. de Talleyrand ne visait pas à moins qu'à l'archevêché de Bourges : c'était le siège qu'il espérait être le plus tôt vacant par la mort prochaine du titulaire. En n'obtenant que l'évêché d'Autun, qu'il n'eut que plus tard, il eut en revanche la consolation de remplacer le prélat qu'il accusait d'une malveillance persounelle. Ce siège était d'ailleurs par son importance une fiche matérielle de consolatioa^ puisqu'il donnait quatre- vingt mille livres de revenus.

On peut remarquer enfin que l'enthousiasme libéral de M. de Talleyrand en 1187 se conciliait très-bien dans sa conscience politique avec l'ambition des hautes dignités ecclésiastiques, qu'il envisageait comme des fonctions doublement influentes , à la cour et à l'assemblée. Disons encore qu'à cette époque M. de Galonné était pour M. deTal* leyrand le plus grand ministre qui eut gouverné la France, sinon par tout ce qu'il avait déjà fait, au moins par ce qu'il projetait de faire s'il conservait la faveur du roi et gagnait sa cause contre ceux que M. de Talleyrand appelle des privilégiés.

La seconde lettre que nous allons transcrire est séparée de la première par un intervalle de six mois. L'archevêché de Bourges a été donné à un concurrent mieux protégé sinon plus méritant, et l'èvèque d'Autun vit encore. M. de Talleyrand n'a toujours pour se consoler dans son impatience déçue que les épanchements de l'amitié.

DE M. DE TALLëYRAND. 20â

A M. DE GHOISEUL-GOUFFIER.

a n octobre 1787.

a Depuis plus de six semaines, mon ami, je n*ai pas de tes nouvelles et jamais je n'ai eu autant de besoin d'en recevoir.

« Je ne sais rien de toi que ministériellement ; je sais que l'on est parfaitement content de toi ici, les ministres disent qu'il est impossible de s'être mieux conduit, voilà en gros ce que je sais.

« Mais des détails, qui sont tout pour l'amitié, je n'en sais pas un mot.

« 11 me revient de partout que Mgr l'archevêque de Toulouse et M. de Montmorin disent extrêmement de bien de toi. J'ai bien besoin de recevoir de tes lettres, je t'en conjure, ne néglige pas de m'écrire.

« J'ai été ces jours-ci à Rosny, j'y ai porté de l'inquiétude sur ta position et du dégoût sur la mienne. Voilà l'archevêché de Bourges donné à l'évêque de Nancy et l'évêché de Nancy donné à l'abbé de La Fare. A présent qu'est-ce qui arrivera ? Je ne prévois plus d'ici à longtemps de mouvement dans le clergé: quand il y en aura, me donnera-t-on la place qui me conviendra et à laquelle je conviendrai?

« Rien de ce que je désire ne tourne comme je le voudrais, mon ami ; je ne suis pas dans un moment de bonheur.

« Mais cela changera ; j'attendrai et on trouvera peut-être qu'un homme qui a trente- quatre ans, qui a été toujours occupé d'affaires, qui a fait celles de son corps, tout seul, pendant cinq ans, et de qui on s'est loué pendant tout ce temps-là, mérite qu'on le traite un peu mieux.

« Je vais dans quinze jours à rassemblée provinciale de Champagne j j'y passerai environ un mois et de là je viendrai perdre le reste de mon hiver à Paris puisqu'on ne veut pas me faire employer mon temps ailleurs. Si je peux contribuer à faire faire quelque chose d'utile en Champagne cela adoucira un peu mon oisiveté.

« Mais, mon ami , écris-moi, ne me dis pas un mot de nouvelles, je ne veux rien savoir de ce qui se passe, si c'est cela qui m'empôche de recevoir tes lettres.

« Madame de Choiseul ne revient pas de Baréges avant le !25 ou le 26. I^a mère n'est pas ici. Madame de Lamballe est revenue depuis deux jours d'Angleterre, mais comme je ne suis ici que d'hier, je ne l'ai pas encore vue ; je sais seulement qu'elle se porte bien.

« Il paraît ici depuis quelques jours un mémoire justificatif de M . de Calonne, il n'y en a dans Paris qu'un trèspetit nombre d'exemplaires. Je ne l'ai pas à moi. Je l'ai lu très-vite, il m'a paru bien écrit. Pour juger les principes et les motifs qu'il développe, il faut une seconde lecture.

« Adieu, je ne me permets pas d'écrire un -mot de nouvelles, parce que je veux que ma lettre t'arrîve et que tu reçoives de moi un mot cpii te dise que c'est de toute mon âme et dans tous les moments de ma vie, heureux ou contrarié, ou même malheureux, que je t'aime plus que tout au monde... adieu, ne m'écris que quatre lignes, mais écris-moi.

« Tallëyrând. »

Ce dernier paragraphe pourrait être signé de David ou de Jonathas, de Pythias ou de Damon. M. Larcher a raison^ ce n'est plus le Talleyrand « confit en rouerie » : l'abbé de Saint-Denis est un Talleyrand jeune, expansif, passionné

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môme dans ses affections... Ne le sera-t-il déjà plus un an après sous la mitre d'évèque d^Autun ?

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