‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 22 sur 48 · ESQUISSES ET SCÈNES DIVERSES · texte numérisé non relu

ESQUISSES ET SCÈNES DIVERSES

la

l'abbé de pradt kt m, de talleyrand.

C'est M. Sainte-Beuve qui, dans un article récent, a curieusement cherché à démontrer, par un contraste sensible, combien M. de Talleyrand l'emportait pour la tenue, pour le secret y pour l'esprit de conduite et une dignité naturelle sur des acolytes, gens de beaucoup d'esprit, mais légers, intempérants, et qui ne venaient que bien loin à sa suite, dans Tordre de la politique et de l'intrigue. Ainsi l'abbé de Pradt était un ennemi de Napoléon, et, certes, piqué au jeu, autant que M. de Talleyrand, il était actif, délié, infiniment spirituel en conversation, et, la plume à la main, écrivain d'une verve pittoresque : mais que dire de lui plus à sa charge que ce qu'on va lire, une anecdote qui nous est arrivée par tradition, en droite ligne, de Berryer qui aimait à la raconter, telle qu'un témoin délicat et sûr l'avait recueillie de sa bouche et l'avait écrite aussitôt :

« En 1814, M. de Talleyrand était à la tête d'une espèce de conspiration dont le but d'abord fut de faire passer l'empire à Napoléon II, sous la régence de Marie-Louise; puis.

le but se transformant, il se prit à travailler au retour des Bourbons.

« A ce moment, Tabbé de Pradt, archevêque de Malines, qui aimait passionnément jouer au moins le rôle de marmiton dans toutes les cuisines politiques, eut vent de Faffairc, et il me conta {c'est Derryer qui parle) l'anecdote en ces termes :

(f Je voulais savoir (disait donc Tabbé de Pradt) de quoi il était question, et il était impossible de faire parler le prince de Talleyrand, entouré de monde et sur ses gardes. A son âge, pensai-je, on tient un peu de la vieille femme ; il doit être bavard au réveil : voilà le moment qu'il faut saisir. Pour cela je ramasse une nouvelle, dont je ne meta qu'un fragment dans mon billet, ajoutant que je demandais la pemiission de venir achever de vive voix ce qui ne pouvait se confier au papier. J'envoie le billot à l'heure du réveil, et pour ne pas laisser au prince, le temps de réfléchir, d'hésiter à me recevoir oui ou non, je suis là letti*e à cinq minutes de distance. On m'introduit. — Le prince était orné de quatorze ))onnets superposés les uns aux autres, ce qui formait plaisamment un grand édifice sur sa petite figure. — Gomme je l'avais pressenti, il fut causeur, et je sus tout. Rentré chez moi, je décidai que le seul moyen de prendre pied dans cette affaire était d'y faire entrer un personnage politique important; après avoir bien chei'Ché : « Ma foi ! m'écriai-je, il n'y a que Rovigo qui remplisse mon but. » Je cours chez le ministre de la police. C'était le soir, il y avait réception. J'entame avec lui une convereation et, tout en nous promenant, je dirige nos pas vers la salle du billard, où enfin nous nous trouvons tous deux seuls :

« — Monsieur le duc, lui dis-je, l'horizon se rembrunit. *— Vous pensez , Monseigneur ? — Les têtes graves doivent

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réfléchir. — C'est mon avis, monsieur Farchevôque. — — Il y a telle circonstance dans la vie politique où un homme peut racheter tout un passé. — Croyez-vous, monseigneur ? » — Et ici le duc pouvait songer confusément à la mort du duc d'Enghien. — « Je crois, monsieur le duc, que le moment est venu... — Monseigneur, je vais expédier un courrier à Sa Majesté l'Empereur, pour le consulter à cet égard. » — > J'avais manqué le but. Je quittai Paris précipitamment, afin d'éviter le retour du courrier. Mais celui-ci fut pris par un détachement de cosaques; l'Empereur ne connut pas le message, et je revins à Paris prendre place dans la commission qui organisait le retour des Bourbons. »

Et voilà bien la différence, dit M. Sainte-Beuve, qu'il y a entre un marmiton politique et un maître d'hôtel habile et consommé.

N'en déplaise à l'ingénieux critique, on trouve mieux que cette anecdote dans les Mémoires de M. Beugnot, qui, dans un des épisodes plaisants de la Restauration, nous montre l'ex-évéque d'Autun faisant contribuer l'archevêque de Malincs à son amusement en même temps qu'à sa politique. Les deux anecdotes n'en font peut-être qu'une, racontée différemment.

« Le jour où le gouvernement provisoire de 1814 fut formé, l'archevêque de Malines se présente chez M. de Talleyrand, et témoigne quelque surprise qu'on eût élevé une semblable machine sans qu'on lui eût réservé une place. Il demande avec humeur ce qu'on prétend faire de lui, car enfin on ne peut pas le laisser de côté dans un pareil moment. — « Et qui veut vous laisser décote ? reprend M. de Talleyrand; vous pouvez à l'instant même rendre le plus notable service ; avez-vous un mouchoir blanc ? — Oui. — Mais très-blanc? » L'archevêque tire son mouchoir de sa

poche : M. de Talïeyrand le prend, et le saisissant par l'une des cornes, en fait une sorte de drapeau, qu'il agite dans tous les sens en criant : Vive le roi ! ■— « Vous voyez ce que je viens de faire ; maintenant descendez, prenez le boulevard de la Madeleine , et suivez-le jusqu'au faubourg Saint- Antoine compris, en agitant votre mouchoir et criant : Vive le roi ! — Mon prince, vous n'y pensez pas ; considérez mon costume; je suis coiffé en ecclésiastique. Je porte ma croix, mon ordre de la Légion d'honneur. — Précisément, si vous n'étiez pas habillé de la sorte, il faudrait aller faire votre toilette: votre croix d'archevêque, votre toupet, votre rond poudré, tout cela fera scandale et c'est du scandale qu'il nous faut. » — Qui le croira ? L'auteur de tant d'ouvrages entre lesquels il s'en trouve de repiarquables, l'un des hommes de France qui ont le plus d*esprit, M. de Prçidt, enfin, descend l'escalier de M. de Talïeyrand pour aller jouer cette mascarade. Elle lui réussit assez bien d'abord. Il suivait le boulevard en jouant le rôle convenu et avait comme de raison ramassé un cortège assez nombreux de polissons et de curieux; mais parvenu au boulevard Poissonnière, il donna dans une veine de bonapartistes, qui, chargeant l'archevêque et sa troupe, l'obligèrent de retourner sur ses pas. Pressé dans sa retraite, force lui fut de remettre son drapeau dans sa poche, et de se jeter dans les bas-côtés. Il regagna à toutes jambes le quartier général de la rue Saint-Florentin, où il arriva essoufflé et crotté jusqu'à l'échîne. Le scandale ne pouvait pas être plus complet ni plus gai ; l'archevêque, fidèle à son caractère, s'étendit avec emphase sur son audace et ses succès. — Il raconta qu'il avait au bout du compte conquis à la cause royale une portion notable de la capitale; s'il n'avait pas poussé au delà du faubourg Poissonnière, c'est qu'à vrai dire, il y avait eu de sa part une aventure dont tout autre ne se serait

DE M. DE TALLEIFRAND.

chargé qu*avec de bons escadrons. Au resie, il n* avait pas fui, et à la mine fière dont il avait regardé la multitude, il avait bien fait voir que rien n'était capable de lui en imposer, pas plus le regard de Bonaparte menaçant qae Vardor eivàum prava jubentinm» Et M. de JTalleyrand d'écoUter froidement et de répondre : « Je vous avais bien dit qu'habillé comme vous voilà, vous feriez un effet prodigieux. »

Ce rôle d'acclamateur sur les boulevards avait été accepté par d'autres que l'aumônier du dieu Mars ; noua pourrions oiter entre autres un nommé Fontaine de Montpellier, qui l'avait ^oué de manière à recevoir une gratificatiou honnête de M. de Talleyrand.

Eugène Scribe a profité dans Bertrand et Raton de la Qcène racontée par M. Beugnot.

M. DB TALLEYRAND ET M. ROTBII*GOLLARD.

M. Sainte-Beuve a très-finement analysé les relations tardives qui s'établirent entre le grand dipïomatei et le grand philosophe, lorsqu'ils étaient ïun et l'autre parvenus à un âge où l'on ne songe guère à former de nouveaux lieias de société. Notre Plutarque littéraire a trouvé là un parallèle picfuant de ces deux illustraticMsis qui se donnaient la main sur le bord d& leurs tombes, ne comptant pas trop, probablement, se rencontrer là-haut ou là-bas. M. Sainte- Beuve semble croire que M. de Talleyrand espérait que l'austère M. Hoyer-Gollard serait pour hii \m répondant à Fégard des moralistes, en att^ràant le confesseur qui sevaii son répondant à l'égard des dévots.

M. Royer-Gollard était un philosophe religieux, et M. de Talleyrand, en se ménageant ses sympathies, se réconciliait à la fois avec la morale et la relig&o». Mais citons :

« M. de Talleyrand était arrivé aux limités de la vieillesse ; sa quatre-vingtième année était sonnée ; il ne songea plus qu'à finir de tout point convenablement. La vertu était son côté faible, et il dut penser à le fortifier. M. Royer-Gollard était son voisin de terre. M^ Royer-Collard était depuis longtemps un homme, un nom dont on aimait à se couvrir quand on avait un côté faible. Cousin, dans^ un temps, quand on attaquait sa religion, aimait à se replier sur M. Royer-Gollard, qu'il proclamait bien haut son maître. Dans un genre tout différent, M. de Talleyrand dut aussi songer d'assez bonne heure à M. Royer-Collard et à le rechercher comme l'homme de bien le plus considéré dans la politique. Il le cultiva surtout dans les dernières années. Passer tout l'été si près de M. Royer-Collard (Valençay est à qii^atre ou cinq lieues de Châteaux-Vieux) et ne pas être dans des relations particulières avec lui, c'eût été une mauvaise marque. Il fit des avances; M™« de Dino, avec son attrait de haute distinction et sa coquetterie d'esprit, l'y secondait puissamment. M. Royer-Collard capitula, mais il fit ses conditions. Sous prétexte de trop de bourgeoisie et de simplicité, il fut dit que sa femme et ses filles n'iraient point à Valençay. A ce prix M, Royer-Collard fut bonhomme et indulgent. Le grand bourgeois se montra bon prince envers le grand seigneur. Quand on songe qu'en ses heures d'austérité il avait dit ce mot : « Il y a deux êtres dans ce monde que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur : c'est un régicide et un prêtre marié; » on conviendra qu'il eut à y mettre du sien. On raconte que la première fois que M. de Talleyrand fit sa visite à Château- Vieux à travers un pays fort accidenté , moitié rochers, moitié ravins, et de l'accès le plus raboteux , son premier mot à M. Royer-Collard en entrant dans le salon fut : « Monsieur, vous avez des -abords bien sévères... » On ne dit pas la suite; mais interpellé de

la sorte, rhomme à l'esprit de riposte ne dut pas être en reste. •

« Dans les ôomraencements de leur liaison et quelques années auparavant, M. de Talleyrand avait eu l'idée de donner à Paris un grand dîner de personnages considérables, et représentant chacun quelque chose : Guvier, la science; Gérard, la peinture... Royer-Gollard devait y représenter l'éloquence politique. Il n'y alla point, mais il disait en plaisantant de ridée : « Me voilà donc élevé à la dignité d'échantillon ! »

« Talleyrand et Royer-Gollard affectaient tous deux, dans la manière de s'exprimer, la brièveté concise et la formule : tous deux étaient volontiers sentencieux; ils avaient le mot qui grave. Mais chez Talleyrand cette formule s'appliquait plus volontiers aux choses , aux situations, et chez Royer- Gollard aux personnes. Réunis, ils devaient faire assaut, chacun dans son genre. G'étaient, pour peu qu*on y songe, deux profils des plus originaux et chez qui tout semblait en relief et en opposition : M. Royer-Gollard, droit de taille, le front couvert d'une perruque brunâtre, le sourcil proéminent et remuant, le nez fort et marqué, le visage. rugueux ^ la voix mordante, par moments stridente et se riant volontiers à elle-même quand il avait dit quelque mot; en tout un esprit altier et des plus fins sous une écorce restée en partie rustique ; mais il ne faudrait pas faire non plus M. de Talleyrand plus délicat qu'il n'était et plus débile à cause dé son infirmité. G'était une organisation puissante : il avait la voix mâle, profonde, partant d'un bon creux, bien que par principe et bon goût il s'interdît l'éclat du rire. Avec sa longue canne qui ressemblait à une béquille et avec laquelle il frappait de temps en temps sur l'appareil de fer dont sa mauvaise jambe était munie, il s'annonçait impérieusement! Des ye^ux gris sous des sourcils rudes, une face môrle plà^

quée de taches, un petit visage qui diminuait encore sous son immense chevelure, le menton* noyé dans une large cravate molle remontante, qui rappelait celle des incroyables et le négligé du Directoire, le nez en pointe insolemment retroussé, une lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, avec je ne sais quelle expression méprisante indéfinissable, fixée aux deux coins de la bouche et découlant de la commissure des lèvres; un silence fréqpient d*où sortaient d'un ton guttural quelques paroles d'oracle; il y avait là de quoi faire, en causant, un vis-à-vis de première force à Royer-Gôllard, bien que celui-ci eût plus de sève et de verdeur. Il disait de son Voisin de Valençay vers la fin : « M. de Talleyrand n'invëïxte plus, il se raconte. »

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