I. HOTEL SAINT-FLORKNTIN
Il faut attribuer au développement des organes de VhaJbitativitéy de la constructivité et de la localité^ le gotXt déployé par M. de Talleyrand non-seulement dans son hôtel de la ruç Saint- Florentin (1), mais encore dans ses deux résidences de campagne. MM. Gh. Place et J. Florent ont
(i) M. de Talleyrand, qui, depuis sa sortie du ministère, avait d'abord habité sa petite maison de la rue d'Ânjon-Saint-Honoré, < où il recevait fréquemment les étrangers, où il donnait des bals d'enfants, où les voix de Mme Grassini, de Crescentini, les scènes déclamées par Talma et sa femme, par Saint-Prix et Lafon, prêtaient aux simples soirées un air de fête, » avait depuis acheté l'hôtel Monaco, rue de Varennes, et il y tenait un état princier de maison : mais la faillite d'un banquier l'ayant mis subitement dans une gêne relative, l'Empereurs'empressa de lui venir en aide, et lui acheta son palais. On peut lire à ce sujet la décision du 81 janvier 1812, en vertu de laquelle la somme de i,38O,000 francs pour prix d'achat, lui fut payée sans aucune retenue. Il y est question do dettes urgentes auxquelles cette somme devait sans doute être affectée.
(Sto-B.)
décrit admirablement l'hôtel de Paris où M. de Talleyîand avait tenu conseil avec des rois et les deux retraites princières où il allait de temps en temps oublier la grande politique : '
«( M. de Talleyrand a déployé à Thôtel Saint-Florentin ce luxe qui n'a pas d*époque et qui est de tout âge, pourvu que l'art dessine Tameublement et choisisse les futilités élé* gantes qui en sont Taccessoire obligé.
« A voir l'air paisible de ce palais, on croirait à peine qu'il appartienne à un des plus riches personnages, car les valets ne s'y montrent point en foule , car tout y est réservé comme la pensée du maître, et cependant, ouvrez les portes, et vous trouverez de somptueuses enceintes, l'or et la soie en profusion ; mais aussi la politesse et le silence.
« Au premier étage sont les salons d'honneur : on y monte par un vaste et magnifique escalier orné de statues., garni de tableaux et ouvert en bas par un péristyle, près duquel deux lions de pierre se reposent : si le temps des allégories n'était passé, on eût certes trouvé à leur place sous le ciseau du sculpteur, la tête malicieuse et fine d'un renard à la mine narquoise.
« Dans l'aile droite et à l'entresol, qui serait partout ailleui^ un bel et confortable premier étage, sont les appartements de M. de Talleyrand.
« Si l'on arrive par l'escalier dérobé (et ici plus qu'ailleurs il en doit exister), on se trouve tout d'abord dans une antichambre que décorent des gravures et des dessins, et où sont deux valets en sentinelle, honnêtes cerbères de ce Tartare de bon goût, sans cesse disposés à ouvrir sans bruit les portes dociles, qui ont toujours ignoré ce langage aigre de leurs camarades de grandes maisons ; on entre dans la bibliothèque, singulier assemblage de toutes sortes de livres, aussi bien profanes que sacrés, aussi bien scepti-
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ques ou athées que chrétiens et orthodoxes ; rayons chargés d*œuvres pies et d'œuvres légères, Dieu et le monde, Satan et la politique I
« Des bureaux chargés de papiers, au milieu, aux angles, près des fenêtres, partout où la main doit trouver un appui, soit qu'elle se soit étendue vers la bibliothèque, soit que, obéissant à la pensée du maître, elle ait tracé une note bien courte, qu*un auto-da-fé volontaire dévorera bientôt, mécompte déplorable pour les infatigables quêteurs d*autographes. Vient ensuite le salon, tabernacle où s^accomplit le grand œuvre, où verdit Tarbre de la science du bien et du mal ; au milieu est une vaste table, et autour, comme de tous côtés, de vastes fauteuils, maisons roulantes, où le diplomate ressemble à ce diable de bronze florentin qui s'enveloppe dans ses ailes azur verdâtre.
- « De là on passe dans la chambre à coucher ; ici, la vie se concentre ; ici, apparaissent ces riens qui sont la coquetterie des riches ; au fond, le lit de parade à la coiffure empanachée, aux draperies soyeuses ; à côté, les rayons portatifs d'une bibliothèque usuelle , et tout près, un petit bureau bien simple, mais affectionné par le prince, tant il ressemble par sa modeste apparence' au fauteuil chéri, tournant, roulant, allant et venant comme le vent où le commande celui qui tournait, allait ou venait au gré du sort, selon que le poussait le vent du destin. Le regard scrutateur trouve encore aux ailes de cette vaste et riche cheminée la béquille , qui devenait un sceptre bien puissant quand la main du grand diplomate l'interposait dans les conflits européens.
« Enfln, Tœil plonge plus avant, et derrière cette portière de soie bleue soulevée, apparaît ce repaire de séduction où trônent le fard et la poudre, les odeurs et les mouches, où U vieillard rajeunit ses ndes, refait son visage pour monter
d*un pas plus assuré sur la grande scène du monde, et railler l'inquiète sollicitude des envieux, des courtisans ou des sots.
« Le 31 mars 1814, l'hôtel Saint-Florentin retentissait du pas des hommes d'armes ; les sabres traînants résonnaient sur le pavé de la cour, et Alexandre de Russie avec ses serfs et ses cosaques prenait possession des salles d'honneur. Bientôt accoururent, pour grossir le cortège de l'autocrate du Nord, le Méphistophélès autrichien , M. de Metternich ; ' M. de Nesselrode ; et les autres ministres des rois vainqueurs^ Tout cela se donnait rendez-vous au petit lever d'un homme qui n'était plus rien qu'un ex-ministre jouant au fin avec ces rattrapeurs de couronnes. M. de Talleyrand, ce jour-là, se leva plus tard, mit plus de soin que jamais à rafraîchir son visage, et sa chevelure bouclée se couvrait à peine d'une neige parfumée, que déjà des potentats sollicitaient l'honneur de tendre au valet de chambre la dernière papillote ; M. de Talleyrand parut enfin, et, passant le premier pour montrer le chemin sans doute, amena ce cortège d'empereurs, de rois et de ministres dans le salon de tout à l'heure.
« Chacun s'y accommoda à son gré, drapant son individualité ointe et sacrée dans les coussins du diplomate français, et pui3 on causa de la France ! Alexandre, qui eût été volontiers Français, si on l'en avait prié, ne voyait qu'à regret revenir les Bourbons, parce que avec eux revenait l'esprit de l'ancien régime ; il eût préféré le duc d'Orléans : mais M. de Talleyrand ne voulait plus d'une nouvelle usurpation, même de bonne maison, et il constitua d'un mot la Restauration , préludant ainsi à ce fameux congrès de Vienne, en faisant connaissance avec messieurs les Alliés, si peu rusés qu'il les tenait déjà dans ses filets tendus alors à larges mailles et entre deux eaux.
« Si le proverbe est vrai : Tel maître, tel valet, » il n'a ja-
mais reçu une plus parfaite application que dans ce somptueux hôtel, où les formes polies du prince sont passées aux valets, où personne, pas même le suisse, n'est arrogant à celui qui vient ou qui sort. Chacun aimait M. de Talleyrand chacun le pleure : il avait réservé toute Taffection et la tendresse dont il a déshérité trop souvent la patrie, pour les déverser sur ses gens (1). »