‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 25 sur 48 · L ELOGE DU COMTE REINHARP · texte numérisé non relu

L ELOGE DU COMTE REINHARP

L'éloge du comte Reinhard, prononcé à l'Académie des sciences morales et politiques par M. de Talleyrand, fit événement, non-seulement comme discours, mais plus encore par la mise en scène de la séance. M. âainte-Beuve a très-finement et un peu malicieusement analysé cette re- «présentation à la fois solennelle et comique. Entrons avec lui dans les coulisses :

« Remarquez que le sujet était lui-même choisi avec tact et avec goût : rien d'éclatant, rien qui promît trop ; l'orateur pouvait être aisément supérieur à son sujet. Et puis, n'ou* blions pas que c'est à l'Académie des sciences morales et politiques que M. de Talleyrand, à son retour en Europe et rentrant en scène, avait voulu débuter en l'an V par des mémoires fort appréciés; c'est par cette même Académie que, quarante ans après, il voulait finir. Il y avait de la modestie dans ce cadre, et aussi de l'habileté. Il savait que, si la politique est ingrate^ les lettres de leur nature sont reconniiissantés.

« C'est le samedi 3 mars i838 que, nonobstant un état de

DE M. DE TÀLLEYRANt). 241

santé des plus précaires, et sans tenir compte des observations de son médecin, il vint lire cet éloge de Reinhard dans une séance dite ordinaire, mais qui fut extraordinaire en effet. Les étrangers sont admis aux séances de cette Académie, et cette fois il y avait autant de monde que la salle en pouvait tenir ; pas de femmes, mais des hommes d'élite, principalement politiques ; M. Pasquier , le duc de No ailles et d'autres y assistaient. On remarqua fort un incident : M. derTalleyrand et le duc de Bassano, qui ne s'étaient pas vus depuis 1814 et qui ne s'aimaient guère, se rencontrèrent dan^ Pescalier ; ils se donnèrent la' main. Le bureau de l'Académie se composait de MM. Droz, président, Dupin, vice-président, et Mignet, secrétaire perpétuel. Quand l'huissier annonça « le prince ! » (car il était prince, même à l'Académie), ce fut une grande attente. M. Mignet alla a sa rencontre dans la pièce qui précédait celle des séances. M. de Talleyrand n'avait pu monter à pied l'escalier : il avait été porté par deux domestiques en livrée. Quand il fit son entrée dans la salle, appuyé sur le bras de M. Mignet et sur sa béquille, tous les assistants étaient debout. Après la lecture du procès-verbal, le président M: Droz demanda au prince s'il n'était pas fatigué, et s'il ne voulait pas prendre le temps de se reposer avant de commencer sa lecture. M. de Talleyrand, d'une voîx grave (car il l'avait très-forte et à remplir la salle), répondit qu'il aimait mieux commencer aussitôt. Il lut alors un discours composé avec ^oût, simple et court, d'un juste à-propos. Aucun mot n'en était perdu. Le lecteur fut fréquemment interrompu par les applaudissements; ils éclatèrent surtout au portrait que M. de Talleyrand traça d'un parfait ministre des affaires étrangères.

« Cette séance de la plus morale et de la plus honnête des Académies, consacrant de son approbation, do son suffrage

unanime, le moins scrupuleux des hommes d'État, à la considérer sous un certain jour, ne me paraît autre qu'une scène du roman dnRenart au dix-neuvième siècle. Veuillez, en effet, vous souvenir, récapitulez en idée la vie passée de Talleyrand, depuis son début sous Galonné, ou, si vous aimez mieux, depuis sa première messe à Ifei Fédération, ou encore, depuis certain traité fructueux entamé avec le Portugal sous le Directoire, premier point de départ de sa nouvelle et soudaiùe opulence, et voyez où tout cela aboutit, à quels honneurs, à quels profonds témoignages de respect, et de la part des hommes les plus purs et les plus autorisés, les maîtres jurés en matière de moralité sociale. Il fallait voir comme avec lui, en cette séance d'adieux attendrissante, la vertueuse solennité de M. Droz était aux petits soins ; comme la dignité et la candeur de M. Mignet prenaient garde de peur que le prince ne fit un faux pas. Ah! ce jour-là l'on vit bien ce qu'est la puissance de l'esprit dans la société française, surtout lorsqu'il est relevé par la naissance, et, faut-il le' dire ? quand il est orné de tous les vices.

« Lorsque la lecture fut terminée (et ce fut là toute la séance, une petite demi-heure en tout), l'enthousiasme n'eut pas de bornes ; le prince eut à passer entre une double haie de fronts qui s'inclinaient avec un redoublement de révérence ; chacun en sortant exprimait son admiration à sa manière, et Cousin, selon sa coutume, plus haut que personne ; il s'écriait en gesticulant : « C'est du Voltaire I »

Nous croyons donc devoir citer in extenso ce discours, ei\ partie autobiographique*

DISCOtRS PRONONCÉ t>AR il. DE TALLeVRAND» LE 3 MARS 1838.

Messieurs, J'étais enAmérique, lorsqu'on eut la bonté de me nommer

DE M. DE TALLpYRAND. 243

membre de l'Institut, et de m*attacher à la classe des sciences morales et politiques , à laquelle j'ai, depuis son origine, l'honneur d'appartenir.

A mon retour en France, mon premier soin fut de me rendre à ses séances, et de témoigner aux personnes qui la composaient al,ors, et dont plusieurs nous ont laissé de ' justes regrets, le plaisir que j'avais de me trouver un de leurs collègues. A la première séance à laquelle j'assistai, on renouvelait le bureau, et on me fit l'honneur de me nommer secrétaire. Le procès-verbal, que je rédigeai pendant six mois avec autant de soin que je le pouvais, portait, peutêtre un peu trop, le caractère de ma déférence ; car j'y rendais compte d'un travail qui m'était fort étranger. Ce travail, qui, sans doute, avait coûté bien des recherches, bien des veilles à un de nos savants collègues, avait pour titre : Dissertation sur les lois ripuaires. Je fis aussi, à la môme époque, dans nos assemblées publiques, quelques lectures que l'indulgence qui m'était accordée alors , a fait insérer dans les Mémoires de l'Institut. Depuis cette époque, quarante années se sont écoulées, durant lesquelles cette tribune m'a été comme interdite, d'abord par beaucoup d'absences, ensuite par des fonctions auxquelles mon devoir était d'appartenir tout entier, je dois dire aussi, par la discrétion que les temps difficiles exigent d'un homme livré aux affaires , et enfin, plus tard, par les infirmités que la vieillesse amène d'ordinaire avec elle, ou du moins qu'elle aggrave toujours.

Mais aujourd'hi\i, j'éprouve le besoin et je regarde comme un devoir de m'y présenter une dernière fois, pour que la mémoire d'un homme connu dans toute l'Europe, d'un homme que j'aimais, et qui, depuis la formation de rinstitut, était notre collègue, reçoive ici un témoignage public de notre estime et de nos regrets. Sa position et la

mienne me mettent dans le cas de révéler plusieurs de ses mérites. Son principal, je ne dis pas son unique titre de gloire, consiste dans une correspondance de quarante années, nécessairement ignorée du public, qui, très-probablement, n'en aum jamais connaissance. Je me suis dit : Qui en par- . lera dans cette enceinte ? qui sera surtout dans l'obligation d'en parler, si ce n'est moi, qui en ai reçu la plus grande part, à qui elle fut toujours si agréable, et souvent si utile dans les fonctions ministérielles que j'ai eues à remplir sous trois règnes... très-différents ?

Le comte Reinhard avait trente ans, et j'en avais trentesept quand je le vis pour la première fois. Il entrait aux affaires avec un grand fonds de connaissances acqpiises. Il savait bien cinq ou six langues, dont les littératures lui étaient familières. 11 eût pu se rendre célèbre comme poète, comme historien, comme géographe ; et c'est en cette qualité qu'il fut membre de l'Institut, dès que l'Institut fut créé.

Il était déjà, à cette époque, membre de l'Académie des sciences de Gœttingue. Né et élevé en Allemagne, il avait publié dans sa jeunesse quelques pièces de vers qui. l'avaient fait remarquerpar Gessner ,par Wieland, par Schiller. Plus tard, obligé pour sa santé de prendre les eaux de Garlsbad, il eut le bonheur d'y trouver et d'y voir souvent le célèbre Gœthe, qui apprécia assez son goût et ses connaissances pour désirer d'être averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation dans la littérature française. M. Reinhard le lui promit : les engagements de ce genre, entre les hommes d'un ordre supérieur, sont toujours .réciproques et deviennent bientôt des liens diamitié; ceux qui se formèrent entre • M . Reinhard et Gœthe donnèrent lieu à une correspondance que l'on imprime aujourd'hui en Allemagne.

On y verra, qu'arrivé à cette époque de la vie où il faut

DE If. DE TALLETRAND. 245

définitivement choisir Tétat auquel on se croit le plus propre, M. Reinhardfit lui-môme, sur ses goûts, sur sa position et sur celle de sa famille un retour sérieux qui précéda sa détermination ; et alors, chose remarquable pour le temps, à des carrières où il eût pu être indépendant, il en préféra une où il ne pouvait Têtre. C'est à la carrière diplomatique qu'il donna la préférence, et il fit bien: propre à tous les emplois de cette carrière, il les a successivement tous remplis, et tous avec distinction.

Je hasarderai de dire ici que ses études premières l'y avaient- heureusement préparé. Celle de la théologie surtout, où il SQ lit reinarquer dans le séminaire de Denkendorf et dans celui de la Faculté protestante de Tubingue, lui avait donné une force et en môme temps une souplesse de raisonnement que Ton retl*ouve dans toutes les pièces qui sont sorties de sa plume. Et pour m'ôter à moi-même la crainte de me laisser aller aune idée qui pourrait paraître paradoxale, je me sens obligé de rappeler ici les noms de plusieurs de nos grands négociateurs, tous théologiens, et tous remarqués par l'histoire comme ayant conduit les affaires politiques de leurs temps : le cardinal chancelier Duprat, aussi versé dans le droit canon que dans le droit civil, et qui fixa avec Léon X les bases du concordat, dont plusieurs subsistent encore aujourd'hui; — le cardinal d'Ossat, qui, malgré les efforts de plusieurs grandes puissances, parvint à ré-» concilier Henri IV avec la cour, de Rome. Le recueil de lettres qu'il a laissé est encore prescrit aujourd'hui aux jeunes gens qui se destinent à la carrière politique; — le cardinal de Polignac, théologien, poète et négociateur, qui, après tant de guerres malheureuses, sut conserver à la France, par le traité d'Utrecht, les conquêtes de Louis XIV,

C'est aussi au milieu de livres de théologie, qu'avait été commencée par son père, devenu évoque de Gap, Féduca-

tion de M. de Lyonne, dont le nom vient de recevoir un nouveau lustre par une récente et importante publication.

Les noms que je viens de citer me paraissent suffire pour justifier Tinfluence qu'eurent, dans mon opinion, sur les habitudes d'esprit de M. Reinhard, les premières études vers lesquelles Tavait dirigé l'éducation paternelle.

Les connaissances à la fois solides et variées qu'il y avait acquises Pavaient fait appeler à Bordeaux pour remplir les honorables et modestes fonctions de précepteur dans une famille protestante de cette ville.

Là, il se trouva naturellement en relation avec plusieurs des hommes dont .le talent, les erreurs et la mort jetèrent tant d'éclat sur notre première Assemblée législative. M. Reinhard se laissa facilement entraîner par eux à s'attacher au service de la France .

Je ne m'astreindrai point à le suivre pas à pas à travers les vicissitudes dont fut remplie la longue carrière qu'il a parcourue. Dans les nombreux emplois qui lui furent confiés, tantôt d'un ordre élevé, tantôt d'un ordre inférieur, il semblerait y avoir une sorte d'incohérence, comme une absence de hiérarchie que nous aurions aujourd'hui de la peine à comprendre. Mais, à cette époque, il n'y avait pas plus de préjugés pour les places qu'il n'y en avait pour les personnes. Dans d'autres temps, la faveur, quelquefois le discernement, appelaient à toutes les situations éminentes. Dans le temps dont je, parle, bien ou mal, toutes les situations étaient conquises. Un pareil état de choses mène bien vite à la confusion. i

Aussi, nous voyons M. Reinhard, premier secrétaire de la légation à Londres, — Occupant le même emploi à Naples, — Ministre plénipotentiaire auprès des villes hanséatiques, Hambourg, Bremen et Lubeck, — Chef de la 3« division au département des affaires étrangères, — Ministre plénipoten-

tiaire à Florence, — Ministre des relations extérieures, — Ministre plénipotentiaire en Helvétie, — Consul général à Milan, — Ministre prlénipotentiaire près le cercle de Basse- Saxe, — Résident dans les provinces turques au delà du Danube et commissaire général des relations commerciales en Moldavie, — Ministre plénipotentiaire auprès du roi de Westphalie, — Directeur de la chancellerie du département des affaires étrangères, — Ministre plénipotentiaire auprès de la diète germanique et de la ville de Francfort, et enfin, Ministre plénipotentiaire à Dresde.

Que de places , que d'emplois , que d'intérêts confiés à un seul homme, et cela, à une époque où les talents paraissaient devoir être d'autant moins appréciés que la guerre semblait, à elle seule , se charger de toutes les affaires ! *

Vous n'attendez donc pas de moi , Messieurs , qu'ici je vous rende compte en détail, et date par date, de tous les travaux de M. Reinhard dans les différents emplois dont vous venez d'entendre l'énumération, 11 faudrait faire un livre.

Je ne dois parler , devant vous , que de la manière dont il comprenait les fonctions qu'il avait à remplir, qu'il fût chef de division, ministre ou consul.

Quoique M. Reinhard n'eût point alors l'avantage qu'il aurait eu quelques années plus tard, de trouver sous ses yeux d'excellents modèles, il savait déjà combien de qualités, et de qualités diverses, devaient distinguer un chef de division des affaires étrangères. Un tact délicat lui avait fait sentir que les mœurs d'un chef de division devaient être simples, régulières, ^tirées : qu'étranger au tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur vouer un secret impénétrable : que , toujours prêt à réponHre sur les faits et sur les hommes , il devait avoir

248 SOUVExMRS IXTIJIES

sans cesse présents à la mémoire tous les traités , connaître historiquement leurs dates, apprécier avec justesse leurs côtés forts et leurs côtés faibles,, leurs antécédents et leurs conséquences , savoir enfin les noms des principaux négociateurs, et même leurs relations de famille ; que, tout en faisant usage de ces connaissances , il devait prendre garde à inquiéter l'amour-propre toujours si clairvoyant du ministre , et qu'alors même qu'il l'entraînait à son opinion, son succès devait rester dans l'ombre : car il savait qu'il ne devait briljer que d'un éclat réfléchi, mais il savait aussi que beaucoup de considération s'attachait à une vie aussi pure et aussi modeste.

L'esprit d'observation de M. Reinhard ne s'arrêtait point là : il l'avait conduit à compi'endre combien la réunion des qualités nécessaires à un ministre des affaires étrangères est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui , l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre.il lui faut, la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable , d'être réservé avec les formes de l'abandon , d'être habile jusque dans le choix de ses distractions : il faut que sa conversation soit simple , variée , inattendue, toujours naturelle et parfois naïve ; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures , d'être ministre des affaires étrangères.

Cependant , toutes ces qualités , q[uelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, ^i la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici , pour détruire un préjugé assez généralement répandu : Non, la diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part , c'est surtout dans les transactions politiques , car c'est elle qui les rend solides et

DE M. DE TALLETRAND. 249

durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi 'n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

Dominé par l'honneur et l'intérêt de son pays, par Fhonneup et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté, fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des affaires étrangères , quand il sait l'être , se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.

Après avoir été un ministre, habile , que de choses il faut encore savoir pour être un bon consul ! Car les attributions d'un consul sont variées à l'infini ; elles sont d'un genre tout différent de celles des autres employés des affaires étrangères. Elles exigent une foule de connaissances pratiques pour lesquelles une éducation particulière est nécessaire. Les consuls sont dans le ctis d'exercer dans l'étendue de leur arrondissement, vis-à-vis de leurs compatriotes, les fonctions de juges, d'arbitres, de conciliateurs ; souvent ils sont officiers de l'état civil ; ils remplissent l'emploi de notaires, quelquefois celui d'administrateurs dd la marine ; ils surveillent et constatent l'état sanitaire ; ce sont eux qui, par leurs relations habituelles, peuvent donner une idée juste et complète de la situation du commerce, de la navigation et de l'industrie particulière au pays de leur résidence. Aussi, M. Reinhard, qui ne négligeait rien pour s'assurer de la justesse des informations qu'il était dans le cas de donner à son gouvernement, et des décisions qu'il devait prendre comme agent politique , comme agent consulaire , comme administrateur de la marine , avait-il fait une étude approfondie du droit des gens et du droit maritime. Cette étude l'avait conduit à croire qu'il arriverait un temps où , par des combinaisons habilement préparées,

il s*établirait un système général de commerce et de navigation dans lequel les intérêts de toutes les nations seraient respectés, et les bases fussent telles que la guerre elle-même n'en pût altérer le principe, dût- elle suspendre quelquesunes de ses conséquences. Il était aussi parvenu à résoudre avec sûreté et promptitude toutes questions de change, d'arbitrage, de conversion des monnaies, de poids et mesures, et tout cela sans que jamais aucune réclamation se soit élevée contre les informations qu'il avait données et contre les jugements qu'il avait rendus'. Il est vrai aussi que la considération personnelle qui l'a suivi dans toute sa carrière donnait du poids à son intervention dans toutes les affaires dont il se mêlait et à tous les arbitrages sur lesquels il avait à prononcer.

Mais, quelque étendues que soient les connaissances d'un hommCj quelque vaste que soit sa capacité, être un diplomate complet est* bien rare ; et cependant M. Reinhard l'aurait peut-être été , s'il eût eu une qualité de plus ; il voyait bien, il entendait bien; la plume à la main, il rendait admirablement compte de ce qu'il avait vu , de ce qui lui avait été dit. Sa parole écrite était abondante, facile, spirituelle , piquante ; aussi , de toutes les correspondances diplomatiques de mon temps, il n'y en avait aucune à laquelle l'Empereur Napoléon, qui avait le droit et le besoin d'être difficile; ne préférât celle du comte Reinhard. — Mais ce même homme qui écrivait à merveille s'exprimait avec difficulté. Pour accomplir ces actes, son intelligence demandait plus de temps qu'elle n'en pouvait obtenir dans la conversation. Pour que sa parole interne pût se reproduire facilement, il fallait qu'il fût seul et sans intermédiaire.

Malgré cet inconvénient réel, M. Reinhard réussit toujours à faire, et bien faire, tout ce dont il était chargé. Où

DE M. DE TALLEYRAND. $5i

donc trouvait-il ses moyens de réussir, où prenait-il ses inspirations ?

Il les prenait, Messieurs, dans un sentiment vrai et profond qui gouvernait toutes ses actions , dans le sentiment du devoir. — On ne sait pas assez tout ce qu'il y a de puissance dans ce sentiment. Une vie. tout entière au devoir est bien aisément dégagée d'ambition. La vie de M. Reinhard était uniquement employée aux fonctions qu'il avait à remplir , sans que jamais chez lui il y eût trace de calcul personnel ni de prétention à quelque avancement précipité.

Cette religion du devoir, à laquelle M. Reinhard fut fidèle toute sa vie , consistait en une soumission exacte aux instructions et aux ordres de ses chefs ; dans une vigilance de tous les moments , qui , jointe à beaucoup de perspicacité, ne les laissait jamais dans l'ignorance de cô qu'il leur importait de savoir ; en une rigoureuse véracité dans tous ses rapports, qu'ils dussent être agréables ou déplaisants; dans une discrétion impénétrable, dans une régularité de vie qui appelait la confiance et l'estime ; dans une représentation décente , enfin dans un soin constant à donner aux actes de son gouvernement la couleur et les explications que réclamait l'intérêt des affaires qu'il avait à traiter.

Quoique l'âge eût marqué pour M. ReinhaH le temps du repos, il n'aurait jamais demandé sa retraite , tant il aurait craint de montrer de la tiédeur à servir dans une carrière qui avait été celle de toute sa vie. Il a fallu que la bienveillance royale , toujours si attentive , fût prévoyante pour lui^ et donnât à ce grand serviteur de la France la situation la plus honorable en l'appelant à la Chambre des pairs.

M. le comte Reinhard n'a pas joui assez longtemps de cet honneur , et il est mort presrjue subitement,' le 25 décembre 1837.

M. Reinhard a été marié deux fois. Il a laissé du premier lit un fils qui est aujourd'hui dans la carrière politique. Au fils d'un tel père , tout ce qu'on peut souhaiter de mieux , c'est de lui ressembler.

Page 1