‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 26 sur 48 · M. DE TALLEYRAND EN HÉPHISTOPHELES · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND EN HÉPHISTOPHELES

Le peintre allemand Kaulbach vient de terminer une fresque dont le sujet est une danse macabre. Le second carton réunit un groupe de morts contemporains. Les principales figures sont l'impératrice Marie-Louise et le jeune roi de Rome, recevant les hommages d'une députation de rois et de princes présentés par la Mort, comme malti^esse des cérémonies. M. de Talleyrand est représenté en Méphistophélès. Debout derrière l'Impératrice, il aspire une prise de tabac pour dissimuler son ricanement, en voyant l'hypocrite attitude des souverains qui saluent avec leurs couronnes à la main, comme font les paysans avec leurs chapeaux.

M. DE TALLEYRAND aUOÉ PAR H. GUIZOT.

« Je ne dis que ce que je pense; mais je ne me tiens pas pour obligé de dire sur les hommes que je rencontre enpassant, tout ce que je pense. Je ne dois rien a M. de Talleyrand dans ma vie publique; il m'a môme plutôt desservi que secondé ; mais quand on a beaucoup connu un homme considérable, et accepté longtemps avec lui de bons rapports, on se doit à soi-même, sur son compte, quelque réserve. M. de Talleyrand venait de déployer dans la crise de la Restauration, une sagacité hardie et de sang- froid, un grand art de prépondérance , et il devait bientôt dé-

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ployer à Vienne, dans les affaires de la maison de Bourbon et de la France, en Europe, les mômes qualités, et d'autres encore aussi peu connues et aussi efficaces. Mais hors d'une crise ou d'un congrès, il n'était ni habile, ni puissant. Homme de cour et de diplomatie, non de gouvernement, et moins de gouvernement libre que de tout autre, il excellait à traiter par la conversation, par l'agrément, et par l'habile emploi de ses relations sociales avec les individus isolés ; mais l'autorité du caractère , la fécondité de Tesprit, la promptitude de la résolution, la puissance de la parole, l'intelligence sympathique des idées générales et des passions publiques, tous ces grands moyens d'action sur les hommes réunis, lui manquaient absolument. Il n'avait pas davantage le goût ni l'habitude du travail régulier et soutenu, autre condition du gouvernement intérieur. Ambitieux et indolent, flatteur et dédaigneux, c'était un courtisan consommé dans l'art de plaire et de* servir sans servilité, prêt à tout, et capable de toutes les souplesses utiles à sa fortune, en conservant toujours des airs, et reprenant, au besoin, des allures d'indépendance ; politique sans scrupules, indifférent aux moyens, et presque aussi au but, pourvu qu'il y trouvât son succès personnel ; plus hardi que profond dans ses vues ,' froidement courageux dans le péril; propre aux grandes affaires du gouvernement absolu , mais à qui le grand air et le grand jour de la liberté ne convenaient point ; il s'y sentait dépaysé et n'y pouvait pas agir.»

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