‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 27 sur 48 · NAPOLÉON, LAFAYETTE ET TALLEYRAND, PAR BOERNE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON, LAFAYETTE ET TALLEYRAND, PAR BOERNE

Le tableau du Sacre, par David, contient plus de soixante figures de grandeur naturelle. David a choisi le moment où

Napoléon met la couronne sur le front de Tinipératrice qui est à genoux devant lui. Napoléon seul n'est à genoux devant rien, ni devant son Dieu, ni devant sa fortune ; il n*y a en lui ni triomphe ni humilité. C'est un couronnement comme celui d'un prince héréditaire sans royaume. Rien que des femmes, des prêtres et des valets dorés. Y a-t-il quelque chose de plus ridicule que Napoléon se faisant donner dans l'église de Notre-Dame , par un clergé tremblant de peur, un certificat qui atteste qu'il a été un héros ? Y a-t-il quelque chose de plus révoltant que ce mariage , entre Thomme de la vie et le cadavre du passé ? Napoléon aurait dût se faire couronner à cheval. Il devait orner le trône, et non le trône lui. Aucun des soldats qui l'ont fait si grand n'est présent dans ce tableau ; rien que des porte-" queues et des jocrisses de cour. J'aurais voulu voir ces maréchaux, s'appuyant fièrement sur leurs épées, et regardant avec un dédain concentré ces cardinaux complaisants. Mais* ils portent des épées comme des chambellans, et sont parés comme des bouffons de cour. Les portraits sont tous spirituels, c'est vrai; mais chacun a son visage à lui, aucun . un visage de couronnement. Chacun cherche à étouffer ses sentiments , on le voit clairement. Le cœur et les yeux s'éloignent les uns des autres.

Entre toutes les figures , trois seulement m'ont intéressé : d*abord, la sœur de Napoléon, alors grande-duchesse de Berg, plus tard reine de Naples. Elle ressemble à son frère, excepté qu'elle a des traits plus nobles, et qui montrent ce bel orgueil de la victoire qu'on cherche en vain dans ceux de l'empereur. Ensuite , le pape : il est accablé et souffrant dans son fauteuil, comme une âme croyante et infirme qui adore Dieu non-seulement dans ce qu'il fait, x mais encore dans ce qu'il ne fait pas et laisse faire. Enfin, Talleyrand ; je ne l'avais jamais vu, pas même en

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peinture. Visage de bronze, tablette de marbre sur laquelle la nécessité est écrite en lettres de fer. Je n'ai jamais pu concevoir comment tous les hommes de tous les temps ont méconnu cet homme. On a reproché à Talleyrand d**avoir trahi successivement tous les partis et tous les gouvernements ; c'est vrai. Il passa de Louis XVI à la République, de celle-ci au Directoire, du Directoire à Napoléon, de celui-ci aux Bourbons, de ceux-ci aux d'Orléans, et il pourrait bien arriver qu'avant de mourir, il passât de nouveau de Louis-Philippe à la République. Mais il ne les a pas trahis, il les a seulement laissés là quand ils étaient morts. Il était assis auprès du lit du malade de chaque temps, de Chaque gouvernement , avait toujours les doigts sur le pouls, et s'apercevait le premier que le cœur avait cessé de battre. Il se hâtait alors d'aller du mort à l'héritier, tandis que les autres continuaient encore quelque temps à servir le cadavre. Est-ce là de la trahison ? Talleyrand estil plus méchant parce qu'il a plus de jugement que d'autres et se soumet de meilleure grâce à la nécessité ? Ce n'est pas la fidélité des autres qui dure plus longtemps, mais leut» illusion. J'ai toujours écouté la voix de Talleyrand comme . la décision du destin. Je nie souviens encore de mon effroi quand, après le retour de Napoléon de l*île d'Elbe, je vis Talleyrand rester fidèle à Louis XVIII : cela m'annonçait la ruine de Napoléon. Je fus chal*mé qu'il se déclarât pour les d'Orléans : j'en ' conclus que les Bourbons avaient finit Je voudrais avoir cet homme dans ma chambre ; je le suspen* drais au mut* comme un baromètre^ et je voudrais, sans lire une gazette, sans ouvrir la fenêtre, savoir tous les jours qtiel temps il fait dans le monde.

Talleyrand et Lafayette sont les deux plus grands caractères de la Révolution française, chacun à sa place. Lafayette, aussi, sait distinguer l'apparence de la réalité, la

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vie de la mort ; mais tout tombeau fut pour lui uu berceau, et il ii'abandonjia pas les morts. Il croit à une vie après le trépas, à une métempsycose de la liberté ; Talleyi^afid ne croit que ce qu'il sait. Ah ! si Napoléon avait été comme Talleyrand ! Gomme il n'avait besoin que de servir le temps, non les hommes, puisqu'il était lui-même le plus élevé de tous, en se connaissant mieux il se serait mieux servi lui-même, et siégerait encore sur le trône du monde. Que n'ai-je pas dit à l'empereur ! Heine aurait d\\ l'entendre ! J'étais seul dans la salle, et je me plaçai devant lui, les bras croisés, comme il avait coutume de faire. Je voulais me moquer de lui, et je le traitai de fou ! J'aurais pu l'appeler scélérat, que cela ne l'aurait point offensé. Non, jamais je ne pardonnerai à cet homme ce qu'il s'est fait à lui-même, quand même je lui pardonnerais ce qu'il a fait au monde. Se salir, par vanité, d'une poussière royale, pour se donner une apparence de vétusté I II a fait perdre à la liberté ses plus belles années; il l'a dupée de sa jeunesse, et maintenant elle est obligée, en cheveux blancs, de s'asseoir encore sur les bancs de l'école, et de recommencer par apprendre ce qu'elle pourrait avoir oublié depuis longtemps. Avant de m'en aller, j'ai dit à Napoléon, avec un peu moins de colère : < Pour la sottise que tu ils commettre a d'autres, je veux te pardonner la tienne propre. Tu étais le fort cerceau de fer qui retenait ensemble les douves du monde, et les princes insensés te brisèrent; et soudain, le vin en fermentation fit sauter le vaisseau, dont les lourds fragments ont bondi contre des têtes vides ! C'était beau . »

BOKUXE.

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