‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 28 sur 48 · NAPOLEON COMPLETE PAR M. DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

NAPOLEON COMPLETE PAR M. DE TALLEYRAND

C'est d'abord M. Migiiet qui Ta dit :

« Le grand esprit de Napoléon et le bon sens de M, de Talleyrand semblaient faits l'un pour l'autre; ce qu'il y avait d'inventif, de fécond, de hardi, d'impétueux dans le pi'emier, avait besoin de ce qu'il y avait de net, de froid, de sûr dans le second. L'un avait le génie de l'tiction, Fautre celui du conseil. L'un projetait ce qu'il y avait de grand, l'autre évitait tout ce qu'il y avait de dangereux, et la fougue créatrice de l'un pouvait être heureusement tempérée par la lenteur circonspecte de l'autre. M. de Talleyrand savait faîre perdre du temps à TEmpereur lorsque sa colère ou sa passion l'auraient poussé à des mesures précipitées, et lui donnait le moyen de se montrer plus habile en devenant plus calme. Aussi, disait-il, avec une exagération spirituelle dans la forme , mais non sans vérité : « L'Empereur a été compromis le jour où il a pu faire un quart d'heure plus tôt ce que j'obtenais c[\i'il fît un quart d'heure plus tard. » La perte d'un pareil conseiller dût être un malheur pour lui, en attendant qu'elle devînt un danger. »

C'est ensuite M. Thiers qui a dit la môme chose un peu plus brièvement :

« M. de Talleyrand avait un mérite moral, c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr, même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services, seulement en opposant a l'abondance de paroles, de plume et d'actions du premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, son penchant même ù ne rien faire. »

te MM. Thiers et Mignet, dit M. Sainte-Beuve, avaient été

distingués de bonne heure par M. de Talleyrand, qui, du coin de l'œil, les avisa entre tous et désira les connaître. Il les considérait comme des truchements et, jusqu'à un certain point, des apologistes de sa politique auprès iies jeunes générations dont ils étaient les princes par lé ta> lent. Il les soignait en conséquence. Un peu plus tard, il eut sur M. Thiers, ministre, une influence assez particulière; mais même avant cela, en accueillant les deux amis avec cette bonne gcâce flatteuse et en les captivant par ses conâ* dences, il savait ce qu'il faisait: il enchaînait à jamais parles liens d'une reconnaissance délicate leur entière franchise. »

Dans un récent article du Constitutionnel, M. Charles de Moûy vient d'apprécier le rôle politique attribué par Napoléon I«'' à M. de Talleyrand, et de résumer, d'après la correspondance impériale, les rapports intimes du chef de l'État et de son ministre des relations extérieures. Il cite aussi Y Histoire des cabinets de T Europe pendant le Consulat et l'Empire, pour montrer que le ministre avait admirablement secondé FEmpereur pendant la belle période de ses grands triomphes. Malgré quelques observations critiques, malgré même quelques reproches âpres et impatients, lorsque M. de Talleyrand lui semble négliger ou outrepasser ses instructions, malgré le peu d'estime qu'il faisait de son caractère. Napoléon avait évidemment la plus haute confiance dans sa capacité diplomatique. « Sa correspondance, dit M. de Moûy, en témoigne à chaque page. Après Austerlitz, il lui donne simplement cette indication sommaire : « Je veux la paix, arrangez tous les articles du mieux que vous pourrez. » Quand il s'agit d'organiser l'Allemagne et l'Italie, il le consulte longuement, lui expose ses projets, cherche à fixer ses idées sur le détail; lorsqu'il veut pressentir un diplomate étranger, il sait que nul ^'y est plus propre que

cet homme du monde, qui connaît toutes les ressources du langage et le prix du moindre indice : « Entamez la question, dit-il, cherchez à savoir ce qu'il veut, » Et plus loin : « Essayez de to\ites les manières à le pénétrer, j» C'est à lui qu'il remet le soin d'aplanir les angles, de dissimuler Taspetct trop impérieux de sa volonté : « Vous ajouterez de vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, les illusions.. » Loi'squ'il aborde les questions orientales, dont il apprécie la haute importance dans la politique européenne, il demande aussitôt à son ministre un rapport « sur les moyens à prendre pour soutenir notre crédit à Gonstantinople, » et il- lui développe ses idées sur ce point avec* ce laconisme du maître qui sait bien qu'il sera compris à demi -mot. En toute grave circonstance, enfin, il réclame son concours, lui donne des ordres qu'il sait devoir ôtre exécutés avec mesure ; il lui met en main tour à tour le» négociations d'Amiens, celles de Presbourg, celles de Tilsitt, et récompense oes grands services avec une magnificence sans égale ; il le maintient sept ans dans le ministère, lui accorde les plus hautes charges de l'Empire, le place dans le conseil privé, le nomme grand chambellan, vice-grand électeur, le comble de dignités et-d'or, l'investit enfin de l'un des grands fiefs nouvellement créés avec le titre de prince de Bénévent. Nul n'a été plus étroitement associé que M. de Talleyrand à son œuvre, et il est certainement l'homme d'Etat qui a le mieux connu le caractère, la portée et l'étendue de la pensée impériale. »

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