UNE LETTRE DU PRINCE DE TALLEYRAND A NAPOLÉON BN
Dans la lettre inédite que nous allons reproduire, nous voyons la part discrète que prirent les ambassadeurs d'Autriche et de Russie au projet d'un congrès européen dans
lequel rAngleterre aurait consenti, non-seulement à reconnaître Napoléon comme empcrc\n% mais encore à fonder la pacification de l'Europe sur le partage de la Turquie entre l'Autriche et la Russie. Napoléon avait commencé ce rêve à Krfurth ; le prince de Talleyrand doutait beaucoup de sa réalisatioh ; il se serait contenté de la paix avec TAngleterre.
Le dernier paragraphe de cette lettre est curieux, en nous prouvant qu'alors que les sujets de Tempereur des Français avaient à peu près oublié les Bourbons, ces princes nourrissaient encore, en 1807, Tespoir de remonter sur leur trône. Ni l'Empereur, ni ses. ministres, ni le ministre de la police, ni celui des relations extérieures, ne perdaient de vue le comte de Lille. Pour M. de Talleyrand et ses collègues, comme pour l'Empereur , il était donc agréable de savoir que l'Angleterre , tout en paraissant peu pressée de faire la paix avec la France impériale, ne voyait dans le frère de Louis XVI qu'un prétendant avec lequel il eût été impolitique de se compromettre. Nous avons transcrit la lettre entière sur l'autographe que M. Feuillet de Couches a eu l'obligeance de nous confier :
« Sire,
« M. de Metternich vint hier chez moi dans un moment où je n'y étais pas; il était accompagné de M. de Tolstoï. Je fus un peu surpris de cette visite commune, ne sachant quel pouvoit en être l'objet. Ils laissèrent un billet. Ce matin j'en ai reçu un de M. de Metternich, où il me disoit qu'il étoit nécessaire qu'il me. vît dans le jour. Je lui ai indiqué une heure. Il est venu, mais encore accompagné de M. de Tolstoï, dont le billet ne parloit pas.
« Us avoient, m'ont-ils dit, reçu l'un et l'autre, par le môme courrier, des dépêches ie Lopdres; M, do Motternicl^
DE M. DE TALLKYHAND. 261
de M. de Staremberg, et M. de Tolstoï de M. d*Alopœus..Ils venoient me consulter sur ce qu'ils avoient à faire. Je leur ai répondu que, n'étant en aucune manière autorisé à leur parler le langage officiel, je n'étois pas non plus en mesure de leur donner des conseils. Ils ont insisté , désirant du moins que je prisse lecture de leurs dépêches. G'étoit, leur ai-je dit, une communication dont l'offre devoit m'être agréable comme un témoignage de confiance, mais que je ne pouvois recevoir à autre titre. J'ai cru devoir céder à leurs instances.
« La dépêche de M. de Staremberg est adressée au comte de Stadion, mais à cachet volant, pour que M. de Metternich qui doit la transmettre en prît lecture.
« M. de Staremberg a exécuté les ordres de sa cour avec des adoucissements dont le plus considérable est de n'avoir écrit qu'une partie de ce qu'il étoit chargé de notifier, et d'avoir dit le reste verbalement à M. Ganning. Il a cru, pour plusieurs raisons développées dans sa dépêche à M. de Stadion, qu'il valoit mieux laisser une voie ouverte à la négociation que de la fermer par une déclaration trop brusque.
« M. d'Alopœus a accompagné M. de Staremberg chez M. Ganning, et les démarches de l'Autriche et de la Prusse paroisse nt s'être faites de concert.
« M. Ganning a fait à la note de M. de Staremberg une réponse dont celui-ci a envoyé la copie à M. de Ghampagny.
« Il m'a paini que dans cette réponse le cabinet de Londres évitoit de rompre, mais se bornoit à cela, pe disant rien d'où l'on puisse conclure qu'il soit pressé de faire la paix. M. Ganning, dans ses explications, a gardé la même mesure. G'estla, du moins, l'impression qui m'est restée de ce que j*ailu.
« Votre Megesté jugera elle-même sur les pièces, car, voulant de moi un conseil, je leur ai donné celui d'en adresser des copies à M. de Ghampagny, ce qu'ils font aujourd'hui môme.
a Ces dépêches, ainsi que les lettres particulières qui y sont jointes, s'ont du 27; elles ne parlent point d'un changement que des lettres de commerce d'Amsterdam annonçoient, non-seulement comme prochain , mais comme presque convenu dans le ministère anglais ; car , tout au contraire, M. de Staremberg dit qu'un refus de négocier fera le plus grand tort aux ministres actuels, ce qui prouve que nonseulement ils sont toujours en place, mais même qu'ils ne sont point considérés comme à la veille d'en sortir,
« Au surplus, le séjour de M. de Staremberg à Londres ne continuera qu'autant qu'il plaira à Votre Majesté, M. de Metternich se regardant comme autorisé à lui écrire de quitter Londres dès que Votre Majesté lui aura fait connoître que c'est son intention; il a pour cet effet des instructions éventuelles qui le dispensent de demander de nouveaux ordres à sa Cour. M. de Tolstoï s'est peu mêlé à la conversation. M. de Metternich portoit la parole et paroissoit être l'interprète de tous deux. Votre Majesté sait que M. de Tolstoï est naturellement timide. Je le crois franc, loyal, mais peu versé dans les affaires. Peut-être aussi que M. de Staremberg ayant eu, dans les conférences avec le ministère anglais, relativement aux déclarations de la cour de Vienne, le principal rôle, M. de Tolstoï croit devoir le conserver ici à M. de Metternich pour ce qui se rapporte au môme objet. Je pense même qu'ils n'ont fait une démarche commune ici que parce que les ministres de leurs cours respectives en ont fait une commune à Londres. J'aimerois mieux que l'Autriche et la Russie agissent dans le même sens et n'agissent point de concert. Il me semble
que riufluence de chacune d'elles séparément vaudroit mieux. . «Une dépêche séparée de M. de Staremberg à M. de Metternich annonce que la raison pour laquelle le comte de . Lille a été retenu deux jourg à Deal et n'a pu obtenir la permission d'aller à L«ondres, dont il doit au contraire se tenir éloigné de cinquante milles, est qu'ii a cru qu'il ne venait point en Angleterre pour demander un asile, mais pour concerter ce qu'il y avoit à faire pour parvenir au ré-» tablissement de sa maison avec l'assistance et pour l'utilité commune de l'Angleterre (1).
« Il lui a été enjoint de ne communiquer avec aucun agent du ministère anglais pour aucun objet de cette nature. On l'a engagé à se rendre à Edimbourg.
a Je supplie Votre Majesté de recevoir l'assurance du profond respect avec lequel je suis, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale, le très^humble, très- obéissant, très-ûdèle serviteur et sujet.
% Cu.-Maurioe Talleyrand, prince de Bénbvx]!(t. »