‹ Souvenirs intimes sur m. de TalleyrandChapitre 36 sur 48 · OPINION DE M. DE TALLBYRAND SUR LA LIBERTE DE LA PRESSE · texte numérisé non relu

OPINION DE M. DE TALLBYRAND SUR LA LIBERTE DE LA PRESSE

Comme membre de la Chambre des pairs sous la branche aînée et sous la branche cadette, M. de Talleyrand prit rarement la parole. Au risque de prouver une fois de plus qu'il ne craignit jamais de se mettre en contradiction avec lui-même, nous allons citer le plus remarquable* de ses discours, celui qu'il prononça pour défendre la liberté de la presse, qui était, selon lui, dans un gouvernement représentatif, la première des libertés nécessaires proclamées par M. Thiers :

« Sans la liberté de la presse il n'y a pas de gouvernement représentatif : elle est un de ses instruments essentiels, elle est Tinstrument principal ; chaque gouvernement à les siens, et nous ne nous souvenons pas assez que souvent ceux qm «ont bons pour tel gouvernement sont détes-

DE H. DE TALLSTHAND.

tables pour tel autre.Il a été démontré jusqu'à réviclence,par plusieurs membres de cette Chambre, que sans la liberté de la presse il n'y a point de gouvernem'ent représentatif. Je n€r vous redirai done pas ce que vous avez tous ou eatendu ou lu, et ce qui a dû souvent être l'objet de vos méditations.

« Mais il y ft deux points de vue sous lesquels la questien ne me paraît pas avoir été suffisamment examinée el que je réduis à ces deux propositions :

« i» La liberté de la presse est une nécessité du temps ;

« 2<» Un gouvernement s'expose quand il refuse obstinément et trop longtemps ce que le t^mps a proclamé nécessaire.

« Uesprit humain n'est jamais statîonnaire ; la décou» verte de la veille n'est pour lui qu'un moyen de plus d'ai^. river à des découvertes nouvelles. 1\ est pourtant vrai de dire qu'il semble procéder par crises, parce qu'il y a des époques où il est plus partiouiièrément tourmenté du foe^* soin d'enfanter et de produire, d'autres, au contraire, où, satisfait de ses conquêtes, il paraît se replier sur lui* même et plus occupé de mettre ordre à ses richesses qu0 d'en acquérir de nouvelles ; le dix-septième siècle fut une de ces époques fortunées. L'esprit humain, étonné des riehesses immenses dent Timprimerie l'avait mis eompléte» ment en possession, s'arrête d'admiration pour jouir de ee magnifique héritage. Tout entier aux jouissances des lettres, des sciences et des arts, il mit sa gloire et son bonheur à produire des chefs-d'œuvre. Tous les grands génies du siècle de Louis XIV travaillèrent à l'envi à embellir un ordre social au delà duquel ils ne voyaient rien, ils ne désiraient rien et qui leur paraissait devoir durer autant que Il Ivoire du fntud >oi, ohiesi de leuro imfbeete ék àê leur

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enthousiasme. Mais quand on eut épuisé cette mine féconde de l'antiquité, l'activité de l'esprit humain se trouva presque forcée de chercher ailleurs, et il ne trouva de choses nouvelles que dans les études spéculatives qui embrassent tout l'avenir et dont les limites sont inconnues. Ce fut dans ces dispositions que s'ouvrit le dix-huitième siècle, qui devait si peu ressembler au précédent. Aux leçons poétiques de Télémaque succédèrent les théories de l'Esprit des loiSf et Port-Royal fut remplacé par V Encyclopédie^

« Je vous prie de remarquer, messieurs, que je ne blâme ni n'approuve ; je raconte^ ^

a En vous rappelant tous les maux versés sur la France par la Révolution, il ne faut cependant pas être tout à fait injuste envers les génies supérieurs qui l'ont amenée ; et nous ne devons pas oublier que si, dans leurs écrits, ils n'ont pas toujours su se préserver de Terreur, nous leur devons aussi la révélation de quelques grandes vérités. N'oublions pas surtout que nous ne devons pas les rendre responsables de là précipitation inconsidérée avec laquelle la France, presque tout entière, s'est lancée dans la carrière qu'ils s'étaient contentés d'indiquer. On a mis en pratique des aperçus, et toujours on a pu dire : Malheur à celui qui dans son fol orgueil veut aller au delà des nécessités des temps I. l'abîme ou quelque révolution l'attend. Mais quand on ne fait que ce que le temps commande, on est sûr de ne pas s'égarer.

« Or, messieurs, voulez-vous savoir quelles étaient en 1789 les véritables nécessités du temps ? Ouvrez les Cahiers des différents ordres. Tout ce qui était alors le vœu réfléchi des hommes éclairés, voilà ce que j'appelle des nécessités. L'Assemblée constituante n'en fut que l'interprète, lorsqu'elle ' proclama la liberté des cultes, l'égalité devant la loi,. la liberté individuelle, lo droit de juridiction (nul, ne peut être

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distrait de ses juges naturels), la liberté de la presse.

« Elle fut peu d'accord avec le temps lorsqu'elle s'institua une chambre unique, lorsqpi'elle détruisit la sanction royale, lorsqu'elle tortura la conscience, etc., etc. Et cependant, malgré ses erreurs, dont je n'ai cité qu'un petit nombre, erreurs suivies de si grandes calamités, la postérité, qui a commencé par elle, lui reconnaît la gloire d'avoir établi les bases de notre nouveau droit public.

« Tenez donc pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés < d'un pays, sans variation pendant une suite d'années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle est, messieurs, la liberté de la presse. Je m'adresse à ceux d'entre vous qui sont plus particulièrement nos- contemporains : h'était-elle pas l'objet des vœux de tous ces ' hommes excellents que nous avons admirés dans notre jeunesse, des Malesherbes, des Trudaine, qui, certes, valaient bien les hommes d'Etat que nou^avons eus depuis? La place que les hommes que j'ai nommés occupent dans nos souvenirs prouve bien que la liberté de la presse consolide les libertés légitimes; et si elle ruine les réputations usurpées, où donc est le mal?

« Après avoir prouvé que la liberté de la presse est en France le résultat nécessaire de l'état actuel de la société, il me reste à établir une seconde proposition : qu'un gouvernement s'expose quand il se refuse obstinément à ce que le temps a proclamé une nécessité.

a Les sociétés les plus tranquilles et qui devraient être les plus heureuses, renferment toujours dans leur sein un certaiji nombre d'hommes qui aspirent à conquérir, à la faveur du désordre, les richesses 'qu'ils n'ont pas et l'importance qu'ils ne devraient jamais avoir. Est-il prudent (Je. ijaettre aux mains de cep epp^mis de l'ordre social des

SOS SOUVKNIRS IKTIIIE»

motifs de méconientemeni sans lesquels leur perversité se* rait éternellement impuissante ?

ic*La société, dans sa marche progressive, est destinée à sabir de nouvelles nécessités ; je comprends que les gou» vernements ne doivent pas se hâter de les reconnattre et d'y faire droit; mais quand ils les ont reconnues, reprendre ce qu'ils ont donné, ou, ce qui revient au même, le suspendre sans cesse, c'est une témérité dont, plus que personne, je désire que n'aient pas à se repentir ceux qui en conçoivent la commode et funeste pensée. Il ne faut jamais compromettre la honne foi d'un gouvernement* De nos jours, il n'est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir, c'est tout le monde. S'engager, ou du moins persister dans une lutte où tout le monde serait intéressé, c'est une faute, et aujourd'hui toutes les fautes politiques sont dangereuses.

« Quand la presse est libre, lorsque chacun peut savoir que ses intérêts sont ou seront défendus, ou attend du temps une justice plus ou moins tardive, l'espérance 80u< tient, et avec raison, car cette espérance ne peut être longtemps trompée ; mais quand la presse est asservie, quand nulle voix ne peut s'élever, les mécontentements exigent bientôt de la part du gouvernement, ou trop de faiblesse» en trop de répression. »

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