CONSULAT
Dans ses Mémoires, M. de Gagern 's'efforce de répondre aux reproches adressés par les Allemands ses compatriotes à l'ancien ministre de Napoléon pour sa soif d'argent et sa vénalité. Ce sont les circonstances atténuantes, naïvement exposées et déduites : « Il dépensait heaucoup ; sa main était libéralement ouverte pour ses anciens amis ; sa maison princière était peu tenue, et sa fortune particulière très-peu considérable. Par suite, il considérait sa hante situation eomme une mine d'or. Ses complaisances devaient être payées non en tabatières ou en brillants, suivant la coutume, mais en argent comptant. Qui p<jurrait dire les sommes qui ont ainsi coulé vers lui de la part des grandes puissances ! Il pouvait se faire à lui-même illusion sur ces actes, en se disant qu'il ne se faisait pas payer la vente du bon droit, mais seulement des services laissés à sa discrétion. Quant à ce qui me regarde, il était de ma situation et de mon devoir de suivre le torrent ; mais je répète qu'entre lui et moi, directement ou indirectement, aussi bien pour ce qui regarde les Nassau que pour les autres princes nombreux que je fis entrer dans la Confédération du Rhin, il ne s'est jamais agi en aucune façon de marché, de conditions ou d'offres. Je les taxais moi-même d'après mes appréciations générales et après avoir consulté le yieux Sainte-Foix, et
je proposais mes estimations dans le Nassau, ou bien je décidais pour eux, et j*espère encore maintenant avoir droit à leur reconnaissance pour avoir^ éa ces conjonctures» agi avec autant de sagacité que d'économie. Napoléon avait connaissance de cet état de choses et le souffrait. C'est un fait que à Mayence, il demanda à un prince très-haut placé : « Combien Talleyrand vous a-t-il coûté? »
M. de Talleyrand, malgré la supériorité de son esprit, n'^t point exempt de cette faiblesse qui cdàsiete À tii^er vanité de l'heureux hasard d'uiïe naicmancé illustre. Gepen*dant il n'est pas dô la branche aînée dé la maibon de Périgord dent le chef est aujourd'hui le prince de Ghalaiâ. M. de Talleyrand n'a pas dédaigné, dans la carrière de «en bmbition) de compter pour quelque chose la domination de sa branche sur la branche aînée. On a, avec raison» attribué à ^ désir le soin qu'il prit^ lors de la formation de la garde |[^;fale, de faire donner au prince de Chalaid le commandement d'un régiment de cuirassiers ; et, en mémo temps, à sou neveu, aujourd'hui duc de Talleyrand^ le commandement de la brigade dont ce régiment faisait partie, afin de placer l'aîné des Périgord sous les ordres d'un membre de la branche cadette.
Dans une autre circonstance, M» de Talleyrand laissa éclater plus visiblement cette morgue du rang. Il a, d*aiilenrs> une expression particulière pour peindre cette espèce de gaucherie longtemps reprochée à ce qu'on appelait des par«venus : « On voit, dit-il, qu'il n'y a pas très^ongtemps qu'ils marchent sur du parquet. » Quant au fait que j'ai en vu, le voici ;
11 faut se rappeler que sous le Directoire et au commen-cemeQt du Consulat, il régnait dans la société une égalité
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de ftiit quin'tidltieltait aUcttttV dMinction de rangs» du moins ê&tn les persoiUi«« reç«i(M dans le même sâlotit Lee arti«lMi d» tout fdtiriBS^ c^ h<ditt]iies qui ^tttribuenl te pltiti «u batihoûr^ ou tout au ttioiiàB aux plaittrS) étaiuut partoul Miès a<MHMiUi(H el aueuue tigM dudétuaruattua né sîpUMil lee <elto|tNn arlistos dès oito|Uii« mittiaiif«u. M. de îall<By« rund^ le prumieir^ rétablit cetta ligne de déiAuroAtioA) uprlto viu bal briHaui duuué (au œtniaièru dés relatiduatBkt6riéttrM« i>eft dauseuru, des dauseUBua de l\)pérA javaièul été iu'ti'> lès «u aeset n^raud nombre ; ators^ ou éléit daus l'éxuelleul usage de faiire toujéura suivie uu bal pai^ uu ^uper^ Au moment donc où Tou na dauBait plus , quo le isouper étult «arvi, )oi%que déjà Yeatris, selon «a coutume, ï('avtiu<^it pow douuer !a main à Tuue des dauiès les plus distinguées dé la sK>ciétè> M. de Tallajfrand ait dire aux artistos que leur couvert était mts dans une autre sallo, ce qui leur oéusu un vif mécontentement ; cela même fit une espèce d'esclai|dlnê) dont on parla pendant quelques jours dans Paris.
Ce n'était pas seulement de la part de Mv de Talléyratid une petite impolitesse calculée^ c'était en méni*a temps uns leçon indirecte donnée au ehef de l'État sur les distances sociales^ leçon dont celuiMc^i ne profita que trop par la suito«
Peu de jours auparavant, les trois consuls avaient assisté^ à Versailles, à un grand dîner où se trouvait' l'élite des acteurs et des actrices de Paris, et les journaux annon»cèrent officiellement que, pettr se rendre du salon dans la salle â manger, le premier consul avait donné la main à M*^ Contât, Cambacérès à M"« Devienne', M. Lebrun A M^* Mézeray. La leçon était-elle bonne oU mauvaise t Nous ne savons; mais, quatre ans après, M. de Talleyrand se tenait debout, derrière le fauteuil d'un empereur, pendant les dîners d'apparat.
A peu près à la môme époque, M. de Talleyrand voulut encore ramener quelques anciens usages entièrement oubliés. Depuis la révolution, on n'avait pas entendu parler d'une chasse privilégiée. M. de Talleyrand, qui habitait alors à Neuilly la délicieuse maison qui appartint depuis à M. le duc d'Orléans, voulut en donner le spectacle au premier consul. Il n'y avait qu'un petit inconvénient, c'était l'absence totale de gibier dans le parc. Une telle difficulté n'arrôta point M. de Talleyrand. Il fit acheter sur le quai de la Vallée deux ou trois cents lapins que Ton dissémina dans les bois, et aii jour venu la chasse commença. Mais ces pauvres animaux domestiques, bien loin de fuir les chasseurs, s'étaient tous réunis aux portes du château et se jetaient dans les jambes du premier consul que cette chasse manquée divertit beaucoup, et l'on décida que le sang des lapins conscrits de M. de Talleyrand serait épargné.
Personne n'avait, plus que M. de Talleyrand, contribué à l'établissement du Consulat. Dans les premiers temps de ce gouvernement, personne, plus que lui, n'était enthousiaste de ce que faisait le premier consul ; cependant il advint une circonstance délicate pour le ministre des affaires étrangères : le premier consul , voulant allier sa famille à de bonnes maisons, n'avait pas encore marié sa sœur Pauline au prince Borghèse, par l'entremise du chevalier Angiolini, ministre de Toscane en France; il désirait faire épouser à Lucien, son frère, alors ministre de l'intérieur, M"« Mélanie de Périgord, fille du comte Armand, aujourd'hui duc de Périgord; M. de Talleyrand ne se souciait pas beaucoup de ce mariage, mais sa position exigeait qu'il eût *aîr d'y donner les mains. On apprit tout à coup, au châ-
DB M. DB TALLSYRAND.
leau des Tuileries, que Mélanie venait d*épouser M. Juste de Noaillès. Quand ce mariage fut connu, M. de Talleyrand, pour tout ménager^ se hâta de dire au premier consul quo cela s'était fait contre son gré; et en môme temps ileiivoya à sa nièce un cadeau de noces : ce cadeau était une orange.
Un banquier, que M. de Talleyrand avait reçu plusieurs fois, lui écrivit un jour pour lui demander une audience ; l'audience fut accordée : c'était peu de temps après le procès de Georges, de Pichegru et de Moreau, M. de Talleyrand était alors ministre des affaires étrangères. Le bruit de la mort de George III s'était répandu dans Paris, et cette nouvelle devait avoir une grande influence à la Bourse. Notre spéculateur indiscret ne cacha point au ministre le motif de Taudience qu'il avait sollicitée. M. de Talleyrand, avec le plus imperturbable sérieux, lui répondit: «Les uns disent que le roi d'Angleterre est mort, les autres disent qu'il n'est pas mort; pour moi , je ne crois ni les uns ni les autres; je vous le dis en confidence, mais surtout ne me compromettez pas. »
On connaît cet axiome de M. de Talleyrand : « La parole c a été donnée à l'homme pour déguiser ses sentiments. » Cependant il lui est arrivé, dans une circonstance délicate, de tromper par un moyen tout différent. Le chevalier d'Âzara, ambassadeur d'Espagne, du temps du Consulat, avait surpris ou acheté la confidence d'un projet teûu fort secret, qui intéressait vivement sa coua La police de Fouché en fut instruite ; comme Fouché n'aimait pas M. de Talleyrand, il n'eut rien de plus pressé que d'aller faire part de sa découverte au premier consul. Bonaparte manda immédiatement le ministre des affaires étrangères, et s'em-
70 RoiJVSNtnfl iirrtMAs
poHdBut* la trahison, ou tout au tâbine sur rindied^étion de seis a^nto. Lé ministre^ d'abord un peu interdit} ae i*e!iiit prdmptement, et dit au premier cenisul que rien n'était plus facile à réparer; qu'il allait tout de suite faire une vidite à rambaseadêur et que tout serait arrangé dans la journée i
Le ministre se rendit en effet chez l'ambassadeur; et, après len politesses d'usage, il lui dit que depuis quelques jours il avait l'intention de lui faire quelques ouvertures confidentielles sur un projet qui intéressait vivement left denit cabinets. Il lui confia alors tout ce que l^ambaseadéur savait; et cotntne le ministre mettait à ses révélatlens tut grand tbn de bonne foi» M» d'Aêara, quand M. de Talley-rand fut sortii ne douta pas que la confidence n'eàt été uns fausse confidence» et que même il n'eât été trompé par un agent 4 deuît ànb dana lea premiers documents qu'il s'était pmuurés» Il expédia donc un èôurrier pi^ur Madrid, afla d'engager le cabinet espagnol à regarder comme nul et non avenu le contenu des dépêches qu'il avait envoyée^ la veillé» Ce tour d'adresse diplomatique he fut su que d'un très-petit nombre de personnes; et M» de Taljeyrandj datttt cette occasion, faisant allusion aux ambassadeurs, s'appliqUa ces vers de AinnUuÉ :
En me déguisant moins je les trompe bien mieux. Sous mon audace, ami, je me cache à leurs yeux; fet pré^t-ant côhtHB eux ti)ùt ce qu'ils doivent ^faindiret J'ai mtaie te plaisir de n« pas me contraindre*
Arrivé à Paris après son retour d'Egypte s Bonaparte) sachant que Mw de Talleyrand avait lu au cercle constita-» tionnel de la rue de Lille un discours dans lequel il pro* posait l'adoption de l'ancien plan du duc de Choiseul^ qui consistait à établii^ des «Hiionies françaistfts sur V&b ûMlê
d'Afrique, le résultat de ces eonféreneee fut une trèa-graude (Minflimû© daus les wxm poUtiqueai de M* de TaUeyrftftd, qui w trouva de» lors disigné m petto pour être miuistre des affaires étrangères sous le gouvernement que méditait le giaéral, d'aœord avao Siéyès et quelques autre» hommes iaflu9uts, hm événements i^uivirent l@ur i^ours î les républicains eurent^ à gaint^Olaud, le»r journée d§s dupe». Bientôt M. de Talleyrand acquit une grande iuQuence dans laoonsail; la politesse de ses maniépep, pa fortune, déjà oORsidérable, surtout l'emploi honorable qu'il en faisait, \b plaçaient» pour la société» dans uno position à part, et on dit au premier oonsul qu'il possédait des trésors, Bonaparte lui demanda un jour s'il était vrai qu'il fût riche, «r- «Oui, citoyen consul.--^ Gomment oela se peut-il? — J'ai achaté heauooup de rentes la veille du i8 l^rumaire, et je les ai revendu#s Ip lendemain, » Flatterie d'autant plas délicate qu'elle exprimait une grande vérité*
I^s eaux de Bowrbon-rArchambault» situées à si?c lieues de Moulins, étaient très-favorablee à la ^anté de M. de Talleyrand» et il allait prendre ces eaux au moins de deux années l'une. Une personne digne de foi, qui s'y trouvait en 1803, nous a souvent raconté,, sur le séjour de M. de Talleyrand à cet antique berceau de la maison de Bourbon, des particularités que nous n'ayons point oubliées.
I^e minisire des affaires étrangères avait, aux eaux de Bourbon» une petite cour composée de quelques personnes qu'il amenait d« Paris, des principales autorités des départements voisins, et des solliciteurs de bonne compagnie de la provinoe. Mw^ de Talleyrand était encore très-belle à aettj^ époque, et plenri^it avec une facilité qui aurait fait
72 SOUVENIRS INTOfBS
envie à Artémise. C'était surtout lorsque M. de'Talleyrand grondait la délicieuse petite Charlotte ( aujourd'hui la baronne Alexandre de Talleyrand), qui alors prenait des leçons de lecture, que ces larmes coulaient avec le plus d'abondance. Ces larmes, il faut le dire, ne paraissaient pas émouvoir beaucoup celui qui les faisait répandre, et l^s hoirs sourcils de M. d'Hauterive ne^'en fronçaient ni plus ni moins.
M. d'Hauterive était du voyage avec deux autres secrétaires du cabinet des affaires étrangères ; et M«« de Talleyrand avait, pour lui tenir compagnie, M™* de Bonneuil, la mère de M™« Regnault de Saint-Jean-d'Angely. M™» de Bonneuil, âgée alors de près de soixante ans, était la femme la plus extraordinaire, peut-être, qui ait jamais existé, pour son étonnante conservation ; son esprit et son amabilité n'avaient pas plus vieilli que son visage encore charmant, et elle avait pour les jeu»es gens une extrême indulgence. Là, se trouvait aussi le baron Saint-Étienne, ancien écuyer de Louis XVI, l'un des hommes que M. de Talleyrand a le plus aimés et le plus estimés, qui n'avait point d'autre hôtel que le sien lorsqu'il venait à Paris, et qui jamais pourtant n'avait cessé d'être fidèle à ses anciens souvenirs, à ses vieilles affections.
Le docteur Faye, médecin des eaux, ne manquant point de mérite, mais le plus pédant peut-être des médecins qui aient existé depuis Molière, était quelquefois l'objet de la raillerie de son illustre malade, mais de cette raillerie fine et délicate qui ne fait qu'effleurer l' amour-propre. La manie du docteur était surtout de larder sa conversation de bon nombre de citations latines. On jour, à souper, il prononça très-solennellement cette sentence : plus aère vivU
mus quam oibo; ce qui fit rougir ces dames, qui pourtant n'y comprenaient rien. M. de Talleyrand, fort gai ce jourlà, leur en donna une explication que, malgré toutes les précautions oratoires, il nous est impossible de rapporter. La comtesse d'Ëscarbagnas seule serait sur la voie, à cause de l'horreur que lui inspiraient certaines syllabes.
M. de Talleyrand' ne dédaignait pas non plus de causer avec le barbier qui venait le raser tous les matins. Il savait par lui toutes les petites aventures du pays, et connaissait les intrigues qui s'établissent ordinairement entre les baigneurs et les baigneuses ; car il était bien rare que ceux qui venaient à Bourbon-l'Archambault pour leur santé ' fussent reçus chez le ministre. Le lendemain môme de son arrivée, M. de Talleyrand avait demandé à son barbier ce qu'il y avait de nouveau en politique, à quoi celui-ci avait répondu très-gravement : « Puisque mon excellence vient de Paris, elle doit le savoir mieux que mol. » Réponse bien faite pour divertir un ministre des affaires étrangères, alors l'âme du conseil du gouvernement.
On jouait tous les jours au whist chez M. de Talleyrand, e;»r il a passé peut-être plus d'heures dans sa vie à jouer au whist qu'à la diplomatie, et môme qu'à lire son bréviaire quand il était encore abbé de Périgord ou évoque d'Autun. Un de ses anciens abbés commandataires, l'abbé de la Romagère, alors curé dans un chef-lieu de canton du département de l'Allier, vint cette année passer quelques jours chez son ancien évoque, aux eaux de Bourbon-l'Archambault. C'était un homme très-gai, très-aimable, fort instruit, qui se livrait facilement, qu'un peu de Champagne ou de jpuuch
74 souvENins intimes
rendait très-communicatif, et que M. de Talleyrand se plaisait à faire causer.
Un soir, vers la fin du souper, Tabbé de la Romagère, plus entraîné encore que de coutume, plus stimulé par les encouragements de son hôte, raconta comme il venait tout récemment de remplir de doubles fonoiions dans une cérémonie nuptiale, pasteur le matin et chansonnier le soir. M. de Talleyrand voulut absolument que l'abbé chantât sa chanson, ce qu'il fil sans trop se faire prier. En voici un des couplets dont nous pouvons garantir l'exactitude et* l'authenticité :
D'abord le contrat du notaire Puis sermon de la Romagère
Tout le matin.
On dormait mal sur une chaise.
Au lit on le fit plus à l'aise
Le lendemain.
Cette saillie fut couronnée par un élan d'hilarité générale, par laquelle pourtant M. de Talleyrand ne fut point entraîné ; il garda ce sérieux imperturbable, cette impassibilité diplomatique qui semblait s'exercer continuellement sur des riens ; mais bientôt, se tournant vers M. d'Hauterive ; t Vous avez entendu l'abbé; il faut le faire évêque ! > Il le fut peu 'de temps après : que l'on ne dise pas après cela que les chansons ne sont bonnes à rie9 1
Ces soupers de Bourbon- l'Archambault avaient un charme inexprimable, car nulle part M. de Talleyrand ne se trouvait en aussi petit comité, et nulle part il n'était plus aimable. Un rien suffisait quelquefois pour l'amuser et servait de texte à une causerie délicieuse, il y ressemblait par moment à un gfand enfant savourant les heures de la récréation. U
1)E k, DE TALLEYRAI^D.
y parlait plus qu*il ne le faisait partout ailleurs, se confiant au laisser-aller de son esprit, comme un rameur qui se repose en abandonnant sa barque au cours de Teau. Les souvenirs graves et sérieux interrompaient quelquefois ses faciles rêveries , et ses narrations n'étaient pas moins attachantes que ses saillies n'avaient de piquant et do gaieté. C'est dans un de ces moments d'abandon que, après avoir raconté le plaisir qu'il éprouvait quand on cassait de belles assiettes chez le chevalier d'Azara, parce que cet ambassadeur d'Espagne était très-avare, il s'arrêta un moment, prit un air plus sérieux, et se tournant vers M. d'Hauterive : « Non , d'Hauterive, spyez-en sûr, lui dit-il, il n'y a point de stabilité à espérer pour un gouvernement nouveau, sans alliance; il faut au premier consul et à la France une grande alliance, une alliance de famille. » M. d'Hauterive, comme tous les autres convives, écouta en silence, et le ministre n'en ayant pas fini avec son chevalier d'Azara, assura qu'il lui était arrivé, quand il allait dîner chez cet ambassadeur, de recommander quelquefois aux valets qui venaient le servir à table de casser- quelque chose de prix afin de voir se contracter la figure du noble Espagnol. « Il est si avare, ajouta-t-il, qu'un jour mon -médecin m'ayant recommandé de prendre pendant quelque temps du chocolat d'Espagne, je m'adressai à M. d'Azara pour en avoir ; il m'en envoya trois livres. Quelque temps après , à la fin d'une réunion diplomatique au ministère , voyant que l'ambassadeur d'Espagne ne sortait pas, je m'approchai de lui pour lui demander s'il. avait quelque communication particulière à me faire. — Non, dit-il , c'est une bagatelle, mais ces petites choses-ià s'oublient. — Quoi donc ? — C'est moins que rien , mais nous avons un petit compte ensemble, les trois livres de chocolat que je,.. » Tout le monde inter-
76 SOL'VKNIRS INTIMES
rompit M. de Talleyrand par un éclat de rire ; quand, lui, revenant à sa pensée précédente, interpella de nouveau M. d'Hauterive en lui disant : « Il n*y a pas de doute, il faut une alliance de famille ; mais voilà la difficulté. Deux grandes familles seules existent en Europe : la maison de Bourbon et la maison d'Autriche ; il faudrait épouser Tune et perdre Tautre. »
Lorsque, sous le Consulat, M. Levingston, envoyé des États-Unis d'Amérique près du gouvernement français^ fit une première visite au ministre des relations extérieures, il dut être un peu étonné de la première allocution de M. de Talleyrand. Avant d'entrer dans aucun propos : « Avezvous de l'argent ? lui demanda-t-il. — Mais, citoyen ministre, voilà une question... — Toute simple ; avez-voiis " de l'argent? — Oui, sans doute. — Tant mieux. Avez -vous beaucoup d'argent? — Je ne sais ce que je dois penser... — C'est qu'il faut de l'argent, il faut beaucoup , beaucoup d'argent, sans quoi on ne réussit à rien dans ce maudit pays. » Étaiince un avis?
Un habile médecin de Paris-, frère d'un des plus honorables élus de la France , joignait au culte d'Esculape un culte non moins prononcé pour Comus ; bref, M. le docteur Co... passait sous le Consulat pour être très-gourmand. Il venait souvent chez M. de Talleyrand, qui habitait alors le pavillon de la Muette pendant la belle saison. Les visiteurs étaient fort nombreux, sans compter la douairière de Cambis et ses inséparables petits chiens. Le riche M. Séguin, celui qui tint pendant quatre ans M. Ouvrard en chartre privée, vint aussi chez le ministre sous les auspices du docteur. M. Séguin avait fait un séjour enchanté de l'île située près
de Tancien pont de Sèvres à laquelle il a donné son nom : sa qualité de voisin de campagne lui fit concevoir le projet d*avoir un jour chez lui le ministre à dîner, comme pour avoir l'honneur de lui faire voir son habitation. Le docteur, à qui M. Séguin s'en ouvrit, fut chargé de la négociation. Après plusieurs refus, M. de Talleyrand accepta, mais à la condition expresse que l'on ne serait que douze à table, et que lui, M. de Talleyrand, désignerait tous les convives, à l'exception du maître de la maison qu'il voulait bien regarder comme invité de droit. La condition fut acceptée, et, le jour fixé, le docteur se donna tous les soins imaginables pour que le dîner de M . Séguin, dont il comptait bien avoir sa part, fût digne de l'hôte qu'il recevait. Mais , hélas ! M. Co.... avait compté sans c^t hôte, car M. de Talleyrand lui ayant remis la liste des conviés, il n'y trouva pas son nom. Gomme il en paraissait surpris : « Eh bien, docteur, qu'avez-vous donc ? Ah ! parce que je ne vous ai pas invité chez Séguin ? Non ; j'ai pensé que nous nous voyions assez souvent ici. » Le fait est que M. de Talleyrand n'avait accepté l'invitation de M. Séguin que pour le plaisir de faire manquer un bon dîner à un docteur gourmand, tant il y a souvent d'enfantillage dans l'esprit de ceux que l'on a l'habitude de regarder comme des hommes supérieurs.
Un baron, très-habile chasseur, eut un jour le désir d'être présenté chez M. de Talleyrand ; il s'adressa pour cela au vieux Sainte-Foix, qui, avec le feu duc de Laval et M. de Montron, était des plus intimes parmi les familiers du prince. Le jour de la présentation fut arrêté, et le baron fit son entrée dans le salon de la rue d'Anjou. M. de Montron fut chargé de l'essayer, c'est-à-dire de le faire causer pour savoir s'il était digne d'être admis. Alors le dialogue suivant
s'engagea eiitre eux : « Eh bien, monsieur le baron, est-ce que vous êtes ce grand chasseur dont j 'ai tant entendu parler ? — 11 est vrai quB je suis d'une certaine force..* — D'une certaine force ! dites de la première ; et ce m'est une grande satisfaction que d'avoir l'honneur de faire connaissance avec" vous. — Vous êtes trop bon. — Dites-moi un peu, monsieur le baron, est-ce que vous ne manquez jamais de perdreaux ? — Presque jamais. — Au vol ? — Puisque vous aimez la chasse, vous devez savoir que les perdreaux sont bien plus faciles à tuer au vol que dans le sillon. — Et les lièvres ? — C'est un des coups de fusil les plus faciles. — Et les lapins? — Je ne crois pas en avoir manqué un depuis trois ans. — Et les bécasses? — C'est une chasse fort agréable, mais presque sans difficulté. » Après avoir passé en revue tout le menu gibier, M. de Montron s' adressant au cercle qui écoutait ce colloque : « Ma foi, messieurs, dit-il, M. le baron est bien4e plus grand chasseur qui ait jamais existé, il tue tout. » Puis s'avançant vers M. de Talleyrand : « C'est un grand chasseur ; il tue tout : perdreaux, lièvres, lapins, bécasses, faisans, etc. — En ce cas, mon cher Montron, je vois qu'il ne nous reste plus qu'à chasser la grosse bête. »
Lorsque M. de Talleyrand revint de sa première ambassade, l'empereur lui demanda : « Que pense-t-onde moi dans les cours du Nord? — Sire, dit le courtisan, les uns pensent que vous êtes un dieu, les autres un diable; mais aucun ne vous croit un homme. »
« Et que dira le faubourg Saint- Germain? » était une de ces expressions dont l'ironie fut familière à Napoléon. Après la victoire d'Austerlitz et les faveurs dont il avait comblé
M. de Narbonne, il crut que la mère de ce général, une des plus vieilles et des plus entêtées aristocrates dont il subissait Topposition, était enfin gagnée. « Votre mère m*aimet-elle cette fois? » demanda-t-il à son aide de camp. Celui-ci était embarrassé de répondre. M. de Talleyrand s'avança. — « Sire, M"« de Narbonne n'en est encore qu*à Tadmiration. »
Dans les Mémoires d'une Contemporaine , ce qui a le plus frappé les belles dames, c'est l'histoire des papillottes faites avec des billets de mille francs. Ce passage a été lu, médité, commenté tout haut, tout bas par les élégantes à cachemire comme par les denjoiselles en tablier vert ; et on en a peutêtre moins rêvé sous les tuiles de la mansarde qu'au milieu des draperies du boudoir. L'auteur se met du reste en scène avec trop de bonne grâce pour que nous ne conservions pas le texte d'un récit digne de la sultane des Mille et une Nuits..
€ Il est impossible de retrouver d'autres vestiges de son premier état que la forme de sa coiffure; il n'a conservé de l'ancien régime que la poudre et ses bonnes manières. Mais quand on sait qu'il est prélat, on reste dans une incrédulité parfaite sur ses vertus religieuses. Il est vrai que ce ne sont point celles-là qu'en lui j'eusse pu apprécier; ses avantages extérieurs ne paraissent au premier abord guère plus saillants, mais ce qu'il possède, il le fait valoir avec ce soin industrieux, quoique non affecté, où excellent les personnes qui, sachant ce qu'elles ont de mal, donnent à ce qu'elles ont de bien ce relief agréable dont leurs imperfections se couvrent avec bonheur. La physionomie embellit la laideur môme; qu'on juge de son effet sur des traits gracieux et fins. Un certain voile étendu sur des yeux dont la pénétration était presc[ue un proverbe lui empruntait
un charme tout particulier. Quand il était debout, on faisait la part de ses qualités avec restriction; mais assis et à regarder causer, Téloge ne devait avoir aucune réserve; M. de Talleyrand est un homme qu'il fallait juger sur im canapé.
€ Je crois qu'un des grands secrets de la supéHorité qui lui a fait exercer tant d'empire sur ceux qui Tout approché, c'est, d'une part, l'apparente légèreté, le laisser-aller insouciant qu'il montre dans les grandes affaires, et l'attention et presque l'importance qu'il met à écouter et à dire dans les relations presque frivoles de l'intimité. On peut avoir autant d'esprit dans ses propos, mais il est impossible d'en laisser percer davantage dans ses réticences. Il y a toujours je ne sais quel sous-entendu piquant dans ce qui s'échappe de sa conversation. Une épigramme a presque l'air d'être une confidence, et cet abandon, dont on sent qu'il reste le maître, captive au point qu'on croit devoir lui en savoir gré, comme d'une préférence, et lui en garder le secret comme d'un mystère.
« Toutes les fois que je voyais ce ministre puissant, et pourtant si aimable, cet abbé de la vieille cour, dictateur secret de la diplomatie d'une république, je torturais ma petite érudition pour tâcher de le comparer à quelqu'un des grands noms de l'histoire. Je n'allais jamais au ministère sans y passer plus de deux heures. Mes cheveux surtout excitaient les gracieuses attentions de M. de Talleyrand, et ils furent un jour, de sa part, l'objet d'un travail fort bizarre. Ses doigts en avaient tant admiré les blondes tresses, qu'il les avait mis dans un désordre dont on ne devinerait jamais la réparation. La main qui signait pour la France des traités de paix voulut elle-même mettre fin à la mutine indignation que ce désordre m'avait causée , et me traiter comme une
puissance doiit il fallait racheter la guerre. Voilà donc le ministre prenant une à une les boucles flottantes, les roulant dans un papier fin et délicat, les multipliant, les arrangeant toutes sous mon chapeau, exigeant que Tédifice restât ainsi jusqu'à mon retour chez moi, où j'arriverais, disait-il, avec une chevelure un peu moins belle que quand il l'avait bou-
< Je poussai la patience aussi loin qu'il poussa la galanterie, et m'apercevant qu'il s'était servi de billets de mille francs en g'uise de papillottes, je prenais et reprenais les mèches de cheveux en disant : « Monseigneur, en voilà encojfe une (1). ». •
(1) On lut à M. de TaUeyrand cet épisode des Mémoires de la Coutemporainef et il en rit beaucoup, tout en disant que c'était une des choses de son passé qu'il avait oubliées. « Il est vrai, ajouta-t-il, que j'en ai oublié tant d'autres ! »