EMPIRE
M. d'Aligre fut un des premiers, parmi les anciens parlementaires, qui s'attachèrent au système impérial; il obtint d'être nommé chambellan de •M™« Murât, alors grandeduchesse de iBerg, à laquelle il passait pour être aussi attaché que peut l'être un chambellan. Lorsqu'il fut informé de la possibilité où il aurait été de s'élever des salons d'honneur d'une princesse, jusques aux salons d'attente de l'empereur, il répondit à ces insinuations qu'il aimait mieux rester auprès de M™« Murât. M. de Talleyrand, alors grand-chambellan, fit sur cela un rapport à l'empereur; Napoléon commençait à se fâcher de ce qu'on préférait le service d'une de ses soeurs au sien, quand M. de Talleyrand l'apaisa par ce petit discours : « Sire, de la part d'un autre cela serait inexplicable, mais d'Aligre c'est tout simple. Président du parlement; son père, président; son grand-père, président; il faut bien qu'il soit le chambellan d'une femme Il a à soutenir l'honneur de la robe. »
Le comte Louis de Narbonne, que l'empereur aimait tant, et qui mourut à Torgau, a la suite de ses blessures, après la campagne de Dresde, était un des hommes les meilleurs et les plus aimables qui aient existé. Il avait dans le carac tère et les manières quelque chose du duc de Lauzun; mais
comme homme, il valait mieux que le mari de la charmante et malheureuse Amélie de Bouf fiers. M. de Talleyrand a été très-intimement lié avec tous les deux ; et quand on publia les Mémoires du duc de Lauzun, il crut devoir réclamer dans le Moniteur contre l'authenticité de ces Mémoires, ce qui fut probablement plus un hommage à Tamitié qu'à la vérité. Quant à M. de Narbonne, un jour qu'ils se promenaient ensemble sur la terrasse de Teau, le comte Louis lui récitait des vers de sa façon; M. de Talleyrand l'interrompit pour lui montrer un homme qui bâillait : c Narbonne, lui dit-il, regarde donc, tu parles toujours trop haut. >
Lors de l'apparition des A/aH/rs de M. de Chateaubriand, cet ouvrage excita un tel empressement que Ton s'en disputait, dans tout Paris, les premiers exemplaires. Les Martyrs étaient l'objet de toutes les conversations ; M. de Fontanes, fidèle ami de l'auteur, malgré sa disgrâce et quoique courtisan lui-même, était le plus ardent admirateur de la nouvelle production d'un homme de génie. Invité ù dîner chez M. de Talleyrand qui n'avait pas encore lu les Martyrs, M. de Fontanes en fit une analyse toute d'enthousiasme, et finit par dire comme quoi Eudore et Gimmodocée étaient jetés dans le cirque et dévorés par les bêtes. « C'est comme l'ouvrage, » dit M. de Talleyrand.
M. de Talleyrand avait accompagné l'empei^eur^ Tilsitt. Comme on devait y séjourner assez longtemps, il songea à y faire quelques provisions pour sa maison. Le lendemain donc de son arrivée, il voulut faire acheter du vin de Bordeaux et surtout du vin de Madère, boissons indispensables à la table d'un négociateur ; mais il n'en restait plus chez aucun marchand; tout avait été retenu pour la bouche
de Tempereur par M. Daru, irftendant général de la couronne. Il fallut donc avoir recours à Tintendant général, très-heureusement traducteur d'Horace ; aussi M. de Talleyraiyl lui écrivit-il : « Mon cher Daru, je suis persuadé d'une chose, c*est qu'en traduisant Horace , lorsque vous êtes venu à cette ode délicieuse qui commence par ces mots : nunc est bibendum^ vous n'avez pas pensé qu'Horace conseillât de boire de l'eau ; c'est pourtant où j'en serais réduit , si vous ne me cédiez pas un peu des provisions que vous avez faites pour l'empereur. »
Le général Dorsenne, un des plus beaux hommes de l'armée quand il avait les bottes, était du petit nombre de nos br^aves qui n'avaient pu se façonner aux manières de la cour. Étant un jour invité à dîner chez M. de Talleyrand qui occupait alors la jolie maison de M. de Grawford, rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré, le général se fit attendre assez longtemps ; on était à table depuis quelques minutes quand enfin il arriva, t Pardon, général, lui dit le prince de Bénévent, mais ces dames avaient grand faim, et vous savez que les dames n'attendent jamais. — Ah ! monseigneur, dit le général un peu confus de cette facile urbanité, excusez-moi; j'ai eu beaucoup d'affaires toute la matinée, et, encore tout à l'heure, au moment où j'allais monter en voiture poair me rendre chez Votre Altesse, j'ai été importuné par un maudit pékin qui m'a retenu plus d'un quart d'heure. — Général, reprit le prince, oseraisje vous demander, pour mon instruction particulière, ce que c'est qu'un pékin? — Ah! mon Dieu, monseigneur, vous avez fait attention... C'est un dicton de camp... , Nous avons l'habitude d'appeler pékin tout ce qui n'est pas militaire. — Comment donc? mais... C'est très-bien
cela.... Vous appelez pékin tout ce qui n*est pas militaire?... C'est comme nous : nous appelons militaire tout ce qui n'est pas civil. »
Le général Montbrun aussi se fit un jour attendre à dîner chez M. de Talleyrand et se hâta de s'excuser. La réponse fut bien différente; car le général Montbrun était le héros de prédilection^e M. de Talleyrand. — * Eh bien! eh bien ! vous venez le dernier ; qu'est-ce que cela prouve? C'est que vous n'étiez pas invité à venir sur un champ de bataille ; car alors , mon cher Bayard, vous seriez arrivé le premier. *
Tous les bons mots ne sont heureusement pas des épigrammes, et si l'esprit ne servait qu'à dire des méchancetés, ce serait plutôt une qualité funeste qu'un don heureux de la nature. Avec les femmes, surtout, il est de certains compliments- où la grâce de l'esprit français se déploie sans avoir recours à la fadeur des madrigaux. Un jour quelqu'un demandait à M. de Talleyrand l'adresse de la princesse de Vaudemont: — « Rue Saint-Lazare,» répondit-il ; puis, la dénomination du numéro de l'hôtel lui échappant : c Au surplus, ajouta-t-il, vous n'aurez qu'à demander au premier pauvre que vous rencontrerez; ils connaissent tous sa demeure. »
Ce que l'on nomme vulgairement la mystification s'appelle, en Ëonne compagnie, le persiflage. Or, personne, peut-être, n'a-t-il été plus adroit que M. de Talleyrand dans l'exercice de cet art, qui consiste à se moquer des gens sans qu'ils s'en aperçoivent. Le persiflage n'est précisément ni une qualité ni un défaut, c'est plutôt une disposi-
tion d*esprit à laquelle on cède involontairement. Un homme d'un rang élevé (jui abuserait fie sa position pour persifler un pauvre diable ferait une action lâche et indigne ; mais avec ceux qui manifestent des prétentions à obtenir des distinctions sociales, on ne doit pas y regarder de si près. Ainsi, un soldat doit être fort content quand il voit mettre aux arrêts le capitaine qui Ta puni.
Lorsque l'empereur eut pris la résolution, peut-être fatale à sa destinée, d'entourer son trône nouveau d'une noblesse nouvelle, on vit surgir partout une foule de prétentions nobiliaires, et déjà dans quelques salons on commençait à se donner courtoisement d'anciens titres abolis par l'assemblée des états généraux. M. de Talleyrand, beaucoup plus fier de l'ancienne illustration du nom de Périgord que de ses titres nouveaux, assistait à la lutta de tant de vanités comme à un spectacle où plusieurs fois il devint acteur sans préméditation.
Ainsi, M. François, député de la ville de Neuf-Château, dont il avait toujours conservé le nom, et presque uniquement le nom, ne le faisant plus, dans sa signature, précéder que d'un F initial, ne cacha point à M. de Talleyrand la satisfaction qu'il éprouvait à être comte ; mais ce n'était pas tout, malgré l'orthographe de son nom, il laissa percer la prétention de pouvoir (s'il attachait la moindre importance à de semblables niaiseries) s'enter, à l'aide de papiers de famille, sur une maison fort ancienne, dont il croyait descendre, t Mais, c'est bien possible, lui dit M. de Talleyrand, c'est peut-être par les Neuf-Château I »
Une autre fois, le maréchal Bessières, nouvellement créé duc d'istrie, ayant rencontré M. de Talleyrand dans un salon des Tuileries, alla au-devant des compliments que
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celui-ci allait lui faire sur son titre de duc. — « Parbleu, dit le maréchal, je ne vous cache pas que je suis enchanté d'être duc, car on ne se gênait guère, même ici, pour donner des titres aux nobles de Fancien régime. Rien ne m'était plus insupportable que de m'entendrQ continuellement corner aux oreilles : le comte de Ségur par-ci, le comte de Ségur par-là ; au moins, à présent, on dira aussi le duc d'Istrie. — Mon Dieu, monsieur le maréchal, lui répondit M. de Talleyrand, qui se donna bien de garde en cette circonstance de Tappele? M. le duc, mon Dieu, monsieur le maréchal, c'est la chose du monde la plus simple que cela, et je ne conçois pas comment vous avez pu être choqué d'entendre dire : le comte de Ségur. Vous voyez bien ; M. de Ségur avait un père , on l'appelait le comte de Ségur ; quand son père est mort, on a dit du fils : le comte de Ségur, et ça est resté. Vous, monsieur le maréchal, quand madame votre mère vous a mis au monde, on a dit : madame Bessières a un fils, ce qui a sans doute causé une grande joie dans votre famille ; on a pris l'habitude de vous nommer M. Bessières. Eh bien, ce n'est pas autre chose que cela : M. Bessières, le comte de Ségur. »
Dans une autre circonstance, M. do Talleyrand fit un singulier compliment au chambellan d'une princesse. C'était un ancien duc et pair; l'empereur venait de le nommer comte, et il en était très-fier, t Je vous félicite bien sincèrement, lui dit M. de Talleyrand, car il faut espérer qu'à la première promotion vous serez baron. »
M. de Talleyrand arrivait en poste à Paris, par la barrière d'Italie, avec un étranger de distinction, qui s'empressa de lui demander à quel édifice appaiienait le dôme
qu'il voyait s'arrondir dans les airs. « Au Panthéon, dit le prince. — Oh I oh! reprit l'étranger, c'est là que la patrie reconnaissante placera la dépouille mortelle des grands hommes qui l'auront illustrée? — Justement. . . On y met des sénateur^ en attendant. »
M™« Hamelin reprochait un jour à M. de Montron de trop aimer M. de Talleyrand. a Eh î mon Dieu, Madame, répondit naïvement M. de Montron, qui est-ce qui ne l'aimerait pas ? il est si vicieux ! »
On cite encore ce court dialogue : « Savez- vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montron? disait M. de Talleyrand ; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de préjugés. » — t Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime tant M. de Talleyrand? ripostait Montron ; c'est^ qu'il n'en a pas du tout. > Mais la légende elle-même s'en est mêlée, et elle leur en prête. (Note donnée par M. Sainte-Beuve.)
Ce môme M. de Montron, connu de tout Paris, et qui longtemps donna le ton aux jeunes gens de la capitale, quoiqu'il ne fût déjà plus de la première jeunesse, est un personnage inséparable de M. de Talleyrand; autrefois grand duelliste, toujours gros joueur, ayant résolu le difficile problème de dépenser beaucoup d'argent sans avoir de fortune et sans faire de dettes; M. de Montron ne fut jamais, même sous l'Empire, partisan du gouvernement impérial; bien plus, il manifestait assez hautement son opposition, ce qui lui valut une retraite forcée à Ghâtillon-sur- Seine. On l'envoya d'abord en prison, puis en surveillance. La manière dont il échappa à ses gardiens mérite d'être rapportée. Il devait se présenter souvent chez le sous-
préfet de Ghâtillon, ce qu'il faisait fort exactement. Chaque jour, d'ailleurs, on le voyait se promener^, comme au bois de Boulogne, dans un élégant carriole attelé de deux jolis chevaux. Un beau jour il se mit au lit pour cause de maladie, et écrivit à ses surveillants, qui ne songèrent pas à s'informer eux-mêmes de ses nouvelles. Qu'auraient-ils pu soupçonner ? tous les matins un domestique promenait les chevaux. Or, il advint qu'au bout de quinze jours on apprit, par les journaux anglais, que M. de Montron était arrivé à Londres. On crut généralement que l'empereur avait été de complicité avec les surveillants, et que, sachant que M. de Montron était un homme très-fin et très-adroit, il avait pensé que le prisonnier fugitif serait plus apte qu'un autre à sonder le terrain pour une négociation, puisqu'il se présenterait dans laGrande-Bretagne avec la faveur que donne presque toujours l'apparence seule de la persécution.
Quoi qu'il en soit de cette anecdote et de la complicité impériale, ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Montron fut un des hommes qui avaient le plus de crédit sur l'esprit de M. de Talleyrand; aussi les autres familiers de la maison l'avaient-ils, depuis longtemps, surnommé l'ami du cœur. Chacun a son acolyte et son aide de camp favori. Si le pieux Enée avait le fidèle Achate, si saint Louis a Joinville, si Bayard a le loyal serviteur, si Henri IV ne va pas sans Sully, si Fénelon a son abbé de Langeron, Talleyrand et Montron sont inséparables : et qui pourrait-on écouter de plus voisin de la conscience de Talleyrand et qui en eût la double clef, que Montron ? Cette faveur connue lui valut beaucoup de sollicitations, et l'antichambre de la rue Cérutti, aujourd'hui la rue d'Artois, fut plus d'une fois regardée comme une succursale de la rue d'Anjou.
A Tépoque à laquelle nos souvenirs nous reportent , le duc de Glermont-Tonnerre était comte de l'Empire et chambellan de la princesse Borghèse. Son oncle, Tancien évoque de Ghâlons, n'était ni cardinal ni archevêque ; sa position n^était pas brillante, et il souhaitait ardemment d'être admis au chapitre épiscopal de Saint-Denis, place qui valait dix mille francs par an. Son neveu alla donc prier M. de Montron de s'intéresser à cette affaire, et, dès son arrivée, il fut interpellé à peu près ainsi : « Ah ! monsieur de Glermont-Tonnerre, je suis charmé de vous voir; eh bien ! vous vous êtes donc mis aussi dans le gâchis.? (G'est ainsi que M. de Montron appelait le gouvernement impérial.) Vous avez fait comme Tévêque (M. de Talleyraud) ; ma foi! tâchez de vous en tirer comme lui. Mais désirez -vous quelque chose ? en quoi pourrais-je vous être agréable-? — Franchement, je venais solliciter de vous un service. — Gomment donc 1 je suis tout à votre disposition. — Mon oncle, l'ancien évêque de Ghâlons, est presque sans ressources, et je voudrais bien que vous pussiez déterminer M. de Talleyrand à demander pour lui une place au chapitre de Saint-Denis. — Gomment, diable!... Au chapitre... Mais j'y pense, voulez-vous déjeuner avec moi? — Bien obligé, c'est une chose faite. — Au chapitre I... Attendez un moment... mais, oui... l'évoque le* fera... il doit le faire... tous deux d'un grand nom... évêques tous deux... ensemble au séminaire... il le fera I il le fera î. »
Madame *** n'avait pas de dents : M"« Duchesnois en avait, mais elles n'étaient pas belles ; ce qui faisait dire à M. de Talleyrand. t Si Madame *** avait des dents, elle serait aussi laide que M"« Duchesnois. »
« L'empereur, disait un jour M. de Talleyrand, finira par me dégoûter des formes rondes, pour lesquelles j*ai eu toute ma via une si grande prédilection. — Pourquoi donc, monseigneur ? — A cause des boulets de canon. »
M. d'Hauterive entre un matin chez M. de Talleyrand qui se livrait au charme du far niente le plus complet : * Mon prince, une lettre de FÉlecteur de... — Eh bien? — Il faudrait répondre. — Quoi I de ma main ? — Mais oui, mon prince, un Électeur. . . — C'est une tyrannie. . . Gomment ! composer et écrire en même temps! — Oui^ mon prince.., — Eh bien! d'Hauterive, je vais écrire, mais dictez. »
Le charmant petit comte de Gobentzel, le plus joli ambassadeur d'Autriche que nous ayons jamais vu à Paris, était un jour à souper chez M. de Talleyrand, où se trouvaient M"« de Gallo, Mm» de Lucchesini', quelques autres femmes d'ambassadeurs, Eugène Beauharnais, Louis et Edmond de Périgord, neveux du ministre, et quelques gens du cabinet particulier, admis aux soirées particulières. M. de Gobentzel, nous croyons le voir encore, était un type, un modèle de la grâce autrichienne. Dieu qu'il était aimable I il ne riait jamais, parlait très-peu, mangeait assez bien, se tenait si droit qu'il avait l'air d'avoir quatre pieds six pouces, quoiqu'il s'en manquât un peu. Bien pris, bien proportionné dans sa petite taille, âgé d'environ soixante ans, sa gravité était tellement imperturbable, qu'alors même qu'il ne pensait à rien, il avait l'air de penser à quelque chose. Mais ce qui le mettait hors de toute comparaison, c'était sa coiffure : dans cette coiffure, nous ne craignons pas de le dire, il y avait peut-être plus de diplomatie que dans la tête de M. de Metternich,
92 SOl'VENIRS INTIMES
Si M. de Gobentzel ne riait pas, on riait un peu de lui. Toutes ces jeunes ambassadrices étaient charmantes et fort gaies. IjC jour de ce souper, elles firent tant, qu'elles déterminèrent M. de Gobentzel à raconter une histoire, et cette histoire la voici :
« Du temps de l'empereur Joseph II, j'étais, dit M. de Gobentzel, attaché au conseil privé de Tempereur. J'avais obtenu un congé d'une semaine dont je jouissais depuis trois jours dans une terre située à quelques lieues de Vienne. Un courrier arrive en toute hâte et me remet l'ordre de me rendre sur-le-champ au palais impérial. Il commençait à se faire tard, et j'arrive à plus de dix heures du soir dans un faubourg de Vienne, quand l'essieu de ma voiture se rompt et me voilà contraint de* continuer ma route à pied dans un quartier fort désert. Tout cela n'était rien ; mais une maudite colique, une de ces coliques qui ne permettent pas de retard, m'oblige, moi, conseiller aulique, de frapper à la porte
d'un cabaret et d'y demander Une grosse servante me
conduit dans un bouge. Ge n'était rien encore; me voilà assis sur deux ais mal affermis ; ils tombent et je tombe avec eux. — Jusqu'où en aviez-vous? demanda madame de Levingston. — Mais très-haut. — Enfin, jusqu'où? insista la marquise de Gallo. — S'il faut vous le dire, mesdames, j'en avais jusqu'à la lèvre inférieure. — Ne vous trompez-vous pas, monsieur le comte, dit M. de Talleyrand, ne serait-ce pas jusqu'à la lèvre supérieure que vous voulez dire?... »
Les personnes seules qui ont assisté à une séance de la Chambre des députés, un jour où M. Piet# parlait, peuvent se faire une idée du rire qui s'empara de toute l'assemblée.
M. de Talleyrand, incapable de haine sérieuse, est en re-
DE M. DE TALLËYRANl). 93
vauche très- capable d'inimitié, et sa verve épigrammatique n'épargne guère ceux qui en sont l'objet. Sous l'Empire, il avait surtout, comme on dit, pris en grippe M. Maret; aussi disait-il un jour : « Je ne connais au monde qu'un homme plus bête que M. Maret. — Eh 1 qui donc, monseigneur ? — C'est le duc de Bassano. »
Lorsque le fatal bulletin qui rendait compte des désastres de la campagne de Russie fut parvenu à l'impératrice, elle manda près d'elle les dignitaires de l'empire, et M. de Talleyrand, en sa qualité de vice-grand-électeur, s'y rendit comme les autres. La consternation était grande aux Tuilerie, et l'on était avide de détails sur tant de calamités si peu prévues quelqpies mois auparavant. On savait seulement que l'armée entière était détruite, que tout était perdu, hommes, chevaux, bagages. On vint alors annoncer à l'impératrice l'arrivée du duc de Bassano. « Voyez comme on exagère, dit M. de Talleyrand, Maret s'est sauvé et l'on disait que tout le matériel était perdu I »
A l'esprit le plus brillant et le plus varié, au goût le plus exercé et le plus délicat, aux manières les plus séduisantes, M. de Talleyrand joint une grande insouciance de caractère. Incapable de solidité dans ses amitiés, il les a plutôt négligées que trahies ;• paresseux par tempérament et par goût, il a peu écrit; mais personne ne possède mieux l'art de choisir, d'arranger, de distribuer ses matériaux ; de diriger, de juger,, de réformer le travail de ceux qu'il charge de les mettre en œuvre ; et l'illuâion a ét^ si complète sous ce rapport, qu'on a toujours cru reconnaître sa manière dans la plupart des écrits qui, depuis trente ans, ont paru sous son nom. Blasé sur toutes les jouissances de la vie, il
94 SOUVENtRâ INl^IMES
ne reste plus aujourd'hui à M. de Talleyrand qu*uu seul besoin réel, celui d'être constamment amusé et distrait; car, s'il faut en croire une opinion universellement établie, il est permis de douter que riien puisse l'intéresser encore. Ainsi donc, s'il est vrai que, non content de trois épreuves qu'il en a faites, cet homme d'Etat, accoutumé depuis longtemps au mouvement et au jeu des affaires politiques, recherche .pour la quatrième fois (ceci est écrit il y a déjà plusieurs années) des fonctions ministérielles, il est probable qu'il ne les recherche que comme une retraite contre l'ennui, dernière incurable maladie de tous les hommes puissants qui ont cessé de l'être.
Le visage de M. de Talleyrand est tellement impassible, qu'on ne saurait jamais y rien lire : aussi Lannes et Murât disaient-ils plaisamment de lui, que si, en vous parlant, son derrière venait à recevoir un coup de pied, sa ligure ne vous en dirait rien.
Un jour, à Londres, dans un dîner où il n'était venu qu'à contre-pœur pour être agréable à lady Holland, une saucière lui fut versée sur la tête, juste à l'endroit où ses longs cheveux blancs étaient soigneusement partagés. Il ne fit pas un mouvement tant que le domestique fut occupé à recueillir la sauce avec une cuiller et à lui essuyer la tête avec une serviette; seulement, lorsqu'il quitta la maison, il dit sèchement : Il n'y a rien de si bourgeois que cette maison,
M* de Talleyrand, sur la conduite duquel l'empereur revenait beaucoup, pour savoir, disait-il, quand il avait commencé véritablemi^nt à le trahir, l'avait porté fortement à la paix, au retour de Leipsick. « Je lui dois, observait-il, cette
justice : il blâma mon discours au Sénat, mais approuva fort celui au Corps législatif. Il ne cessait de me répéter que je me méprenais sur Ténergie de la nation; qu'elle ne secon-* derait pas la mienne, que je m'en verrais abandonné; qu'il fallait m'accommoder à tout prix ; il paraît qu'il était alors de bonne foi, qu'il ne trahissait point encore. Talleyrand n'a jamais été pour moi ni éloquent ni persuasif: il roulait beaucoup et longtemps autour de la même idée. Peut-être . aussi que me connaissant de vieille date, il s'était fait une manière pour moi. Du reste, il était si adroitement évasif et divaguant, qu'après des conversations de plusieurs heures, il s'en allait, ayant échappé souvent aux éclaircissements ou aux objets que je m'étais promis d'en obtenir, lorsque je le voyais arriver. »
Certain fabuliste a comparé l'empereur et M. de Talleyrand au tigre et au renard... Qu'en pensez- vous? Quoi qu'il en soit, M. de Talleyrand, sans l'avis duquel aucune grande mesure politique n'avait été prise au cabinet des Tuileries, jusqu'au moment où Napoléon conçut le projet de la fatale affaire d'Espagne, fut en pleine disgrâce après le séjour de Bayonnpe. Il fut môme destitué de la dignité de grand chambellan. On attribua, avec raison, cette disgrâce à la vive opposition qu'il avait manifestée dans le conseil; et voici les propres paroles qu'il avait prononcées : « L'Espagne est pour la France une grande ferme; on en paye bien le revenu et les redevances, mais le terrain n'en est pas connu, et l'on s'exposera à tout perdre en cherchant à le faire valoir soi-même. »
L'influence sociale et même politique de M. de Talleyrand avait survécu à sa faveur. Il n'était point d'étranger de dis-
tinction qui ne tînt à honneur d'être admis dans son salon, et il ne cessait point de faire à l'empereur, et successivement aux deux impératrices, une cour assidue. Cependant le maître ne le voyait qu'avec inquiétude, qu'avec contrainte, sans que celui qui en était l'objet eût seulement l'air de s'en apercevoir. Quand le prince de Bénévent eût appris que M. de Montesquiou le remplaçait dans^ la charge àe grand chambellan, il se contenta de dire fort tranquillement : « Qu'en résultera-t-il ? c'est qu'à l'avenir les cochers prendront plus souvent la route du faubourg Saint-Germain que la route du faubourg Saint-Honoré. »
M. de Talleyrand avait eu beau se mêler à la révolution, il était resté, lui, un homme de race, gardant au fond beaucoup des idées ou des instincts aristocratiques. Le baron de Gagern raconte qu'étant à Varsovie et passant des matinées entières auprès de lui, une des premières choses qu'il exigea fut que son interlocuteur ne l'appelât plus Votre Altesse, mais simplement M, de Talleyrand, et sur ce mot (\! Altesse, il lui arriva de dire : « Je suis moins, et peut-être je suis plus; » se reportant ainsi à l'orgueil premier de sa race. Gréé prince de Bénévent, il négligea toujours de remplir les formalités attachées à ce titre : il croyait apparemment pouvoir s'en passer. Ces traces-là sont indélébiles, elles reparaissent à l'heure de la mort. On n'est pas grand seigneur impunément.
C'est à peu près avec la même tranquillité qu'il avait reçu la nouvelle de son élévation au rang de prince de Bénévent. Gomme une foule de courtisans s'empressait de le complimenter : « Ehl mon Dieu, leur dit-il, vous vous trompez,..; ce n'est pas ici..., c'est à M"»« de Talley-
DE M. DE TALLEYKAND. 97 t
rand qu'il faut faire vos compliments... Allez chez M»»* do Talleyrand, les femmes sont toujours bien aises d'être princesses. >
Ces dédains, peut-être affectés, des honneurs de Tempire étaient, comme on peut le croire, fidèlement rapportés à l'empereur; et, comme celui-ci n'était pas homme à se contraindre toujours, il éclata en reproches violents. C'était après la campagne de Dresde : Napoléon ayant aperçu le prince de Bénévent à son lever lui dit de rester, qu'il avait à lui parler, et l'apostropha de la sorte : — « Que venezvous faire ici?... Me montrer votre ingratitude?... Vous affectez d'être d'un parti d'opposition!... Vous croyez peutêtre que, si je venais à manquer, vous seriez chef d'un conseil de régence?... Si j'étais malade dangereusement, je vous le déclare, vous seriez mort avant moi. » Alors, avec la grâce et la quiétude d'un courtisan qui reçoit de nouvelles faveurs, le prince répondit au maître irrité : — « Je n'avais pas besoin, sire, d'un pareil avertissement pour adresser au ciel des vœux bien ardents pour la conservation des jours de Votre Majesté. »
Il est probable que vers la fin du mois de mars 1814, M. de Talleyrand avait pris pour devise ce vers que prononce Emilie dans la tragédie de Cinna :