LE DINER BRIZEUX ]J
marche entre quatre grandes diablesses de métaphores qui le tiennent au collet et ne le lâchent pas.
Et quatre métaphores Ont étouffé Barbier. »
Telle est la note de Sainte-Beuve. Je n'ai jamais pu mettre la main sur ces vers de Musset, cette bambochade est encore inédite, je crois, comme le dit Sainte-Beuve. Il aurait bien dû nous la donner en entier, ou du moins citer tout le quatrain relatif à Barbier. Peut-être avait-il ses raisons de nous en priver : il y figurait lui-même avec Barbier et tant d'autres rédacteurs de la T{evue des Tïeux-zMondes et de la %evue de Taris d'alors. Musset lui-même ne s'y ménageait pas, Il y avait un vers qui nous montrait
Sainte-Beuve au lutrin.
Malheureusement, le reste du quatrain me manque. Grâce à la mémoire d'un de mes spirituels contemporains, M. Champin, je puis ajouter ici quelques bribes éparses du Songe du T{eviewer. Les voici à tout hasard et s. g. d. g. :
Fontaney sert la messe A Saint-Thomas d'Aquin; George Sand est abbesse Dans un pays lointain.
Chez les filles de joie Musset s'est abruti ; Ampère en bas de soie Pour l'Afrique est parti.
Planche est gendarme en Chine, Magnin vend de l'onguent; Le monde est en ruine, Buloz n'a plus d'argent.
Maintenant je cède la parole à Y Intermédiaire; à ses correspondants bénévoles de compléter, de rectifier, s'il y a lieu, ces rimes folles de Musset que Sainte-Beuve nous a signalées, et que je suis heureux de remettre en lumière.
L'autre histoire de la décoration, que j'oublie de raconter, est plus brève. En 1878, un aimable ministre de l'Instruction publique, M. Bardoux, s'aperçut que Barbier manquait à la Légion d'honneur. Sans prévenir ou faire pressentir le poète, il signa le décret de sa nomination, et, un beau matin, Barbier apprit qu'il était décoré d'office. Il prit mal la chose; il était très vif, il s'emporta, et ne parlait pas moins que de protester publiquement en renvoyant au ministre son cadeau inattendu. Mézières s'entremit en bon confrère, et chercha à le calmer. Nous vînmes à la rescousse; pour ma part, je lui fis peur surtout du bruit que ferait l'affaire, s'il persistait dans son refus : je lui fis valoir que la chose au fond n'avait pas d'importance, que son puritanisme paraîtrait
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exagéré, et qu'il ne pouvait guère répondre par une rudesse à la bonne intention du ministre; enfin, qu'après tout, il n'était pas forcé de porter sa décoration, s'il n'en voulait pas. Il me répondait que la Légion d'honneur était une institution monarchique, une invention de Bonaparte, une fausse noblesse contraire à toute notion vraiment républicaine; que, si le ruban rouge devait exister, il devait être seulement le signe du sang versé pour la patrie et remplacer les sabres d'honneur de la République; qu'il ne voyait, d'ailleurs, aucune corrélation entre une belle œuvre d'art et la récompense d'une belle action; que Balzac n'avait pas été décoré, et que personne ne s'avisait de demander si Musset était chevalier ou Lamartine officier. Il n'avait peutêtre pas tort. Mais, comme il était très sincère et très modeste, il finit par se rendre à nos raisons et il garda le silence — et la croix.
A la fin de l'année 1881, sa santé déclinait visiblement. Quand j'allais le voir, je le trouvais au coin du feu, toussant péniblement. On songea à l'envoyer dans le Midi, à Nice. Il quitta Paris avec peine, quoiqu'il fût accompagné par une filleule bien-aimée qui l'aimait comme un père. Je lui avais promis de l'aller voir là-bas, et je tins ma promesse. Le 12 février 1882, je le revoyais à Nice. Il était temps : ses jours, ses heures mêmes étaient comptés. Il savait son état, et il
m'en parla avec la simplicité et la sérénité d'un vrai sage. Il parut tout heureux de me revoir, me demanda si j'avais des nouvelles de Laprade, qui était à Cannes et malade comme lui. ce II n'a pas pu venir me voir, me dit-il, et je ne puis aller à lui. Dites-lui que jusqu'au dernier moment je l'ai aimé, et ce dernier moment est venu. »
Ai-je besoin de dire combien je fus ému de revoir ainsi ce cher et excellent ami, et combien ces paroles me touchèrent? Je le quittai pouvant à peine cacher mes larmes. Je fus sans doute le dernier ami qu'il reçut : il mourut le lendemain. Mais, comme je l'ai dit, ses derniers jours, les souffrances de la maladie, les affres mêmes de l'agonie, lui furent adoucis par la tendresse et le dévouement de sa filleule, Mme Hons-Olivier, qui avait quitté, pour le suivre et le soigner, Paris, sa maison, son mari et ses enfants. Comme Lamartine, comme Barbey d'Aurevilly, Auguste Barbier eut à son chevet de mort un ange de pitié et de tendresse qui lui ferma les yeux. Que Dieu bénisse ces âmes charmantes de femmes dévouées qui aiment les poètes, qui les entourent jusqu'à leur dernière heure de soins, de prières et de larmes, et les aident à franchir ainsi le seuil de l'autre vie! Et puissent tous les poètes avoir cette consolation suprême!
Le jour même de l'enterrement, je me hâtai d'aller porter à Cannes le message pieux dont