LE DINER BR1ZEUX IJJ
Barbier m'avait charge pour Laprade. Je craignais d'arriver trop tard et d'être devancé auprès du malade par la funèbre nouvelle, qui ne pouvait que lui être funeste. Je voulais le préparer et je tremblais d'avoir à lui annoncer la mort de son ami. Mais Laprade était si dangereusement malade qu'il ne recevait personne; ses enfants, accourus près de lui, ne laissaient pénétrer jusqu'à leur père ni amis ni nouvelles; il ne savait donc rien. Averti cependant de mon arrivée, il fit une exception pour moi et voulut me voir. Je le trouvai au lit, comme Barbier, et les traits aussi altérés; je le crus perdu comme lui. Sa belle tête, aux traits fins, amaigris par la souffrance, se tourna vers moi affectueusement; il me prit la main et, après m'avoir exprimé tout le plaisir que lui causait ma visite, croyant que j'arrivais directement de Paris, il me dit ces propres paroles : « Vous irez voir bientôt Barbier à Nice, j'espère qu'il va mieux que moi. Nous ne nous verrons plus, sans doute, car je suis condamné. Faites-lui toutes mes tendresses et dites-lui que je l'ai aimé jusqu'au dernier moment. »
Ces paroles, les mêmes que j'avais entendues deux jours auparavant de la bouche de Barbier mourant, cet adieu d'un mourant à un mort qu'il croyait encore vivant, ce double écho si tendre qui traversait deux tombes, l'une entrouverte, l'autre déjà fermée, ce double message d'amitié
posthume ou agonisante m'émurent jusqu'au fond de l'âme. On le comprendra.
Je ne pus rien lui répondre : je l'embrassai et je le quittai, croyant bien que je l'avais vu, lui aussi, pour la dernière fois. Je ne me trompais que de peu. Laprade ne survécut à Barbier que d'une année.
Auguste Barbier devait me laisser un témoignage touchant de sa confiance et de son amitié : outre qu'il me léguait son portrait et la petite gravure des ^Moissonneurs de Mercuri, il me nommait son exécuteur testamentaire littéraire avec Lacaussade. Il nous confiait le soin de publier tous ses manuscrits, sans nous donner la liberté d'y faire un choix ou des coupures. La tâche était difficile, et notre piété affectueuse fut quelquefois en conflit avec notre goût personnel, comme le respect que nous portions à la mémoire du poète le fut avec le devoir qu'il nous avait imposé. En effet, pourquoi ne pas le dire? Barbier était encore moins artiste dans sa prose que dans ses vers, où l'inspiration l'emportait d'un coup d'aile vigoureux au-dessus des petites règles qui gouvernent la langue et même la grammaire. Dans la prose, il en va autrement, et là la négligence du vieux poète était extrême et sans compensation. Les poésies mêmes qu'il nous priait, ou plutôt qu'il nous enjoignait de publier, se ressentaient de ce laisser-aller; elles n'avaient rien qui