LE DINER BRI Z EUX I7I
encore couché sur le simple lit de sangles dressé dans un coin de sa bibliothèque, ou il recevait ses amis. On causa de l'Académie : un fauteuil était vacant, celui de J.-J. Ampère. On discutait les titres des candidats. Je pris la défense de Th. Gautier qui était sur les rangs, mais je le fis sans succès : on le trouvait trop bonapartiste; à cette époque, la majorité de l'Académie était dans l'opposition.
ce Eh bien, repris-je, prenez un autre poète; j'en sais un qui ne sera pas agréable aux Tuileries.
— Et lequel? fit Montalembert.
— L'auteur des ïambes, Auguste Barbier.
— Mais il est mort!
— Nullement, répondis-je, il n'est qu'oublié; je l'ai vu hier et en parfaite santé.
— Mais alors, s'écria Montalembert, c'est bien l'homme qu'il nous faut, celui qui a dit : Sois maudit, à V^apolcon! Voilà le vrai candidat et le digne successeur d'Ampère! »
Et tout de suite les meneurs de l'Académie, tous hostiles à l'Empire, Guizot, Thiers et Montalembert, se déclarèrent pour -Barbier, qui ne se douta jamais de la part que j'avais eue à sa candidature, et par conséquent à son élection. Je ne pouvais lui raconter ce dialogue sans lui montrer à quelle profondeur d'oubli il était descendu, même parmi les lettrés, et combien
l'éclipsé de sa gloire était complète, puisqu'elle avait été jusqu'à faire croire à sa mort. Averti de ces bonnes dispositions, Barbier se mit en campagne, posa sa candidature et fit ses visites. Dans sa naïveté de poète, il alla trouver d'abord Sainte- Beuve, son ami et son critique des premiers jours, mais alors sénateur et dévoué à l'Empire. Sainte- Beuve le reçut assez mai, le découragea fort, lui prouva qu'il allait au-devant d'un échec assuré; bref, le bon Barbier, très perplexe et à demi convaincu, se retirait presque décidé à suivre ses conseils et à quitter la partie, quand au moment de sortir, et tenant la porte entr'ouverte, le grand critique, touché de la candeur du poète, ou peutêtre même pris d'un remords, se mit à lui dire : « Après tout, présentez-vous tout de même; on n'est jamais sûr de rien en fait d'élection. »
Et voilà comment Barbier devint académicien.
Je doute que Sainte-Beuve fût heureux de l'avoir pour confrère; il le lui fit sentir, et il orna d'une de ces petites notes aigres-douces, qu'il aimait à coudre aux nouvelles éditions de ses premières critiques, l'article sur Barbier qu'on peut lire au tome II de ses Tortraits contemporains. Cette note est curieuse à plus d'un titre. Je vais la citer en entier : « Musset, dans une bambochade inédite (le Songe du T{eviewer), donne l'idée de Barbier comme d'un petit homme qui