‹ Souvenirs littérairesChapitre 12 sur 37 · LE DINER BRIZEUX I · texte numérisé non relu

LE DINER BRIZEUX I

pût ajourer à la gloire de l'auteur des Limbes et du Tianto. Un cas de conscience littéraire se posait ainsi devant nous, ses exécuteurs testamentaires. Pouvions-nous faire un choix? Non, le testament était formel; nous n'étions pas libres; il fallait donc tout publier, même l'inutile et le dangereux. Que faire en pareil cas? où est la vraie piété? Nous avons pensé, Lacaussade et moi, qu'elle était dans l'obéissance au vœu du testateur, non une obéissance aveugle qui eût touché à la trahison, mais une obéissance raisonnée, laissant place au discernement. Nous obéîmes donc, avec le ferme propos de reprendre en détail la liberté qu'on nous avait déniée en bloc. Et c'est ainsi que nous avons compris notre tâche : corriger les petites fautes sans toucher aux grandes lignes, respecter l'arbre en l'échenillant de notre mieux. Je ne vois pas ce que gagnerait la vérité ou, s'il y a lieu, la postérité, à laisser voir des fautes de grammaire ou de prosodie dans le nachlass d'un auteur, tandis que je vois très bien ce que l'auteur pourrait y perdre. On nous a reproché, Monselet entre autres, d'avoir ainsi tout publié sans faire un choix dans les œuvres posthumes de Barbier. Je lui ai répondu que notre liberté n'était pas libre, puisque Barbier lui-même nous avait lié les mains, et que nous étions, Lacaussade et moi, les premiers à le regretter. Chose singulière! dans un siècle où tous nos

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grands poètes, Lamartine, Hugo, de Vigny, Musset, ont été aussi de grands prosateurs, parmi les quatre poètes et demi qui formaient le diner Brizeux (ce demi s'appliquera à moi ou à Saint-René, comme on voudra), il n'y en avait qu'un sachant manier la prose aussi bien que les vers : c'était Lacaussade. Saint-René Taillandier, dont c'était l'instrument habituel, s'en servait agréablement, utilement, mais sans éclat. Sainte-Beuve disait de lui : « Il fait mou et rond. » C'est trop sévère. Mais Sainte-Beuve ne craignait pas d'être dur. C'est là son moindre défaut. Il en eût dit autant de Laprade qu'il n'aimait pas, et avec qui il eut maille à partir. N'oublions pas que Saint-René et Laprade avaient longuement professé. Or, l'habitude de l'enseignement, comme du reste toute action oratoire, donne à la pensée, et surtout à l'expression de la pensée, un tour particulier, le tour éloquent ou disert, en tout cas démonstratif, avec un besoin de développements, qui n'est pas toujours compatible avec la précision, la fermeté, l'éclat et la couleur de la grande prose écrite. Cela explique pourquoi il y a si peu d'orateurs, sans parler des avocats, qui soient de remarquables écrivains. La prose de Laprade n'est intéressante et originale que dans sa correspondance. On en jugera quand elle sera publiée : rien ne ressemble moins à ses vers. Pour Barbier, son style en prose est aussi loin que possible de la vigueur de ses

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premiers vers; il esc d'une mollesse et souvent d'une négligence singulières. Je l'ai dit : il n'était pas artiste, même en vers; et la prose ne peut se passer d'art; c'est une masse informe qui a plus besoin de lumière que la poésie, un océan de mots où les idées risquent de se noyer : il faut leur frayer la route en droite ligne, les enchaîner sans les confondre, les tenir en rangs serrés et les surveiller sans cesse, si on veut arriver à bon port. Le poète lyrique bondit, voie et franchit l'espace d'un trait, comme les dieux d'Homère. Pour achever toute ma pensée, et puisque je suis dans les images, je dirai que la prose est tout un orchestre à conduire, tandis que la poésie, qu'elle soit trompette héroïque, harpe éolienne, hautbois idyllique, ou tout ce qu'on voudra, n'a besoin que d'un instrument pour faire vibrer les oreilles et le cœur : l'Apollon Musagète n'a qu'une lyre à la main.

Si H. Heine m'avait présenté à la princesse Belgiojoso, comme il me l'avait promis vers 1 840, j'aurais fait la connaissance de Laprade quinze ou seize ans plus tôt. A cette époque, il était déjà admis et bien vu dans ce milieu aussi aristocratique que littéraire. Grand, élancé, joli brun, poète, homme du monde, il devait y faire bonne figure. Il rencontra, sans doute, dans ces parages Alfred de Musset, déjà sur le déclin, quoiqu'ils fussent à peu près du même âge, et je ne sais si

je me trompe beaucoup en pensant qu'ils durent peu sympathiser. Plus d'une rivalité les séparait: leur esprit et leur talent divergeaient trop. Au fond, Laprade n'aimait pas Musset, même comme poète, et Musset devait bien le lui rendre. Le sort, qui est le plus grand des ironistes, avait décidé, cependant, que Laprade remplacerait Musset à l'Académie, et qu'il ferait son éloge urbi et orbi. A vrai dire, cet éloge s'en ressent un peu.

La première fois que je vis Laprade, et encore de loin, ce fut à une soirée donnée par Considérant à la 'Démocratie pacifique, rue de Tournon. Il y récita des vers sur la éMort d'un Chêne, je crois, qui furent très applaudis. Je lui fis compliment comme tout le monde, mais nos relations ne devinrent amicales et intimes que lorsque je me révélai à mon tour comme poète par la publication, en 18^7, de La £\îort du Juif errant. J'ai dit ce qu'il m'écrivit alors, et le conseil bienveillant, mais dangereux, qu'il me donnait, ainsi que Lamartine. Depuis ce moment, une étroite amitié nous unit. Quand l'hiver nous ramenait tous deux à Paris, nous passions peu de jours sans nous voir. Presque tous les matins, nous déjeunions ensemble au café Caron; de là date la fondation de notre dîner Brizeux. Plus tard, aux mois rigoureux, nous nous retrouvions sur la cote d'azur, à Cannes, ou à Monte-Carlo, avec Hetzel, Chenavard et Pontmartin. Et c'étaient alors des

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déjeuners et de causeries sans fin. C'est dans une de ces rencontres, aux bords ensoleillés de la Méditerranée, qu'il me présenta à la belle et poétique duchesse de La Roche-Guyon, qui est restée une de mes plus chères amitiés. Elle venait alors demander au soleil de Provence la guérison d'un fils adoré...

J'eus lieu de le présenter à mon tour à une belle étrangère qui a laissé un ouvrage dans notre langue, et un souvenir charmé à plusieurs de nos hommes d'État ou de lettres : je veux parler de Mmc Hollond, qui fut l'amie des Rémusat et des d'Haussonville, des Ary Scheffer et des Mohl, et qui nous a donné une traduction de Channing. Mariée à M. Robert Hollond, fort insignifiant mais fort riche, qui savait à peine deux mots de français, et qui s'en consolait en cultivant assidûment le claret et le whisky, elle s'était faite Parisienne, et avait réussi à se créer un salon, rue d'Astorg, où son mari jouait un rôle très effacé, et même muet, à moins qu'il ne ronflât, mais où elle aimait à réunir tout ce qui avait un nom par la naissance ou le talent. Elle était atteinte de cette manie, de ce goût anglais pour tout ce qui fait ie bruit du moment et devient l'objet de la curiosité du monde, en un mot pour ce qu'on appelait alors un lion. En février iS^S, Laprade, venant d'être élu académicien à la place de Musset, était naturellement le lion de la se-

maine. Mme Hollond, sachant que nous étions très liés, me pria instamment de lui amener le nouvel académicien. Je m'empressai de lui obéir : je lui présentai Laprade; elle l'accueillit avec force démonstrations admiratives, et l'invita surle-champ à dîner devant moi. Mais sa joie de le posséder et de le produire fut si grande qu'elle en oublia de m'inviter aussi. En sortant, Laprade, fort choqué de cette invitation unique, me fit presque des excuses de m'avoir attiré cette impertinence plus que britannique. Je lui répondis, en riant, que cet oubli était la preuve la plus flatteuse pour lui de l'effet produit par sa visite, puisqu'il faisait perdre ainsi du premier coup le sentiment des convenances aune belle étrangère; et je ne remis plus les pieds chez Mme Hollond, naturellement.

J'y avais pourtant passé quelques soirées très agréables : le monde qu'elle recevait était des plus intéressants et des plus distingués. La verve de Mme Mohl, l'esprit charmant de M. de Rémusat auraient suffi pour faire de son salon un salon à part. Je me rappelle, entre autres soirées, celle où Henri Martin nous lut une tragédie de sa façon, — oui, une tragédie en cinq actes et en vers, Vercingétorix. Il y avait peu d'élus, six ou sept personnes, tout au plus. J'étais assis à côté de Mme d'Haussonville, fort vive et fort distraite, comme on sait. Henri Martin lisait mal; l'intérêt

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languissait parfois; ma belle voisine s'agitair, se tournait vers moi, me regardait en face, en ayant l'air de me dire : « Y comprenez-vous quelque chose? Cela vous intéresse-t-il? » J'avoue qu'il me fallut une grande force d'âme pour garder mon sérieux. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que les vers du bon et honnête historien n'étaient pas plus mauvais que bien d'autres, et ne trahissaient nullement l'inexpérience et la gaucherie auxquelles je m'attendais. Ils valaient bien sa prose.

En voilà assez. Retournons au café Caron.

Peut-être, en parlant des poètes qui formaient notre petit groupe du dîner Brizeux, aurais-je dû essayer de caractériser leur talent. Cela m'eût entraîné trop loin. Je me bornerai à une simple remarque : c'est que tous, y compris Brizeux luimême, nous relevions d'un jeune ancêtre commun dont l'influence, à partir de 1820, domine toute la poésie moderne. Je veux parler d'André Chénier. Invisible dans Lamartine, dont les zMéditations sont presque contemporaines de l'apparition des poésies posthumes d'André, cachée avec un art infini chez Victor Hugo, cette influence est déjà plus sensible chez Alfred de Vigny; elle éclate au grand jour avec Barbier et Brizeux. zMavie procède des Idylles et des Élégies, comme les Ïambes de Barbier des derniers vers du prisonnier de Saint-Lazare.

Ce cher dîner Brizeux! il n'aura pas duré longtemps, quoiqu'il existe encore. Il est bien menacé : il va avoir le sort de toutes les choses d'ici-bas; ses instants sont comptés. Barbier, Laprade, Saint-René Taillandier ne sont plus; leur place est vide. Des cinq convives du début, deux seuls restent encore, Lacaussade et moi. L'âge a blanchi nos cheveux : il nous avertit. Nous n'en continuons pas moins chaque année notre dîner commémoratif. Puis ce tête-à-tête cessera aussi, et le dernier survivant lèvera seul son verre, le 16 avril, en portant un toast silencieux et solitaire à la mémoire de l'auteur de zMarie, jusqu'à l'heure où il ira à son tour rejoindre les autres convives disparus du dîner Brizeux.

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Njîy i je parlais de l'Académie aujourd'hui *ij et des souvenirs qu'elle m'a laissés? §£P*§ J'espère que mes lecteurs voudront bien faire avec moi, sans trop de fatigue, ce petit voyage autour de l'Académie. On côtoyé souvent les îles sans y aborder; cela n'empêche pas d'en parler, — au contraire. On n'en voit que les grands aspects: de loin les petitesses disparaissent. Côtoyons donc l'Académie.

Je n'y suis pas entré, mais j'en ai fait un peu le tour à diverses reprises. Cette circumnavigation, d'ailleurs, me permettra d'esquisser encore quelques grandes figures, et de parler en passant de divers écrivains qui ne méritent pas une étude

particulière, ou que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai eu des prix, — et même des voix, — à l'Académie : l'occasion m'a donc été donnée de voir de près beaucoup d'immortels, en qualité de juges ou de patrons. Si je n'ai pas pénétré dans le temple, j'ai été admis dans l'atrium, je connais le vestibule; la porte du sanctuaire s'est même entr'ouverte un instant devant moi, et j'ai pu jeter un coup d'oeil sur ses mystères. J'en garde un souvenir reconnaissant et amusé. Je suis donc en bonne posture pour parler de l'Académie, comme il convient.

Le premier contact que j'eus avec la docte assemblée eut lieu en 1860, à l'occasion des prix Monthyon. Mes amis avaient décidé que je devais présenter mon premier recueil des Têtus poèmes au choix de l'Académie. Ils avaient eu raison. La commission, dont M. Guizot était le rapporteur, avait conclu en ma faveur, et mon volume devait représenter la poésie parmi les œuvres couronnées, suivant les termes du testament de M. de Monthyon, comme étant les plus utiles aux mœurs ! On m'avertit de cette décision favorable, et je m'en réjouissais, quand un second avis me parvint de la même main amie; elle m'écrivait de me tenir sur mes gardes, de ne pas m'endormir sur ce premier succès, vu que j'avais des concurrents redoutables, entre autres M. de Beauchêne, auteur d'une Vie de Louis XVII, lequel s'agitait

beaucoup pour faire invalider à son profit, par un vote de l'Académie plénière, les conclusions du rapporteur de la commission. « Allez voir vos juges, me disait-on, défendez-vous, sinon vous risquez de perdre votre procès gagné en première instance. » Je ne me le fis pas dire deux fois : cette idée d'aller voir de près les immortels me souriait trop pour que j'eusse la moindre hésitation; je me mis donc en campagne, et je commençai naturellement par M. Guizotdont le rapport était ainsi menacé d'un échec, suivant l'avis bienveillant qui m'était parvenu.

Je trouvai M. Guizot dans sa petite maison de la rue Ville-l'Évêque, assis à son bureau, travaillant devant le buste en bronze de Washington qui le dominait, entouré de livres et de papiers. Je reconnus cette belle tête, aux grands yeux intelligents et dominateurs, que j'avais admirée à la tribune, vingt ans auparavant, dans les luttes de la coalition. Le temps l'avait respectée, comme il arrive aux figures dont la beauté repose sur une ossature harmonieuse et des traits réguliers. Cet homme célèbre, cet orateur accompli, cet historien, ce penseur, qui avait tous les dehors et presque tous les dons de l'homme d'État, et dont la raideur officielle et la hauteur apparente étaient légendaires, vu de près et chez lui, était le plus affable et le plus aimable des hommes. Ce contraste est plus fréquent qu'on ne pense.

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Il y a forcément du théâtral dans l'orateur et dans l'homme politique; il lui faut un masque rigide sur la figure pour la cacher, et un cothurne d'airain aux pieds pour le grandir; ne doit-il pas se faire voir et se faire entendre de loin?

Il me reçut avec une aménité charmante, me rassura, me dit que nous faisions cause commune et qu'il me défendrait en défendant son rapport; il ajouta même, avec une nuance de fierté visible, qu'il ne croirait jamais que l'Académie se permît d'invalider un de ses rapports. Il avait raison : j'eus le prix.

En attendant, je continuai mes visites. Je ne ferai mention que de deux ou trois, avant de parler de la visite qui m'intéressait le plus, je veux dire celle à Alfred de Vigny.

J'allai d'abord chez M. Lebrun, l'auteur de {Marie Smart, un grand vieillard au teint couperosé, aux manières de cour, visiblement sur son déclin. Je lui parlai de ses vers, et particulièrement de son Voyage en Grèce, dont j'avais heureusement lu quelques fragments : cela fait toujours tant de plaisir aux poètes ! Je sortis, convaincu qu'il voterait pour le jeune confrère qui connaissait si bien les œuvres de ses devanciers. De là, je me rendis chez M. Biot, l'illustre savant. J'y reçus l'accueil le plus bienveillant. Il m'assura qu'il avait lu mes Terits poèmes avec un grand plaisir, ajoutant avec grâce que l'Académie n'avait

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pas souvent la bonne fortune de couronner de si bons vers. Je trouvai charmant, comme on le pense bien, cet aimable savant dont la tête belle et puissante me frappa par sa ressemblance avec celle du grand Goethe, qui m'était si familière : car je possédais un des rares exemplaires du masque pris sur sa figure, le jour de sa mort; ce plâtre m'avait été donné par Ary Scheffer, qui le tenait de la grande-duchesse de Weimar.

Je ne fus pas aussi heureux dans ma troisième visite, chez M. Viennet. La gouvernante fit quelques difficultés pour m'annoncer, prétendant que son maître ne pouvait me recevoir, qu'il était indisposé, malade, quand tout à coup une voix s'éleva de la chambre voisine, une forte voix irritée qui clamait : « Non, non, je ne suis pas malade! laissez entrer! qu'est-ce qu'on me veut?» Et je fus introduit auprès de l'ancien pair de France. Je vis un vieillard en robe de chambre, rude et sec, aux traits creusés, au geste raide, qui me demanda brusquement l'objet de ma visite. Je le lui dis : « Ah ! c'est vous, s'exclama-t-il, qui avez écrit La zMort du Juif errant! Je ne voterai pas pour vous; vous êtes un romantique! » J'essayai de l'adoucir; sa colère m'amusait : je me rabattis sur le style et mon respect de la langue. Mais je plaidai en vain les circonstances atténuantes. Malheureusement, je ne pouvais pas lui citer un vers de ses fables ou de sa Frcmciade ; je

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ne les avais pas lues. Je dus battte en retraite et je regagnais la porte que l'irascible vieillard me criait encore d'une voix forte, comme si j'étais un candidat attendant sa succession : « Adieu, monsieur, sachez que je ne suis pas malade; je ne suis jamais malade ! » Le bonhomme avait cependant une maladie étrange, une cécité morale incurable : il se croyait aussi spirituel que Voltaire et s'estimait le premier poète de l'époque.

En me rendant rue des Écuries-d'Artois, chez Alfred de Vigny, je me rappelais avoir déjà vu ce poète exquis, vingt ans auparavant, chez de jeunes et aimables Américaines de Boston, Mlles de Prêt. Il était alors dans tout l'éclat de sa force et de son talent. Je me demandais si l'âge, et le silence où il s'était enseveli, n'avaient pas fait de lui aussi un vieillard comme ceux de ses confrères que je venais de visiter avec des fortunes diverses. En 1840, il avait déjà dépassé la quarantaine, mais on ne lui aurait donné que trente ans. Une tournure et une tenue élégantes, de beaux cheveux blonds retombant sur le cou, de courts favoris, le nez aristocratique, la bouche fine et les yeux pleins de douceur, tel était le souvenir qui m'était resté de l'homme du monde. Mllcs de Prêt m'avaient forcé à écrire quelques vers sur leur album, — c'était la grande mode alors que ces albums. — Je m'étais exécuté; mais mes rimes avaient eu pour voisine de page une

poésie d'Alfred de Vigny, et j'en étais à la fois honteux et flatté. C'est sans doute à cette circonstance, comme à ma grande jeunesse, que j'attribue la maladresse que j'eus alors de ne pas profiter de l'occasion qui m'était offerte d'approcher de plus près le poète de zMoïse et d'Eloa. Il est vrai que son attitude froide et réservée n'était pas très encourageante et ne facilitait guère une connaissance plus intime. Malgré ma grande admiration et mon désir secret, je ne fis donc alors qu'entrevoir Alfred de Vigny.

Puis, comme la pensée a d'involontaires soubresauts, tout en cheminant, un autre souvenir de ma jeunesse se mit à rire dans ma mémoire en songeant à la femme du poète. Je ne l'avais aperçue qu'une ou deux fois; elle sortait peu; elle était sans beauté, commune même, il me semble. Mais il y avait sur elle une légende qui nous avait bien amusés; la voici : elle était la fille d'un colonel anglais qui avait servi dans l'Inde, et elle devait être fort riche quand Alfred de Vigny demanda sa main. Le mariage accompli, l'héritière se trouva pauvre et la réalité fut loin de répondre aux espérances que la jeune femme avait laissé entrevoir, ou fait concevoir. Le noble poète, à coup sûr, ne lui fit pas de reproches; mais elle, la pauvre femme, s'en fit de cruels, et, pour expliquer ce mécompte, on prétendait qu'elle s'était jetée au cou de son mari

en lui disant dans son jargon : « Oh! je avé trompé vo, parce que je aimé vo ! » Vrai ou faux, ce mot si drôle et d'un comique si profond était passé en proverbe dans le monde spirituel et moqueur de l'Arsenal, et il m'était revenu à la pensée au moment où je sonnais à la porte du grand poète.

Le domestique m'introduisit dans un salon et j'attendis avec une certaine émotion la venue du maître. Ce salon m'eût paru meublé de la façon la plus simple, je dirais même la plus bourgeoise, si le regard n'avait pas été invinciblement attiré et retenu par un magnifique portrait du temps de Louis XIV qui surmontait le canapé. C'était le portrait de Regnard dans toute sa beauté, peint par Rigaud : on eût dit un Byron en perruque. Sur le mur, en face, s'étalait une carte de l'Italie supérieure couverte d'épingles multicolores avec drapeaux, indiquant la position des armées française et autrichienne dans la guerre de l'année précédente. Je ne pus m'empêcher de sourire de cette exhibition inusitée dans un salon et chez un poète; l'intention en était trop évidente : on voulait rappeler aux visiteurs le capitaine de la garde royale et les aspirations militaires de la jeunesse du maître de céans. Sur un guéridon dormaient quelques livres épars, parmi lesquels j'eus l'agréable surprise de reconnaître le volume de mes Terirs poèmes; il était même

ouvert, et il avait été lu, car je remarquai des coups de crayon en marge de plusieurs passages : était-ce une critique ou une approbation que ces signes muets ? Je me promis bien de le demander au noble académicien.

11 vint enfin et me surprit dans cette lecture et cette méditation. Je lui fis mes excuses de cette indiscrétion et j'osai lui demander le sens qu'il avait attaché à ces coups de crayon : « Ces marques ne sont nullement improbatives, me dit-il, au contraire. Voyez ce vers de l'Elkovan :

L'implacable soleil penche son front pâli.

J'ai souligné implacable; l'épithète est heureuse; c'est celle qui convenait. » Puis il me parla de mes poésies avec éloge et m'assura de son vote le plus gracieusement du monde.

Sa voix était douce, insinuante ; sa physionomie avait gardé sa noblesse et son caractère; il portait toujours ses cheveux longs, enroulés sur le cou; ils étaient devenus gris de blonds qu'ils étaient jadis, ce qui ne changeait presque pas la nuance. Il penchait légèrement la tête en parlant. Bref, je le retrouvai presque tel que je l'avais vu autrefois, mais avec l'attristement obligé et la lassitude que les années amènent forcément avec elles, même chez les plus récalcitrants. Au cours de la conversation, je lui fis part d'un de mes

projets poétiques, un poème sur Jeanne d'Arc, non pas en alexandrins et à la façon épique et solennelle, mais bien sous une forme plus moderne, plus souple, une suite de petits tableaux, d'idylles, en vers de huit pieds, comme le Romancero du Cid. Il m'en détourna avec une certaine vivacité. Je me laissai convaincre. Je le regrette à présent. Je persiste à croire que c'est sous cette forme seule qu'il y aurait moyen de traduire en poésie cette adorable figure de Jeanne d'Arc que tous les arts se sont efforcés de représenter, sans avoir pu jamais la rendre dans sa beauté naïve, unique et souveraine. Si j'étais plus jeune, je risquerais l'aventure. Il y a des tentatives si nobles que même les failures, comme dit le poète d'Endymion, honorent l'artiste qui s'y est exposé. Et cependant en dehors des objections techniques ou philosophiques, comme celles que de Vigny pouvait avoir, il y en a une plus profonde, plus intime, que je n'ai jamais pu réfuter ou refouler victorieusement et qui persiste en dépit de moi-même : c'est l'idée que Jeanne d'Arc partage avec l'Évangile le privilège d'habiter une région supérieure à la poésie. Elle dépasse l'art. Là où l'art n'a plus sa liberté, là 011 il ne peut et ne doit rien ajouter, où il ne transforme pas à sa guise, il perd son droit et ses facultés. Il est vaincu d'avance par la grandeur et la divine simplicité de la réalité. C'est ce que

j'ai dû répondre un jour à Msr Dupanloup qui me demandait, par une lettre aussi flatteuse que brève, de chanter Jeanne d'Arc, comme j'avais chanté la liberté. Mais revenons à Vigny; ma visite n'est pas terminée.

A propos du poème épique, il amena la conversation sur le Ramayana et les livres sanscrits; il se déploya avec une visible complaisance sur ce sujet peu banal alors, et peut-être aussi avec le désir d'étonner son jeune visiteur par sa connaissance de cette poésie lointaine et peu explorée. Je le laissai aller, sans lui marquer, comme j'en étais tenté d'abord, que je n'étais pas tout à fait novice en pareille matière, et que l'Allemagne et l'Angleterre m'avaient déjà mis au courant de cette littérature exotique. Il y avait longtemps que j'avais lu et que je possédais la Sakontala d'Hirzel et le résumé du Ramayana des Indische Sagen d'Holtzmann. Cependant, à à la fin, je ne pus m'empêcher de lui montrer par un mot que je l'avais compris et suivi avec l'intérêt d'un initié. L'amour-propre est toujours bavard, et il faut une longue étude, une longue pratique des hommes et des choses pour lui apprendre à vivre et à savoir se taire.

En me reconduisant, Alfred de Vigny me montra, dans une armoire vitrée formant bibliothèque, une série de petits cahiers, de calepins, remplis de notes qu'il écrivait au jour le jour.

C'est de là sans doute qu'est tiré le volume si précieux que nous a donné son jeune ami et légataire L. Ratisbonne, sous le titre de Journal d'un poète.

Telle fut ma visite à Alfred de Vigny. Je sortis enchanté, croyant bien fermement que ce ne serait pas la dernière. Je me trompais. Il mourut deux ou trois ans après, et comme j'attendais toujours que j'eusse un nouvel ouvrage à lui offrir, je laissai passer les jours où j'aurais pu le revoir.

Je l'ai amèrement regretté; il me semblait qu'il aurait pu m'aimer, que ma jeune admiration lui aurait fait du bien, car il portait visible dans toute sa personne l'empreinte de la tristesse, du découragement, d'une sorte d'amertume hautaine envers la destinée. On sentait en lui plusieurs ambitions trompées. Il portait sans doute ces déceptions avec une grande noblesse, avec une fierté de gentilhomme pauvre et de génie méconnu, mais qui n'était pas sans raideur d'attitude.

Il avait conscience qu'il n'était pas à sa vraie place dans la vie et dans la gloire; il s'était fait du silence dans sa vieillesse une seconde tour d'ivoire, et il s'y préparait par la solitude et l'abandon au grand nirvana dont il était l'adepte. Quoiqu'il eût adopté pour devise son beau vers :

Seul, le silence est grand, et le reste est faiblesse,

il n'en écrivait pas moins pour la postérité. Son dernier volume contient peut-être ses plus belles poésies : elles sont immortelles. Il lui arrive maintenant, comme à Shelley, une gloire posthume, qu'il prévoyait peut-être, qu'il espérait à coup sûr. La jeune génération s'est chargée de lui payer, et lui payera largement de plus en plus, la dette que ses contemporains ont incomplètement acquittée.

Ajoutons que malgré quelques légères faiblesses, le caractère, chez lui, est à la hauteur du talent, et c'est un éloge que l'on ne peut pas adresser à tous les poètes, malheureusement. Je garde de cette noble et touchante figure un souvenir attendri, heureux de l'avoir fait revivre un moment aux yeux de ses nombreux admirateurs.

Voilà mes premiers pas autour de l'Académie; ma seconde étape eut lieu sept ans plus tard, en 1867, à l'occasion du prix de poésie. L'Académie, qui de tout temps et sous tous les régimes se complaît dans une opposition — légère et innocente — au gouvernement, quel qu'il soit, avait trouvé bon de faire une niche à l'Empire en proposant pour sujet du concours de poésie la zMort de Lincoln. Un républicain et un président de république, quelle bonne aubaine ! Quelle mine d'allusions désagréables et de satire indirecte! Je suppose que c'étaient Montalembert et Ville-

main qui, dans leur haine de Napoléon III, avaient soufflé cette idée à l'Académie.

Cette idée me sourit aussi parce que j'avais l'Empire en horreur et que le coup d'État avait été une des grandes douleurs de ma vie. Les générations actuelles, qui vivent sous un régime de liberté et même de licence, ne peuvent se faire une idée de la compression qui pesait sur nous à cette époque; toutes les issues étaient fermées, on étouffait. Ceci dit pour expliquer, ou excuser, si l'on veut, le sentiment de l'Académie, — et le mien. — Je concourus donc, et j'eus le prix. Mais avant d'entrer dans les détails, au risque de scandaliser l'Académie et les poètes, je dirai en toute sincérité ce que je pense de ces concours de poésie et de cette institution académique.

Je la trouve détestable, parfaitement antilittéraire, et surtout antipoétique. Elle n'est bonne qu'à encourager, à susciter des versificateurs, et nullement des poètes. Qui dit poésie, dit liberté, — liberté dans le choix du sujet, liberté dans la forme et les idées; — puis à qui appartient-il, sinon au poète, au créateur, de trouver, de décider si telle idée est poétique ou non? Or, une assemblée — même de quarante immortels — où il y a trois ou quatre poètes tout au plus, comment peut-elle trouver des sujets propres à la poésie? Fût-elle inventée par les trois ou quatre poètes académiciens, l'idée choisie n'en est pas

moins imposée aux concurrents, et par conséquent étrangère à leur propre inspiration. Aussi les trois quarts du temps le sujet proposé n'est-il qu'oratoire, et nullement poétique. La éMort de Lincoln, par exemple, en est la preuve. Qu'y a-t-il là de poétique, je vous le demande? C'est matière à un prix d'histoire ou d'éloquence, rien de plus. On n'en peut tirer qu'un panégyrique en vers, une sorte d'oraison funèbre en alexandrins. C'est de cette façon que j'essayai de sortir de ce mauvais pas. En face d'un pareil sujet, la muse se voile et s'envole; tout poète en conviendra.

Cela ne m'empêcha pas de concourir, comme je l'ai dit, et pour des raisons qui n'avaient nul rapport avec la vraie poésie. Moi aussi, je voulais faire pièce à l'Empire et lui dire des vérités désagréables; en outre, l'avouerai-je? j'étais curieux de voir si l'Académie aurait le courage de les couronner et de leur donner sa consécration. Toute ma composition n'avait pour but que de faire résonner sous la coupole de l'Institut — malgré la méchanceté des rimes — les derniers vers de mon poème :

Et l'avenir mettra ton Image et ton nom

Plus haut que les Césars, — auprès de Washington.

J'y réussis, mais ce ne fut pas sans peine, comme on va le voir.

M. Villemain, le secrétaire perpétuel de l'Aca-

demie française, avait infiniment d'esprit; mais cette vive et belle intelligence avait des éclipses : elle s'obscurcissait par moments. Je ne sais quels nuages passèrent devant ses yeux quand la commission eut décerné le prix à ma composition, — comme on dit au collège, — et que l'on eut décacheté le pli qui contenait ma devise et mon nom. Il fut pris de scrupules à certains passages, et me demanda de les retrancher ou d'y faire quelque changement... J'y consentis sans peine. Il avait vu quelque chose de malséant pour la Russie dans deux ou trois vers, où je disais que la libre Amérique semblait avoir été inventée pour servir de contrepoids à l'énorme empire despotique des tsars,

Qui sur trois continents pose ses pieds glacés.

Nous étions loin de l'alliance russe alors; mais Villemain se rappelait sans doute qu'il avait mérité les bonnes grâces d'Alexandre en 181 f. Inde irœ. Il fut donc convenu que je comparaîtrais devant la commission du prix de poésie, afin de procéder aux changements désirés par lui et acceptés par moi. Le lendemain, l'excellent M. Pingard père me conduisit, malgré sa goutte, dans un vestibule donnant sur une petite salle où se tenaient les membres de la commission, et me pria d'attendre. J'entendais le murmure confus

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d'une discussion à travers les murs. Enfin je fus introduit dans le sein de l'aréopage; il ne se composait que de cinq ou six juges assis autour d'une table à tapis vert : M. Villemain présidait. Il exposa l'affaire et conclut en me demandant de retrancher deux vers. Je répondis que je changerais tout ce qu'on voudrait, que je supprimerais quatre, huit, ou même douze vers au besoin, mais que je ne pouvais pas biffer deux vers sans blesser les lois de la prosodie française. On ne comprenait pas mon objection : une discussion s'éleva; elle devenait confuse, quand une voix s'éleva disant : ce Mais monsieur a raison; on ne peut pas retrancher deux vers seuls sans commettre la faute d'accumuler quatre rimes du même sexe dans les alexandrins restants. Il faut donc supprimer quatre vers et les multiples de quatre. » Je bénis mon défenseur inconnu, — un confrère en poésie sans doute, — j'appris en sortant que c'était M. de Pongerville, le traducteur de Lucrèce. Bref, on maintint mon texte, malgré M. Villemain, et ma pièce n'en fut pas moins lue en entier, et fort bien lue, par M. Legouvé.

Deux ans après, en 1869, je concourus encore, et j'eus encore le prix de poésie. Quelle inconséquence! dira-t-on, et quelle entorse à ma théorie subversive sur ces sortes de concours, telle que je viens de l'exposer! Mais non, l'inconséquence n'est qu'apparente. Cette année-là, sous je ne sais

quelle influence intelligente et heureuse, l'Académie n'avait pas donné de sujet; elle laissait les poètes libres de lui adresser leur œuvre sans étiquette officielle. Je venais d'achever un petit poème, Sémeia, qui m'avait tenté autant par l'extrême difficulté de son exécution que par sa poésie orientale et son allure fantastique. Mérimée, qui prisait peu les vers, en fut très frappé, sans doute précisément à cause de ce fantastique et de la difficulté vaincue. Il m'en fit compliment, et le bon Sandeau s'empressa de m'écrire séance tenante que j'avais remporté le prix. Seméia m'attira bien d'autres témoignages; mais je me rappelle surtout ces deux-là avec plaisir.

Cette fois-là, je n'eus pas le moindre démêlé avec M. Villemain. Il me tendit seulement un petit piège que j'évitai facilement. Comme il était chargé, en qualité de secrétaire perpétuel, de donner le résultat des concours et de proclamer les gagnants de cette loterie, il me demanda, pour m'éprouver sans doute, de lui réciter les vers que je trouvais les meilleurs dans mon petit poème. Je lui répondis que je ne savais pas un seul de mes vers par cœur, — ce qui était la vérité. « Et pourquoi cela? dit-il. — Pour ne pas m'encombrer inutilement, » répondis-je. Il parut satisfait de ma réplique et n'insista pas.

C'était une figure singulière que ce M. Villemain, et je ne devrais pas le quitter sans en faire

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un loger crayon. On saie combien il était difforme

et laid; un teint cadavérique et des traits incohérents; mais la flamme de l'intelligence brillait dans ses yeux, et une certaine dignité dans ies manières rappelait l'ancien grand-maître de l'Université et l'ami de M. de Narbonne. A côté de cela, nul goût et nul besoin d'élégance; son appartement au palais Mazarin était un vrai bouge: des livres et des liasses de papier éparpillés partout, pas de tapis, l'ignoble carrelage rouge à demi usé, des murs nus et sales au badigeon défraîchi; une vraie tanière de savant. Son successeur, M. Patin, eut toutes les peines à nettoyer cette écurie d'Augias et à l'embellir. Le très aimable secrétaire perpétuel d'à présent en a fait un des plus élégants appartements de Paris. Il voulait faire de ce salon le point de réunion des candidats et des immortels, me disait-il un jour. A-t-il réussi? Les candidats viennent bien sans doute, mais la difficulté est d'amener les académiciens. Il n'y a pas, parmi ces soi-disant confrères, l'union, la cohésion que le vulgaire suppose; on se voit aux séances et cela suffit; au sortir de là, chacun rentre dans son monde et y reste. Il en était du moins ainsi, il y a quelques années. Je me souviens de l'amertume avec laquelle Laprade s'en ouvrit un jour avec moi; il avait cru, en étant élu à l'Académie, qu'il entrait dans un salon où tout le monde était sur un pied

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d'égalité et d'intimité au moins apparente. « C'est à peine, me disait-il, si certains de mes confrères, même ceux qui ont voté pour moi, ont l'air de me reconnaître. » Et je lui répondais : « Mon ami, tous les Olympes se ressemblent et les dieux sont ainsi; chacun a son atmosphère et son empire qui lui suffisent. Les hommes seuls ont des frères et des amis. »

Outre les relations académiques qui m'avaient mis en contact avec M. Villemain, j'avais l'honneur de le rencontrer dans sa famille, chez Mme Desmousseaux de Givré et sa fille la marquise de Boispéan. Je ne l'ai pas entendu dans sa chaire ou à la tribune; mais dans un salon ou chez lui, il était un causeur merveilleux, et j'ai pu juger de ce que j'appellerai son éloquence de table ou de cabinet. Il fallait l'entendre sur les Turcs et les Grecs! et quelquefois aussi sur ses confrères! il avait des mots terribles ; je ne veux pas les redire. Je me rappelle surtout un dîner chez Mme de Boispéan, où il fut étincelant de verve, de méchanceté et d'esprit. Malgré sa laideur, il vous laissait l'impression d'un grand seigneur de l'intelligence; on pensait à Caliban qui aurait volé l'esprit d'Ariel.

Après ces deux succès au concours de l'Académie, des amis trop bienveillants et trop pressés me poussaient à poser ma candidature. Je fis la sourde oreille, trouvant mes titres trop légers, —

quoique académiques, — et j'étais en train de composer mon poème de éMarcel, quand la guerre, la funeste guerre de 1870, fut déclarée. Je n'ai pas à dire ici mes sentiments ; j'étais navré, je connaissais trop bien la force et la haine de l'Allemagne, comme je l'ai dit en parlant de Mérimée. J'achevai brusquement mon poème. Aussitôt qu'un peu de calme rentra dans ma vie, à la conclusion de la paix, et que les Prussiens eurent quitté la vallée du Doubs, je revins à Paris pour voir les ruines de ma demeure; je ne songeais guère à l'Académie, quand une circonstance imprévue me fit tourner les yeux de ce côté. J'étais allé voir A. Cochin à la préfecture de Versailles, ou l'amitié de M. Thiers venait de l'appeler. Cochin, que j'avais connu en Allemagne et retrouvé chez M. de Montalembert, avait lu et très apprécié mes Tetits poèmes. J'eus l'agréable surprise de trouver mon volume sur le bureau du jeune préfet. « Quelle bonne note pour tous les deux! lui dis-je en riant. — Vous avez plus de succès que vous ne le supposez, me répondit-il. Msr Dupanloup est venu me voir hier ; il a trouvé votre volume sur ma table, il l'a ouvert, s'est mis à le lire en commençant par La zMori du Juif errant, il l'a lu jusqu'au bout, et savez-vous ce qu'il m'a dit en refermant le volume? « Pourquoi « M. Edouard Grenier n'est-il pas de l'Aca- « demie? »

Je remerciai Cochin de cet aimable reportage, comme on dit à présent, et je lui dis que je m'en autoriserais pour aller voir l'évêque d'Orléans et faire connaissance avec lui. J'y allai, en effet : il demeurait alors dans un couvent du faubourg Saint-Germain, dont j'ai oublié le nom. Je fus reçu par un grand vieillard à bec d'aigle, au teint animé et couperosé, qui voulut bien me confirmer le dire de Cochin et me répéter son exclamation à lui: a Je vous l'avouerai franchement, continuat-il, je n'avais rien lu de vous : je cédai à un simple mouvement de curiosité en prenant en main votre volume, et j'ai été entraîné. Oui, monsieur, vous devriez être des nôtres; présentezvous, je vous donne ma voix d'avance. »

A quelque temps de là, il y eut un fauteuil vacant. Malheureusement j'avais perdu mon meilleur, mon plus zélé et actif patron à l'Académie: M. de Montalembert. Que de fois, en 1869, ne m'avait-il pas dit : « Dans un an ou deux vous serez notre confrère! » Il comptait sans la mort: on peut être un grand orateur et un mauvais prophète. — Avant d'écrire ma lettre de candidature, j'allai voir l'évêque d'Orléans qui m'encouragea fort, puis M. de Rémusat, alors ministre des Affaires étrangères à Versailles, sous la présidence de M. Thiers. On le sait, c'est dans cette ville, et dans le palais de Louis XIV, que s'était réfugié presque tout le gouvernement de la nais-

santc Republique. Après avoir fait antichambre quelque temps, à coté de M. de Noailles qui allait partir pour Rome comme ambassadeur, je fus introduit auprès du ministre. Je le trouvai accoudé tristement dans un coin de son bureau, la tête dans ses deux mains, plongé dans une profonde et sans doute amère méditation. J'aimais et j'admirais M. de Rémusat; je l'avais rencontré dans le monde, je l'avais vu brillant, spirituel, profond même avec grâce : un esprit vraiment français et charmant. Je me souviens surtout d'un déjeuner que je fis à côté de lui, un jour, au café d'Orsay; il est impossible d'être plus intéressant, plus varié, plus fin qu'il ne se montra dans cette heure de libre causerie. Il goûtait fort la poésie, et me prouva, à diverses reprises, qu'il connaissait et appréciait mes œuvres. Avec M. Vitet et M. de Montalembert, il était un de mes meilleurs soutiens à l'Académie.

Il m'accueillit donc avec une aimable familiarité. En me reconnaissant, il avait cru d'abord voir venir à lui l'ancien secrétaire d'ambassade de 1848, qui n'avait pas voulu servir l'Empire, et qui venait, sans doute, redemander un poste au ministre des Affaires étrangères de la troisième République. Je me hâtai de le détromper : ce II s'agit de l'Académie, lui dis-je. — Ah! l'Académie! » me répondit-il, avec un ton singulier où il entrait autant de surprise que de douce ironie,

comme s'il s'éveillait d'un rêve et se disait à luimême : Est-ce qu'il y a encore une Académie? et il y a donc des gens qui songent à y entrer? — Il ne m'en promit pas moins sa voix et le concours le plus amical. Après avoir causé quelque temps des difficultés de l'heure présente et des blessures de la France, je le quittai attristé, ému et reconnaissant.

Je n'eus pas à lui rappeler sa promesse, au contraire; je lui écrivis, trois jours après, ainsi qu'à l'évêque d'Orléans, pour les dégager de leur parole. Je ne me présentai pas, et peut-être eus-je tort ; mais j'ai toujours été plus docile aux conseils de mes amis qu'à ceux de mon amour-propre ou de ma raison. En revenant de Versailles, j'étais allé voir Hetzel à qui je fis part de mon projet de candidature. « Ne fais rien, me dit-il, avant que je n'aie consulté là-dessus M. Legouvé; nul ne connaît mieux que lui ce pays-là. » M. Legouvé répondit que je n'avais nulle chance, et que je n'aurais pas deux voix. Il se trompait, puisque j'étais assuré déjà de celles de Msr Dupanloup et de M. de Rémusat, et que je pouvais espérer celles de MM. Guizot, Vitet, Sandeau, John Lemoinne, Augier, Barbier, et peut-être d'autres encore. Mais je m'inclinai, je m'abstins, et je n'y pensai plus.

Je n'y pensais pas davantage, cinq ou six ans après, quand un beau jour je reçus en Franche-

Comté une lettre signée d'un de mes bons amis de l'Académie, qui, au nom de plusieurs de ses confrères, me conviait à poser ma candidature au fauteuil de M. Patin, non pas dans l'espérance de lui succéder, me disaient-ils, mais pour poser un jalon, recueillir quelques voix et forcer ainsi l'Académie à songer à moi dans l'avenir.

J'obéis encore, comme toujours, à cette voix amie; je me rendis à cet appel; je revins à Paris, l'élection devant avoir lieu dans une quinzaine de jours, je me hâtai de faire mes visites, et sans la moindre illusion, car les engagements étaient pris et l'élu désigné d'avance et sûr de son succès. Mais j'étais enchanté de faire encore une fois et plus complètement le tour de l'Académie en toute liberté.

Ces visites obligatoires doivent être très pénibles pour un candidat sérieux qui croit toucher au fauteuil et le mériter; mais il en est tout autrement quand ce n'est qu'un galop d'essai et que l'on n'a pas plus d'illusion que je n'en avais sur le résultat final de la course. Alors ce n'est plus une corvée, c'est une promenade dans le pays de l'intelligence, une interview permise, une curiosité honnête qui se satisfait honnêtement.

Ma première visite, avant de rentrer à Paris, avait été pour le duc d'Aumale, qui commandait à Besançon le 7e corps d'armée : son accueil fut charmant et du meilleur augure. Quoique

M§r Dupanloup crût devoir bouder l'Académie depuis l'élection de Littré, et n'y vînt plus le jeudi, j'allai le voir à Chaville, où il était en villégiature. Il me dit, et il le répéta aux autres candidats, qu'il m'eût donné sa voix, s'il n'eût pas rompu avec l'Académie. A Paris, je vis mes amis John Lemoinne, Augier, Sandeau, Laprade, Barbier, C. Rousset, Méztères et Saint-René Taillandier, qui, en effet, votèrent pour moi, sauf Augier et Sandeau, engagés envers A. Houssaye, qui avait été directeur du Théâtre-Français, et qui, à ce titre, pouvait compter sur les voix nombreuses du clan des auteurs dramatiques. Le candidat sérieux était M. Boissier, dont l'élection était assurée et qui fut élu finalement. E. Manuel représentait avec moi la poésie dans ce tournoi littéraire peu émouvant, puisque l'issue en était connue d'avance. Cette élection eut une singularité qui ne s'est pas renouvelée depuis, si je ne me trompe : un des immortels, M. Legouvé, je crois, avait fait adopter une nouvelle procédure à l'Académie française; il l'avait décidée à faire précéder l'élection de la discussion des titres candidataires, comme cela a lieu à l'Académie des sciences. Le jeudi avant l'élection, je fus donc discuté, comme tous les autres concurrents, mais je le fus dans les conditions les plus favorable. Saint-René Taillandier était directeur et présidait la séance. Quand mon tour fut venu, Laprade énuméra mes titres,

le bon Auguste Barbier l'appuya avec chaleur, et, pour conclure, Saint-René cita quelques-unes de mes meilleures pièces, entre autres les stances sur le drapeau tricolore tirées de zMarcel. Cette lecture, très bien faite, fit sensation, et le duc d'Aumale ne craignit pas de s'écrier : « C'est de la grande poésie! » (M'accusera-t-on encore d'être trop modeste?) A la séance d'élection, le jeudi suivant, j'allai attendre le résultat des votes à la bibliothèque de l'Institut, auprès de mon vieil ami Ludovic Lalanne, et John Lemoinne vint nous l'annoncer : M. Boissier était élu. A. Houssaye avait eu 1 1 voix, Éd. Grenier 7 et Manuel 1, au premier tour.

Il y a de cela bien des années. On me demandera peut-être pourquoi je n'ai pas continué à me présenter. Les occasions ne m'ont certes pas manqué. Ce qui m'a manqué, je vais le dire : c'est un second appel de mes amis. Je l'attendais toujours, à chaque fauteuil vacant, convaincu qu'ils m'avertiraient encore à la première bonne occasion, comme ils venaient de le faire à la mort de M. Patin. Ils laissèrent échapper cette occasion. J'étais trop fier pour réveiller leur négligence et leur reprocher cet oubli. Les années passèrent; la mort me prit un à un tous les académiciens qui pouvaient songer à moi. Des immortels qui me donnèrent leurs voix en 1877, — en y comprenant Msr Dupanloup, — il n'en reste plus à cette

heure que deux, M. le duc d'Aumale et Mézières. Maintenant il est trop tard : on ne passe pas à l'ancienneté dans cette compagnie-là. Je rencontrai, ces jours derniers, un académicien de ma connaissance qui n'avait pas voté pour moi; il me dit banalement, ou peut-être avec malice : ce Eh bien, vous ne songez plus à nous?

— Non, lui répondis-je, je vise plus haut.

— Comment? répliqua-t-il, à demi suffoqué, plus haut que l'Académie?

— Oui, je vise à m'en passer. »

Et je le laissai stupéfait et scandalisé; il était de ceux qui ne peuvent se passer de distinctions et d'honneurs officiels.

Je reviens sur les visites que je fis lors de cette première et unique candidature. Il en est trois ou quatre qui m'ont laissé un vif et amusant souvenir, et je demande la permission de les raconter en détail. Commençons par M. de Loménie. Je m'étais présenté deux fois et inutilement chez lui; la troisième fois je demandai au concierge à quelle heure je pourrais rencontrer son locataire invisible. Il m'indiqua une heure pour le lendemain, et je fus exact, sans être plus heureux que les trois fois précédentes. Je laissai échapper un mouvement de désappointement et d'impatience. Le lendemain je revenais à la charge, et, cette fois-là, j'étais enfin introduit. L'accueil que je reçus fut des plus inattendus. Je trouvai un petit

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homme très animé, en colère même, qui me dit à brûle-pourpoint : « Vous vous êtes plaint, monsieur, de ne pas me trouver chez moi hier; mais, sachez-le, nous ne sommes pas aux ordres des candidats; j'ai autre chose à faire qu'à les recevoir : je suis professeur au Collège de France, répétiteur à l'École polytechnique, etc. » Je le laissai achever son énumération et lui répondis froidement que si j'avais insisté de la sorte et redoublé mes tentatives de visites, c'est que je croyais remplir un devoir et non exercer un droit, que je m'étais figuré que, nous autres candidats, nous étions obligés de nous présenter devant nos juges; mais que s'il en était autrement, je ne pousserais pas plus loin l'importunité et que j'avais l'honneur de le saluer, en lui faisant mes excuses. Le petit homme se calma subitement; il sentit sans doute l'inconvenance de sa sortie, et me pria de m'asseoir. Je ne voulus pas être dur à mon tour, j'y consentis, et, sans parler de l'Académie, je le priai, puisque j'avais l'honneur de le voir, de vouloir bien me dire oii il en était de son travail sur Mirabeau, dont nous attendions la publication avec tant d'impatience, moi le premier qui avais un culte pour ce grand homme; et la conversation s'engagea dans cette direction. Le petit homme était tout à fait radouci et semblait avoir oublié sa vivacité première quand je me levai; il me reconduisit jusque sur l'escalier, et là, à ma

grande stupéfaction, je l'entendis me dire en baissant la voix : « Ne dites rien au concierge, je vous en prie. » Je le rassurai bien vite, en lui répondant que je ne parlais à la loge que suivant la consigne écrite, en montant, jamais en descendant, et j'allai rire à mon aise de cette singulière visite sous les arbres voisins du Luxembourg.

Quelle différence avec l'accueil que je trouvai rue d'Aumale, chez M. Mignet! Je me rappelais, en montant l'escalier, celui qu'il m'avait fait au ministère du boulevard des Capucines, trentesix ans auparavant, et dont j'avais été si peu satisfait, comme je l'ai raconté dans mon article sur Nodier. Je craignais de retrouver chez l'illustre historien vieilli la même froideur diplomatique que m'avait montrée le jeune et beau directeur des Archives, dans ma jeunesse. Il n'y eut rien de pareil; au contraire. Rien de plus aimable, de plus encourageant que la façon dont je fus reçu par M. Mignet. Il était à travailler; sa tête, belle encore, était ombragée d'une visière verte qui ne la défigurait même pas; il s'en désaffubla pour causer avec moi, et je reconnus que l'âge avait pu atteindre et creuser ses traits sans en détruire la beauté native. Je lui rappelai ma visite de 1841, et nous causâmes, en riant mélancoliquement, de ces temps lointains. Je sortis enchanté; je le revis quelquefois encore chez M. Thiers; et ceci m'amène à parler de l'hôtel de la place Saint-

Georges où j'avais aussi à faire ma visite officielle.

Je n'avais jamais approché M. Thiers, er, comme on le pense bien, c'était un des hommes que j'avais le plus à cœur de voir enfin de près. L'illustre homme d'État n'était plus président à cette époque (1877). Après avoir fondé et gouverné la République, il n'avait plus que son siège à la Chambre et son fauteuil à l'Académie. Il m'avait fait dire qu'il me verrait avec plaisir le dimanche soir, jour où il recevait particulièrement ses amis. Lanfrey me présenta; je retrouvai quelques figures de connaissance, M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. Mignet, E. Bersot et É. de Girardin. M. Thiers me reprocha de m'y prendre si tard pour cette élection : « Vous nous trouvez tous engagés, » me dit-il. Il m'invita à revenir le dimanche, et je me fis un plaisir de me rendre à cette aimable invitation. Je revins en effet toutes les semaines. Ce salon était bien intéressant : outre la douzaine d'amis qui faisaient le fond de ces réunions dominicales, on y voyait passer tout ce que Paris et l'étranger avaient d'illustre ou de connu. De tous les points de l'horizon politique européen on venait voir M. Thiers, — M. le président, — comme chacun l'appelait. On se groupait d'ordinaire autour de lui, en restant debout pour l'écouter dans son inépuisable et charmante causerie. Au premier rang, je vois encore les trois

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jeunes Charmes qu'il aimait particulièrement, Bersotet Lanfrey, quelquefois Emile de Girardin. Sur un canapé près de la cheminée, Mme Thiers essayait de tenir tête à la princesse Troubetskoy, dont la jolie et très jeune fille ne paraissait guère s'amuser dans ce grand salon sérieux. Mlle Dosne, assise sous la grande glace, causait avec de vieux amis comme Barthélémy Saint-Hilaire et Mignet. Le soir de ma présentation, je la vis se pencher vers son voisin Bersot en me regardant; je devinai qu'elle lui demandait qui était cette nouvelle figure, et j'entendis mon très cher et très spirituel ami lui répondre simplement : « C'est Edouard Grenier; il a fait de jolis vers. » Or, je ne sais si tous mes confrères sont comme moi, mais je ne sais rien de plus exaspérant que ce soidisant éloge, pis à mes yeux que tous les dénigrements : Faire des vers, même jolis, n'est-ce pas un métier, un passe-temps, un ridicule parfois? Le mot poète dit tout autre chose, et c'est une dignité, même quand on ne figure pas au premier rang. Voilà ce que je me promis bien de dire à Bersot en sortant, et je le fis. Il rit de ma susceptibilité, cita Yirritabile genus d'Horace, me serra la main en m'appelant : Poète! et il m'appela ainsi jusqu'à son dernier jour. Cher et héroïque Bersot! n'aurai-je pas l'occasion de parler de vous plus au long et de dire toute l'admiration et l'amitié que je vous ai vouées par delà la mort?

— Ce soir-là, comme je sortais avec Bersor, M. Thiers nous accompagna, ou plutôt l'accompagna jusqu'à la porte du vestibule; il fut charmant pour le directeur de l'École normale, et faisant allusion à son passage au ministère de l'Instruction publique : « Moi aussi, lui disait-il, je suis des vôtres, j'ai l'honneur d'être ou d'avoir été un universitaire comme vous. »

J'ai réservé pour la fin le récit de ma visite à Victor Hugo; elle vaut la peine d'être contée, et elle me fournira l'occasion de parler de cet étrange et merveilleux génie.

J'avais entrevu à peine une fois ou deux Victor Hugo, dans ma jeunesse, à l'Arsenal. Il avait alors quarante ans, la figure rasée comme un acteur, ou plutôt comme un prêtre, et de fait il en avait assez l'air : de longs cheveux noirs plats, un teint pâle, les traits manquant de décision et de noblesse, rien de remarquable et de beau, si ce n'est le front haut et large, — signe certain du génie, dit-il lui-même quelque part. Sous le rapport physique, il était visiblement inférieur à Lamartine, de Vigny et Musset. Plus tard, la barbe blanche et la vieillesse le mirent en meilleure apparence et lui firent une physionomie d'Homère moderne et clairvoyant. C'est sous cet aspect ennobli que je le retrouvai rue de Clichy, où il demeurait alors, quand je lui fis ma visite de candidat. On m'avait indiqué comme heure

d'audience huit heures et demie du soir; je fus exact, comme on le pense bien. On m'introduisit dans un salon sombre contigu à la salle à manger, et d'où je pus, sans distinguer les voix et les paroles, reconnaître à l'animation de la causerie et au bruit des fourchettes que les convives étaient nombreux et que l'on touchait au dessert. Je m'assis sur un sopha, en face d'un fauteuil gothique exhaussé et recouvert d'un dais, avec de vagues allures de trône. J'eus le loisir de le contempler; la porte de la salle à manger s'ouvrit enfin, et Victor Hugo parut. Je me levai et m'excusai en quelques mots de lui imposer ce dérangement. Le maître me fit asseoir à côté de lui et me dit ces propres paroles d'une voix profonde, lente, bien accentuée, et sur un ton légèrement emphatique : « Monsieur Grenier, je suis bien aise de vous voir : Vacquerie m'a parlé de vous, Vacquerie vous a lu. Je voterai néanmoins pour Arsène Houssaye : il a de grands titres littéraires. Sans doute il a trempé dans cette orgie de l'Empire; mais je ne lui en veux pas : j'ai de l'indulgence pour les autres, je n'en ai pas pour moi. » Il fit une pause; j'en profitai pour lui dire qu'il n'aurait pas besoin d'indulgence à mon égard, vu que je n'avais jamais changé d'opinion. Ce qui était un peu dur pour mon interlocuteur, j'en conviens; mais il y avait dans la petite harangue du maître certains mots que j'avais trouvés mal-

sonnants, et j'étais un peu crête, je l'avoue, et mal disposé aussi bien par le ton que par les paroles. Il reprit : « Je vais rarement à l'Académie; quelques amis veulent bien encore me consulter, mais j'y vais sans plaisir. L'Académie n'est pas ce qu'elle devrait être; M. Guizot l'a pervertie et il l'a perdue, comme il a perverti et perdu la monarchie. » Il continua quelque temps sur ce thème en enflant la voix. Quand il se tut, je crus devoir lui répondre que si j'avais eu la présomption de me présenter, c'était sur la pressante invitation de quelques-uns de ses confrères, et que j'avais vu dans cette candidature improvisée l'occasion rêvée depuis mon enfance d'avoir l'honneur de l'approcher. Il s'inclina, et, comme il ne reprenait pas la parole, je me levai; il se leva aussi et voulut me reconduire non seulement à la porte du salon, mais même jusqu'à celle du vestibule, malgré mes supplications. Arrivé sur le seuil, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Je suis désolé de ne pouvoir compter sur l'honneur que m'aurait fait votre suffrage; je n'ai qu'une consolation, c'est que les autres poètes de l'Académie m'ont promis leurs voix et, ajoutai-je en accentuant ma phrase, non sans malice, Lamartine eût voté pour moi. » Je saluai profondément, sans voir l'effet de ces dernières paroles, et je redescendis tout attristé d'avoir vu un homme d'un si rare génie ignorer que la simplicité est la seule attitude

digne des grands de ce monde, et que la vieillesse n'a de grâce et de refuge que dans l'aménité et la bonhomie.

Je n'ai jamais revu Victor Hugo; mais j'ai assisté à ses funérailles, — une vraie apothéose digne de lui, car elle était à la fois grandiose et ridicule; le grotesque s'y mêlait aux plus nobles sentiments, comme dans ses œuvres. Cette halte du cercueil sous l'Arc de Triomphe, ce long convoi que suivait tout un peuple, ce tombeau confié au Panthéon, tout cela avait de la grandeur dans l'idée, mais dans l'exécution que de lacunes, de surcharges, de puérilités, de besoin de paraître, — disons le mot, — que de mascarade et de parade! Rien du sentiment religieux et du recueillement que commande la mort. C'était une fête, un spectacle qu'un peuple entier se donnait à lui-même, en divinisant une de ses idoles. Si le sérieux et l'émotion réelle dominaient dans ces solennités funéraires de la démocratie, elles auraient une grandeur que les cérémonies officielles de la royauté n'ont jamais possédée, parce qu'il n'y a rien de plus grand sous le ciel que l'âme de tout un peuple se manifestant librement dans un seul et héroïque sentiment de gratitude et d'amour.

Je n'ai pas la prétention de juger un homme — et surtout un tel homme — sur une seule entrevue. J'ai dit simplement mon impression. Des

amis à moi, qui le fréquentaient à Paris et dans l'exil, m'ont affirmé qu'il savait être simple et parfaitement aimable. Je le veux bien. Peut-être même l'aurais-je aimé comme j'ai aimé Lamartine, si je l'avais vu de plus près; j'en doute cependant. A le juger de loin, et dans sa longue carrière d'homme public, il me semble que l'âme n'était pas à la hauteur du génie, et l'homme me paraît inférieur à sa gloire. Quant au poète, personne ne l'admire plus que moi; non pas à sa façon, quand il dit de Shakespeare qu'il l'admire comme une brute : je l'admire avec discernement; l'amour n'est pas forcément aveugle et la brute ne peut s'élever à l'admiration. On se fait une fausse idée de ce sentiment si noble, si fécond. L'admiration est le déploiement des plus rares facultés de l'homme; c'est l'exaltation de la raison, le sursum corda vers le sublime, qu'il nous soit révélé par un acte d'héroïsme ou une œuvre de génie, par une image de l'art ou un aspect de la nature; c'est l'épanouissement de l'esprit dans la lumière et l'amour; c'est une communion des âmes qui rapproche les plus humbles des plus grands en les faisant boire à la même coupe; c'est le ravissement de la pensée devant la beauté apparue; c'est le buisson ardent derrière lequel on entrevoit le Dieu; en un mot et plus simplement, l'admiration est un acte de foi et d'amour qui élève l'homme audessus de lui-même, en le mettant face à face avec

la perfection réalisée. Or, Hugo la réalise souvent : je parle ici seulement de ses poèmes lyriques; car sa grandeur est là et non ailleurs. Là, il règne en maître et par droit de naissance; dans ses autres œuvres, la volonté a trop de part. Là, dans le lyrisme, ce plus grand des assembleurs de mots, cet étonnant remueur d'images, ce prodigieux dompteur de la langue, est dans son élément et sa véritable nature. Artiste accompli et maître souverain de la forme, quand il a à exprimer un sentiment vrai, il arrive à la beauté suprême. La postérité pourra faire avec ses vers un volume unique, à part, qui vivra autant que la langue française. Peut-on dire davantage? Mais le proclamer, comme on Ta fait, le plus grand poète de tous les temps, c'est pousser le patriotisme jusqu'à l'aveuglement et le culte jusqu'au blasphème; il ne l'est pas même de notre siècle : il faudrait d'abord en exiler Goethe, Byron et Lamartine.

Victor Hugo m'a entraîné trop loin; ce puissant génie vous fascine; on a peine à le quitter des yeux. Revenons, s'il en est temps encore, à l'Académie, et finissons ce voyage au long cours, — au trop long cours.

Ma candidature eut un épilogue qui m'a laissé le meilleur souvenir. Quelques jours après l'élection, j'étais un soir au Théâtre-Français, à l'orchestre; en sortant durant l'entr'acte, je longeais

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les baignoires les plus rapprochées de la scène, quand, dans la pénombre de l'une d'elles, je vis une main qui me faisait un geste de salut et d'appel. Je m'approchai, et je reconnus la mâle et noble figure du duc d'Aumale qui me souriait : « Venez donc, me dit-il, que je vous fasse compliment! Sept voix! mais c'est très beau, c'est une superbe entrée de jeu. Voyons, quels sont donc les six autres? car je suis des sept et au premier rang. » Je remerciai de mon mieux et j'essayai le dénombrement des six complices de mon aimable et auguste interlocuteur. Au nom de Cuvelier- Fleury, le prince m'arrêta : « Croyez-vous? » me dit-il d'un air de doute un peu narquois. Il avait raison ; son ex-précepteur n'avait pas voté comme lui, en effet; mais je l'ignorais alors. J'essayai de défendre mon opinion en disant que M. Cuvelier- Fleury avait reçu mes remerciements et Mme Cuvelier-Fleury aussi. « Bah! dit le prince, on reçoit toujours des remerciements, et les femmes ne savent pas toujours ce que font leurs maris. » Et nous nous mîmes à parler des élections, et, Dieu me pardonne, de la perfidie académique. Je lui contai le plus bel exemple que je connusse, l'aventure d'Eugène Delacroix, dont j'avais entendu le récit de la bouche même du héros, ou plutôt de la victime, comme on voudra. La première fois qu'Eugène Delacroix se présenta à l'Académie des beaux-arts, il n'obtint qu'une seule voix, et

cinq des votants vinrent lui serrer la main, chacun d'eux lui disant ou lui faisant entendre qu'il avait voté pour lui. Or il y avait là au moins quatre faux frères. Mais ce n'est pas tout, et voici le plus beau de l'histoire : Un jour que Delacroix racontait cette anecdote peu édifiante dans un salon, un petit homme se leva indigné en s'écriant : « Ah! c'est trop fort! Sur vos cinq amis, il y avait cinq menteurs; car c'est moi seul, moi, Auber, qui ai voté pour vous! » Le duc connaissait-il l'histoire? ou bien eut-il la bonne grâce d'avoir l'air de l'ignorer? En tout cas, il en rit franchement. L'entr'acte allait finir; je m'inclinai et pris congé, très touché et très enchanté, comme on le pense bien, de la bonne fortune de cette entrevue inattendue. Mais mon épilogue ne s'arrête pas là. Voici qui est plus extraordinaire. L'année dernière, passant un soir devant la même baignoire, je fus encore arrêté par le même geste bienveillant et la même aimable causerie. Le prince m'avait encore reconnu ; et pourtant il m'avait vu seulement deux fois dans sa vie, en 1877, et il y avait quinze ans de cela! Je fus confondu. En vérité, cette mémoire des princes tient du prodige. Un dernier mot. Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre la phrase un peu vive que j'ai écrite tout à l'heure sur le peu de bonne foi des académiciens : il serait injuste de généraliser. Il y a des hommes trop polis, trop bienveillants.

des amis même, qui vous disent sincèrement de temps à autre : « Vous devez être des nôtres; votre moment viendra : patientez! nous pensons à vous. » On remercie, on patiente, et le moment ne vient jamais. Il ne faut pas leur en vouloir : ils ont pensé à autre chose, ou à un autre candidat qui faisait mieux l'affaire du moment. Peut-être surtout ont-ils craint d'engager un ami dans une tentative aventureuse dont nul ne peut prévoir l'issue et qui peut être un échec. Car il y a une fortune académique qui plane invisible sous la coupole du palais Mazarin (elle vient peut-être de ce grand politique ou de l'autre cardinal, le fondateur). Parfois on la croirait aveugle, et elle semble distribuer ses faveurs un peu au hasard. Elle a ses caprices; tout dépend du jour avec elle. Règle générale, à part quelques grandes individualités qui s'imposent, on ne vote pas pour quelqu'un, on vote contre quelqu'un; l'important pour le candidat est donc d'avoir un concurrent que l'on veut écarter. Voilà le secret de bien des élections. Ce jour-là, si l'on entre dans le détail, quelle agitation plus ou moins déguisée! que de manœuvres sourdes ou visibles! que de mines et de contre-mines! C'est pis qu'à la Chambre des députés. Là le virus de la passion est dilué dans la masse et noyé dans le nombre. Ici, à l'Académie, il se concentre dans quarante têtes, — moins une, — et il y a plus de partis qu'au Parlement :

monarchiques et républicains, athées et cléricaux, critiques et dramaturges, hommes d'Etat et journalistes, évêques et universitaires, orateurs et philosophes, érudits et poètes, ducs et plébéiens, vieux et jeunes, que sais-je encore? Maintenant mêlez tout cela et cherchez à calculer les mille combinaisons qui peuvent résulter suivant l'occasion de tous ces éléments divers et hostiles; car un seul et même individu peut appartenir à la fois à dix de ces catégories. N'est-ce pas à jeter sa langue aux chiens? C'est ce que je fais, en demandant pardon au lecteur et à l'Académie de ce long bavardage sur cet intéressant et inépuisable sujet.

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ou s allons sortir aujourd'hui des salons et des relations plus ou moins factices de la société et du monde, comme aussi des admirations que l'âge et un passé glorieux rendent forcément respectueuses; nous entrons dans la bonne et franche camaraderie, dans les amitiés d'égal à égal, sinon par le talent, du moins par l'âge et par le goût, ces amitiés de la vingtième année, de plain-pied et de plein cœur, qui ont peut-être encore plus de saveur que celles du collège, parce qu'elles sont nées d'un attrait et d'un choix mutuels, et contractées dans la liberté, puis aussi parce qu'ayant déjà la solidité

2^0 SOJVENIRS LITTÉRAIRES

des amitiés viriles, elles gardent encore toute la fraîcheur et la vivacité de l'adolescence.

Je cherche dans ces pages légères à ne pas tomber dans le sentimental et l'élégiaque; cependant ces retours sur le passé ne peuvent être qu'une revue funèbre et un défilé de morts. C'est en vain que j'essaye d'égayer ces Souvenirs par des anecdotes, des joyeusetés de mots ou de faits, par des malices même : la réalité est toujours là. Cela n'empêche pas la mort d'avoir accompli son œuvre implacable; et la solitude vous rappelle forcément les vides que le temps a faits autour de vous. On peut rire et causer le long de la voie Appienne : elle n'en est pas moins bordée de tombeaux.

On me pardonnera ces réflexions moroses; elles sont bien de mise, hélas! au début de ce chapitre, où je vais parler des compagnons de ma jeunesse, Ponsard, Augier, Reynaud, Henry Thénard, Couture, Meissonier, Hetzel, John Lemoinne, tous disparus. Je reste seul, rhe lasr and the leasr, pour raconter nos joyeuses réunions d'autrefois... Eh bien, racontons!... Turpureos spargam flores !

Nous étions, vers 1843, un grouPe de jeunes aspirants à la gloire, — quelques-uns même l'avaient déjà atteinte, et en plein, — qui nous réunissions tous les vendredis pour dîner modestement chez la mère Morel, place de l'Opéra-

PONSÀRD ET AUCIEF 2]l

Comique. Après le dîner, on allait finir la soirée chez Henry Thénard, le seul riche de la bande, rue de Tournon, où il habitait un très bel appartement, et qui se faisait avec une bonne grâce parfaite le Mécène de toutes ces jeunes célébrités, présentes ou futures. Ces dîners et ces soirées étaient d'une cordialité, d'une gaieté charmantes ; on y était sérieux, on y était fou, on y était éloquent, spirituel, et même, ô bonheur! on pouvait y être bête! Il y avait alors à Paris — comme toujours — une mode ou une maladie de l'esprit régnante : le calembour approximatif. Dieu sait les inepties, les insanités que les gens les plus spirituels sacrifiaient aux pieds de ce Moloch stupide! C'était à qui serait le plus idiot dans ce genre, et de rire! Je l'ai déjà dit : c'est une belle chose que la jeunesse! Du reste, Gœthe ne raconte-t-il pas que de son temps le même travers sévissait chez ses jeunes contemporains, qui venaient de découvrir Shakespeare et s'étudiaient à parler en concetd comme Horatio et Mercutio? Il y avait cependant aussi des jours où l'on était sérieux : je me souviens du dîner où Ponsard nous lut son cAgnès de zAféranie, que nous attendions avec une impatience un peu inquiète : après l'immense succès de Lucrèce, tout était à craindre. Le second succès est toujours plus difficile : l'envie est éveillée, l'attente du public est surexcitée et plus exigeante. De fait, oAgnès paya pour Lucrèce.

La seconde pièce d'Augier eut la même fortune. Quoique Ponsard fût un lecteur médiocre, nous trouvâmes les vers très beaux. Pour moi, ce que je trouvai plus beau que les vers, et j'en garde un souvenir attendri, ce fut l'attitude, à cette lecture, d'un de nos invités. Il avait la tête dans ses mains pour mieux écouter. La pièce finie, il écarta ses mains pour applaudir avec nous, et je vis son visage inondé de larmes d'admiration. C'était Latour Saint-Ybars, un émule de Ponsard en tragédie, qui se voyait ainsi couper le laurier sous le pied, ou du moins qui le croyait, et n'en admirait qu'avec plus de sincérité l'œuvre de son rival. Quel brave cœur! et ce trait-là ne vaut-il pas mieux qu'une tragédie, bonne ou mauvaise? Du reste, il n'y avait là, autour de cette table, que de braves gens. Au lendemain de Lucrèce et de son triomphe, on en avait fait une arme de guerre contre Hugo, et l'on avait baptisé la nouvelle tentative : V école du bon sens. Mon frère prétendait avec raison qu'on aurait dû l'appeler V école du bon cœur. Nulle rivalité, nulle jalousie : on vient de le voir. Il est vrai que les aptitudes étaient diverses et divergentes. Ponsard et Augier s'étaient partagé la scène; Ponsard n'avait pas encore déchaussé le cothurne tragique et glissé vers la comédie. D'ailleurs, Augier, plus jeune, s'inclinait alors devant Ponsard, témoin la belle pièce de vers qu'il avait dédiée à son ami, qu'il

nous dit un jour au dessert, et qui commence ainsi :

Jeune homme fortuné, pour qui la Muse antique N'a de charmes secrets ni de voile pudique, etc.

On le voit, le stupide approximatif ne régnait pas seul en maître à nos dîners, et il n'étouffait ni les mouvements du cœur ni les œuvres de l'esprit.

Je me suis demandé souvent à quel titre j'avais été admis à ce que j'appellerai ce cénacle, faute d'un meilleur mot, et le lecteur se fait sans doute la même question. C'est Hetzel qui m'y avait introduit, et cela me fournit l'occasion, ardemment désirée, de parler en détail de ce vif et charmant esprit, de cet homme distingué et excellent, qui fut une de mes meilleures et plus tendres amitiés.

L'amour n'a pas seul le privilège des coups de foudre : l'amitié les connaît aussi. Pourquoi le cœur, même en dehors de l'amour, n'aurait-il pas ses inspirations comme l'esprit? Les sympathies subites en sont la preuve. Il s'en établit une très vive entre Hetzel et moi, dès la première rencontre; elle devint vite de l'amitié, une amitié intime, qui a duré toute sa vie, et qui durera encore toute la mienne.

C'est à l'Arsenal, chez Nodier, que je le vis pour la première fois; nous sortîmes ensemble, et,

comme nous demeurions tous deux au faubourg Saint-Germain, nous revînmes à pied, le long des quais, en causant. J'avais vingt-quatre ans, lui près de trente ans, ce qui fait une grande différence à cette époque de la vie. Je subis tout de suite l'ascendant de son âge et de son esprit, qui était très fin, très insinuant et charmeur. Il m'engagea à l'aller voir, j'y allai dès le lendemain, et nous voilà liés pour la vie.

Tout le monde l'a connu à Paris : c'était à cette époque un grand garçon qui donnait l'idée de la beauté et de l'élégance, sans être régulièrement beau et réellement élégant dans l'acception ordinaire du mot. Sa tenue était un peu trop personnelle et risquait de friser la singularité : il affectait, par exemple, de porter des cravates et un chapeau d'une forme inusitée : que de peines nous avons eues pour le guérir de ce chapeau! Il tenait alors beaucoup à échapper aux conventions mondaines. Pourtant il avait trop dégoût et d'esprit pour ne pas finir par s'y plier et s'habiller comme tout le monde. Sa figure avait de la noblesse et de la finesse à la fois; il portait toute sa barbe, une jolie barbe légère d'une nuance vénitienne, et ce qui l'encadrait encore mieux et achevait de lui donner un caractère de jeunesse et de fierté, c'était une forêt de cheveux qu'il rejetait en arrière. Mais son charme et sa séduction n'étaient pas là : ils venaient plutôt du

moral, de la grâce de ses paroles, de la finesse de ses aperçus, de la délicatesse presque féminine de ses sentiments. Il avait su mettre du cœur dans son esprit, ce qui est une rareté à Paris, et, de plus, il apportait dans sa conversation une certaine vaillance à secouer les préjugés, qui donnait à ses idées un tour d'agréable paradoxe. Serviable, généreux, toujours prêt à payer de sa personne et de son argent, très ardent en politique, républicain de naissance, ami de vieux carbonari, il avait le pied dans plusieurs mondes différents. Par son état d'éditeur qui le mettait en rapport d'affaires et d'amitié avec les premiers écrivains de l'époque, Balzac, Gavarni, Nodier, Musset, Mmc Sand, et plus tard Victor Hugo et Lamartine, son esprit naturel s'était affiné et affermi au contact de ces divers génies, tandis que son goût littéraire s'était développé dans un large éclectisme. Il écrivait aussi, quoique éditeur, sous le pseudonyme de P.-J. Stahl, et avec une grande facilité et beaucoup de talent; il eût fait un excellent journaliste, et, malgré les œuvres exquises qu'il a laissées, il n'a pas donné toute sa mesure; il y avait en Jui du Sterne et du Nodier, et l'on sent qu'il était le contemporain et l'ami de Gavarni et de Musset. Comme tant d'autres, il n'a pas rempli toute sa destinée ni montré toute sa valeur; elle dépasse son renom et ses œuvres. On en aurait une idée plus corn-

plète, si on publiait jamais sa correspondance; on serait surpris de voir la diversité et l'étendue de son influence, — même en politique. Il était l'ami de Gambetta et son trait d'union avec les vieux républicains, et certains conservateurs qu'il attirait à la république. L'élection des sénateurs inamovibles s'est faite en partie dans un coin de son cabinet. On le verra peut-être un jour. Bref, Hetzel était une figure originale et un esprit charmant. Tel il m'était apparu dès le premier jour. On comprend la sympathie qu'il m'inspira. Nous avions en outre des ressemblances de nature, des concordances inattendues : le même son de voix, les mêmes yeux bleus fatigués, le même teint, les mêmes sentiments, les mêmes goûts, soit en politique, soit en littérature. Mais comme il était plus âgé, qu'il avait une plus grande expérience de la vie, il me domina naturellement tout de suite : il aimait à dominer, d'ailleurs. Il ne se subalternisait jamais et ne s'inclinait devant personne : il ne fit qu'une exception : seul, le général Cavaignac lui révéla et sut lui inspirer le sentiment du respect auquel sa nature était invinciblement rebelle. Devant tous les autres, et même les plus grands, il gardait son franc-parler et son libre arbitre. Il agissait ainsi comme éditeur et ne se gênait pas pour imposer des corrections à tout le monde. Il publiait alors (1843) ^ 'Diable à Taris, avec le concours des premiers écrivains de

l'époque; je suis sûr qu'il a dû corriger Balzac, et je ne répondrais pas qu'il n'eût traité de même Mme Sand et Musset. Cette franchise lui fit bien des ennemis, — surtout parmi les petits. Il avait un autre tort à leurs yeux. Il m'avoua un jour avoir payé plus de dix mille francs de copie à ces mêmes petits écrivains pour des articles qu'il acceptait et qu'il n'imprimait pas. — « C'est autant d'ennemis que tu te payes, lui disais-je; ton argent ne les console pas de voir leur prose dédaignée et remplacée par la tienne ; leur amourpropre ne te le pardonnera jamais. » Et j'avais raison, — autant du moins qu'on pouvait avoir raison avec lui, — moi surtout qu'il traitait en enfant. Il m'appelait même son petit-fils dans le monde; cela dura quelques années, mais un jour il s'aperçut que ma barbe grisonnait, et que par conséquent, cette filiation le vieillirait trop, et il cessa tout à coup cette adoption devenue dangereuse. Pauvre cher Hetzel! il vit avec peine la jeunesse le quitter; dans les dernières années, il me disait avec une mélancolie naïve et une conviction dont je ne pouvais m'empêcher de sourire : « Je n'étais pas fait pour vieillir, moi! » — Comme s'il y avait des gens faits pour cela! on n'en trouve pas, même parmi ceux qui n'ont pas eu de jeunesse.

La révolution de 1848 qu'il salua avec bonheur mit ses amis au pouvoir; il fut quelque temps aux

Affaires étrangères avec Lamartine, et même secrétaire du général Cavaignac à la présidence. Il eut le bon esprit de refuser un poste diplomatique qu'on lui offrait. Quoique très souple d'esprit et très fin, sa nature n'était pas faite pour la diplomatie et pour le séjour à l'étranger. Il dut pourtant le connaître et le subir, ce séjour à l'étranger, quand Napoléon, porté au pouvoir par le suffrage universel, crut qu'il avait besoin d'un parjure et d'un coup d'Etat pour s'y perpétuer. Hetzel fut exilé, comme tant d'autres. Il alla aussi peu loin de Paris que possible, — à Bruxelles, — et jusqu'à l'amnistie je l'y allai voir chaque année, surtout pendant ses villégiatures de Spa. Il avait fini par aimer ce joli coin de terre, et ses ouvrages le prouvent surabondamment. Mais il ne pouvait vivre loin de Paris, et il y revenait en permission le plus qu'il pouvait. Il se précipitait alors dans tous les plaisirs parisiens dont il était sevré là-bas; il allait même régulièrement au bal de l'Opéra, et comme il ne savait pas être seul nulle part, il m'y traînait tous les samedis soirs. Nous n'y rencontrions plus comme autrefois Balzac au fond du foyer, en habit bleu à boutons d'or, entouré d'un essaim de dominos de tout âge, où la femme de trente ans, et même de quarante, ne manquait pas. Le grand romancier était mort en iSj'o. Plus tard, revenu de l'exil, Hetzel fut obligé d'aller passer les hivers dans le Midi; il allait de prcfé-

PONSARD F. TAUGIER. 2 "} O,

renccà Monaco, où de chères amitiés rappelaient et le retenaient. Nous nous y retrouvions avec Chenavard, Laprade, Pontmartin et d'autres célébrités de passage, et nous y faisions de gais dîners qui nous rappelaient ceux de la mère Morel. Seulement le meilleur des convives d'alors nous manquait : la jeunesse.

Revenons à ce point de départ.

Naturellement Ponsard était le centre de ces réunions d'antan, — avec Augier et Meissonier, bien entendu, — tous les trois déjà en pleine célébrité. J'aurais donc dû commencer par lui. Mais je me suis laissé aller au plaisir de parler d'abord d'Hetzel, qui m'avait introduit dans ce milieu d'élite. Tous ceux qui l'ont connu me le pardonneront. Quant à Ponsard, tout le monde connaît son aventure, et comment il fut bombardé dans la gloire par ses amis et ses inventeurs : je ne vais donc pas redire ici l'histoire de Lucrèce, de sa découverte à Vienne par Ch. Reynaud et de son succès à Paris. Mais je puis raconter un détail qui précéda l'arrivée de Ponsard, et que je crois inédit. On sait l'admirable propagande d'amis enthousiastes à laquelle Achille Ricourt, et surtout Charles Reynaud, se livrèrent à Paris pour y fiire connaître l'œuvre de leur ami de province. Un jour de l'hiver 1843, ^ Y eut un grand dîner chez Ch. Ledru en l'honneur de la trouvaille littéraire importée à Paris par Reynaud, son descu-

brador, et de laquelle on commençait à parler beaucoup. Ch. Ledru avait réuni un public d'élite : Jules Janin, Alexandre Dumas, Considérant, d'autres encore dont le nom m'échappe, et naturellement Reynaud, Ricourt et quelques-uns de leurs jeunes amis, parmi lesquels F. Champin, de qui je tiens ces détails. Au dessert, Reynaud se leva et récita en entier et de mémoire toute la Lucrèce. Quand on l'interrompait pour l'applaudir en disant : « Beau, très beau! » il répondait : « Non, c'est admirable, divin, sublime! » Alexandre Dumas, qui le croyait l'auteur de la pièce, disait à son voisin : « Nous autres, poètes, nous sommes tous bien vaniteux, mais celui-ci passe tout, c'est monstrueux : je n'ai rien vu de pareil en fait d'orgueil! — Eh! ce n'est pas l'auteur, lui fut-il répondu, c'est seulement un ami de l'auteur. — Un ami! reprenait Dumas stupéfait, un ami! C'est impossible! Un ami qui sait par cœur, un ami qui récite, qui s'exalte ainsi, qui se fait le clairon, le commis voyageur de la gloire d'un autre, c'est plus grand et plus beau que nature! Je n'ai jamais vu cela. »

Ch. Reynaud avait la figure de son âme, une belle et bonne figure, de beaux yeux, le teint coloré, la physionomie ouverte et heureuse. Il est mort jeune encore, en laissant un volume de poésies et un autre de voyages; il a laissé aussi à tous ceux qui l'ont connu l'image d'un noble et

charmant caractère, de ceux qui font honneur à la nature humaine.

Achille Ricourt était tout autre. Bien plus âgé d'abord, puisqu'il avait été garde du corps sous la Restauration, nous disait-il, — mais est-ce une raison pour le croire? il avait tant d'imagination! — Il était notre doyen à tous; la plupart dataient de 18 14 ou des environs, sauf Augier et moi qui étions les plus jeunes. Ricourt, avec ses cheveux abondants et bouclés, encore noirs, sa figure ravagée, vif et toujours monté au ton de l'enthousiasme, familier avec tout le monde, et débutant presque par le tutoiement, me rappelait le neveu de T{ameau. Il en était peut-être le petit-fils. Il était alors le directeur du journal VoAriiste. Après avoir découvert et proné Ponsard, il se mit en tête et en quête de découvrir une rivale à Rachel. Il s'était improvisé professeur de déclamation, je crois, et on ne le rencontrait pas sans qu'il vous dît avec emphase : « Avez-vous vu Agar? Il faut aller voir Agar! Agar est sublime! » Plus tard, j'ai perdu sa trace.

Avant nos réunions chez Henri Thénard et le dîner de la mère Morel, je connaissais déjà Meissonier, John Lemoinne et Augier pour les avoir rencontrés chez Hetzel ou ailleurs. Mais ce fut à ce dîner que je fis la connaissance de. Ponsard et que j'y ébauchai l'amitié qui nous lia jusqu'à la fin de sa vie.

Comme elle fut singulière et tragique, cette vie, si cachée à l'aurore, si radieuse à midi, si triste, si tourmentée au déclin! Et il semblait si peu fait pour cette destinée orageuse! Timide, un peu gauche de tournure, comme tous les timides, la figure sans distinction ni beauté, sauf les yeux qui annonçaient l'intelligence et la bonté, il avait été visité par la muse, ou le démon des vers, si Ton veut, dans un coin de la France où il devait avocasser obscurément ou bien végéter dans les ténèbres d'une étude d'avoué, comme son père. Arraché, malgré sa famille, à cet avenir et à sa province par l'enthousiasme d'un ami dévoué, acclamé à Paris comme chef d'école, et porté par le succès jusqu'à la gloire, quel début! et quel bonheur ce début ne promettait-il pas! Je me rappelle ces commencements radieux : j'assistai à la première représentation de Lucrèce. Ce fut un triomphe. Victor Hugo, dont les 'Bur graves venaient d'échouer, sentit très bien que ce succès était dirigé contre lui : il formula son jugement par une brève sentence dite à un de mes amis : « Ce n'est pas un accroissement littéraire. » Il avait peut-être raison. Lucrèce, où le romantisme pouvait réclamer sa part autant que le classicisme, André Chénier aussi bien que Corneille, n'en fut pas moins un événement littéraire, et l'on put espérer un instant que ce serait le signal et le début d'un renouvellement dramatique. La réaction

se fie vite, et dès sa seconde pièce, oAgnès de zMcranie. Le succès revint à Ponsard avec ses comédies bourgeoises et ses tragédies modernes, Charlotte Corday et le Lion amoureux. Mais le drame était entré dans sa vie de poète; les passions s'étaient emparées de cette nature si honnête, si naïve, mais faible et ardente. L'amour, puis l'entraînement du jeu s'ajoutèrent aux émotions de la scène et aux angoisses de ces premières représentations où l'on risque en une soirée le travail de toute une année, — et souvent même la gloire déjà acquise. Sans pénétrer dans la vie privée et déchirer tous les voiles, on me permettra de faire allusion à une liaison que tout le monde a connue. Je ne parle pas de Rachel, qui n'a été qu'un épisode fort court, et peut-être l'objet d'un culte malheureux, mais d'une femme d'une rare beauté et d'un sang illustre, petite-nièce et cousine d'empereurs. Inutile de dire son nom, n'est-ce pas? ou plutôt ses noms, car par droit de naissance et par droit de conquête, je veux dire de mariage, elle a porté presque tous les noms des différentes nations de l'Europe : par ses parents elle unissait ceux de France et d'Angleterre, et par ses alliances successives ceux d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne. La Russie manque; mais l'avenir est là, et il ne faut désespérer et jurer de rien. Cette princesse attacha donc Ponsard à son char, — avec d'autres encore qui lui faisaient une

sorte de cour, où figuraient des peintres, des hommes politiques et des romanciers comme Eugène Sue. Ponsard en fut le poète. Que de tentatives il fit pour m'y introduire! Je refusai obstinément : mon amitié pressentait trop bien que cette influence serait funeste à son talent et à son caractère. Paris l'entourait d'ailleurs d'autres périls : il jouait, et naturellement il perdait. Un jour, ce fut de si fortes sommes qu'il fut poussé au désespoir. L'empereur averti vint à son secours. Et je me rappelais tristement un mot d'un de nos dîners qui nous avait fait tant rire. C'était en 1848. Ponsard avait voté pour Cavaignac comme nous tous; il était exaspéré du succès du prétendant dont il ne connaissait pas encore la cousine, et un jour, chez la mère Morel, il s'exprima vertement, plus que vertement, sur le compte du prince-président, en l'appelant une moucheà...fiente(ombredeCambronne! pardon, j'ai faibli!). Augier, de sa belle voix grave, lui riposta vivement : ce Est-ce qu'il s'est posé sur tôt? » Et les rires éclatèrent, comme on le pense bien. Hélas! Augier était prophète: la mouche d'or devait se poser un jour sur le pauvre Ponsard.

L'humiliation de ce bienfait ne le corrigea pas : il recommença à jouer; il perdit encore, et cette fois-ci ce furent des amis qui lui tendirent la main et le dégagèrent. Mais il eut des jours

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d'angoisses et de remords terribles, avant qu'il eût avoué la triste vérité et que ses amis se fussent concertés pour le tirer de la peine. Je le vois encore rue du Pré-aux-Clercs, les rideaux tirés, dans une complète obscurité, ayant horreur du jour et parlant de se jeter à la Seine. J'allai trouver Bixio, qui avec cinq autres amis, à dix mille francs par tête, réunit la somme nécessaire, que Ponsard, d'ailleurs, leur remboursa ponctuellement : car il était l'honnêteté même, et à la moindre rentrée il ne songeait qu'à s'acquitter envers ses amis. Que de fois ne l'ai- je pas accompagné le soir au Théâtre-Français où il allait s'informer du chiffre de la recette, quand on jouait une de ses pièces ! Le hasard me fit le témoin d'un de ces remboursements. C'était la dernière année de sa vie; il succombait à la terrible maladie qui devait l'emporter, un cancer intestinal. Il ne quittait plus le lit. J'étais allé le voir dans sa petite maison de Passy quelques jours après la représentation de Galilée (mars 1 867). Je m'assis près de son chevet. Le pauvre malade prit un portefeuille contenant quelques billets de banque : « Dix mille francs, me dit-il, avec lesquels je pourrai éteindre la moitié de ma dette envers deux amis. » Il me pria en conséquence de vouloir prévenir les enfants de Bixio qu'il tenait cinq mille francs à leur disposition, destinant le restant à un autre de ses créanciers sauveurs. Je lui répondis que je con-

naissais trop les sentiments des Bixio pour ne pas prendre sur moi l'assurance qu'ils tiendraient à honneur de passer les derniers. J'achevais à peine de parler quand le prince Jérôme-Napoléon entra. Comme il faisait partie du syndicat amical des six sauveurs, Ponsard dit à Son Altesse combien il était heureux de pouvoir rembourser à moitié deux de ses créances, le priant d'accepter les cinq mille francs que je venais de refuser; le prince ne refusa pas, lui; il prit les billets et les mit tranquillement dans sa poche. Je restai stupéfait et je sortis indigné. Comment n'avait-il pas eu le même sentiment et les mêmes paroles que moi dans une pareille occurrence? N'était-ce donc pas à lui de passer le dernier? A quoi lui servaitil d'être altesse et sur les marches du trône?

Mais j'ai anticipé : revenons en arrière. Cette vie d'émotions extrêmes, de passions et d'orages, n'était pas faite pour la nature foncièrement droite et honnête de Ponsard. Ses amis le sentirent et lui aussi. Comment le sortir de ces écueils et l'empêcher de s'y briser tout à fait? Une jeune femme, à l'âme tendre et généreuse, se rencontra qui voulut entreprendre ce sauvetage en tendant la main au pauvre naufragé. Ponsard fut touché de cette grâce et de cette vaillance; il se reprit à la vie, à l'espérance, au travail. Le mariage eut lieu à une petite chapelle de la rue de Clichy. Le poète en frac bleu et pantalon gris, suivant

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la mode d'alors, conduisit sa jeune femme à l'autel, entouré de ses vieux amis. Une existence nouvelle recommença pour lui, dans la paix, le travail, la tendresse mutuelle, le bonheur enfin.

Ce bonheur fut court, hélas! comme tous les bonheurs humains : on eût dit que la destinée l'attendait là, et ne lui avait permis de refaire sa vie que pour la briser plus cruellement : une affreuse, une implacable maladie, le cancer, se déclara. Il ne put pas même assister à son dernier succès, Galilée, et la mort le prit tout vivant, en pleines forces, en plein talent, en plein bonheur.

Il fut très regretté, car il était sincèrement et tendrement aimé, et il le méritait. Notre connaissance, inaugurée à notre dîner Morel, s'était vite transformée en amitié. Je le rencontrais d'ailleurs souvent dans le monde, chez des amis communs : Bixio, Lamartine, Mme d'Agoult. C'est dans le salon de celle-ci qu'il fit sa dernière lecture, Galilée, malgré son état de souffrance déjà bien visible. J'avais de son amitié un témoignage qui m'était infiniment précieux. Il m'avait donné toutes ses pièces, au fur et à mesure de leur publication, chaque fois avec une dédicace amicale, et chaque fois la dédicace prenait une nuance plus affectueuse; la dernière était d'une tendresse et d'une estime vraiment touchantes. J'avais fait relier toutes ces brochures en un beau volume,

où je pouvais relire et montrer avec joie ce crescendo d'amitié. Je ne l'ai plus : la Commune l'a brûlé en 1871, avec tant d'autres trésors du cœur ou de l'art, ainsi que je l'ai déjà dit et déploré.

Ce qui nous avait rapprochés, outre une sympathie naturelle, c'était sans doute aussi et surtout la confidence que je lui avais faite de mes essais poétiques. Je crois l'avoir dit ailleurs, j'avais commencé un grand diable de poème fantastique, dans le genre de Faust et de éManfred. intitulé Stéphen, dont je n'ai publié que le prologue, et qui est resté inachevé. Avant de me hasarder plus avant, je voulus savoir si les morceaux en étaient bons, et je m'en ouvris un jour à Ponsard. Sans doute l'auteur de Lucrèce et de l'Honneur et l'cArgent n'était pas le juge indiqué pour se prononcer sur une œuvre d'un genre si différent, si exotique, dirai-je même. Je le choisis précisément à cause de cette incompétence apparente. Je désirais surtout savoir ce qu'il penserait de la forme, des vers, et j'étais curieux de voir l'effet que lui produirait le fond. Cet effet fut meilleur que je ne pouvais le prévoir. Ponsard m'encouragea fort, me fit quelques remarques de détail au crayon, et, en me rendant le manuscrit, me dit : « Avant tout, mon cher ami, il y a là un poète. » Puis il me fit quelques critiques dont je reconnus la justesse, mais dont je ne sus pas pro-

fiter, puisque l'œuvre resta inach i . . — i aussi bien.

Je consultai aussi Augier une autre fois, mais pour un autre . une r :i trois

actes et en vers, dont le sujet malh

lit antique. Augier me rendit le :

me disant rondement : « Tu la scène, et le fond n'est p nent con-

struit. » Il avait raison et je le sentis. Cependant je voulus tenter L'aventure air rer.

nié ma pièce et l'avoir rédv uivanc

le conseil de M. Legouvé, je la présentai au Théâtre-Français. Je fus admis î i'honr s la

lire devant le Comité, m. a mal que

sonfl ta :ce pour les auditeurs comme pour le lecteur, qui e nscience. Ré-

gnier était un de mes patiemment

les premières scène : tout à coup il se

chauffer Les pieds à la cheminée Tout en continuant de lire, je compris que que ma pièce ne pu; je me déu

d'en finir, en lisant encore plus vite et plus n:

Je fus refusé, en effet : la - . on

me fit pa- ins un petit cabinet attenant au

salon du Comité. La délibe bt pas

longue. Le directeur Thierry vint me déhvrei me dire do : ">mplimer.:5.

quemap:. ittéraii

mais que la science de la scène y : trop d I -

2fO SOUVEN'IRS LITTÉRAIRES

faut : « Laissez-moi venir à l'école chez vous, lui répondis-je, en me donnant mes entrées. » Il me les accorda sur-le-champ; c'est plus que ma pièce ne méritait.

Je ne sais si j'ai bien donné une juste idée de Ponsard, de cette nature attachante et modeste, de cette destinée touchante. Peut-être aurais-je dû ne pas rappeler ses faiblesses ; mais elles n'entachent en rien son caractère, ni son honneur : elles ne font que préciser l'image qui doit nous rester de l'homme et du poète. Je ne crois pas que la sincérité soit incompatible avec l'amitié et la piété que l'on doit aux morts. Quant au jugement sévère, au discrédit que la jeunesse actuelle inflige à ses œuvres, elle fait pour lui ce que nous avons fait pour Casimir Delavigne, et peut-être les fils ont-ils tort, comme leurs pères. D'où viennent ces ingratitudes, qui se succèdent comme les générations et les flots changeants de la mer? L'esprit a-t-il donc des modes comme la toilette? L'injustice est-elle le ferment indispensable de toute production nouvelle? La méconnaissance du passé est-elle la condition nécessaire de l'avènement de l'avenir? Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, et cela nous entraînerait trop loin. Pour ce qui regarde Ponsard, je crois que la cause principale de cette défaveur remonte à la forme choisie par lui dans ses comédies. L'alexandrin, malgré l'exemple de Molière et quelques brii-

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