‹ Souvenirs littérairesChapitre 13 sur 37 · RONSARD F. TAU G 1ER 2 ) I · texte numérisé non relu

RONSARD F. TAU G 1ER 2 ) I

lants succès de nos jours, est désormais complètement inapte à être la langue de notre comédie contemporaine. Depuis Marivaux et Beaumarchais, la cause est gagnée. Le vers, au théâtre, n'est plus possible que pour le drame et les grands sentiments. C'est le cothurne moderne de la haute poésie dramatique. Augier l'a compris après ses trois premières comédies, et, sauf deux brillantes exceptions, il n'écrivit plus que des comédies en prose, — et l'on sait avec quel succès.

Une profonde et inaltérable amitié unit ces deux poètes jusqu'au dernier jour, sans que jamais le moindre nuage, la plus légère ombre de jalousie se mêlât à leur rivalité. Ces amitiés-là sont l'honneur des lettres. Ils vécurent ainsi côte à côte, la main dans la main; mais quelle différence dans leur destinée! Autant l'existence de Ponsard fut agitée, orageuse, douloureuse, autant celle d' Augier fut calme, heureuse et cachée, consacrée tout entière à la vie intime, et surtout au travail et à son art. Sans doute, il ne traversa pas le théâtre et la célébrité en Eliacin. Il fut jeune, et il ne ressemblait pas pour rien à Henri IV. M. Villemain, qui n'était pas toujours indulgent, me dit un jour avec un certain accent dépréciateur et dédaigneux : « M. Augier est un homme de plaisir. — Oui, lui répondisse, comme Molière. » L'irascible secrétaire

2f2 SOUVENIRS LITTÉRAIRES

perpétuel me lança un regard terrible et me tourna le dos, oubliant qu'il était bossu. Je ne sais au juste ce qui s'était passé entre eux; mais M. Villemain n'aimait pas Augier, et celui-ci le lui rendait bien. « Je ne remettrai plus les pieds à l'Académie tant que ce vieux singe y sera, » m'avait-il dit un jour. — On raconte qu'à je ne sais quelle réception où Augier présidait comme directeur, et avait par conséquent à ses côtés le secrétaire perpétuel, M. Villemain se plaignit de sa santé, et eut l'imprudence de faire entendre à son voisin qu'il aurait bientôt à faire son éloge, vu qu'il ne tarderait pas à mourir : « Je ne vous le conseille pas ! » lui répondit Augier. J'aurais voulu voir la figure de M. Villemain à cette boutade. Et c'est peut-être là l'origine de leur brouille.

Le fond du caractère d'Augier fut la modération, le scepticisme souriant et la droiture; comme la raison, la mesure et le bon sens formaient la base de son intelligence et de son esprit étincelant et robuste. Il fut toujours un excellent camarade, un ami sûr, mais sans expansion, sans tendresse, du moins apparente, mais non sans dévouement. En politique, son scepticisme se déployait à l'aise, et on le comprend. Camarade de classe du duc d'Aumale, il devint l'ami du prince Napoléon-Jérôme, et le protégé de Napoléon 1 1 1 et de l'impératrice. C'est même à la représentation d'une de ses pièces à l'Odéon que se mani-

PONSARD ET AUGIER 2f}

festèrent les premiers symptômes d'opposition publique aux deux époux couronnés. Sauf une brochure sur le suffrage universel et une candidature au Conseil général, il s'abstint d'entrer dans la mêlée politique. Il se contenta d'y toucher dans ses pièces par la création de personnages qui resteront, au moins comme types de certains caractères modernes.

Nous ne nous sommes jamais perdus de vue : l'hiver, je le retrouvais à Paris; l'été, nous nous rencontrions parfois au bord des lacs delà Suisse, et le printemps, j'allais le voir à sa jolie maison de Croissy. C'est là qu'il finit, il y a trois ans, — déjà! — cette vie heureuse et glorieuse, entouré des soins et de la tendresse de sa famille et de sa digne et charmante femme, qui l'adoraient. Il eut deux convois, l'un à Croissy, intime, avec quelques amis et parents, et l'autre à Paris, avec toute la pompe due à un homme célèbre. J'assistai à tous les deux. Il repose dans le petit cimetière de La Ceile-Saint-Cloud, qui est caché au milieu de ces collines et de ces bois charmants.

Des amis de 1843, tro*s seulement restaient encore et assistaient à ce convoi; ils se serrèrent silencieusement et tristement la main au sortir du cimetière : c'étaient Meissonier, John Lemoinne et moi. Au moment où j'écris ces lignes, Meissonier a suivi Augier et John vient de les rejoindre : il n'en reste plus qu'un.

Je dirai peu de choses sur Meissonier, — et pour deux raisons : la première, c'est que si je parlais de l'artiste, il y aurait trop à dire, et l'on pourrait contester ma compétence; la seconde, c'est que, tout en me bornant à l'homme, je n'aurais rien à révéler de nouveau, rien de particulier et d'intéressant à signaler. Du reste, sur ce sujet, Alexandre Dumas a tout dit et d'une façon supérieure. Je l'avouerai d'ailleurs, — avec ou sans humilité, comme on voudra, — ce grand peintre ne fut jamais pour moi qu'un camarade : il était seulement l'ami de mes amis, mais, à proprement parler, il ne fut pas le mien. Nos natures sympathisaient peu; nous n'avions pas le même caractère, ni la même éducation, ni les mêmes idées. Par exemple, je n'ai jamais pu lui faire comprendre, à la dernière Exposition, que lui, président du jury des récompenses, ne pouvait pas se décerner des prix à lui-même; que la France, qui recevait l'Europe et ses artistes, devait s'effacer et se mettre hors concours; que c'était une règle de savoir-vivre et d'hospitalité; enfin qu'on ne devait jamais être juge et partie. Il ne voulut rien entendre, il se fâcha, prétendit qu'il était meilleur patriote que moi, et que la France devait affirmer toujours et partout sa supériorité, etc. Il ne voulut jamais en démordre, se mit en colère, et comme nous déjeunions ensemble au café Caron avec Camille Depret, il jeta sa serviette

PONSARD ET AUGIER 2 f f

sur la table, prit son chapeau et sortit en maugréant. Je dirai plus : outre cette différence dans la manière de voir, j'ai cru toujours distinguer chez Meissonier un sentiment particulier à mon égard qu'il avait peine à dissimuler, je veux dire une certaine surprise et un mécontentement secret de me voir, moi inconnu, sans titre et sans gloire, accueilli et traité d'égal à égal dans cette intimité de jeunes gens célèbres, qui sans doute, à son sens, devaient former une espèce d'Olympe ouvert seulement à des dieux. Il n'en fit pas moins mon portrait, — non par amitié, mais à la suite d'un pari qu'il perditcontre John Lemoinneetmoi. Il s'exécuta galamment. Je n'ai qu'un regret, c'est qu'il ne se soit pas contenté d'un simple crayon, au lieu d'un petit portrait à l'huile. Car je trouve qu'il affligeait ses portraits à l'huile d'une teinte un peu trop brique. John et moi, nous nous en sommes ressentis. Dans ce portrait, j'ai l'air d'un jeune ivrogne et John d'un vieux juif. A cette date (1846) j'avais vingt-sept ans et John trente et un. Il y a deux ans, en 1891, c'est-à-dire quarante-cinq ans après, comme j'étais un jour chez John Lemoinne et que je regardais son portrait, il me dit avec son ironie tranquille : « Il commence à me ressembler, ne trouves-tu pas? »

Je ne voudrais pas laisser le lecteur sur ces derniers détails, qui pourraient prendre à ses yeux l'apparence — très fausse — de mesquinerie et

de rancune à l'égard de Meissonier. J'aime mieux finir en racontant qu'ayant été voir chez Petit l'exposition qu'il y fit de son œuvre presque complète, peu d'années avant sa fin, j'en sortais ébloui et transporté de tant de labeur, de volonté, de talent et de chefs-d'œuvre accumulés, quand je rencontrai le maître. Je lui dis mon impression avec chaleur en lui serrant la main : « Ce n'est pas seulement l'honneur de votre vie qui est là, lui dis-je, c'est l'honneur et la gloire de notre école moderne. » Le dieu parut content.

Il était le plus petit — par la taille — de notre réunion. John Lemoinne même était plus grand; mais Meissonier avait la carrure d'un athlète et John la gracilité d'un éphèbe. C'est avec Lamennais le plus mince, le plus frêle exemplaire de notre humanité que j'aie connu: je parle de John Lemoinne. Il avait le front superbe, de beaux yeux où, par moments, le regard trahissait la sensibilité de son cœur que toute sa tenue cherchait à démentir; une tenue de jeune Anglais réservé et froid qui lui venait de son origine maternelle sans doute. Il tenait de cette même origine le trait d'humour et d'ironie un peu âpre parfois qui traversait son esprit, très français du reste. Son style est un modèle de clarté, d'élégance et de force incisive. Nous avons eu beaucoup de peine à lui faire réunir quelques-uns de ses articles de Revue pour les publier. Ils ont paru sous le titre

PONSARD ET AUOIER l')']

d'Essais de critique et d'histoire. Ces deux volumes renferment de petits chefs-d'œuvre. Qui les connaît dans le grand public? Mais il était de L'élite et ne s'adressait qu'à l'élite. Cependant sa voix dans les grandes circonstances perçait le bruit de la mêlée et portait la vérité au loin, quelque périlleuse qu'elle fut. Nul ne connaissait mieux que lui l'Angleterre, l'Italie et l'Espagne; car dans ce temps-là on ne s'improvisait pas journaliste. Comme l'a dit si bien, au lendemain de sa mort, un de ses plus dignes successeurs, Francis Charmes, a il a été l'exemple et l'honneur du journalisme autant par son talentque par son caractère. » Sa conversation était simple, enjouée, pleine de traits incisifs et rapides. Il ne cherchait jamais à produire de l'effet, à éblouir par une voix ou une verve éclatante, comme tant d'autres causeurs renommés, encore moins à poser en oracle avec quelques profondes maximes. Il était naturel et naturellement spirituel. Combien de ses mots ont fait leur chemin dans le monde, et souvent sous des noms d'emprunt! La fameuse phrase : « La France est assez riche pour payer sa gloire, » est de lui et non de M. Guizot, à qui on continuera de l'attribuer encore et toujours.

Il avait le cœur grand et bon, qui s'exprimait par des actes et non par des paroles. J'en citerai une preuve qui m'est personnelle. Quelqu'un qui le touchait de très près, son frère ou son neveu,

se mariait le jour même et à l'heure où avait lieu une élection à l'Académie; c'était celle où j'étais candidat. Il savait bien que je ne serais pas élu ; mais il m'avait promis sa voix, et il voulut tenir sa parole, en venant à l'Académie, et il renonça à être le témoin du futur pour ne pas manquer à un ami. Ce même jour, un autre ami, Mézières, frappé parla plus cruelle des douleurs, eut le courage de quitter son foyer désolé pour m'apporter aussi sa voix et la preuve de son attachement. De pareils témoignages ne valent-ils pas une élection heureuse?

Que de fois n'ai-je pas été voir John au Journal des Débats, dans la petite chambre de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, où il composait ses articles! Cette entrée sordide de la vieille maison, cet escalier carrelé où deux siècles ont amassé leur poussière humide, cette odeur d'imprimerie et de bureaux obscurs me faisaient pénétrer comme dans un autre monde. Nous sortions ensemble, et je respirais avec délices, dès le seuil, l'air et la lumière qui caressaient la colonnade du Louvre. Nous allions au jardin des Tuileries voir les enfants jouer, ou aux Champs- Elysées passer les belles dames dans leurs fringants équipages ; nous parlions de liberté, de la France, de l'avenir. Nous étions jeunes alors.

Cher John! c'est par toi que je veux clore ces pages consacrées à nos réunions d'autrefois, toi

PONSARD ET AUGIER 2 f 9

(jue j'ai aimé pendant plus de quarante ans, toi qui m'aimais avec cette sensibilité que tu t'efforçais en vain de cacher; car tu avais cette pudeur des âmes fières que le monde croit hautaines et froides, et qui ne se révèlent que dans l'intimité et par le dévouement. Le monde a connu ton rare esprit, tes connaissances variées, ton talent exquis d'écrivain, ton sentiment de l'honneur, ton courage devant l'opinion et devant l'émeute triomphante. Mais moi, j'ai connu ton cœur, et il était à la hauteur de ton esprit et de ton caractère. Enfin, cher et tendre ami, tu es mort pauvre! Et le temps présent n'a-t-il pas fait de cette simple phrase le plus magnifique des éloges? Dors en paix! Ta cendre est à peine refroidie. Si je n'ai pas pu te rendre les devoirs suprêmes et t'accompagner à ta dernière demeure, comme je l'ai fait pour Ponsard, Augier, Hetzel, mes regrets et mes larmes t'ont suivi de loin. J'étais avec ta digne femme et tes chères enfants, au premier rang de ceux qui te pleuraient. Ma pensée reste agenouillée sur ta tombe et la visitera souvent... Turpureos spargam flores!

QUcATUO\ FÉéMIU^l^

g^-^/T"»*) fX>

o i l a bien des chapitres, tous ou presque tous consacrés à des hommes plus ou moins célèbres; ne serait-ce pas une honte pour moi, et pour notre génération, si j'étais forcé de m'en tenir à cette seule moitié de l'espèce humaine, et si, après Mme Sand, je ne pouvais pas faire une place dans ces Souvenirs à des femmes célèbres ou illustres? Grâce à Dieu, j'ai eu le bonheur d'en connaître quelques-unes, — sans parler des vivantes, — de les voir de près, de les aimer, et même d'en être aimé. Et pour que ce dernier mot ne fasse pas sourire et ne prête pas à l'équivoque, je commen-

QUATUOR FÉMININ 26 l

ccrai cette série par le portrait de la plus honnête et la plus vaillante des femmes, Mme Tastu.

Elle était déjà âgée, infirme et bien lasse quand je l'ai connue; mais l'intelligence, la droiture et la bonne conscience rayonnaient dans ses grands beaux yeux, qui devaient, hélas ! se voiler bientôt. Il y avait déjà longtemps qu'elle ne publiait plus rien : mais le poète survivait en elle à toutes les vicissitudes de sa vie errante et aux atteintes de la vieillesse. La source divine qui avait enivre sa jeunesse coulait toujours sous les glaces de l'âge et continuait à charmer ses heures; mais elle coulait silencieuse. Le monde ne l'entendait plus et ne connaissait plus sa voix; son fils seul et ses amis en recueillaient les échos. Chose rare et peut-être sans exemple, jamais elle n'avait été plus poète. Son talent n'avait fait que grandir et se développer dans l'ombre où le sort avait enseveli sa vie. J'espère en fournir la preuve tout à l'heure.

C'est à Paris que je vis, pour la première fois, Mme Tastu, et le milieu dans lequel je la rencontrai est si curieux, si éloigné de toutes les idées qu'éveille ce mot de Taris, que je crois devoir m'arrêterici pour le dépeindre. Cette parenthèse pourra servir à l'instruction de la province et de l'étranger; elle pourra même rectifier l'opinion de quelques Parisiens endurcis, et trop exclusifs, qui ignorent de combien de mondes différents

se compose cet univers étrange qui a nom Paris.

IL y a de tout à Paris, même de la province, — si l'on veut entendre par province la vie honnête, l'amour de la famille, les vertus patriarcales et le tranquille bonheur de la vieille bourgeoisie française, — mais, bien entendu, sans y joindre les étroitesses de la petite ville; on n'habite pas impunément la grande, et rien n'empêche à Paris d'être à la fois très intelligent et très honnête, — heureusement pour la France. Ma bonne étoile m'avait fait rencontrer cette province parisienne dans la famille d'un de mes camarades du ministère. Léon Chazal, surnuméraire comme moi vers l'an 1842, m'avait présenté à ses parents. Son père était un peintre de fleurs fort distingué, très estimé, à figure fine et recueillie : le profil d'Érasme par Holbein le rappelle étonnamment. Sa mère était l'amie intime de Mme Tastu et de Mme Saint-Saëns. Ces trois dames, veuves toutes trois de bonne heure, unies depuis longtemps par la plus tendre intimité, consacrèrent leur vie entière à l'éducation de leurs enfants. Leur pensée unique et journalière fut de leur former le cœur et l'esprit, et d'en faire des hommes; elles y réussirent pleinement. Des deux fils de Mme Chazal, l'un devint un peintre distingué comme son père, et l'autre un de ces directeurs de ministère qui sont la force et l'honneur de l'administration

française. Le fils unique de Minc Tastu devint consul général et ministre plénipotentiaire. Celui de Mme Saint-Saëns est ce que Ton sait, le plus original et le plus savant de nos compositeurs : il est Camille Saint-Saëns.

Ces trois familles se réunissaient souvent à l'atelier des Chazal, rue Carnot; on jouait la comédie, on dansait. Il n'y a pas de plus charmant salon qu'un atelier, quand on sait le transformer en salle de bal ou de théâtre. Rue du Jardinet, chez Mme Saint-Saëns, on faisait de la musique, — naturellement, — on exécutait les œuvres du jeune Camille, qui préludait alors, par des concertos et même des symphonies mélodiques dans le genre de Mozart, à la magnifique symphonie en ut mineur de sa maturité et à Samson et T>alila. Mme Tastu nous invitait à dîner pour célébrer la Saint-Eugène, la fête de son fils, et nous récitait au dessert quelques vers inédits ou composés pour la circonstance. Rien de simple, de bon et de charmant comme ces réunions. Les jeunes femmes des deux frères Chazal vinrent plus tard y apporter un renouveau de gaieté, de charme et d'esprit. Rue Carnot, à l'atelier, les jeunes amis amenaient leurs soeurs : peu d'apprêt, nulle prétention, nulle rivalité; la simplicité de la province relevée par l'élégance de Paris et le goût de l'art. Quelles bonnes soirées j'ai passées là ! Quels déguisements fantastiques, soit pour les

bals costumés de la mi-carême, soit pour les charades ou les bouffonneries théâtrales improvisées ! On s'amusait pour s'amuser, pour se délasser des travaux du jour; on était jeune, on était gai, heureux; et les trois mères ravies assistaient avec joie et orgueil aux gaietés bruyantes de leurs enfants.

Toutes les trois avaient la même élévation morale, le même bon sens si rare, ce sens qu'on appelle commun et qui l'est si peu; Mnie Chazal avec plus de bonhomie dans la finesse, Mme Saint- Saëns avec plus d'inattendu et une allure plus primesautière, Mme Tastu avec plus d'ampleur d'intelligence, plus de culture et de dons naturels. Sa vie errante à la suite de son fils, jeté aux quatre coins de l'horizon par les exigences de sa carrière diplomatique, avait encore élargi son horizon intellectuel. D'une nature pondérée, raisonnable, elle n'était pas calme : elle ressentait tout fortement; on n'est poète qu'à ce prix; vive, très vive, passionnée pour ses idées et la justice, elle apportait dans la discussion une franchise ardente, pour ainsi dire, et j'ajouterai même quelque chose de dominateur qui eût semblé toucher presque à l'intolérance si elle n'eût été la modestie et l'équité en personne. Son esprit était viril, et sa conversation pleine, forte, nourrie, dépassait de beaucoup l'idée qu'on pouvait se faire d'elle d'après ses premières poésies. C'était,

il est vrai, des poésies de jeune fille, et l'histoire en est curieuse. Je ne sais si Sainte-Beuve l'a contée : je n'ai pas ses Tortraits sous la main. En tout cas, la voici.

Son père, M. Voïart, fier du talent de sa fille, avait publié, sans la prévenir, quelques-uns de ses premiers vers. La jeune poétesse tout étonnée, et sans doute fâchée de cette indiscrétion paternelle, écrivit une fort belle lettre à son père, où elle lui posait nettement le dilemme suivant : Veut-il une fille qui se marie un jour? alors, qu'il s'abstienne d'appeler le jugement du public sur des essais incomplets. Ou bien veut-il une fille qui devienne célèbre? alors, elle ne se mariera pas, elle travaillera : « Et j'aurai du talent, je te le promets,» ajoutait-elle vaillamment. M. Voïart ne put s'empêcher de montrer cette lettre à l'éditeur du journal qui avait imprimé les vers de sa fille. Citait M. Tastu; il fut si frappé de la ferme et droite raison contenue dans cette lettre, qu'il demanda à être présenté à Mlle Voïart, \et qu'il l'épousa. \

Le mariage n'empêcha pas Mme Tastu de produme^encore des œuvres poétiques : mais, femme et mèreTeHe^ne put consacrer à la muse que de rares instants et unç/faible part de son âme. Elle traversa dès lors la publicité, modestement, pudiquement voilée, ne donnant au monde que ce qu'une~hônnête femme peut lui donner, et gar-

dant pour les siens et ses amis tout ce qu'une fière et tendre nature possède de trésors réservés. Il y eut là sans doute un sacrifice: mais il fut bravement accepté et fidèlement accompli. La noble femme ne le regrettait même pas; elle disait avec une candeur touchante : « Mon talent eût été peut-être plus grand, si je n'avais pas été épouse et mère : car ce que Molière a dit de la peinture s'applique encore mieux à la poésie :

Et les emplois de feu demandent tout un homme. »

J'ai fait allusion à sa vie errante; elle commença de bonne heure. Son fils étant consul de France à Saint-Sébastien, quelque temps avant les mariages espagnols en 1847, elle alla le voir, et elle assista aux fêtes données à l'innocente Isabelle qui était venue prendre les bains de mer à Saint-Sébastien avec sa mère et sa sœur, la future duchesse de Montpensier. Mme Tastu eut là l'occasion de vérifier la définition de Voltaire : « Les Basques sont un petit peuple qui danse au haut des Pyrénées. » Elle aimait à raconter les impressions de ce premier voyage : des villages entiers descendant des montagnes en dansant et en chantant, les bœufs blancs aux cornes dorées traînant les matériaux des pavillons destinés aux princesses; les corbeilles de fleurs, les vols de colombes venant se poser sur les genoux de la

jeune reine, les acclamations de ce peuple enjoué, et tout cela au milieu des danses et des rires. Une lettre de son mari la rappela à Paris : M. Tastu était tombé malade; il mourut deux ans après.

En 18^0, elle allait rejoindre son fils, consul à Larnaca, dans l'île de Chypre. Cet Orient si cher aux poètes modernes, visité et chanté par les plus grands d'entre eux, cet Orient qui fut le rêve de notre jeune génération, la charma à son tour dès le début. Cette vie si nouvelle, plus libre désormais, surtout le bonheur de la passer tout entière avec son fils, la ramenèrent aux inspirations et aux goûts poétiques de sa jeunesse. Elle se remit à chanter, mais avec un art plus savant et un accent plus ferme. On en jugera quand ses Toésies posthumes seront publiées. Je ne doute pas qu'il n'en soit de Mme Tastu comme d'Alfred de Vigny, et que ses derniers vers ne paraissent les meilleurs.

Mais tout n'est pas rose, — même en Orient; — elle eut à souffrir des fièvres qui régnent toujours à Chypre, et elle en fut presque terrassée. Par bonheur son fils fut nommé à Jassy, et ils purent rentrer en France avant d'aller en Moldavie. C'était l'époque de la guerre de Crimée ; les provinces danubiennes étaient envahies par les Russes; les agents politiques de France et d'Angleterre durent se retirer devant eux, — ou

plutôt devant leurs injonctions formelles. Eugène Tastu, obéissant aux ordres de son ministre, s'arrêta à Lemberg en Galicie, pour attendre les événements. Le voyage de Jassy à Lemberg par Czernowitz, dans une mauvaise calèche juive, traînée par trois chevaux, fut extrêmement pénible. Il dura vingt-quatre heures, et il faisait vingt degrés de froid. Je me souviens aussi de cet hiver; car un mois plus tard, en janvier 18^4, je faisais le même voyage en sens inverse et par trente-deux degrés de froid. Je comprends mieux que personne ce que souffrit la pauvre Mme Tastu ; elle ne cessait de répéter à son fils : « Que j'ai froid aux yeux! » Ni l'un ni l'autre ne pouvait comprendre alors le sérieux de cette plainte et quelle gravité l'avenir lui donnerait. Ce voyage devait lui coûter la vue.

Je n'eus pas le bonheur de la rencontrera cette époque; elle quittait la Moldavie au moment même où j'y arrivais pour remplacer le prince Soutzo, comme secrétaire intime de l'hospodar de Moldavie, S. A. Grégoire Ghyka. Elle passa l'hiver à Paris, tandis que son fils regagnait seul son poste à Jassy, les Russes ayant enfin évacué les Principautés durant le siège de Sébastopol. Les jours que j'ai passés à Jassy avec Eugène Tastu m'ont laissé de bien chers souvenirs; j'ai cherché à les rendre dans un livre qui est écrit, mais qui ne paraîtra qu'après moi. Quoique ces jours-là

soient déjà bien lointains, j'y parle en toute liberté de plusieurs personnes dont les enfants vivent encore. J'y parle aussi trop de moi-même sans doute, mais j'ai mes raisons pour cela, comme on le comprendra en me lisant. On verra la tendre amitié qui réunissait alors au consulat de France Basile Alecsandri, Jean Cantacuzène, Tastu et moi. La France régnait alors en Moldavie sans conteste, d'abord par cette intelligente jeunesse moldave, toute française de cœur, que dirigeait le consul, et puis surtout par le prince que je maintenais avec Tastu dans la ferveur de ses aspirations libérales et de son dévouement à la France. Que les temps sont changés depuis que Napoléon III a eu l'étrange idée de mettre sur le trône de ces beaux pays un Hohenzollern! Il était dit que, même à cette époque et en petit, cette grande incapacité serait déjà fatale à notre influence, en Orient comme partout. Cette douce intimité fut brusquement interrompue par la nomination de Tastu à Bagdad comme consul générai : l'hospodar de Moldavie m'ayant chargé d'une mission près de la Sublime Porte, j'eus le bonheur de pouvoir accompagner mon ami jusqu'à Constantinople. Ce voyage fut fort accidenté; il nous fallut traverser la Dobroudja et côtoyer le Danube dont les deux rives opposées étaient occupées par les armées turque et russe; nous pûmes enfin gagner la Sulina, nous embar-

quer et arriver à Stamboul, où M. Thouvenel nous fit le meilleur accueil; mais ce ne sont pas mes voyages que j'ai à raconter ici; c'est celui de Mme Tastu. Elle s'embarqua à Marseille pour rejoindre son fils à Smyrne, et de là tous les deux s'acheminèrent pendant un mois par terre, et pendant dix jours en kellek sur le Tigre, pour gagner enfin Bagdad. De nouvelles épreuves attendaient là nos pauvres amis. Ces longs voyages, ces fatigues excessives au pays du soleil, avaient achevé ce que le froid de la Bukovine avait si tristement commencé : la vue de Mme Tastu baissa de jour en jour; bientôt elle ne vit plus qu'une partie des objets, puis une ombre grise les enveloppa, enfin une heure vint, une heure lamentable! où la pauvre mère dit doucement à son fils, et le cœur déchiré : « Je ne te vois plus, mon enfant. »

Ils passèrent ainsi trois ans à Bagdad, seuls, parqués loin du monde, n'ayant pour société que le chancelier du consulat qui était Français; un détail dira tout : Mme Tastu était la seule femme européenne de la ville. La pauvre aveugle n'avait donc personne à recevoir; nulle distraction à attendre. Cette double solitude, faite à la fois par la cécité et par l'éloignement, ne pouvait être supportée que par une âme forte et profonde comme la sienne, habituée à la vie intérieure et heureusement visitée par les rêves de la poésie.

La délivrance arriva enfin, — du moins la délivrance d'une partie de ces misères : E. Tastu reçut la nouvelle de son changement; il était nommé à Belgrade. Il revenait en Europe, sa mère et lui rentraient dans le monde civilisé. Quelle joie! — oui, mais que de peines encore les attendaient avant de toucher au but! C'était l'époque des massacres de Damas, et la route de terre était interdite. Nos deux exilés partirent pour l'Europe en s'embarquant sur le bateau du consulat anglais qui descendait le Tigre et qui les déposa à Bassorah, — de là à Bouschir, sur la frégate anglaise en station dans le golfe Persique; puis, après un mois d'attente, il leur fallut descendre jusqu'à Bombay, remonter jusqu'à Suez dont l'isthme n'était pas encore percé, y prendre le chemin de fer jusqu'à Alexandrie, où ils purent enfin s'embarquer pour Marseille, et, comme me le disait un jour Lamartine, « Marseille, c'est le quai de la France! »

A Paris, à peine reposée de ces longs voyages, à travers tant de peuples étrangers dont elle ignorait la langue et ne voyait pas les visages, Mme Tastu eut à subir l'opération de la cataracte sur les deux yeux, qui ne réussit qu'à moitié : elle ne recouvra qu'un œil, et encore par quelles souffrances continues ce succès fut-il acheté! Son fils avait dû regagner son poste en la confiant aux soins de ses amis. Je la vis souvent durant cette

cruelle période; je lui servais parfois de lecteur. C'est par moi qu'elle connut ainsi les dernières poésies de Mme Desbordes-Valmore, pour qui elle avait la plus grande admiration; une tendre amitié avait uni ces deux poètes dont les âmes étaient aussi différentes que les talents. Il y aurait un beau parallèle à faire de ces deux natures si diversement exquises : l'une toute à la raison, au devoir; l'autre vibrant comme une harpe éolienne à tous les vents de la passion et de l'inquiétude. Un autre le fera. Achevons la vie de Mme Tastu et son odyssée : qui le croirait? celle-ci n'est pas encore finie.

En 1861, elle repartit avec son fils pour Belgrade. Là, à la suite d'une émeute, les Turcs bombardèrent la ville; il fallut déménager, et au milieu d'un bombardement la chose est encore plus difficile, plus désagréable que d'habitude; à travers mille dangers, son fils parvint à l'établir à Semlin, sur la rive gauche du Danube, où elle resta jusqu'à la pacification qui délivra Belgrade de sa garnison turque. En 1863, Eugène Tastu étant nommé agent politique en Egypte, sa mère l'y suivit. Là, à Alexandrie, elle eut des jours calmes, et elle eut le plaisir de voir et d'accueillir sous le drapeau de la France tous les voyageurs de distinction qui venaient visiter l'Egypte, et qui tous gardèrent d'elle et de son hospitalité les meilleurs souvenirs. Je citerai entre autres le prince

Napoléon, le prince Murât, le duc de Luynes, MM. de Vogiié et de Saulcy. L'Egypte fut la dernière étape de Mme Tastu : elle revint à Paris, en 186^, avec son fils nommé ministre plénipotentiaire et mis en disponibilité; elle y subit le siège, puis ils se retirèrent à Palaiseau où, entourée jusqu'au dernier jour de l'amour de son fils et de la tendresse de ses amis, elle finit, dans le calme des champs et la paix du cœur, cette vie si agitée, si errante, le 1 1 janvier 188^.

J'ai promis de donner une idée et comme un avant-goût de ses Toésies posthumes. Je ne puis mieux faire, il me semble, qu'en transcrivant ici une pièce qu'elle nous récita à l'un de ces dîners de famille où les amis avaient aussi leur place. Elle porte la date du Ier janvier 1869, une ann^e avant la date terrible, avant le siège de Paris et la Commune, et je la copie en janvier 1893, au moment où la France piétine dans la boue et les ténèbres, sans voir le droit chemin et l'issue. Che la diritta via era smarrina, dit Dante. Elle a plus que jamais besoin d'entendre de fermes et nobles accents comme ceux que je vais lui révéler :

XEMEWBEIU

kAux amis, le Ier janvier iSùg.

Heure dernière de l'année, Tu n'es plus celle que ma voix,

Aujourd'hui faible et surannée, Se plut à chanter autrefois !

Hélas! chaque jour nous enlève Quelque parcelle du beau rêve Que garde l'avenir jaloux.

Après eux l'espoir et le doute Ne laissent qu'un mot sur la route :

Souvenez-vous !

Oui, des leçons trop tôt venues, Des nœuds trop souvent déliés, Des vérités trop tard connues, Des devoirs trop vite oubliés, De tout ce qui passe sur terre, De tout ce qui dort au-dessous, De tout ce qu'il faut dire ou taire, Souvenez-vous !

Car voici le mois de colère, Le sombre, le terrible mois Qui, sous le glaive populaire, Voit tomber les têtes des rois !

Ici, la pieuse victime Nous jette un pardon magnanime; Là-bas, deux mots trop faits pour nous L'un, Ne touche^ pas à la hache!

L'autre, où le mystère se cache :

Souvenez-vous !

Ah ! ne touchez pas à la hache !

Malheur à qui lève le bras !

Car le sang nous lègue une tache Qui creuse et ne s'efface pas.

Loyaux enfants d'une patrie Moins souvent frappée et flétrie Par des traîtres que par des fous, De peur que cette tache noire Ne salisse encor notre histoire, Souvenez-vous !

Jeunes femmes, dans vos familles, Où tant d'espoirs vous sont commis, Faites des mères de vos filles, Faites des Français de vos fils !

Vous qui m'écoutez, jeunes hommes, Songez que le temps où nous sommes Du bien fait la tâche de tous; Haines, regrets, vaine espérance, Oubliez tout! mais de la France Souvenez-vous !

Qui sait si dans son cours rapide L'année, à son prochain retour, Ne verra pas ma place vide Au banquet qui marque ce jour?

Alors, si du cœur à l'oreille Quelque chose monte et réveille Comme un écho lointain et doux, Amis, de cette vieille mère, Qui vous aima, qui vous fut chère, Souvenez-vous !

Mme Tastu n'était pas républicaine; elle tenait avant tout au principe d'autorité, qu'il s'appelât Bourbon ou Napoléon; nous avons eu bien des discussions là-dessus, et de fort vives parfois, mais l'amour de la France nous réunissait, et je n'oubliais pas qu'elle avait été la première, dans sa jeunesse, à chanter la Liberté et la Patrie (voir les Oiseaux du sacre et le Serment des Suisses), quand des poètes qui sont devenus depuis les coryphées de la démocratie triomphante chantaient encore les lys et la royauté reconquise. Cette pièce de T^emember, avec sa fin si touchante, nous émut

profondément : je me rappelle encore que lorsqu'elle eut fini de nous la dire avec sa voix tremblante, à la fois grave et attristée, tout le monde se leva pour aller l'embrasser. Elle fut aussi surprise que touchée de son succès, et je veux la quitter enfin sur ce souvenir qui, je l'espère, donnera d'elle à la jeune génération une image moins effacée, plus virile et plus digne de cette noble et généreuse nature.

Mme Tastu était de taille moyenne, assez replète, elle avait un front superbe, de beaux yeux trop saillants, le nez aquilin : Mlle Meyer a fait d'elle, jeune encore, un beau portrait où l'on retrouve la touche et le charme de Prud'hon.

En passant maintenant à Mme d'Agoult, j'ai l'air d'avoir cherché un contraste. Rien de plus dissemblable, en effet, que ces deux figures et ces deux destinées; mais ce n'est pas ma faute si je les rapproche ainsi; les oppositions sont données par la vie avant d'être recherchées par l'art.

Je n'ai connu Mme d'Agoult que dans sa vieillesse : elle avait de beaux cheveux blancs relevés à la Marie Stuart, des yeux bleus restés très jeunes, un grand air qui lui prêtait une taille plus élevée que sa taille réelle. Le trait dominant de toute sa personne était une distinction apprise, soigneusement entretenue, ajoutée à celle qu'elle tenait de la nature. Tout dans sa manière d'être et de paraître trahissait l'art; et, en effet, l'art

qUATUOR FÉMININ 277

joua un grand rôle dans sa vie comme dans ses écrits. Il en résultait au premier abord une certaine impression qui refroidissait l'atmosphère autour d'elle, du moins pour les personnes qui prisent avant tout le naturel. Mais l'accueil était si flatteur, si nuancé, que le charme opérait quand même. Puis on se sentait immédiatement en présence d'une vaste culture et d'une intelligence supérieure. En quelques mots ailés, rapides, on arrivait vite aux sommets avec elle. Rien de charmant comme un tel entretien : ce mélange de grande dame et de penseur, cette grâce mondaine et féminine jointe à la profondeur du philosophe et à la sagacité de l'historien, donnait un imprévu, un piquant, un intérêt singulier à sa conversation. Elle le savait et en jouait, en jouissait elle-même visiblement, comme le fait tout grand artiste qui excelle dans son art. Je ne sais ce qui avait attiré son attention sur moi, peut-être la publication de ÏElkovan dans la T{evue des VeuxzMondes; en tout cas, vers iS<8, un de ses amis, qui était aussi le mien, Edmond Adam, m'invita de sa part à venir la voir le dimanche, dans l'après-midi, où elle recevait le tout-Paris d'alors, — du moins celui de l'opposition à l'Empire. Elle habitait, à cette époque, un petit hôtel près de l'Arc de Triomphe, qu'on appelait la ^Maison T{ose. Je fus si bien accueilli que je devins bientôt un de ses plus assidus visiteurs du dimanche.

Le monde qu'on y rencontrait était, en effet, bien intéressant; il réunissait — ce qui est rare dans nos salons — le choix, la variété et la valeur personnelle. Peu de femmes, mais toutes remarquables par leur beauté ou leur intelligence, comme Mmes de Brimont, de Pierreclos, Adam, Coignet, de Gérando, Gagneur, Ponsard. Quant aux hommes, ils étaient légion; je ne pourrais suffire à ce dénombrement : son frère le comte de Flavigny, le prince Napoléon, Grévy, Michelet, Ollivier, Dupont- White, Mézières, Renan, H. Martin, H. Carnot; puis les rédacteurs en chef de journaux ou de revues, Nefftzer, E. Scherer, Guéroult, Peyrat, Ch. Dolifus; des étrangers de passage à Paris, comme lord Houghton, ou des amis de Mazzini; des poètes comme A. de Vigny et Ponsard; des compositeurs comme Massenet à son aurore; que sais-je encore? J'en oublie. Et derrière ce groupe de visiteurs dominicaux, deux ou trois dévouements de tous les jours, de toutes les heures, comme E. Ollivier et surtout comme Tribert et Ronchaud, qui plus tard vinrent demeurer dans la même maison que Mme d'Agoult et former autour de sa vieillesse une façon de phalanstère de l'intelligence et de l'amitié. Louis de Ronchaud — et je suis heureux d'avoir l'occasion de parler de cet homme si modeste, si distingué, qui n'a pas déballé, lui aussi — avait connu Mme d'Agoult quand il avait vingt ans et

qu'elle habitait Genève avec Liszt, et depuis cette époque il lui avait voué un culte — désintéressé — qui ne s'est jamais démenti. Sous des dehors ingrats, il cachait un esprit très fin, très cultivé, et surtout un cœur très tendre, avide de dévouement. Il se partageait en ce moment entre Lamartine et Mme d'Agoult. Celle-ci acceptait ce culte, dont elle était trop sûre, avec l'indifférence, je dirais presque avec l'ingratitude d'une Olympienne. Je me permettais un jour de le lui reprocher : « Bah ! il est encore trop heureux, » me répondit-elle avec cette cruauté qui n'appartient qu'aux femmes et aux dieux. Une autre fois que je lui dépeignais son fidèle et trop modeste ami emporté dans l'immortalité malgré lui, entre elle et Lamartine, elle se mit à rire de l'image : « Voilà sa récompense, » dit-elle, très flattée au fond d'être ainsi mise dans l'empyrée à côté du grand poète. Elle sentait cependant tout le prix de cet admirable dévouement; car elle dédia à Ronchaud ses Souvenirs dans une préface touchante où, chose rare chez elle, il y a même de l'émotion.

J'ai mêlé ici, dans cette énumération des élus de ces réunions dominicales, ceux de la Maison Rose et ceux de la rue Circulaire qui suivirent, et enfin ceux de la rue du Général-Foy, où Mme d'Agoult transporta son salon, et ce que j'appelais ses Vêpres laïques, qui durèrent jusqu'à sa mort.

A la Maison Rose, ses deux filles, Mmes de Charnacé et Blandine, qui devint bientôt Mme É. Ollivier, faisaient les honneurs avec elle et offraient la tasse de thé sacramentelle aux habitués. Peu de conversations générales; on se fragmentait en petits apartés; rien ne ressemblait moins aux conférences ou aux conciliabules politiques, quoique la politique y jouât le premier rôle. Sous l'Empire, il fallait bien parler à huis clos, puisqu'il n'y avait pas de tribune et que la presse était muselée. Je l'ai dit, rien ne peut donner à la génération présente, grandie dans la licence, l'idée de la compression d'alors. On ne se séparait qu'à l'heure du diner; on redescendait les Champs- Elysées par petits groupes, deux à deux ou à trois. Que de fois ne suis-je pas revenu avec Dupont-White, Nefftzer, Ch. Dollfus ou H. Carnot! Ce dernier me frappait par sa modestie touchante : on eût dit qu'il ployait sous le poids du grand nom qu'il portait; il me rappelait par son attitude celle des petits-fils de Lafayette qui avaient été mes camarades de classe, et celle des petits-fils de Gœthe que j'avais connus à Rome. Ni Carnot, ni Dupont-White, quand nous passions devant le palais de l'Elysée, ne se doutaient que leurs enfants, à tous deux, y seraient un jour à la place d'un Bonaparte. Quelle chose étonnante que la vie!

La conversion vraie ou fausse de l'Empire

aux idées libérales, qui amena (;. Ollivier au pouvoir, redonna un lustre et une animation nouvelle au salon de Mme d'Agoult. Le jeune ministre qui avait été son gendre, et qui s'était remarié avec une jeune femme d'une rare distinction, ne fut que plus assidu à ces réunions: et s'il y eut quelques désertions de républicains intraitables, il y eut aussi des recrues parmi les adorateurs du soleil levant; ce fut l'apogée de ce salon; puis vint la guerre, et Mme d'Agoult mourut.

Je n'ai pas à raconter sa vie; elle est connue, et elle-même a pris soin de la raconter au public, — du moins en partie, — jusqu'à son mariage. Les Souvenirs sont peut-être son meilleur ouvrage avec son histoire de la T^evolurion de 184.8. La femme y apparaît davantage; elle y laisse percer un peu de son cœur, en parlant de sa famille et de son enfance. On est heureux de trouver dans ces pages un être humain au lieu de froides abstractions, et une personne vivante au lieu d'une pure intelligence. Mais la confidence s'arrête au moment le plus intéressant et le plus difficile, j'en conviens, quand la jeune femme rompit d'une manière si éclatante avec la société et sa famille, en quittant tout pour suivre un artiste célèbre. En un mot, l'histoire cesse à l'heure où le roman commence; et c'est le roman que nous voulons connaître. Elle me lut la préface de

ces Souvenirs à Saint-Lupicin, chez Ronchaud, et me demanda même conseil à ce sujet : comment les finir? car il n'y avait qu'un seul volume d'écrit. La réponse était délicate. — « Tout dire ou ne rien dire, » lui répondis-je. Elle hésita longtemps, et la mort vint qui trancha la question en lui imposant le silence. La mort est coutumière du fait : elle est la grande donneuse de solutions.

Sous le nom de Daniel Stem, Mme d'Agoult s'est essayée dans presque tous les genres littéraires : histoire, drame, roman, dialogues philosophiques, maximes, poésie même, — ici à tort : elle n'avait ni le talent appris, ni le talent inné; la technique était trop faible et l'élan lyrique manquait. Elle n'est vraiment supérieure que dans l'histoire, surtout celle de 1848, où elle s'échauffe au feu des événements récents ou aux confidences des acteurs principaux dont elle a recueilli les informations. En somme, elle formait un contraste absolu avec son ex-amie George Sand, qui était tout sentiment, imagination et don naturel. Chez Daniel Stern, l'intelligence dominait tout et l'art remplaçait la nature; de là sa froideur. Sa devise était : In altà solitudine, si je ne me trompe; c'est un aveu.

Cet esprit si ferme, cette belle et vaste intelligence étaient intermittents : ils avaient leurs éclipses comme les phares tournants; et, chose

étrange, au sortir de ces crises, ils n'avaient rien perdu de leur force et de leur lumière. Chaque printemps, dans les dernières années surtout, Mme d'Agoult tombait malade, sa raison s'obscurcissait, et elle devenait invisible à ses amis. Le délire de la persécution s'emparait d'elle, et elle vivait dans une terreur secrète et sans cause. Puis, une fois guérie, elle reparaissait chez elle, rouvrait sa porte et son salon, et on la retrouvait telle qu'on Pavait quittée, comme si elle revenait d'un voyage. Voyage étrange et terrible en effet dans ces pays inconnus où notre pauvre raison s'égare, le plus souvent pour n'en pas revenir.

Elle aimait la vie, et pourtant elle la jugeait sévèrement et avec amertume. Elle avait des admirateurs et, ce qui est plus rare, des amis. Mais je doute qu'elle éprouvât elle-même les sentiments qu'elle savait inspirer; le cœur ne se voyait jamais à découvert chez elle, et ce qu'elle montrait d'amabilité et de sympathie à ses admirateurs avait une contre-partie et comme une rançon obligée quand elle parlait d'eux en leur absence avec d'autres amis. Je sais par expérience à quoi m'en tenir moi-même à cet égard. Elle m'accueillait avec distinction, elle paraissait avoir beaucoup de goût pour moi. L'Allemagne, que je connaissais et à qui elle devait sa mère, était notre trait d'union intellectuel. Un jour que je quittais Paris et que je lui faisais mes adieux, elle me dit : « Il me

semble que vous partez bien plus souvent que vous n'arrivez? » Une autre fois, elle m'écrivait: « Depuis votre départ, mon salon a perdu de son électricité. » Tout cela était fort aimable, et peutêtre sincère sur le moment; mon amour-propre aime à le croire. Mais il fut obligé d'admettre aussi que je n'étais pas à l'abri de sa verve moqueuse et qu'elle l'exerçait sur certains de mes défauts d'homme ou de poète. Une de mes meilleures amies, la plus droite et la plus sincère nature qui ait traversé le monde, ne me laissa aucun doute à cet égard. Comme mon cœur n'était pas en jeu et que cela n'atteignait que mon amourpropre, ces petites trahisons féminines de Mme d'Agoult ne pouvaient pas gâter le plaisir que mon esprit trouvait dans cette relation purement intellectuelle, dont je continuai à savourer le charme, tout en connaissant bien son insécurité.

Quoique sa fortune eût subi bien des vicissitudes et bien des atteintes, surtout dans ses dernières années, elle aimait à recevoir ses amis à sa table, tout au plus trois ou quatre à la fois, et elle apportait à ces réunions intimes et culinaires la même coquetterie raffinée que dans sa conversation : la cuisine était excellente et le service d'une rare distinction. On était dans le plus parfait sélect. J'ai gardé de ces petits dîners le meilleur souvenir, comme aussi du séjour que je fis près

QUATUOR 'FÉMININ 28f

d'elle, à Saim-Lupicin, chez Ronchaud, en septembre 1867. Quelques jours passés ensemble à la campagne, aux eaux ou en voyage, vous en apprennent plus, même sur vos amis, que des années de visites ou de soirées à Paris. Mme d'Agoult était déjà depuis un mois chez son ami quand il m'invita à venir le rejoindre; je dus constater que ma présence apportait une diversion désirée à ce long tête-à-tête. Mmc d'Agoult avait cette ignorance absolue des nécessités de la vie, cet oubli des forces et des besoins des autres, qui caractérise les princes et leur fait une atmosphère à part. Rien de singulier et de détestable comme cet égoïsme naïf qui fait table rase de l'entourage et prend tranquillement pour soi seul tout l'air respirable. Sans se rendre compte du peu de ressources d'un manoir perdu dans les montagnes du Jura, et même de l'exiguïté delà fortune de son hôte, elle avait à Saint-Lupicin les mêmes exigences de grande dame que dans sa vie de Paris, ou plutôt elle n'exigeait rien, mais elle se laissait traiter comme une princesse, n'ayant pas l'air de soupçonner quelles difficultés sa présence imposait à son dévoué patho. Le pauvre garçon ne songeait qu'à lui servir le gibier le plus exquis, les vins les plus recherchés; il me rappelait le gentilhomme amoureux des Contes de La Fontaine avec son faucon. Je passai huit jours près d'eux, et malgré la secrète irritation

que me causait la vue de cette insouciance égoïste et la pensée de ses conséquences, ces huit jours furent charmants. J'en ai fixé l'impression dans de petits vers adressés à Mme d'Agouit qui font partie de mon volume de Toèmes épars. Le manoir de Saint-Lupicin, entouré d'un côté par des vergers en pente, et de l'autre par un vieux jardin français, avec charmilles, est un type complet de ces gentilhommières d'autrefois. De plus, la situation est superbe : à mi-côte des grandes montagnes, il domine un ravin profond creusé par un torrent. L'air y est pur et limpide, le silence complet, un vrai nid de poète, et Ronchaud l'était, poète, et bien plus qu'il ne l'a montré et que le public, même lettré, ne l'a su. Il l'avait été de bonne heure et il avait même publié ses vers de la vingtième année; puis il s'était tu, ou plutôt il n'en appelait plus au public. Je connais de lui un petit chef-d'œuvre : c'est une poésie sur le buis, l'arbuste qui tapisse ses montagnes natales. Malheureusement, je ne l'ai pas. Je voudrais cependant donner une idée de son talent si pur à ceux qui ne le connaissent pas encore. Voici des vers qu'il m'adressa à l'occasion de mon volume d'cAmicis et qui sont inédits; cela reposera de ma prose :

./ l':'DOU*A'llcD G%l:ïll E%

Par la brise printanière Un hôte m'est apporté.

Un oiseau dans la lumière A mon oreille a chanté.

D'où viens-tu sur ma fenêtre Te poser, oiseau léger?

Du printemps qui vient de naître Es-tu le doux messager?

Viens-tu, comme l'hirondelle, De quelque climat béni, Où le printemps est fidèle, Où l'amour t'a fait un nid?

Viens-tu d'une île inconnue Où, sous des soleils meilleurs, Tu planais près de la nue, Tu t'endormais sur des fleurs?

— Tu l'as dit ; ma voix enchante Les bords aimés du soleil ; Je suis l'oiseau bleu qui chante Dans les âmes au réveil.

Je viens de l'île lointaine Où d'un printemps éternel Respirent la fraîche haleine Les poètes, fils du ciel.

J'ai niché sous la ramée Dans un bocage riant, Et mon aile est embaumée Des senteurs de l'Orient.

De ce ravissant domaine Où tu passes à l'écart, Le Dieu qui vers toi m'amène N'est point l'aveugle hasard.

Mais en volant à ta porte De la main où j'ai dormi, Le salut que je t'apporte Est le salut d'un ami.

— Chante donc sur ma fenêtre, Oiseau bleu comme les cieux ; Du printemps qui vient de naître Sois le héraut gracieux!

Au pays de poésie Dont le regret m'a suivi, Jeune aussi, la fantaisie M'égara fier et ravi.

Mais de mon obscur passage Tout vestige est effacé...

Plus vieux maintenant, plus sage, J'aime à songer au passé.

Ton doux chant me le rappelle; En rêvant, je le revois, Et la jeunesse éternelle Me rajeunit à ta voix.

Page 1