ÉPILOGUE -jO
que de figures n'ai-je point passées sous silence! Dans la littérature, dans l'art, dans la politique même, que de noms à citer encore, que d'hommes d'élite ai-je vus, approchés, ou connus, et dont j'aimerais à parer ces récits! Lanfrey, Gabriel Charmes, Nadaud, Maupassant, Villemot, Nefftzer, Renan, Caro, Tieck, Lenau, Massimo d'Azeglio, d'autres encore. Les souvenirs se pressent; ils m'environnent, et des spectres aux yeux tristes me regardent et semblent me dire : « Et nous! ne parleras-tu pas de nous aussi? Nous as-tu donc oubliés? » — Je suis comme Ulysse au pays des Cymmériens, quand il évoquait le divin Tirésias, le glaive étendu sur le fossé du sacrifice, et qu'il écartait la foule des ombres qui voulaient boire le sang des victimes, afin de renaître un instant à la vie.
Et cependant il faut savoir se borner! Boileau est là qui m'avertit. Je ne prendrai donc que la fleur de mes derniers souvenirs, et pour mettre un peu plus de variété dans ces pages, je ferai une rapide excursion dans la politique et dans l'art, où j'ai laissé aussi des amis, ou bien des hommes dont j'aurais été heureux d'être l'ami. D'ailleurs, la plupart des hommes supérieurs dont je vais parler ont été aussi des écrivains. Ils rentrent donc, au besoin, dans le cadre élargi de ces Souvenirs spécialement littéraires.
J'ai déjà parlé de Ch. de Rémusat; mais il y a
trois hommes politiques, d'inégale renommée, qui me sont restés bien chers : l'un que je n'ai vu qu'un seul jour et qui m'a laissé d'éternels regrets; l'autre, qui m'a aimé et que j'ai aimé pendant plus de vingt ans; le troisième enfin, qui m'a honoré d'une sympathie très vive, malgré la différence de nos opinions et de nos caractères, et qui m'a fait le plus beau compliment qu'on puisse adresser à un poète de nos jours. Le premier est M. de Tocqueville; le second est Alexandre Bixio; le troisième est M. de Montalembert.
En 184g, au mois de juin, je traversais Paris pour me rendre à mon poste de secrétaire d'ambassade en Suisse, où je venais d'être nommé. M. de Tocqueville était ministre des Affaires étrangères. Il me reçut fort bien et m'invita à déjeuner pour le lendemain : « J'ai à causer avec vous, me dit-il, de la Prusse d'où vous venez et de l'Allemagne que vous connaissez, je le sais. Il y a deux ans, vous étiez en mission à Berlin, et je devais y aller moi-même, en voyageur; j'avais même une lettre pour vous, car je comptais sur votre connaissance du pays et delà langue pour m'aider dans mes recherches. » Je lui exprimai mon regret de n'avoir pas eu l'honneur de l'approcher dès cette époque et de travailler un peu plus tôt sous ses ordres. Je revins donc déjeuner au ministère le lendemain : c'était le 13 juin. Il n'y