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avait à table que Mme de Tocqueville, le comte de Gobineau, chef du cabinet, et son ami Gaschon de Molènes. Le déjeuner fut fort gai, jusqu'au moment où l'on remit un pli au ministre. Il l'ouvrit, se leva, dit quelques mots à sa femme et à son secrétaire, puis, se tournant vers moi : « Nous ne causerons pas de l'Allemagne; aujourd'hui il s'agit de la France et de veiller au salut de la République. Je vais monter à cheval : il y a une manifestation et peut-être une émeute dans les faubourgs. » Ceci dit, il partit suivi de Gobineau et de Molènes.
En effet, ce jour-là, il y eut une manifestation au Conservatoire des arts et métiers, Ledru- Rollin en tête. Je restai seul avec Mme de Tocqueville. J'avais compris que mon devoir était de chercher à la distraire, et de l'aider à traverser ces heures d'inquiétude, jusqu'au retour de son mari. J'admirai cette noble femme dans cette grave occurrence; elle était Anglaise, et d'une âme bien trempée. Quoiqu'elle adorât son mari et que les circonstances fussent menaçantes, pleines de périls, elle garda, du moins en apparence, une sérénité admirable, et elle se prêta avec une bonne grâce parfaite à mes efforts de conversation dont elle avait deviné l'intention délicate. Cependant les minutes se traînaient lentes et lourdes, quand on annonça une visite : c'était Gustave de Beaumont, le cousin et l'ami intime
de M. de Tocqueville, qui venait apporter des nouvelles et rassurer sa cousine. Il nous raconta l'échaufTourée et son insuccès; puis, avec l'entrain et la foi d'un optimiste, il nous fit un tableau très tranquillisant, et trop flatteur, hélas! de l'avenir de la République en France : « Il y aura encore bien des journées et des secousses comme aujourd'hui, disait-il : les volcans ne s'apaisent pas tout de suite; puis le calme se fera, et la démocratie ayant creusé son lit, elle coulera large et tranquille comme en Amérique. » Il fut éloquent, très intéressant, et — ce qu'il fallait surtout à cette heure — très rassurant. M. de Tocqueville rentra : je les laissai en famille et je partis le lendemain pour Berne, heureux de cette journée qui devait me mettre à part dans la mémoire de M. et de Mme de Tocqueville, et confiant dans l'avenir qui me permettrait certainement de les revoir : « Nous nous reverrons, » m'avait dit le ministre quand je pris congé de lui. Il n'en fut rien; je ne devais plus le revoir, ni au ministère, ni ailleurs.
Quand vint l'Empire, M. de Tocqueville se retira en Normandie et j'allai en Orient. J'avais attendu pour me représenter à lui que j'eusse débuté dans les lettres et que je pusse lui faire hommage, ainsi qu'à sa femme, de mon premier poème : je ne voulais pas arriver près d'eux les mains vides. J'eus tort; quand je fus prêt, c'était
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trop tard; la maladie le prit et la mort l'emporta, en me laissant au cœur un regret amer de n'avoir pas revu cet homme qui m'avait inspiré autant de sympathie que d'admiration, le seul penseur, le seul historien qui pouvait nous donner une histoire complète et impartiale de la Révolution. Il n'a pu en laisser que les bases dans son ouvrage de l'vincien 'Régime et la T{cvolution, et quelques fragments épars qui montrent quelle eût été la grandeur du monument s'il avait pu l'achever. C'est une perte irréparable, du moins pour notre génération; car on écrira sur la Révolution jusqu'à la consommation des siècles, et les historiens ne lui manqueront pas; mais qui remplacera Tocqueville? Au physique, il était petit, mince et fluet, comme John Lemoinne et Lamennais, charmant de figure et de jeunesse, malgré la cinquantaine, le visage rasé, des cheveux noirs et des yeux bleus, une grâce enfin dans toute sa personne qui ne se révèle pas chez l'orateur et l'écrivain, et qu'on ne retrouve que dans sa correspondance. Ses ^Mémoires viennent de paraître. Je me réjouis de les lire. Quel bonheur ce sera d'entendre parler un honnête homme et un penseur! Alexandre Bixio, que 1848 mit en lumière, et qui fut ministre un instant sous la République, comme Tocqueville, avait au suprême degré une qualité politique qui manquait à celui-ci : il était né conducteur d'hommes, à la façon de Gam-
betta; il savait les juger, les prendre et les diriger. Il eût certainement joué un rôle important et utile dans la troisième République, et sa mort a été une grande perte. C'est, avec Hetzel, un des hommes que j'ai le plus aimés, quoique nos natures fussent essentiellement différentes ; — qui sait! — peut-être est-ce cette différence qui nous attira l'un vers l'autre? Je fis sa connaissance de la façon la plus singulière, ou plutôt elle se fit à propos d'une idée singulière. J'étais alors (1842) surnuméraire au ministère des Finances, et très malheureux dy être. Je n'avais qu'un désir, sortir de cette geôle le plus vite possible. Je ne sais qui me suggéra l'idée d'utiliser ma connaissance de l'Allemagne et de l'allemand en fondant une lévite germanique. Peut-être H. Heine. Me voilà en quête des voies et moyens de réaliser ce beau projet, dont le vrai but était de faciliter mon évasion du ministère. Un de mes bons amis à qui je m'en ouvris m'offrit de me présenter à Alexandre Bixio, sous le prétexte qu'il avait fondé la l{evue des Veux-éMondes, et que, par conséquent, personne ne pouvait mieux me renseigner. J'acceptai. Il me présenta rue Jacob; j'y retournai, j'y revins assidûment tous les vendredis, et même les autres jours de la semaine. Il y a de cela cinquante ans, et j'y vais encore embrasser ses enfants et ses petits-enfants le plus souvent qu'il m'est possible. Ce qu'il y a de plaisant dans l'af-