‹ Souvenirs littérairesChapitre 17 sur 37 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

faire, c'est que je ne soufflai jamais un mot de mon projet de "Revue germanique à Bixio ; et voilà à quoi tiennent, et comment naissent souvent, nos plus chères amitiés, celles qui ont parfois la plus grande influence sur notre vie!

Bixio avait un salon extrêmement intéressant; il en eut même deux : l'un avant, l'autre après 1848; le premier plutôt littéraire, le second avec une teinte plus politique, mais tous les deux très vivants, pleins d'hommes distingués ou célèbres et de jolies femmes presque toutes intelligentes; tous les deux présidés avec un tact parfait et une grâce exquise par Mme Bixio, qui est restée à mes yeux le modèle de la maîtresse de maison. Combien je regrette de ne pouvoir m'étendre sur ce salon! Toute ma jeunesse s'est passée là. Outre le cercle assidu des amis intimes qui formaient une coterie, comme dans tout salon, je citerai seulement les noms des visiteurs que l'on y rencontrait : le monde de l'Arsenal d'abord, qui y reflua après la mort de Nodier, puis des poètes comme Brizeux, Ponsard, Laurent-Pichat; des savants comme Saulcy, Chabouillet, La Saussaye; des écrivains comme Mérimée, Sandeau, Wey, Hetzel, les deux Dumas, Charton; des peintres comme Delacroix, Huet, Dauzats, Gigoux; des causeurs comme Préault, Villemot; plus tard, les généraux Lamoricière, Bedeau, Trochu, le prince Napoléon, Manin, Cavour, Cialdini, le comman-

deur Nigra, que sais-je encore? Je n'en finirais pas. Revenons au maître de la maison. Outre ce tempérament et ce tact politiques, il possédait à un rare degré deux autres qualités : l'une était le don de la serviabilité la plus active et, ce qui est plus rare, la plus clairvoyante; rien de banal dans sa bonté; toujours prêt à obliger, il n'allait que jusqu'à une limite fixe, et fixée d'avance par son jugement et ce qu'il croyait la justice. C'était un prodigue qui savait s'arrêter. Hetzel, qui était très généreux et très serviable aussi, ne pouvait s'empêcher d'admirer cette raison qui refrénait ainsi le premier élan du cœur. L'autre qualité maîtresse de Bixio était un courage poussé jusqu'à la témérité; il aimait le danger comme d'autres aiment le plaisir; il s'en faisait un jeu. Passe encore quand il s'exposait avec Barrai dans une ascension aérostatique restée célèbre; mais quand il allait au Jardin des Plantes, on ne pouvait l'empêcher, lui, père de famille, d'entrer dans la cage des lions ou des panthères. Il tenait cette vaillance de sa race, qui était génoise. Son frère cadet, Nino, resté Italien, d'abord marin comme Garibaldi, puis général et aide de camp de Victor-Emmanuel, était de la même trempe. Il a pu mettre cette qualité en action et son âme à l'air, dans des aventures de mer et des batailles rangées; aussi sa vie est tout un roman, où il y a autant d'Odyssée que d'Iliade : il faisait songer

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